Part 14
Un bateau se trouvait là,—un vieux bateau tout vermoulu, dans lequel se tenait un passeur, vieux aussi, dont les bras nus et le visage avaient la couleur du bois poudreux de son esquif. Le bonhomme grommela quelque chose en patois, et M. de Villenoise crut comprendre qu’il attendrait d’autres touristes, qu’il ne se dérangerait pas pour un seul voyageur. Un juron français nettement articulé et surtout la vue d’une pièce de quarante sous décidèrent l’antique batelier. A la grande surprise de Vincent, il ne saisit aucune rame, mais, empoignant un fil de fer qui courait le long du rocher, il fit avancer le bateau en plaçant l’une après l’autre sur ce fil ses mains noueuses comme des sarments.
Dix à douze mètres plus loin, le fil se détachait du roc, et se tendait sur des piquets jusqu’à la rive opposée.
Lorsque Vincent vit reculer la muraille, ses yeux en quittèrent la base visqueuse, d’une perpétuelle humidité, pour se porter vers le sommet. A cinquante ou soixante mètres au-dessus de sa tête, il commença de voir se détacher les rondeurs saillantes de quelques tourelles, la dentelle en fer forgé des balcons, et des têtes grimaçantes de gargouilles. Et il demeura saisi par la hardiesse de cette construction, par la situation unique de ce château posé presque en surplomb au-dessus d’un abîme. A mesure qu’il s’éloignait du rocher, l’architecture pittoresque se dessinait plus distincte. Il reconnaissait les parties très anciennes, datant peut-être du moyen âge, puis les additions successives élevées par les différents propriétaires de Walzin. Aujourd’hui cette demeure historique est la maison de campagne d’un banquier bruxellois. Mais Vincent ne voulut pas songer à ce détail prosaïque, afin de savourer sans mélange la poésie de ce lieu. Quand la barque aborda l’autre bord, il en embrassa l’ensemble: le château, qui paraissait presque petit sur son socle formidable, mais dont les découpures élégantes s’enlevaient si fines sur le ciel; la surface vertigineuse du rocher; en bas le miroir sombre de l’eau, puis la chute brusque de la rivière, le chaos d’écume, et la rumeur qui montait, la perpétuelle rumeur qui, depuis des siècles et des siècles, est la voix de cette solitude.
Cependant le batelier marmotta de nouveau quelque chose. M. de Villenoise regarda dans une direction qu’indiquait le bonhomme. Sous le porche du moulin, d’autres visiteurs arrivaient. Il fallait attendre pour repartir que le passeur les eût fait traverser ou bien retourner tout de suite avec lui. Vincent le renvoya, et se mit à marcher lentement dans l’herbe épaisse. Puis, d’un regard machinal, il suivit cette embarcation si drôlement manœuvrée le long de ce fil. Ses yeux allèrent plus loin. Il eut un sursaut... Là-bas, sur le seuil du moulin, parmi le groupe des touristes, il avait cru reconnaître Sabine.
Dès lors, le paysage disparut. Il attacha des yeux pleins d’anxiété sur cette silhouette féminine, d’une élégance, d’une sveltesse à la distinguer entre mille autres. Encore quelques minutes, et elle serait près de lui. Grands dieux! de quelles accusations ou de quelles plaintes allait-elle l’accabler! Vincent jeta autour de lui un coup d’œil découragé. Pas un sentier ne se dessinait sur la verdure de ce coin sauvage fermé par une colline. Si une route s’était offerte, il s’y serait lancé d’une fuite instinctive, abandonnant la voiture qui l’attendait de l’autre côté du moulin.
Maintenant le passeur avait embarqué son monde. Il se pendait de nouveau sur son fil. Et il approchait. Bien que le vieux bateau vermoulu parût près de s’enfoncer sous son chargement, la traversée s’effectua sans autre incident que les petits cris perçants jetés de temps à autre par les dames.
Une à une elles sautèrent sur l’herbe... A la stupéfaction de Vincent, Sabine n’était pas parmi les passagères. Non seulement elle n’y était pas, mais il n’en vit aucune qui lui rappelât la silhouette aperçue sous l’ombre du porche. Avait-il mal vu? Il put à peine le croire. Un instant il pensa que M^{me} Marsan, l’ayant elle-même reconnu, s’était cachée dans l’intérieur du moulin. Mais ce n’était pas vraisemblable. Pourquoi serait-elle venue là, sinon pour le suivre? Et elle n’était pas femme à hésiter, à reculer au moment de toucher le but.
Cette minute d’émotion et de doute ne fut rien toutefois auprès de l’impression extraordinaire, presque fantastique, apportée à Vincent par la journée du lendemain. Certains frissons éprouvés alors lui restèrent inoubliables, toujours prêts à s’éveiller au fond de son être à la moindre évocation du souvenir.
Ce matin-là, M. de Villenoise partit de son hôtel en voiture dès cinq heures du matin. Il allait visiter les grottes de Han, ces immenses cavités souterraines dans lesquelles la Lesse se précipite, et où elle circule par des détours invisibles, ne laissant surprendre que près de sa sortie le mystère de sa course.
Il faut environ cinq heures pour se rendre en voiture de Dinant à Han-sur-Lesse. Vincent avait préféré ce moyen de transport à cause de la beauté de la promenade. La route surplombe des vallées remplies jusqu’au bord d’une verdure touffue et toutes chantantes du murmure des cascatelles; ou bien elle traverse des forêts de sapins; puis tout à coup elle s’élève au flanc d’une montagne, découvrant au voyageur la splendeur des horizons.
Après avoir déjeuné au village de Han, M. de Villenoise alla d’abord contempler ce qu’on appelle la Perte de la Lesse. Arrivant d’un cours paresseux à travers les prairies, la rivière, tout à coup, bute contre une chaîne de collines, dont la configuration interne ressemble à une immense éponge pétrifiée, toute creusée qu’elle est par des centaines de grottes. Au lieu de tourner cet obstacle, la Lesse, qu’aucune ondulation de terrain n’a préparée à changer sa direction, se précipite contre lui de toute la vitesse de ses eaux. Son effort sans doute a percé la mince écorce de pierre; un gouffre s’ouvre... Elle s’y jette d’un effroyable élan. Que devient-elle? Nul œil humain ne peut plus la suivre jusqu’au moment où elle réapparaît sous la lueur des torches, entre le scintillement des stalactites dans les profondeurs d’un paysage de nuit, de rochers, de silence.
M. de Villenoise s’attardait devant cet engloutissement de la rivière. Il demeurait là, comme fasciné, à suivre du regard, dans l’obscurité de l’abîme, le glissement éperdu des eaux. Chaque flot accourait du fond de l’espace, bondissait dans la lumière, illuminé d’étincelles, emperlé de bulles dansantes. C’était un mouvement de vie et de joie, une course confiante et ravie. Soudain le sol manquait... Alors c’était un changement de couleur, une lividité glauque, la chanson des eaux tournée au gémissement d’épouvante, et l’effondrement si brusque dans le vide que le cœur du spectateur sombrait aussi, chaviré d’un seul coup, emporté par le vertige.
A la fin le jeune homme, avec les oreilles bruissantes, et la tête qui lui tournait un peu, s’arracha à cette contemplation. Un sentier conduisait à l’ouverture des grottes. Il le prit, et il arriva au «Trou de Han», juste à la minute où les guides commençaient la descente. Une bande nombreuse de touristes et de gamins du pays portant des lumières s’engouffrait sous une voûte obscure. M. de Villenoise détestait la foule. Cependant il lui fallait ici renoncer à la solitude. Pour descendre seul avec un guide, il aurait dû retenir un de ces hommes longtemps à l’avance, et la grosse somme à débourser n’était que le moindre obstacle qui pût l’arrêter dans l’exécution de cette fantaisie.
Il prit donc son parti de se mettre en route avec les autres. Une fillette déguenillée s’offrait à marcher devant lui avec une bougie fichée dans un support de bois.
—Soit, lui dit-il, je te prends... Va!
En tête et en queue de la troupe, les guides élevaient des torches de pétrole enfermées dans des cages de verre et soigneusement coiffées de fumivores. Car les torches de résine, jadis usitées, ont tellement noirci les stalactites qu’on a renoncé à s’en servir.
Alors, dans un étroit couloir, un piétinement de troupeau commença. Devant soi, c’était la nuit profonde. On ne savait où l’on allait. On suivait aveuglément la lumière de front, qui luisait là-bas comme une grosse étoile. Entre chaque voyageur, une bougie tremblotait, dont la lueur ne pouvait qu’à peine percer tout ce noir. On distinguait tout juste, à droite ou à gauche, un morceau de rocher luisant et humide. Et les ténèbres compactes s’épaississaient, d’une densité telle que la clarté n’atteignait pas toujours la voûte, et qu’il fallait élever la main pour ne pas se briser le front. Les cris des gamins vous avertissaient d’un abaissement du plafond, d’un rétrécissement du chemin. Parfois même le guide s’arrêtait au bord de quelque gouffre, le long d’un passage glissant, et il prenait la main des dames, en éclairant de sa torche un trou sinistre, qui plongeait on ne savait dans quelle éternelle nuit, et dont la gueule d’épouvante s’interceptait mal de deux poutres jetées en travers.
Tout à coup la route s’élargissait brusquement. Le guide annonçait une des salles. On se groupait alors autour de lui. Les retardataires se hâtaient, se bousculaient à tâtons, pour entendre la désignation de cette cavité, le nom de celui qui l’avait découverte, et les appellations qu’avaient suggérées les formes bizarres des stalactites.
—Mesdames et messieurs, vous voyez ici le Trône de Pluton, en haut duquel on distingue fort bien, le sceptre dans sa main droite, ce monarque des enfers. Ici, à gauche, c’est la Chapelle de la Vierge. Remarquez, messieurs, la finesse des colonnettes. Ce que vous voyez devant vous, c’est le Nid de la Colombe. Vous distinguerez les ailes et la tête de cet oiseau, qui est dans la position de couver ses œufs...
Les cous se tendaient. Les exclamations admiratives partaient. Dans le papillotement des lumières, on croyait de bonne foi apercevoir tout ce qu’annonçait le guide. Le fait est que, sous la couche de fumée que les torches de résine y ont déposée durant un siècle, la blancheur des stalactites et des stalagmites a disparu. On ne les distingue plus du roc sombre où elles se sont épanouies, comme une lente floraison de pierre, remontant à des âges insondables, à une vertigineuse antiquité.
—Les savants ont calculé, cria le guide, que, pour faire le Trône de Pluton, les eaux ont dû suinter pendant plus de cent cinquante mille ans.
Et il ajouta d’un ton qui voulait rester modeste:
—Ces messieurs et dames verront des stalagmites plus considérables et absolument immaculées, dans les trois salles appelées les «Merveilleuses», que mon père a découvertes au péril de sa vie, il y a quinze ans. On n’y est jamais entré qu’avec des lampes à pétrole et du magnésium.
Puis plus bas, d’un ton confidentiel et pour ses voisins immédiats, il expliqua que son père avait découvert ces belles salles en se glissant par des fentes de rocher où il avait failli s’étouffer, où, de plus, il risquait de rouler dans quelque précipice, d’être emporté par un tourbillon d’eau, par cette rivière invisible, qui circulait on ne savait où. Maintenant on avait élargi le passage à coups de mine, et les visiteurs le parcouraient sans difficulté. Mais le coup de mine, ajoutait-il, c’était bien hasardeux. Quels formidables éboulements ne pouvait pas produire, dans ces régions inconnues, une explosion de dynamite! Quand on pense que le plafond de la Salle du Dôme, qui a cent cinquante mètres de long, est suspendu sur le vide, et supporte le poids de la montagne!
Une demi-heure s’était écoulée. Vincent commençait à trouver longue cette promenade, lorsqu’un incident donna pour lui, à chaque phase de ce piétinement dans le noir, un intérêt presque tragique.
De nouveau, comme la veille, il avait cru reconnaître Sabine. Mais de quelle troublante obsession s’accompagna cette incertaine reconnaissance! Parmi les lumières falotes, la silhouette entrevue surgissait, puis s’effaçait, disparaissait, replongeait dans la nuit. Il la voyait comme s’il allait la toucher, s’élançait, voulait enfin posséder la certitude... Et tout à coup un vacillement des bougies, un détour brusque du chemin, la lui faisaient perdre. Alors c’était, parmi cette foule qui semblait un troupeau d’ombres, toute une recherche follement anxieuse, coupée de sursauts, d’hésitations, et, par moments, de poltronnes défaillances. L’oppression de ce décor lugubre pesait sur l’imagination de Vincent; un étau lui serrait le cœur. Parfois il se demandait si son cerveau ne se détraquait pas, si l’idée fixe chez lui ne se transformait pas en hallucination. Et il poursuivait la femme inconnue pour s’assurer avant tout que sa vision n’était pas subjective, mais reposait sur une ressemblance, si vague qu’elle fût. De temps à autre, des effets inattendus se produisaient dont ses nerfs étaient secoués jusqu’à une vraie souffrance physique.
Dans la Salle du Dôme, pour ménager une surprise aux visiteurs, les guides firent éteindre toutes les lumières. Et soudain ce fut une insondable obscurité, la nuit dans toute sa profonde horreur,—l’éternelle nuit qui régnait là, si loin des vivants, quand la troupe des curieux s’en allait, quand les voix et les pas humains regagnaient la surface. Une angoisse arrêta le battement des cœurs. Si la voûte allait s’effondrer!... Si les lumières ne se rallumaient plus!... L’avertissement des guides, qui recommandaient la plus complète immobilité, éveilla l’idée des précipices où un seul pas pouvait vous faire rouler dans une épaisseur de nuit plus horrible encore et plus noire.
Soudain, un éblouissement de clarté jaillit, un fulgurant éclair. Tout apparut. Cette cavité monstrueuse, dont l’ombre, tout à l’heure, absorbait le reflet des lampes et des bougies, s’illumina jusque dans ses anfractuosités les plus lointaines. On vit la voûte colossale, le hérissement des rochers, les fissures effrayantes, toute cette enceinte dont les gradins semblaient attendre une assemblée de démons, et dans laquelle une cathédrale aurait tenu à l’aise. Mais ce ne fut qu’une rapide vision, le temps que dura l’incandescence du magnésium. La nuit retomba, d’une lourdeur plus grande, dans un silence de saisissement.
Vincent mit les deux mains sur sa poitrine. Cette fois le choc avait été trop violent. Dans l’aveuglante lumière, à deux pas de lui, Sabine lui était apparue, un sourire douloureux aux lèvres, la figure toute blanche sous ses bandeaux noirs, ses yeux d’ombre fixés sur lui.
Brisé d’émotion, dans l’étouffement de l’obscurité muette, il se dit: «Ce n’est pas le moment de lui faire des reproches. Je vais simplement lui tendre la main.»
Mais on rallumait les bougies. Ses paupières battirent. Puis ses prunelles encore éblouies la cherchèrent... Elle n’était plus là. Y avait-elle été seulement? C’était à devenir fou! Vincent n’eut plus qu’un désir: sortir de cette ombre ensorcelante, retrouver le grand jour, avec l’usage précis de ses sens et la lucidité de sa raison.
Toutefois il ne pouvait choisir son chemin, se hâter, s’écarter du piétinant troupeau. Et il dut tout subir pendant plus de deux heures: le détour pour visiter les «Merveilleuses», l’arrêt devant la «Tête de Socrate», les feux de Bengale allumés le long des bords souterrains de la Lesse, après le passage de cette rivière sur un pont de bois. Là encore, parmi les reflets rouges qui faisaient ressembler ce cours d’eau fantastique à un fleuve des enfers, M. de Villenoise fut ressaisi par son illusion... Cette fine silhouette qui se détachait en noire découpure sur un fond de vapeurs sanglantes, c’était bien le corps souple de sa maîtresse. Puis, de nouveau, tout s’éteignit.
Mais l’exploration touchait à sa fin. Quelques corridors, quelques salles, furent encore traversés, et, pour la seconde fois, les lumières palpitèrent à la surface d’une nappe d’eau. Le long d’une plage douce et unie comme une sablonneuse grève normande, plusieurs barques attendaient. On allait descendre la Lesse jusqu’à l’endroit où elle-même reparaît au grand jour et sort de ce labyrinthe souterrain.
Les voyageurs se placèrent sur les bancs. Les guides prirent les avirons. Doucement les barques se mirent à glisser. Celle où s’était assis M. de Villenoise se trouvait en tête. A sa grande surprise, on éteignit encore toutes les lumières. Et c’était plus saisissant que tout à l’heure, ces insondables ténèbres, avec cette sensation de voguer à l’aveugle sur une eau noire et profonde comme était noire et profonde la nuit. Pas une parole ne troublait le silence. On entendait le clapotement des rames dans l’onde invisible. C’était une impression unique dans son étrangeté. Vincent lui-même en oublia Sabine.
Tout à coup, comme il fixait les yeux vers l’avant de la barque, il vit une bande très mince de clarté verte entr’ouvrir le noir intense des ténèbres. Cette bande s’élargit peu à peu sans que Vincent pût se rendre compte de ce qui la constituait. Était-ce de l’eau ou du cristal traversé par un rayon coloré? En tout cas ce n’était pas le jour, car jamais le soleil des vivants n’avait produit cette coloration bizarre. Encadrée par le velours noir de la nuit, c’était comme une flaque d’un ciel invraisemblable, vert comme un crépuscule et lumineux comme une aurore.
Cependant, de part et d’autre de cette divine lueur, les murailles de la grotte pâlirent, puis s’éclairèrent. Les saillies du rocher surgirent d’abord de l’ombre, et dessinèrent des formes étranges de blanches statues contre l’obscurité de la muraille. Mais toujours cette clarté grandissante gardait au sortir de la nuit des reflets inattendus, des délicatesses surnaturelles. On eût dit une lumière de songe, quelque chose de jamais vu, d’à peine rêvé, d’absolument indescriptible.
Cette stupéfaction des yeux dura quelques minutes. Puis enfin M. de Villenoise découvrit qu’il avait tout simplement devant lui l’ouverture de la grotte, encadrant des prairies qu’illuminait le soleil. Jamais il n’eût pu croire, avant de l’avoir constaté, qu’un si simple effet pût donner par le contraste et par l’imprévu des sensations si extraordinaires. Il en était encore tout impressionné, tout ébloui, lorsque, machinalement, il se tourna vers ses compagnons, pour retrouver sur leurs physionomies quelque chose de son propre enchantement. Ce fut alors qu’une émotion, déterminée cette fois par une cause précise, le secoua tout entier... Sabine se tenait assise presque immédiatement derrière lui. Aucune hallucination, aucun jeu de lumière, ne le troublait à présent. C’était bien elle qui se trouvait là. Et, par conséquent, c’était bien elle aussi qu’il avait aperçue dans la grotte.
Elle lui adressait un regard un peu suppliant et embarrassé. Vincent détourna la tête d’un air dur.
Lorsqu’on débarqua, il fit deux pas, comme dans l’intention de ne pas la reconnaître.
Elle le rejoignit, lui toucha le bras, et d’un accent d’humilité:
—Mon ami, ne m’en veuillez pas!... Si vous l’exigez, je repartirai ce soir même.
—Alors pourquoi êtes-vous venue?
—Pour vous voir, Vincent... fût-ce à la dérobée. Si le rapprochement dans la barque ne vous eût pas révélé ma présence, peut-être aurais-je eu la force de m’éloigner sans me faire reconnaître de vous.
Il répondit brutalement:
—Oh! sans doute... Cela eût été plus commode pour m’épier.
Elle devint très pâle, mais elle ne dit rien. Car elle avait trop d’orgueil pour se lancer dans des protestations mensongères.
—Eh bien, reprit M. de Villenoise avec une ironie méprisante, êtes-vous certaine à présent que je ne vous ai rien dit qui ne fût vrai? Vous m’avez rencontré seul dans cette excursion, seul dans celle d’hier?
—Celle d’hier?
—Ah! vous croyiez que je ne vous avais pas aperçue... que vous étiez rentrée assez tôt dans l’intérieur du moulin?... Vous faites un joli métier, ma chère amie!
—Vincent, ne me parlez ainsi!... Je vous aime d’une façon trop douloureuse!... L’idée de ce voyage et de son but possible me rendait folle!...
—Avez-vous aussi pris vos renseignements à l’hôtel? Vous êtes-vous assurée que je n’ai retrouvé dans ce pays aucune femme?...
—Taisez-vous!... cria Sabine. Ne continuez pas sur ce ton... ou je vais me jeter dans cette rivière. Vous me tuez!...
Elle avait élevé la voix. Quelques personnes tournèrent la tête. Car le groupe des touristes ne s’était pas encore dispersé. On entourait le vestiaire, les dames reprenaient leurs chapeaux qu’elles avaient quittés pour descendre dans les grottes. Les hommes se débarrassaient des longues blouses de toile enfilées pour préserver leurs habits. Des marchands offraient des photographies, des fragments de stalactites... Parmi cette foule, le visage tragique de Sabine, son air agité, sa voix frémissante, commençaient à attirer l’attention.
M. de Villenoise, saisi d’une froide fureur, lui empoigna le bras, l’entraîna. Et, pour se soulager par une marche à outrance, en même temps que pour éviter une explication où il n’eût pas gardé son calme, il la fit aller tout d’une traite jusqu’au village de Han-sur-Lesse.
Là, il se rendit à l’auberge où il avait laissé sa voiture. Elle n’était pas encore attelée. Le cocher ne se retrouvait pas. Vincent n’avait donné des ordres que pour trois heures; il en était à peine deux et demie. Mais il ne s’arrêta pas à cette considération. Et lorsque enfin il tomba sur son conducteur, qui jouait aux cartes sous une tonnelle, il s’emporta contre cet homme comme jamais de sa vie cela ne lui était arrivé pour une si futile circonstance.
Le flegmatique Flamand n’en alla pas plus vite. Il termina son coup de cartes, compta ses points, puis se dirigea vers l’écurie. Et un moment fort long se passa avant qu’on le vît revenir avec ses deux chevaux tout harnachés. Il les laissa au bord de la route, et dut se faire donner un coup de main pour dégager sa victoria prise entre les autres véhicules.
Pendant ce temps, M. de Villenoise tempêtait, jurait entre ses dents, arpentait la route, si bien que Sabine n’essaya même pas de lui adresser un mot. Brisée d’émotion et de fatigue, elle s’était assise devant une petite table, à la porte de l’auberge. Le patron vint aussitôt lui offrir ses services:
—Madame va prendre quelque chose avant de repartir?... C’est loin, Dinant!... Madame ne pourra pas se mettre à table avant huit heures. Nous avons du poulet froid...
—Mais non, mais non! cria M. de Villenoise.
Et comme l’homme insistait:
—Fichez-nous la paix! Nous avons ce qu’il nous faut dans la voiture.
Au fond il se disait: «Tant pis si elle jeûne un peu!... Ça la matera. Car, si elle garde la force de me quereller, je ne réponds plus de ce que je lui dirai.»
Mais déjà Sabine avait perdu toute velléité agressive. Désarmée par l’absence de la famille Méricourt, par l’impossibilité de justifier ses soupçons, elle sentait l’embarras et le côté honteux de son rôle. A la tension nerveuse qui l’avait soutenue jusque-là, succédait un anéantissement physique et moral. Elle souffrait de la fatigue, de la faim, car elle avait tout oublié dans sa poursuite, ne s’arrêtant pas, ne dormant pas, ne mangeant pas. Et maintenant, dans son cerveau abasourdi, la colère de Vincent éclatait d’une façon qui l’étonnait, l’énervait, la terrifiait à la fois. Cette colère avait beau ne pas se tourner contre elle, comment douter qu’elle en fût le premier objet? Jamais elle n’avait vu M. de Villenoise perdre ainsi sa maîtrise de lui-même et sa correction de gentleman. Le seul mot qu’il lui avait dit, sans radoucir d’ailleurs sa voix, fut:
—Avez-vous une voiture, vous?
—Non, dit-elle, je suis venue par le chemin de fer et par l’omnibus.
—Bon. Je vous ramènerai si ça vous convient.
Quand la voiture fut enfin attelée, il s’approcha de Sabine:
—On n’attend que vous, ma chère amie.