Part 11
Deux domestiques rentraient en même temps. Il dut se rasseoir. Et, comme le maître d’hôtel ne quitta plus la pièce, il fallut changer la conversation. Robert parla de ses affaires. Mais, là encore, le sujet fut coupé lorsque M. de Villenoise demanda pour quelle raison son ami ne réservait pas à la France la première application de sa découverte. Pourquoi construire en Belgique le premier viaduc en aluminium?
—Je t’expliquerai cela plus tard, dit l’inventeur.
Il ne se souciait pas de révéler à des oreilles de valets la force d’inertie et de routine que lui avait opposée l’administration française, ni les pots-de-vin qu’on lui avait demandés pour soutenir sa proposition, ou qu’on lui avait offerts pour l’empêcher d’y donner suite. Certaines sociétés industrielles puissantes lui avaient carrément offert la lutte, la lutte à coups de millions. Le vainqueur serait celui qui pourrait acheter le plus de bonnes volontés dans le monde politique et dans la presse. «S’il en est ainsi partout,» s’était dit Robert, «du moins je ne constaterai pas cette plaie dans mon propre pays. J’aime mieux voir cela chez les autres que chez moi. Je retournerai donc à l’étranger.» Et, une fois de plus, s’était évanoui son rêve tant caressé de transformer un de ses succès personnels en un succès patriotique, et de doter la France d’une industrie nouvelle, avant toutes les autres nations.
Le souvenir de ses déboires et de ses écœurements lui avait presque fait oublier Gilberte. Aussi, lorsqu’il se trouva dans le fumoir de son ami, devant le café et les liqueurs, et qu’enfin les domestiques les eurent laissés seuls, il eut une exclamation bien faite pour étonner M. de Villenoise:
—Ah! les malheureux! cria-t-il. C’est de l’argent qu’ils veulent! Ils la feront mourir!...
Vincent, dont les idées étaient ailleurs, eut un sursaut de stupéfaction:
—Grands dieux!... Robert!... De qui parles-tu? Qui fera-t-on mourir?...
Robert, tout animé, s’écria:
—Eh! notre pauvre République, parbleu!
Mais Vincent laissa échapper un: «Ah!...» tellement indifférent, que l’indignation de Dalgrand tomba.
—De qui croyais-tu donc que je parlais?
—De personne... Je me fiche bien de ta politique!...
Pourtant il n’osait tout de suite reparler de Gilberte. Sa nervosité remit Dalgrand sur la voie.
—Moi aussi, je m’en fiche, pour le moment. Ce qui me préoccupe, comme je te le disais, c’est ma belle-sœur.
—Puisque vous la mariez, dit l’autre avec une exaspération visible, tu n’en auras bientôt plus le souci.
—Mais nous ne la marions pas, mon ami! Justement j’allais te dire qu’elle refuse un parti auquel tenait beaucoup le général.
—Ah?... Elle refuse?...
La détente, chez Vincent, fut si soudaine qu’il ne trouva rien d’autre à dire. Et, comme Dalgrand n’ajouta pas autre chose tout de suite, il y eut un moment de silence presque gauche.
—Tu n’aimes pas le sucre, n’est-ce pas? dit enfin M. de Villenoise, après en avoir mis machinalement six morceaux dans la tasse de son ami. Déjà il en saisissait un septième avec la pince.
—Mais non, je ne l’aime pas, nom d’un petit bonhomme! Tu es là qui me fabriques un sirop!...
Et Robert, satisfait de ce qu’il observait, mis en joie et bon enfant, tapa en riant sur le genou de son ancien camarade:
—Si ton père s’y était pris comme ça pour fabriquer l’APÉRITIF BERTET... Ah! mon pauvre garçon, tu ne serais pas vingt fois millionnaire!
Vincent rit du bout des lèvres. En lui-même, il se disait: «Elle a refusé un parti qui plaisait à son père... Elle m’aime!...» La joie et l’effroi de cette certitude paralysaient tout en lui, même le désir d’entendre parler d’elle, d’en savoir davantage sur ce prétendant qu’elle avait éconduit. Il ne trouvait plus la force de s’arracher à sa pensée intime, de composer sa physionomie, de prononcer des paroles. Il souhaitait ardemment de rester seul. Il eût voulu que Dalgrand s’en allât.
Cependant, celui-ci entrait dans des détails. Personnellement, il n’était pas fâché que ce mariage ne se fît pas. Gilberte avait bien raison de choisir suivant son cœur... Et il appuyait sur ce thème, avec la franchise de sa nature ouverte et droite, avec l’exaltation joyeuse de ce qu’il croyait maintenant comprendre, et le désir difficilement réprimé de sauter au cou de son ami, de lui crier: «C’est toi qu’elle préfère... Elle a joliment raison!...» Mais ce qui l’ennuyait, c’était que M. Méricourt et Lucienne déploraient la décision négative de Gilberte, et même allaient jusqu’à persécuter un peu la jeune fille à ce sujet.
—Qu’est-ce donc que le jeune homme? demanda enfin M. de Villenoise.
—Oh! un très gentil garçon et un bon parti. Le vicomte Pierre de Bréville, un tout jeune capitaine qui vient de sortir breveté de l’École de Guerre. C’est un ancien officier d’ordonnance du général... Excellente famille, vieux nom, fortune très passable... Bel homme avec cela... Et surtout grand favori de mon beau-père... C’était depuis longtemps dans l’idée de M. Méricourt, ce mariage. Il aimait déjà le jeune de Bréville comme un fils.
Cette fois, M. de Villenoise écoutait avec intérêt. La préférence du général pour ce jeune homme lui causait du dépit. Il avait beau ne pas s’être mis sur les rangs, on aurait dû songer à lui, Vincent, comme à un parti possible pour Gilberte. L’idée que, sans même lui donner le temps de se déclarer, on en eût accepté un autre, et que maintenant on regrettait cet autre, l’irritait contre M. Méricourt et contre la jeune M^{me} Dalgrand. La pensée d’un rival appuyé par la famille piquait son amour-propre en même temps qu’elle inquiétait ses sentiments plus tendres.
Si l’excellent Robert eût été capable de rouerie en une affaire si délicate, il n’eût pas employé d’autre tactique pour décider Vincent à conquérir sa belle-sœur. Mais il ne songeait pas à jouer au plus fin. Et s’il avait même deviné plus que le général et Lucienne, c’était uniquement par l’intuition de son amitié, par la clairvoyance de son cœur large et tendre.
—Et... M^{lle} Gilberte le connaît beaucoup ce... vicomte de Bréville?
Déjà, il y avait de la haine dans l’accent avec lequel M. de Villenoise prononçait le nom de cet inconnu.
—Beaucoup, répondit Robert. Il ne lui déplaît pas comme homme, mais elle prétend qu’elle ne pourrait le souffrir comme mari.
—De Bréville... répéta Vincent d’une voix changée. Mais je connais ce nom-là!
—Tu l’auras lu dans les journaux, reprit Dalgrand. Ou tu auras rencontré ces messieurs dans le monde.
—Ces messieurs?... Ils sont plusieurs frères?...
—Non, le vicomte est fils unique. Mais il y a son père, le comte de Bréville.
—Ah!... cria Vincent, qui porta la main à son front, comme sous l’éclair d’un souvenir ou sous le choc d’une douleur.
—Eh bien, qu’est-ce qui te prend? dit son ami.
—Rien... Rien... Je croyais me rappeler... Mais je me trompe... oui, je me trompe. Je ne les connais pas du tout, ces de Bréville.
Robert le considéra avec inquiétude. Décidément, M. de Villenoise était plus compliqué qu’il ne l’avait cru. Quelque chose se passait en lui qui échappait à la perspicacité élémentaire de Dalgrand. Mais ce quelque chose allait-il compromettre la paix ou le bonheur de Gilberte? Non, par exemple! Il y mettrait bon ordre, lui, Robert. Il ne laisserait pas son meilleur ami même faire le moindre chagrin à la chère petite sœur!
Tandis que Vincent fumait en silence, et tout préoccupé, une espèce de remords vint à Dalgrand. Il se remémorait les anciennes théories de son ami sur l’amour, le dédain que M. de Villenoise professait jadis pour les jeunes filles... Sur quoi donc avait-il fondé l’espoir que ce sceptique aurait changé? N’avait-il pas eu tort de l’attirer à Billancourt? A présent, le mal était fait: Gilberte aimait Vincent. De cela, Robert ne doutait plus. Mais n’avait-il pas trop à la légère imaginé que cet amour, inévitablement, deviendrait réciproque?
Les deux jeunes gens restaient maintenant l’un en face de l’autre, silencieux, contraints. Chacun craignait d’avoir trop montré sa pensée ou d’avoir trop paru comprendre celle qu’on voulait lui cacher. Brusquement, sans transition, ils se dirent adieu.
Lorsque Vincent fut seul, sa joie et son irritation éclatèrent. Il marchait à travers les salons, il parlait tout haut. Ainsi, elle refusait de se marier! Pourtant, elle ne pouvait compter sur lui, puisqu’il n’avait fait aucune déclaration, aucune promesse. Non, elle rejetait un beau parti, sans savoir même s’il songeait à elle, simplement pour ne pas appartenir à un autre, dût-elle ne jamais être à lui. Ah! la chère, l’adorable enfant! Un attendrissement infini gonflait le cœur du jeune homme. Puis, tout à coup, le nom de Bréville surgissait à travers l’ivresse de sa rêverie. Alors il s’emportait... la rougeur lui montait au visage... ses yeux étincelaient comme s’il eût aperçu en chair et en os ce rival inconnu... Ah! quel soulagement s’il eût pu le rencontrer, le provoquer!... Sa colère enveloppait aussi le général Méricourt et Lucienne Dalgrand. Comment ces gens-là osaient-ils pousser Gilberte à épouser un homme qu’elle n’aimait pas?...
Bréville... C’était de la bouche de Sabine qu’il avait entendu ce nom pour la première fois. Mais à quelle occasion? L’agitation de ses idées l’empêchait d’interroger sa mémoire. Chaque fois qu’il tentait de remonter l’enchaînement de certains souvenirs, il se trouvait détourné par quelque battement fou de son cœur, et par une voix de triomphe criant au fond de lui: «Gilberte m’aime!... Elle m’attend!... C’est moi qu’elle épousera!...»
Énervé à la fin, il se jeta dans un fauteuil, mit les deux mains sur ses yeux, tâcha de réfléchir posément.
Il répéta plusieurs fois à demi-voix: «Bréville... comte de Bréville...», malgré le grincement de dents involontaire qui lui faisait hacher ces trois syllabes. Le son évoquerait une image. Et, en effet, soudainement, il aperçut l’atelier de Sabine, puis la jeune femme dans son costume d’homme, puis une silhouette masculine, un peu vague; et il entendit M^{me} Marsan lui présenter cet étranger: «Le comte de Bréville...»
Ah! oui, il se rappelait maintenant. Ce monsieur qui commandait à l’artiste le portrait de sa maîtresse... C’est cela... C’était le père.
Alors, le mécontentement que jadis, à cette occasion, lui avait inspiré Sabine, vint se confondre avec les sentiments d’hostilité qu’évoquait le nom de ce prétendant à la main de Gilberte. Une espèce de solidarité s’établit dans sa pensée entre M^{me} Marsan et ces inconnus qui se mettaient en travers de son chemin. Ce vieux beau qui avait vu Sabine habillée en garçon et qui se permettait de faire poser chez elle on ne savait quelle créature, était le père du jeune homme qui demandait la main de M^{lle} Méricourt. Une telle association d’idées exaspérait Vincent. Et, ses dispositions agressives ne pouvant se porter sur personne que sur sa maîtresse, ce fut contre elle que, finalement, se tourna l’indignation du jeune homme.
«Puisqu’elle tient tant à sa liberté,» murmura-t-il, «je serais bien bête de ne pas reprendre la mienne! Je lui ai reparlé de ce portrait de femme... Oui, je m’en souviens. Et elle n’a pas daigné me répondre. C’était une commande... Sabine est pauvre, et je ne pouvais lui interdire d’accepter ce travail. Ah! son travail... sa pauvreté!... Les fait-elle sonner assez haut!... Ils lui donnent toutes les audaces, tous les droits... Combien de fois a-t-elle revu ce comte de Bréville? Je n’en sais rien... Ils ont dû causer ensemble... souvent peut-être... Ce projet de mariage pour son fils... Il lui en a sans doute parlé... Qui sait?... N’y serait-elle pas pour quelque chose?... Elle a tant de finesse!... Et elle a pris ombrage de M^{lle} Méricourt... Ah! si elle s’en est mêlée!...»
Un geste de menace acheva le monologue de Vincent. Jamais un tel fonds d’aigreur ne s’était soulevé en lui contre la maîtresse ancienne et découronnée de l’auréole d’amour. Jamais si pesante ne lui avait paru la chaîne qui le liait à cette femme.
Quand il entra chez elle, le soir de ce jour, il avait sur le cœur la cuirasse de cruel dégoût qu’ont les amants lassés et qui fait d’eux les êtres les plus inconsciemment inhumains qui soient au monde. Il avait couru le long des rues pour venir—comme il courait autrefois dans l’impatience de revoir et de baiser cette brune tête. Aujourd’hui, il ne se hâtait plus que vers la délivrance. Il se sentait la force de rompre. Et il ne doutait pas qu’elle ne lui en fournît le prétexte.
Lorsqu’il pénétra dans l’atelier, Sabine eut un cri de joie à le voir si tôt. Elle l’attendait à peine. Depuis quelque temps, il ne venait plus tous les soirs. Après son dîner solitaire, elle s’était assise entre les plantes vertes, dans la galerie vitrée. Elle se balançait dans un _rocking-chair_ en regardant s’évanouir lentement le jour entre les paravents, les chevalets et les arbustes qui encombraient la vaste pièce. Son grand chien danois, Hirsow, se tenait immobile à côté d’elle, allongé sur une natte. De temps à autre, il soulevait sa tête formidable et câline à la hauteur de la main que laissait pendre la jeune femme. Doucement, il soulevait de son front les doigts inertes, qui alors s’animaient un peu pour une distraite caresse. Ils étaient là tous deux depuis près d’une heure, perdus dans leur rêverie: elle, avec toute la douloureuse clairvoyance d’une pauvre créature humaine, qui voit s’émietter à chaque minute un peu de sa jeunesse et de sa joie; et lui, inconscient de l’imperceptible et incessante destruction, mais les yeux pleins de toute l’inexplicable mélancolie dont la nature ennoblit les prunelles de ses créatures muettes.
Et, sans que Sabine eût fait un mouvement, elle se sentait maintenant rouler sur les joues tout un ruissellement de larmes.
Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit et que M. de Villenoise parut.
Elle eut un élan si ravi que le jeune homme en fut remué. Puis, tout de suite, il remarqua ses pleurs.
—Qu’est-ce que vous avez donc, Sabine?
Pour mieux lire sur son visage, il l’attirait vers le vitrage encore clair. Elle lui montra des paupières lourdes et lasses, des joues un peu creusées, avec un double pli de tristesse qui mettait comme une ride de chaque côté de la bouche. Pauvre amie! Comme elle vieillissait! Vincent se sentait envahir par une pitié qui l’éloignait d’elle plus encore que la colère de tout à l’heure. Il demanda:
—Pourquoi pleuriez-vous?
—Oh! c’est fini, tout à fait fini, puisque vous voilà.
Mais, comme il ne l’embrassait pas, et qu’elle lui trouvait des yeux froids et singuliers, elle eut aux lèvres un nouveau tremblement d’angoisse.
Cependant, M. de Villenoise se tendait de plus en plus contre elle, à cause du supplice qu’elle infligeait à sa propre sensibilité. Pour échapper à un conflit de sentiments qui devenait intolérable, il chercha tout de suite le prétexte d’une explication. Dans l’espoir de découvrir et de deviner le portrait de femme commandé par le comte de Bréville, il se mit à parcourir l’atelier, soulevant les draperies qui recouvraient certaines toiles, feuilletant les cartons remplis d’ébauches. D’abord, il affecta des gestes indifférents, tout en causant de choses et d’autres, mais bientôt il s’activa si sérieusement que Sabine en fit la remarque.
—Vous cherchez quelque chose, mon ami? Attendez qu’on apporte de la lumière. Je suis sûre que vous ne distinguez plus une académie d’une nature morte.
Il ne répondait pas. Elle insista:
—Dites-moi ce que vous voulez, Vincent? Je vous le donnerai.
Brusquement, il déclara:
—Je cherche la maîtresse du comte de Bréville. Auriez-vous déjà livré le portrait?
—Le portrait?... Mais je ne l’ai pas fait!
—Tiens! Pourquoi?
—D’abord, dit Sabine, je ne sais pas si c’était sa maîtresse. M. de Bréville est venu me demander de faire le portrait d’une dame, sans me la nommer ni me dire qui elle était. J’ai supposé quelque intrigue. Et je l’ai affirmé devant vous parce que... Ma foi, je ne sais plus... Par bravade.
—Comment était-elle, cette dame?
—Je ne l’ai pas vue.
—Le monsieur a renoncé à son projet?
—Non, Vincent, reprit Sabine avec une douceur grave. C’est moi qui ai refusé. Nous nous étions, vous et moi, querellés au sujet de cette commande. Il ne vous paraissait pas convenable que je l’acceptasse. J’ai écrit, dès le lendemain, à M. de Bréville pour le prier de ne plus compter sur moi.
—Est-ce possible? s’écria de Villenoise.
—Je ne vous ai jamais menti, dit avec fierté M^{me} Marsan.
—Mais, reprit-il, vous avez revu le comte? Il est revenu? Il a insisté?
—Les termes de ma lettre étaient tels qu’il a jugé toute démarche inutile.
—Ainsi, dit maladroitement Vincent, vous ne connaissez pas son fils?
—Son fils?... Je ne savais pas qu’il en eût un.
Comme aucune parole de M. de Villenoise ne passait inaperçue pour Sabine, elle reprit avec intérêt:
—Qu’est-ce que ce fils? Pourquoi m’en parlez-vous?
Il détourna son attention—d’une façon qu’elle remarqua encore—et il ajouta:
—Mais c’est un gros sacrifice que vous avez fait à ma susceptibilité en refusant ce portrait! Vous me mettez dans un grand embarras, ma chère Sabine. Comment puis-je reconnaître?...
Elle s’écria: «Oh!...» avec une intonation de reproche. Puis elle courut à lui, l’entoura de ses bras, mit son visage sous les lèvres du jeune homme, et murmura:
—Dis-moi seulement que tu es content!
Pouvait-il ne pas incliner la tête et ne pas donner ce baiser qu’elle attendait en récompense?...
* * * * *
Ainsi se terminait la scène qu’il avait provoquée, l’explication qui devait amener quelque violence, lui fournir un prétexte de rupture!... Mais aussi, c’était une fatalité! Cette femme, dont les fureurs le lassaient autrefois, avait toutes les humilités, toutes les délicatesses, lorsque, précisément, il souhaitait que cette nature emportée surexcitât son propre courage jusqu’au déchirement de la séparation. Pourquoi donc était-elle si complexe? Physiquement aussi, elle se transformait suivant les heures. Dans cette soirée, où il l’avait d’abord trouvée vieillie, fanée, lorsqu’il l’examinait de son regard dur, il la vit si bien se transfigurer dans la joie, sous son désir réveillé, sous sa caresse, qu’il en fut repris jusqu’à l’enivrement.
Et lui-même, d’ailleurs? Ne se surprenait-il pas en de telles diversités d’intentions, de sensations, de jugements, qu’il éprouvait à la fin la soif de ne plus penser, de ne plus vouloir, et de se laisser emporter par le torrent de sa nature mystérieuse comme la feuille sur le ruisseau, au hasard, sans réfléchir. Malheureusement, ce n’était pas possible. Cette liberté de l’être instinctif, il ne pouvait la suivre sans marcher vers quelque mauvaise action. N’avait-il pas déjà dévié de ce que commande l’honneur? En songeant à cet amour pour Gilberte qu’il apportait dans son cœur chez Sabine, et en se rappelant les paroles de passion qui lui étaient ensuite échappées entre les bras de sa maîtresse, il se frappa le front comme un coupable lorsqu’il se retrouva dans le silence et dans la solitude de la nuit, au fond de son hôtel muet.
«Que faire?» murmura-t-il. «Quel parti prendre? Un homme s’est-il jamais trouvé dans une si cruelle situation?»
VII
DANS une royale avenue de châtaigniers séculaires, parmi les ombres verdoyantes et les clartés joyeuses d’une matinée d’août, un jeune homme conduisait un break à deux chevaux.
C’était Vincent. Il quittait son parc de Villenoise pour aller chercher les Méricourt et les Dalgrand à la gare voisine. Derrière lui, dans le fond de lumière qui éclatait au bout de la profonde avenue, on pouvait apercevoir la façade de brique et de pierre, les hautes toitures d’ardoises, les tourelles à poivrières, de son joli château moderne, si ingénieusement copié sur des estampes du XVII^e siècle représentant l’ancienne demeure des seigneurs de Villenoise.
Plus loin, bien plus loin, dans un creux de terrain, dont le séparait un bois, se dressaient des corps de bâtiment rectangulaires, à murs blancs, à toits rouges, à multiples fenêtres coupées carrément, sans linteaux ouvragés ni balcons de fer artistiques. Là, se fabriquait l’APÉRITIF. Autour de l’usine se tassaient les maisons ouvrières. On était satisfait de la vie dans ces alvéoles de ruche. Le nom de M. Vincent y était populaire. La veille encore, le jeune maître, en les parcourant, avait vu les visages rayonner là où il passait. Un mot de lui avait éloigné quelques menaces de misères matérielles et morales. Il avait, par le don d’une petite dot, rendu possible un mariage; appelé de Paris, par téléphone, un célèbre docteur au chevet d’un enfant blessé; réconcilié deux frères qui allaient en venir au procès. Les sourires, les regards heureux l’avaient entouré, suivi. Et, dans une de ces réflexions paradoxales que les gens trop comblés par la fortune se plaisent à formuler, il s’était dit: «Je donne le bonheur que je ne possède pas moi-même, car j’en suis réduit à envier le plus humble de ces manœuvres.»
Ce matin, en effet, c’était sans joie qu’il allait au devant de Gilberte.
Pour la fuir, pour rompre définitivement avec le rêve de la conquérir et de la posséder, Vincent s’était réfugié à Villenoise. Tous les ans, d’ailleurs, vers cette époque, il venait passer plusieurs semaines dans son château. Ce séjour ne le séparait pas de Sabine, au contraire. Sur les confins de sa vaste propriété, dans une direction opposée à l’usine, près d’un village dont aucun habitant ne comptait parmi ses ouvriers, M. de Villenoise avait acheté une villa, où, tous les étés, Sabine s’installait avec sa fidèle femme de chambre, Estelle.
Là, Vincent lui rendait régulièrement visite, comme à Paris; et, comme à Paris, leurs rendez-vous n’avaient jamais lieu ailleurs que chez M^{me} Marsan. Cette femme absolue et fière ne fréquentait pas plus le château de Villenoise que l’hôtel de la rue Jean Goujon. Tout au plus elle consentait à se promener au bras de son ami dans les parties sauvages du domaine, qui contenait des sites célèbres par leur caractère pittoresque. Vincent, qui se rendait toujours chez elle à cheval et sans domestique, laissait sa monture dans l’écurie inoccupée de la villa. Il ôtait lui-même le harnachement de sa bête, lui passait un licol, lui donnait son avoine. Puis, il pénétrait à pied dans les bois, avec Sabine, et, au retour de leur promenade, il avait vite fait de seller et de brider son cheval.
C’était ce genre de vie que le jeune homme avait repris depuis le commencement du mois d’août. Après bien des luttes, il en était arrivé à se dire qu’il n’était pas libre, qu’il n’avait pas le droit d’assassiner moralement la pauvre créature qui ne possédait que lui au monde et qui avait tout perdu à cause de lui. Elle n’était pas parfaite; il ne l’aimait plus d’amour. Ces deux raisons ne l’affranchissaient pas. Une autre femme, il est vrai, souffrirait de sa résolution. Mais le mal serait moins profond dans le cœur de cette belle jeune fille, devant qui s’ouvraient, pour la consoler, toutes les perspectives du bonheur humain. D’ailleurs, il n’avait rien dit de ses sentiments à Gilberte; et, d’autre part, que de serments il avait faits à Sabine! C’était donc à celle-ci qu’il se devait, puisque à celle-ci il s’était donné, il s’était promis pour toujours.
Vincent, une fois de plus, se répétait de tels raisonnements, en conduisant son break vers la gare où il allait retrouver ses amis.
Il éprouvait le besoin d’affermir sa volonté, car, à l’idée qu’il allait revoir M^{lle} Méricourt, qu’il passerait toute la journée près d’elle, une émotion l’étreignait, amollissait ses muscles, précipitait les battements de son cœur.