Haine d'amour

Part 10

Chapter 103,748 wordsPublic domain

Ce qu’il aperçut de ce côté, ce fut une vaste cour, blanche de soleil, au fond de laquelle s’élevaient ses ateliers de construction. Derrière les murs pétillant de lumière, on devinait le travail ardent des machines. La haute cheminée fumait. Un homme sortit, les bras nus hors de sa chemise noirâtre, et qui, du revers de sa main, essuyait la sueur sur son front.

—Non, dit Robert... Décidément...

Il se retourna.

—C’est là-bas que j’aurais voulu vous faire voir... vous expliquer... Mais il fait trop chaud pour visiter l’usine... Ces dames en seraient malades.

Gilberte protesta, avec la vivacité, le courage et la curiosité de ses vingt ans.

—Oh! j’aurais tant voulu!...

Et elle ajouta cette gentille phrase, que Vincent surprit au vol et laissa glisser jusqu’à son cœur:

—Il y a des gens qui travaillent là dedans!... Comment trouverions-nous qu’il fait trop chaud pour nous y promener?

—En tout cas, tu m’en dispenseras, fillette, dit le général. Moi, j’ai fait ma tâche, ce matin. Deux heures au manège, sur un cheval que des lieutenants n’osaient pas monter... Pour un vieux bonhomme comme moi, cela suffit.

—Vous avez raison, père, dit Dalgrand—qui crut voir poindre une théorie sur l’équitation, et qui se hâta d’approuver le vieillard pour l’interrompre plus poliment.—Eh bien, voulez-vous m’entendre ici? Ou préférez-vous le jardin?

Du côté opposé à l’usine, un petit parc offrait des verdures hautes et touffues sous lesquelles d’étroites allées s’enfonçaient dans l’ombre. C’est là que, après délibération, Robert conduisit ses auditeurs. Ils s’assirent dans des fauteuils d’osier, sous une voûte de tilleuls. Pas une goutte de soleil ne filtrait à travers l’épaisseur des feuillages. Et la Seine, qui, de la terrasse, paraissait une nappe d’argent fondu, se laissait apercevoir d’ici teintée d’un bleu presque froid. On croyait en sentir le souffle sur la peau. Il faisait si bon que chacun s’en montra surpris.

—Tant mieux! s’écria Robert. Vous ne vous endormirez pas en m’écoutant. C’est un peu technique et ennuyeux, ce que j’ai à vous dire.

En quelques mots d’abord et très simplement, puis en détail, à mesure que leurs exclamations et leurs questions l’entraînaient, l’inventeur présenta sa découverte.

Il venait de rendre réalisable dans la pratique le grand rêve métallurgique de cette fin de siècle: la substitution de l’aluminium au fer. Au métal oxydable et pesant, il faisait succéder un métal trois fois plus léger et absolument inaltérable. Pour cela, il s’était servi d’un alliage très résistant: celui de l’aluminium avec le silicium; successivement il avait essayé de le combiner, à diverses proportions, avec de l’antimoine, du tungstène, et différents autres corps dont il évita de prononcer les noms. Enfin il avait trouvé la formule de ce qu’il appelait «le métal de l’avenir». Et pour prouver la supériorité de ce composé d’aluminium sur le fer, au triple point de vue de la facilité de main-d’œuvre, de la durée et de l’économie, il était en train de construire un viaduc qu’il avait l’autorisation de jeter sur la Meuse, près de Dinant.

—L’inauguration de ce viaduc aura lieu en septembre, ajouta-t-il, devant les autorités belges et les délégations savantes du monde entier. Père, Gilberte, et toi, mon cher Vincent, je compte sur votre présence à cette solennité industrielle.

Les trois personnes auxquelles Dalgrand venait de s’adresser se taisaient—peut-être avec un peu de désappointement. L’immense portée de ce qu’on leur annonçait ne les frappait pas encore. Pour en embrasser les conséquences, il leur aurait fallu quelques connaissances scientifiques, et certaines habitudes intellectuelles tout à fait différentes des leurs.

Lucienne, mise au courant par les conversations de son mari, et d’ailleurs haussée jusqu’à ce niveau par l’enthousiasme de son amour, s’énerva devant le silence de l’auditoire.

—Vous ne comprenez donc pas?... dit-elle. Un métal nouveau!... Ce sont toutes les conditions de la vie qui changent... C’est la civilisation qui se transforme. On dit «l’âge du bronze», «l’âge du fer». Le vingtième siècle sera l’âge de l’aluminium!...

Elle se tourna vers Robert, et d’un geste charmant lui saisit la main.

—Songez donc à la gloire de l’homme qui ouvre une ère nouvelle à l’humanité!

Vincent réfléchissait. Peu à peu, devant sa pensée, s’élargissaient les horizons.

—Serait-ce possible?... interrogea-t-il, les yeux fixés sur son ami.

—A la gloire près... oui... j’en suis sûr, prononça Dalgrand.—Et dans sa voix grave, sur son visage énergique, rayonnait effectivement une admirable certitude.—Mais je n’ai point tout accompli seul... Si vous saviez que d’efforts, depuis des années, se sont tendus dans cette direction!

—Bah!... dit Lucienne avec un mouvement de la main qui rejetait dans l’ombre toute la foule anonyme des travailleurs, qui balayait tout, ne laissant la lumière et l’espace que pour le génie de Robert.

Gilberte regardait sa sœur. Une intense émotion gonflait son cœur de jeune fille,—une émotion faite à la fois de sympathie et d’envie pour tant de fierté dans l’amour. Oh! que cela devait être bon de pouvoir penser ainsi, parler ainsi de l’homme à qui l’on s’était donnée corps et âme!... Oui, c’est comme cela qu’elle pouvait concevoir la passion. Aujourd’hui seulement elle commençait à comprendre. Car, avec sa curiosité de vierge, elle s’était posé bien des questions, elle avait fait bien des remarques, depuis le premier jour des fiançailles de sa sœur. Et cette observation attentive, cette intuition toujours en éveil, s’étaient aiguisées davantage au retour du voyage de noce.

Époux... Ils étaient époux, ce jeune homme presque étranger il y avait si peu de temps, et cette Lucienne, qui semblait à Gilberte une autre elle-même. Elle les entendait se tutoyer, elle les voyait s’embrasser; elle pénétrait dans leur chambre—leur unique chambre—où s’étalait un grand lit bas, plein de mystère. Et l’étonnement de cette chose subsistait pour la jeune fille,—étonnement mêlé d’un peu de jalousie, de répugnance et d’irritation.

Elle observait les regards inexplicables que Robert, à la dérobée, posait sur le visage ou la taille de Lucienne, et laissait traîner sur les lèvres de la jeune femme, lorsque celle-ci parlait ou souriait. Elle examinait son beau-frère: il avait la barbe drue, les épaules larges, les gestes contenus et forts.

Toute cette mâle apparence choquait légèrement Gilberte, lui paraissait voisine de la brutalité. Elle en voulait un peu à Lucienne, chaque fois qu’elle l’entendait dire, en parlant de ce garçon aux bras d’athlète: «mon mari». Et lorsque, lui, disait: «ma femme», elle éprouvait une véritable gêne.

Mais ce dont Gilberte souffrait confusément sans pouvoir se l’expliquer, c’était de la sensation qu’entre elle et sa sœur un abîme s’était creusé, où sombrait leur confiance, leur intimité d’enfants. Toutes deux, si semblables jusque-là et si unies, semblaient à présent deux créatures de nature différente. Plus d’intérêts communs, de projets partagés, de lectures à deux. Maintenant, lorsque Gilberte ouvrait un livre sur la table de sa sœur, Lucienne se précipitait: «Attends, montre un peu. Oh! donne, ce n’est pas pour toi.» La plus jeune, agacée, ripostait: «Tu le lis bien!... Tu lis donc de mauvaises choses?» M^{me} Dalgrand souriait sans répondre, et ce sourire, ce silence, ce petit air de supériorité, blessaient la cadette. Malgré son adoration pour sa sœur et la bonté qui, chez les Méricourt, était une vertu de famille, Gilberte laissait alors échapper quelque mouvement d’impatience: «Ah! si toutes les jeunes filles deviennent comme ça dès qu’elles sont «madame», j’aime mieux ne jamais me marier! C’est donc une bien vilaine chose, le mariage, qu’on en fasse tant de mystère, et qu’il vous apprenne un tas d’horreurs dont on n’ose même pas parler?...»

Ce mécontentement irraisonné, ce malaise confus que Gilberte n’avait pas pu surmonter depuis le mariage de Lucienne, s’évanouissait au cours de la journée que M. de Villenoise vint passer à Billancourt. Peu à peu, sans qu’elle se demandât pour quelle cause, son cœur s’emplissait d’une joie si grande, qu’elle en vint à ressentir une indulgence, une sympathie pour ce bonheur à deux, dont l’égoïsme, la veille encore, l’irritait. Et quand Lucienne, avec un si touchant enthousiasme, proclama sa foi au génie de son mari, Gilberte crut sentir un bandeau se soulever de dessus ses yeux. Tout l’univers mystérieux de l’amour s’éclaira d’un jour inattendu. Cette admiration lui sembla plus enviable à éprouver que les transports ou les mièvreries de sentiment qu’elle essayait de se peindre, et dont se moquait son scepticisme de fillette.

Mais, pour elle, son enthousiasme n’irait jamais, comme celui de sa sœur, vers un mécanicien,—ce mécanicien fût-il un inventeur de génie. Elle ne comprenait que la gloire de l’artiste ou celle de l’écrivain. Construire un viaduc en aluminium au lieu de le construire en fer, voilà une chose qui ne l’emballait pas! D’autant plus qu’elle ne voyait pas très clairement la différence entre le cerveau du constructeur et celui de ses ouvriers. Ne travaillaient-ils pas à une œuvre commune? Quand on félicitait Robert d’avoir fait un pont, après tout c’étaient ses hommes qui l’avaient fait. Et son beau-frère ne cachait pas l’importance de l’exécution matérielle. Il y mettait la main, descendant aux moindres détails, prenant les outils des derniers manœuvres pour leur montrer à mieux s’en servir. Gilberte l’avait vu revenir des ateliers avec les doigts noircis. Dès lors, à son estime pour ce grand travailleur s’était mêlée une ombre à peine sensible de dédain. Et il y avait un peu de hauteur indulgente au fond de l’attendrissement où la jeta l’admiration de Lucienne pour son mari. L’homme qu’elle aimerait, elle, Gilberte, aurait plus de raffinement et d’élégance dans la supériorité.

Involontairement, tandis que Robert esquissait l’histoire de l’aluminium, depuis sa découverte par Wœhler en 1827, la jeune fille leva les yeux vers M. de Villenoise.

Elle savait que, tout jeune, il avait écrit des vers. Dalgrand le lui avait dit, et même lui en avait montré. Un griffonnage de lycéen, sur une feuille de cahier réglée de bleu, et que l’amitié du constructeur conservait comme une relique. Gilberte avait lu quelques-uns de ces vers, où Vincent traçait le portrait de la créature idéale qu’il aimerait un jour.

_Elle aura les yeux clairs et purs comme une source, Et de très douces mains où mon front s’appuiera, Quand mon esprit, lassé d’une éternelle course, Du haut de l’infini lentement descendra..._

Gilberte regardait ce front, plein de pensées et de rêves, qui, fatigué par des envolées dans l’infini, voudrait trouver des mains de femme, patientes et câlines, pour s’y reposer. Le visage de Vincent, avec sa finesse blonde et ses yeux profonds, exprimait bien les aspirations et les mélancolies d’un poète.

Elle se le représentait à sa table de travail, traduisant les philosophes anciens, reconstituant sous la poussière des textes l’idéal d’un autre âge. Elle le savait passionnément épris de l’antiquité. Des réminiscences de son propre cours de littérature flottaient dans sa petite tête chimérique de pensionnaire. Elle pensait à Sophocle, à Euripide, à l’exorde _ex abrupto_ de Cicéron, et se disait que lire ces auteurs dans leur propre langue était certes plus difficile et plus distingué que de construire des viaducs en aluminium. D’ailleurs, pour achever la comparaison, Robert possédait une faculté d’être heureux qui trahissait une nature un peu simple et épaisse; tandis que M. de Villenoise, avec son air noblement soucieux, devait se sentir au cœur quelqu’une de ces vagues et incurables blessures dont souffrent seuls les êtres supérieurs. Encore une fois, Gilberte leva les yeux sur le front du jeune homme,—ce beau front d’un modelé large et ferme sous la courte frisure des cheveux bien plantés,—puis, tout de suite, elle abaissa son regard sur ses propres mains. Et elle fut contrariée de se voir des petites pattes grassouillettes et rosées par la chaleur, au lieu des doigts blancs et fuselés que Vincent se représentait sans doute lorsqu’il avait écrit ses vers.

On eût relu à M. de Villenoise le quatrain sur lequel M^{lle} Méricourt élevait le léger château de ses rêves, qu’il eût été bien surpris. Il ne l’aurait pas reconnu. Et justement, par une rencontre bizarre de pensées, il regardait les mains de Gilberte. N’osant arrêter ses yeux sur le visage de la jeune fille, tout en écoutant les explications de Robert, il se permettait du moins, à la dérobée, la contemplation de ses mains. Et leur peau légèrement colorée par un sang vif et jeune, leurs ongles fins, leurs petits mouvements divers, toute leur vivante fraîcheur épanouie sur le drap sombre de la jupe d’amazone, lui suggérait des idées d’agenouillements sur le sable, de dévots baisers à l’extrême bout de leurs doigts... ou de baisers plus ardents au fond de leurs paumes tièdes...

—Vous m’avez bien suivi? continuait Robert. Le kilogramme d’aluminium, qui coûtait, en 1854, trois mille francs, coûtait il y a quelques mois neuf francs, après avoir traversé toute la série des valeurs intermédiaires. Ce prix de revient continue à s’abaisser, surtout en France, où abonde la bauxite, le principal minerai,—une terre formée d’aluminium, et de sesquioxyde de fer,—une terre, vous m’entendez bien?... Une argile, quoi!... c’est-à-dire un des corps les plus répandus de la nature. Il y en a partout de l’aluminium... Tenez, il y en a là! (Il frappa le sol de son pied.) L’extraction coûte encore un peu cher, mais, en utilisant les sources naturelles de force, les chutes d’eau, par exemple, avec le transport de la force à distance par l’électricité...

L’inventeur, n’étant plus interrompu, se lançait dans des définitions techniques, parlait de méthode électrolytique, de turbines, de dynamo, de chevaux-heures... Lucienne continuait à boire ses paroles et à le dévorer des yeux. M. Méricourt, très droit sur son siège, dissimulait une demi-somnolence sous la raideur de son attitude militaire. Quant à Gilberte et à Vincent, comment fussent-ils jusqu’au bout restés des auditeurs attentifs?... Chacun voyait, sous les traits de l’autre, se fixer de plus en plus son rêve,—ce rêve de bonheur et d’amour, plus grand que l’âme qui le contient, plus beau que l’être qui l’incarne, dont la Nature, par ironie ou par pitié, a doublé la misère humaine. D’ailleurs, ils n’en savaient presque rien eux-mêmes. Ils ne s’analysaient pas. Ils goûtaient ce mystérieux effet réciproque de présence qui, au début de l’amour, est d’une si écrasante joie qu’il anéantit toute réflexion, tout étonnement et tout désir. Ils se taisaient, ils ne se regardaient même pas. Ils étaient suprêmement heureux.

VI

CE fut au lendemain de cette visite à Billancourt que M. de Villenoise envisagea pour la première fois la possibilité d’une rupture avec Sabine.

«Pourquoi lui sacrifierais-je tout le bonheur de ma vie,» pensa-t-il, «puisque, aussi bien, je ne la rends pas heureuse?»

Et il se fit cette autre réflexion, qui, parmi les délicatesses et les héroïsmes de son cœur, germa comme une herbe finement vénéneuse, sortie de l’inévitable grain de lâcheté masculine:

«D’ailleurs, ce ne sera pas moi qui la quitterai. A chaque nouvelle scène, dans l’exaspération de ses crises d’orgueil, elle ne manque jamais de me donner mon congé. Je la prendrai simplement au mot. Et, cette fois, je ne me laisserai attendrir ni par ses menaces de suicide, ni par ses attaques de nerfs...»

Maintenant, quand il pensait à sa situation vis-à-vis de Sabine, ce qui s’affirmait chez Vincent, c’était le sentiment de ses droits: droit à la liberté, droit à l’amour, droit au bonheur... Bientôt vint s’y adjoindre le sentiment de ses devoirs envers la jeune fille qu’il lui préférait.

Sans s’être jamais permis de faire à Gilberte aucun aveu, même indirect, il ne tarda pas à se sentir deviné par M^{lle} Méricourt. Et il lui sembla que quelque chose d’infiniment tendre, profond et confiant, lui répondait dans le secret de cette nature de candeur et de loyauté.

A quels accents, pour d’autres imperceptibles, avait-il reconnu cet écho si mystérieusement enseveli? Il n’aurait pu le dire, fût-ce à lui-même. Il ne voyait pas souvent M^{lle} Méricourt. Quelques rencontres au Bois, ou chez les Dalgrand; une invitation à dîner du général... Ce fut tout pendant plusieurs semaines. Cependant c’était pour ces hasards insignifiants que Vincent restait à Paris, bien que le mois de juillet fût commencé,—une série de longues et lourdes journées de soleil, avec des flamboiements de façades blanches et de trottoirs poussiéreux, sur lesquels les ombres géométriques des édifices se dessinaient sans évoquer une idée de fraîcheur.

Mais le jeune homme connaissait les raisons qui retenaient M. Méricourt et sa fille dans la capitale. Le général n’avait pas le moyen d’emmener des chevaux à la campagne. Et il lui était d’autant plus impossible de renoncer, même temporairement, à l’équitation, qu’à son âge il ne pouvait conserver sa virtuosité qu’au prix d’une continuelle pratique. Il parlait donc seulement d’emmener Gilberte une quinzaine au bord de la mer. Quant aux Dalgrand, revenus à peine d’un long voyage de noce, et retenus à Billancourt par la fabrication du pont en aluminium, ils ne projetaient aucun déplacement. Pour une Parisienne comme la jeune femme du constructeur-mécanicien, cette rive de la Seine, où fumaient des cheminées d’usine, constituait d’ailleurs la campagne.

Elle n’était pas la seule à y trouver du charme. Son petit parc, dont les charmilles et les allées tournantes donnaient l’illusion de l’espace, et dont les verdures s’entr’ouvraient sur la nappe bleue de la rivière, semblait à M. de Villenoise l’endroit le plus agréable du monde. Il y recueillait de légers souvenirs. C’était une attitude de Gilberte, un regard, la façon dont elle lui avait dit adieu ou bonjour, ou quelque phrase dans laquelle il retrouvait la simplicité de cœur, la puissance de tendresse et la bonté de cette charmante fille. Puis aussi, c’étaient certains petits traits capables de flatter sa vanité en même temps que son amour: de naïves réflexions par lesquelles, sans le vouloir, M^{lle} Méricourt trahissait son admiration pour les travaux du fin latiniste, de l’érudit, du philosophe et du poète qu’il était ou qu’il aurait voulu être. Il se sentait installé dans cette gracieuse imagination précisément au rang qu’il rêvait d’occuper parmi l’élite intellectuelle de ses contemporains. En s’inclinant sur ce séduisant miroir, il croyait se voir tel qu’il était; il goûtait l’oubli délicieux des lacunes qu’il était bien forcé de se découvrir, à d’autres moments, dans le caractère et dans l’esprit. La plus puissante espèce de fascination l’attirait vers Gilberte: il s’aimait mieux en elle, et voilà pourquoi surtout il l’aimait.

Le petit parc de Billancourt était le cadre matériel qui fixait le contour de ces impressions.

Un jour, pour la première fois, Vincent y fit quelques pas en tête-à-tête avec Gilberte.

La jeune fille cherchait une ombrelle oubliée près de quelque banc. M. de Villenoise explorait, de son côté, les charmilles. Ils se rencontrèrent.

—Je ne l’ai pas, fit-il d’un air désolé. Et vous?

—Elle est donc introuvable! dit-elle.

Mais une expression d’espièglerie animait son visage d’enfant. Vincent la contemplait, perdant un peu la tête, et ayant à un degré pénible la conscience de son propre trouble. Tout à coup elle éclata de rire.

—Mais regardez-moi donc, M. de Villenoise!

—Je ne fais que cela, sourit-il.

Elle rit plus fort.

—L’ombrelle... Mais la voilà, l’ombrelle!...

Et elle l’agitait, toute grande ouverte, au-dessus de sa tête. Elle la tenait ainsi depuis un moment. Vincent ne s’en était pas aperçu.

Comme ils revenaient, côte à côte et lentement, vers le groupe des autres personnes, Gilberte continua de le taquiner.

—A quoi pensiez-vous donc?... Voyons... Dites?... Comment, vrai, vous ne voyiez pas mon ombrelle?... Vous aviez peut-être oublié que nous étions partis pour la chercher. Vous savez, il ne faut pas devenir savant jusqu’à la distraction. Bon pour un vieil académicien!... Mais vous êtes trop jeune, allez, pour les palmes vertes et pour les lunettes bleues!...

—Vous abusez, dit Vincent, de ce que je n’ose pas recourir à mon seul système possible de défense. Ce n’est pas la science qui me rend distrait.

—Quoi donc alors?

Elle gardait le ton plaisant et étourdi qui lui permettait de mettre ainsi le jeune homme en demeure de répondre. Pourtant elle sentit la coquette provocation de son interrogatoire. Elle rougit, toute troublée par le silence grave de Vincent. Et la subite tristesse répandue sur ce mâle et beau visage étonna douloureusement Gilberte, lui gonfla le cœur d’un vague effroi et d’une sympathie passionnée.

A ce moment, M. de Villenoise s’arrêta, regardant vers le sol. La jeune fille suivit la direction de ses yeux, et vit, à l’angle d’une pelouse, une corbeille de pensées, autour de laquelle embaumait une bordure de réséda. Tout de suite elle tressaillit en se rappelant le brin fleuri qu’ils avaient partagé durant le cotillon, le soir du mariage. Elle devina bien que, lui aussi, c’était à cela qu’il songeait. Une émotion la suffoqua. N’allait-il pas évoquer ce souvenir, lui dire quelque chose... une de ces paroles inouïes qui transforment l’aspect de l’univers?... Elle souhaitait d’entendre sa voix, et en même temps de s’enfuir. Jamais rien de pareil ne l’avait bouleversée. Pourtant elle se tenait toute droite, figée dans son calme de jeune personne bien élevée, comme un soldat sous les armes, et gardant même la maîtrise de ses jolies prunelles brunes, pleines d’insouciance voulue.

Vincent se baissa, cueillit une fleur, et la lui offrit sans rien dire. La fleur était double, comme celle du bal, et Gilberte crut comprendre qu’il souhaitait encore un partage. Elle n’osa pas. Elle dit seulement: «Merci, monsieur.» Puis elle tourna le massif et vint s’asseoir près de Lucienne. Mais avec un mécontentement d’elle-même, un désappointement vague, et comme quelque chose de lourd qui lui serait tombé sur le cœur.

M. de Villenoise s’en voulait davantage. En effet, comment ne pas pressentir qu’il était en train de troubler cette enfant?... Toutefois, devant la corbeille de réséda, il avait été héroïque. Car une tentation terrible l’avait assailli: celle de tirer son porte-cartes de la poche de sa jaquette, et de montrer à M^{lle} Méricourt la fleur desséchée qui, depuis le soir du bal, n’avait guère quitté sa poitrine. De quelle gravité n’eût pas été un geste pareil!... Il était parvenu à se raidir contre l’impulsion qui lui avait traversé le cerveau. Mais, quand il s’était ensuite relevé pour offrir à Gilberte le double brin de réséda, Vincent demeurait tout pâle de ce qu’il avait failli faire.

* * * * *

Peu de jours après, Robert, en déjeunant rue Jean Goujon, lui fit une bizarre confidence.

—Ma femme est un peu contrariée en ce moment, dit-il tout à coup. Et moi aussi, comme de juste.

—Pourquoi? questionna de Villenoise.

—A cause de Gilberte... Nous l’aimons tant!

—Est-ce qu’elle est malade?

Il avait jeté cette interrogation avec une angoisse brusque, aussitôt mêlée d’une espèce de remords.

—Non, dit Dalgrand. Non... elle n’est pas malade.

Il hésitait... Peut-être pour mieux observer son ami; peut-être devant la nature délicate de ce qu’il avait entrepris de dire.

—Mais qu’a-t-elle? demanda Vincent, d’une voix singulière.

—Mon Dieu, voilà... C’est un mariage...

—Un mariage!...

—C’est-à-dire...

—Comment, un mariage!... cria de Villenoise en se levant pour marcher dans la chambre, bien qu’ils ne fussent pas même au dessert. Mais elle est trop jeune! Elle n’a pas...