Haine d'amour

Part 1

Chapter 13,094 wordsPublic domain

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:

—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.

—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.

—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et a^{bc}.

Haine d’Amour

DU MÊME AUTEUR

_POÉSIE_

FLEURS D’AVRIL, ouvrage couronné par l’Académie française, 1 vol. 3 »

SURSUM CORDA, pièce de vers ayant remporté le grand prix de poésie à l’Académie française, 1 vol. » 75

UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 50

RÊVES ET VISIONS, ouvrage couronné par l’Académie française. 1 vol. 3 »

POUR LES PAUVRES. 1 vol. in-4º papier vergé 3 »

_ROMAN_

LE MARIAGE DE GABRIELLE, ouvrage couronné par l’Académie française. 1 vol. 3 50

L’AMANT DE GENEVIÈVE. 1 vol. 3 50

MARCELLE. 1 vol. 3 50

AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50

NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50

UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50

PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50

JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50

L’AUBERGE DES SAULES, illustré par Jeanne Lemerre et Henri Pille. 1 vol. 9 »

_TRADUCTION_

LORD BYRON, Œuvres complètes. Tome I (_Heures d’Oisiveté_, _Childe Harold_) précédé d’un _Essai sur Lord Byron_. 1 vol. in-12, papier vélin, orné d’un portrait de Lord Byron. 6 »

Tome II (_Le Giaour_, _La Fiancée d’Abydos_, _Le Corsaire_, _Lara_, etc.). Traduction couronnée par l’Académie française. 6 »

_SOUS PRESSE_

LORD BYRON, tome III 1 vol.

STERNE, _Voyage sentimental_ (traduction nouvelle) 1 vol.

_Tous droits réservés._

_DANIEL LESUEUR_

Haine d’Amour

_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCC XCIV

TABLE DES MATIÈRES

Page

CHAPITRE I. 1

CHAPITRE II. 44

CHAPITRE III. 77

CHAPITRE IV. 98

CHAPITRE V. 141

CHAPITRE VI. 175

CHAPITRE VII. 198

CHAPITRE VIII. 223

CHAPITRE IX. 274

CHAPITRE X. 288

CHAPITRE XI. 314

CHAPITRE XII. 322

CHAPITRE XIII. 350

CHAPITRE XIV. 367

CHAPITRE XV. 404

CHAPITRE XVI. 411

Haine d’Amour

I

SOUS un soleil tendre, mouillé de brumes légères, par un matin charmant d’avril, un landau de grande remise descendait les Champs-Élysées. Au premier coup d’œil, on reconnaissait la classique voiture de noce,—non pas la berline doublée de satin blanc et aux lanternes argentées des mariées de boutique, mais l’équipage plus sobre que préfère la bourgeoisie à prétentions mondaines, et qui généralement s’accompagne d’un petit coupé pour les époux.

La destination de ce landau se trahissait d’ailleurs moins par l’astiquage des harnais un peu fatigués, par la toilette soignée des chevaux et par on ne sait quel air de gala, que par l’éclair d’une cravate et d’un plastron blancs, que l’on voyait étinceler à l’intérieur, entre les revers d’un habit noir.

Un jeune homme, dans un angle du large véhicule, s’enfonçait et s’effaçait, comme gêné, à cette heure matinale et parmi l’activité ambiante, par son costume de soirée, que dissimulait à peine un élégant par-dessus clair. Certainement ce jeune homme avait devant lui quelque journée de bombance et de paresse; aussi put-il voir s’allumer d’envie, sur son passage, le regard des employés qui s’arrêtaient une seconde, avant d’entrer, avec un soupir d’ennui, sous le porche du Ministère de la Marine.

Pourtant c’était à une véritable corvée—telle du moins il la désignait en lui-même—que se rendait Vincent de Villenoise.

Garçon d’honneur!... Quelle fonction dépourvue de sens et d’intérêt, décorée de quel titre absurde!—«Je suis garçon d’honneur!» Pouvait-on, sans les faire suivre d’une exclamation énervée, formuler ces trois mots d’un jargon ridicule,—ces trois mots qui représentaient pour lui quinze heures de piétinement, de parade et de fadaises?...

Et c’était pour cela, pour ce supplice bête, que Vincent renonçait au programme ordinaire d’une de ses journées: à sa promenade à cheval dans les allées du Bois; à quelque intéressant assaut chez Ruzé ou à deux ou trois bons cartons chez Gastinne; et surtout à ses chers moments de rêverie et d’étude, dans la pénombre recueillie de son immense et sévère cabinet de travail, au premier étage de son hôtel, rue Jean Goujon! Il le voyait, son hôtel, qu’il venait à peine de quitter. Il se tenait devant la porte... Il y rentrait par la pensée... Il montait le large escalier, où, sur la moquette, ses pas s’assourdissaient... Il pénétrait dans sa pièce préférée, dans son sanctuaire d’âme... Et tout de suite, de la multitude des volumes alignés le long des murs, comme des œuvres artistiques çà et là dispersées, émanait, vers son esprit impersonnel et attentif, tout ce que l’humanité, à travers les âges, élabora de réflexions, de chimères et d’hypothèses. Sur son bureau, il apercevait un livre ouvert, un livre latin: les _Astronomiques_ de Manilius. Puis, à côté, des feuillets couverts d’écriture: la traduction commencée,—cette traduction qui devait, en faisant mieux connaître le poète romain, mettre à sa véritable place, à côté de Lucrèce, ce philosophe de fatalisme et d’impassibilité que fut Manilius.

Vincent regretta de n’être point devant ce bureau, la plume suspendue sur ces feuillets, prête à tracer, puis à raturer souvent, les mots laborieux. Mais le caractère même de ses travaux de prédilection, à ce moment, le frappa d’une tristesse.

«Traduire... Jamais produire...» soupira-t-il.

Car—il en avait conscience, trop clairement—sa ferveur, sa docilité d’érudit, venaient de son manque d’originalité intellectuelle, de sa radicale impuissance à créer.

Vincent de Villenoise avait la curiosité de la pensée des autres. Il n’était pas possédé par cette curiosité différente, celle de l’inconnu, qui précipite un esprit en avant, dans les abîmes et malgré les vertiges, en lui inspirant, au contraire, le dédain de ce que déjà les autres ont exploré, découvert.

Mais, comme—dans ce landau qui le menait chercher une invitée de la noce—il énonçait avec mélancolie cette espèce de jeu de mots, devise forcée de son intelligence: «Traduire... Jamais produire...» ses yeux rencontrèrent une affiche. Et la coïncidence lui parut tellement saisissante d’ironie, que Vincent rit à demi-voix, comme avec une personne vivante, de la moquerie que lui lançaient les choses.

Elle était, cette affiche, d’une vulgarité criante.

Étalée sur la palissade en planches où s’enfermaient les travaux d’une maison en construction, elle représentait une gigantesque et rutilante bouteille, se détachant comme en relief sur un fond du jaune le plus vif. Une étiquette enroulée aux flancs de cette bouteille portait deux mots, écrits en lettres d’un pied: APÉRITIF BERTET. Et, tout au bas, sur le fond jaune, on lisait encore cette recommandation, d’un style tellement concis qu’elle en devenait inoubliable: _Le meilleur des apéritifs_.

C’était tout. Mais cette affiche-là, Vincent savait qu’à la première palissade en planches de la prochaine maison en construction il allait la retrouver; que, s’il prenait un train quelconque, pour n’importe quelle direction, l’affiche flamboierait devant ses yeux à toutes les stations de la ligne; que, s’il descendait en n’importe quelle ville d’Europe, il verrait surgir l’affiche le long des murs; qu’il apercevrait des réductions de l’affiche aux vitres de tous les cafés; que, dans les théâtres, il verrait descendre l’affiche, pendant l’entr’acte, avec le rideau-annonce. Il savait encore que, s’il s’embarquait sur un paquebot, dans un port quelconque, l’affiche, reproduite sur toile vernie, et circonscrite en un cadre de bois, voyagerait avec lui, suspendue dans un coin de la salle à manger; que, s’il abordait au Caire, dans les Indes, au Japon, ou jusque dans quelque île à peine explorée des archipels océaniens, la première chose qui frapperait ses regards dès qu’il aurait mis pied à terre, ce serait la bouteille de pourpre sur fond d’or, avec son cachet de cire en guise de cimier, l’écartèlement de son étiquette blanche, et sa devise en exergue: _Le meilleur des apéritifs_. Car cette affiche paraissait être le blason du monde civilisé, de ce monde moderne qui pourrait cependant plus que tout autre se passer d’apéritif, tant est dévorante la faim de jouissances qui le rend esclave de ses entrailles.

«Traduire... Jamais produire...» répéta Vincent de Villenoise. «Mon père, lui, a produit quelque chose... l’APÉRITIF BERTET.» C’est avec une ironie à l’égard de cette facile invention, un mouvement de rage contre sa propre impuissance et d’humeur contre l’insolence de cette énorme affiche suggestionnant l’humanité avec deux mots et la silhouette d’une bouteille, que le jeune homme émit pour lui-même cette réflexion. Cependant il était injuste, puisque son immense fortune, son hôtel de la rue Jean Goujon, son château de Villenoise—dont, après les formalités légales, son père, Armand Bertet, avait pris et lui avait légué le nom,—tout, jusqu’à son instruction raffinée, jusqu’à ses studieux loisirs, était sorti de la panse arrondie de cette purpurine bouteille. Pourquoi donc la haïssait-il, souffrait-il tant de la voir?... Au point que s’il eût connu quelque région habitable où ne se fussent point glissées les réclames de l’APÉRITIF BERTET, Vincent s’y serait réfugié; non pas pour toujours—il aimait trop Paris—mais de temps à autre, en guise de cure morale, pour éliminer de son organisme le jaune et le rouge de cette affiche, dont la sensation l’exaspérait.

Peut-être... (bien que l’accoutumance au bien-être et l’ingratitude envers ses causes soient tellement naturelles qu’il semble inutile de les expliquer), peut-être Vincent de Villenoise sentait-il confusément que, malgré son rôle de corne d’abondance, la bouteille de l’affiche avait eu des torts envers lui. Sans cet incroyable flot d’or que, de ses gros flancs de verre glauque, de son goulot commun, elle avait déversé dans la misérable arrière-boutique d’Armand Bertet, le petit Vincent aurait reçu une éducation bien différente. Au lieu d’être, pendant dix-huit ans, comprimé dans le moule où se réalise le type du «monsieur» et du «savant», tel que le concevait son père,—l’ancien garçon épicier Armand, devenu Bertet le marchand de produits chimiques, puis M. Bertet l’inventeur de l’apéritif, puis M. Bertet de Villenoise, directeur d’usine, et enfin M. de Villenoise, châtelain et maire de sa commune;—au lieu d’avoir plié sa souple intelligence et son trop docile caractère à la discipline du lycée, des précepteurs particuliers, de l’École Normale et de l’École de Droit; au lieu de n’avoir vu rien de plus glorieux au monde que le maximum des points dans les examens, que les soutenances de thèse, que les titres de docteur et d’agrégé, Vincent eût de bonne heure engagé la lutte pour la vie. Et quelque chose lui disait que, dans cette lutte, il n’eût pas été vaincu. Doué comme il l’était, comme il l’avait montré dès sa petite enfance, peut-être ne lui avait-il manqué qu’un peu de volonté, un certain esprit d’initiative pour devenir vraiment «quelqu’un». Mais cette volonté, cet esprit d’initiative, doivent, avec le genre d’éducation moderne, être poussés jusqu’à l’indépendance outrée, l’instinct de contradiction, la révolte, pour ne pas s’éteindre sous l’effroyable amas des idées toutes pensées et des opinions toutes faites, sous l’amoncellement des connaissances tout élaborées, et dans le laminoir des examens identiques écrasant à la même mesure les esprits les plus dissemblables. C’est même sans doute parce que de telles qualités d’énergie triomphent seulement lorsqu’elles ont l’exagération d’un défaut, que tous les hommes illustres sont contraints d’avouer aux enfants, dans les distributions de prix, qu’ils ont été des «cancres» au collège. Vérité presque à coup sûr, mais vérité bien dangereuse à dire devant des auditeurs de douze ans.

Vincent de Villenoise, loin d’être un cancre, avait porté sur son front d’adolescent tous les lauriers universitaires. Bien légères, ces couronnes de papier doré! Toutefois de quel poids fabuleux, de quel cercle de plomb elles écrasent et enserrent de plus en plus l’intelligence humaine, la volonté humaine! Heureusement on ne les propose pas partout comme but suprême aux efforts des générations qui grandissent.

De pareilles réflexions s’ébauchaient à peine, en ce matin d’avril, dans l’esprit de M. de Villenoise, tandis que le landau de noce le transportait vers une personne inconnue de lui, M^{me} Pirard, qu’il devait ramener chez le général Méricourt, où le cortège s’assemblait. Pourtant, il avait déjà craint de découvrir en lui-même une certaine impuissance à vouloir; et cette crainte lui redevenait sensible précisément parce qu’il allait assister, ce jour-là même, au mariage de son meilleur ami, Robert Dalgrand, avec M^{lle} Lucienne Méricourt, la fille du général.

Oui, Robert se mariait. Robert avait pu prendre cette détermination énorme de changer radicalement sa vie, de risquer son bonheur, pour une seule chance de bonheur plus grand, contre vingt chances de malheur possible. Robert avait accepté de jouer sa sécurité morale, son indépendance, tout son avenir, à pile ou face, avec l’inconnu pour enjeu. Et cela tranquillement, presque brusquement, sans les hésitations, les retards, les tourments d’incertitude qui, pour Vincent, eussent accompagné un acte d’une telle importance.

Se marier!... Depuis deux ans que sa trentaine avait sonné, Vincent, parfois, avait entrevu ce que pourrait devenir son existence s’il parvenait à hausser sa volonté jusqu’à une décision pareille. Mais, outre que des circonstances très spéciales semblaient—à son point de vue du moins—lui interdire de songer au mariage, son antipathie pour les résolutions irréparables et l’insuffisance des données d’après lesquelles se serait déterminé son choix, suffisaient pour couper court aux fantaisies nuptiales de son imagination.

Il admirait donc Robert—comme un homme qui a peur de l’eau admire le nageur qui pique une tête: sans l’envier précisément.

Cependant M. de Villenoise n’eut pas le loisir d’analyser pourquoi son état d’esprit tournait à un vague mécontentement de lui-même. Il arrivait chez cette M^{me} Pirard, qu’on l’envoyait quérir,—une tante veuve d’un certain âge, qui le fit attendre assez longtemps au salon parce que sa toilette n’était pas terminée. Tandis que, dans le secret de la chambre à coucher, la couturière élargissait à la hâte un corsage de satin grenat dans lequel, au dernier moment, la dame ne pouvait pas entrer, Vincent, qui, machinalement, feuilletait des albums de photographies, profita de sa solitude pour bâiller jusqu’aux larmes; puis il murmura entre ses dents:

«Sacristi! voilà des corvées qui convertiraient à l’union libre!»

Mais la veuve parut, montrant, sous les frisures grisonnantes de ses cheveux, un visage presque aussi grenat que sa cuirasse de satin. La couturière venait de lui dire: «Madame ne porte pas trente ans.» Et la grosse personne, qui savourait cette phrase, fut saisie d’un attendrissement à se trouver tout à coup face à face avec un jeune homme. Vincent, à sa vue, se leva, reprit sur une table son claque, dont le ressort serrait un de ses gants, et s’inclina, sans se douter que, sous ce corsage sanglé à outrance, un cœur encore sensible venait de précipiter ses battements, au grand risque d’une congestion pour la dame. Pourtant, si, lorsqu’elle eut soupiré très fort pour reprendre sa respiration et qu’il la suivit à travers l’antichambre et l’escalier, Vincent se fût avisé du danger de suffocation qu’elle venait de courir, il eût peut-être volontiers convenu tout bas que sa jolie barbe en était cause.

C’était sa coquetterie, en effet, et le principal charme de sa physionomie, cette fine mousse blonde, qui, savamment taillée, allongeait en pointe son visage, foisonnait et frisait au-dessus de sa lèvre, et s’en allait, presque rasée vers le haut des joues, se perdre en léger coup d’estompe sous les cheveux à peine plus foncés. C’était elle qui donnait de la douceur à ses yeux bruns, de l’affinement à ses traits, un air d’élégance et d’énergie à toute sa personne. Grâce à cette barbe si bien plantée, coupée avec art, Vincent avait la tête amoureuse et martiale d’un gentilhomme du XVI^e siècle, et pouvait porter crânement son nom de Villenoise. D’ailleurs, à part une secrète prédilection pour ce mâle ornement de son visage, le jeune homme n’avait aucune fatuité.

Remonté en voiture, cette fois à côté de la grosse M^{me} Pirard, il faisait des efforts pour écouter poliment. Car elle jugeait à propos de causer. Vincent ne s’intéressait guère aux détails qu’elle lui donnait sur la famille de son cousin le général. Et il s’exaspérait intérieurement à l’idée que ce bavardage n’était que le commencement d’un supplice destiné à se prolonger jusqu’à minuit. Mais, s’apercevant qu’il ne lui donnait pas la réplique, la dame le questionna directement. Elle voulut savoir quelle était la demoiselle d’honneur de M. de Villenoise.

—M^{lle} Gilberte Méricourt, madame.

—Ah! ma petite Gilberte... La sœur de Lucienne. Car vous savez sans doute que la fiancée de votre ami s’appelle Lucienne?

—Je l’avais oublié, madame.

—Tiens! Et vous avez retenu le nom de Gilberte?

—C’est que je l’avais écrit... pour le faire broder sur un mouchoir que je lui offre, comme c’est l’usage, avec le bouquet.

—Vous connaissez déjà mes deux petites cousines?

—Je les ai vues une fois, avec leur père, à l’Opéra. Mon ami Robert Dalgrand m’a conduit dans leur loge.

—Une fois?... C’est tout?... Vous n’étiez donc pas à la soirée de contrat?

—Non, madame. Je vais dans le monde aussi peu que possible. Aujourd’hui, si ce n’était pas pour le meilleur de mes camarades d’enfance...

—Oh! votre amitié pour M. Dalgrand remonte aux années de collège?

—D’école communale, madame. J’ai suivi l’école avant d’entrer au lycée.

—Et M. Dalgrand a continué d’être votre compagnon d’études?

—Robert Dalgrand n’a jamais suivi les cours du lycée, madame.

—Où donc a-t-il passé ses examens?

—Il n’a jamais passé d’examens, madame.

La stupéfaction et le désappointement se peignirent sur les traits de M^{me} Pirard. Elle demanda, en baissant la voix, comme s’il se fût agi pour M. Dalgrand d’une circonstance déshonorante:

—Est-ce que mon cousin, M. Méricourt, le sait?

—Le général, madame, connaît toute la vie du fiancé de sa fille.

—Pauvre Lucienne! murmura M^{me} Pirard. Pourvu que cet homme la rende heureuse!

—Cela dépendra beaucoup de M^{lle} Lucienne, remarqua Vincent.

—Oh! reprit M^{me} Pirard en pinçant les lèvres, ma cousine est une jeune personne si supérieure! Elle a tous ses brevets. Le plus grand malheur pour elle serait de tomber sur un mari d’esprit peu cultivé, qui ne la comprendrait pas, qui la ferait végéter dans un milieu vulgaire...

M. de Villenoise, en ce moment, s’amusait. Aussi laissait-il M^{me} Pirard exhaler son hostilité subite et sa méfiance contre ce Robert Dalgrand qui ne rentrait plus à ses yeux dans aucun compartiment du casier social. Pas de diplômes!... Et on lui donnait le titre d’ingénieur! Mais c’était donc un imposteur, un aventurier, cet homme-là, quelque chevalier d’industrie! Et il osait épouser la fille d’un général! D’où sortait-il? Avait-on seulement pris des renseignements? La grosse dame ne pouvait se retenir de montrer toutes ses craintes même devant l’ami intime de cet inquiétant personnage. Elle les résuma dans un soupir:

—Moi qui le trouvais si bien! Et l’on m’assurait que c’est un garçon très distingué!

—Plus que distingué, madame, dit Vincent d’une voix douce. Il a du génie.

M^{me} Pirard le regarda et, du coup, suspendit l’averse de ses paroles. Ce jeune homme à la barbe blonde se moquait d’elle, évidemment. Mais pourquoi? N’avait-elle pas parlé en femme sensée, en parente soucieuse du bonheur de sa jeune cousine et plus au fait des choses de ce monde qu’un général manœuvrant dans la vie civile comme un hanneton dans une carafe? Elle fut si visiblement déconcertée que M. de Villenoise eut pitié d’elle. En quelques mots—quitte à n’être pas compris—il lui fit le portrait de Robert Dalgrand.