Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux

Chapter 7

Chapter 73,719 wordsPublic domain

[C] Meyer, Marguerite, Cornélius, assis à la même table à droite.

SCÈNE II

Les Mêmes, GUTENBERG, FRIÉLO.

_Gutenberg, avec une longue barbe blanche et un bâton à la main, conduit par la bride un cheval, qui traîne une charrette, contenant une presse d'imprimerie, des formes et une casse d'imprimerie. Il arrive par la gauche, et s'arrête au milieu du théâtre._

FRIÉLO.

Nous sommes partis de Wiesbade à six heures du matin; il est quatre heures de l'après-midi, et nous n'avons pas cessé de marcher. Nous n'avons pas recueilli un pfenning, et je ne tiens plus sur mes jambes. Je crois que nous ferons bien de nous arrêter un moment. Au milieu de ce village en fête, nous trouverons bien un coin, pour nous reposer.

GUTENBERG.

Eh bien, va attacher Bijou à un arbre; puis, nous irons nous asseoir au milieu de ces braves gens. (_Friélo fait sortir le cheval et la charrette. Ils vont ensuite s'asseoir à gauche au bout d'une table occupée par des buveurs._)[A] On nous permettra sans doute de prendre place ici!

MEYER, _s'approche des buveurs de la table de gauche, pour les servir_.

Y a-t-il quelque chose encore dans vos verres, gais compagnons?

LE BUVEUR.

Non, nos hanaps sont vides; va les remplir. (_Retenant Meyer par la manche._) Mais, dis-moi, quel est cet homme, à barbe blanche, qui vient de s'asseoir là?

_Friélo revient._

MEYER.

Ah! ne faites pas attention! C'est un pauvre diable qui est venu déjà ici, dimanche dernier. Sa cervelle est un peu détraquée; mais il ne fait de mal à personne!

LE BUVEUR.

Ah! sa cervelle est détraquée!... Je n'aime pas beaucoup à me trouver près d'un fou.

_Il prend son verre, quitte la table, et va se placer à la table de droite. Les autres buveurs, l'ayant vu faire et l'ayant interrogé du regard, quittent tous également la table, et vont se placer à la table de droite._

MEYER.

Eh bien? Eh bien, que se passe-t-il? Pourquoi tout le monde quitte-t-il cette place? (_Les buveurs, sans lui répondre, lui montrent Gutenberg._) C'est cet homme à la barbe blanche qui vous fait fuir? Je vais mettre ordre à ça! (_Il s'approche de Gutenberg, qui est assis._) Vous ne commandez donc rien, mon brave homme: ni bière, ni pain, ni jambon?

GUTENBERG.

Je n'ai pas d'argent.

FRIÉLO, _frappant sur son escarcelle, d'un air piteux_.

Ni moi non plus!

MEYER.

Il ne faudrait pas, alors, prendre la place de ceux qui paient! Vous faites fuir tout le monde et vous ne demandez rien?

GUTENBERG.

Vous avez raison, monsieur l'aubergiste; je ne veux pas vous faire du tort. Nous allons partir. (_Ils se lèvent._) Seulement, une charité. Donnez-nous à chacun un verre d'eau; car nous mourons de soif.

MEYER, _il va à Marguerite, qui est assise près de Cornélius, à la table de droite_.

Ce vieux, à la barbe blanche, demande, avant de partir, un verre d'eau. Apporte-le lui, et qu'ils détalent d'ici, car ils font fuir les clients.

_Marguerite emplit un verre d'eau et l'apporte à Gutenberg._

GUTENBERG, _prenant le verre_.

Merci, charmante enfant. (_Il va pour boire, Marguerite arrête son bras, prend le verre et jette l'eau._) Que faites-vous?

MARGUERITE.

Attendez! Il ne sera pas dit qu'en ce jour de fête, un malheureux n'aura pas trouvé la charité dans notre village.

_Elle va remplir un verre de bière, et l'apporte à Gutenberg._

FRIÉLO.

Ah! merci, merci, mademoiselle l'aubergiste; Dieu vous rendra cela en paradis.

MARGUERITE, _à Gutenberg_.

Comme vous êtes pâle et fatigué! C'est le besoin... la faim, peut-être? Nous avons aujourd'hui du jambon, du pain frais et du vin à discrétion. Je vais vous servir tout cela; et comme l'a dit le petit, Dieu me rendra en paradis, mon pain et mon jambon. (_Marguerite va prendre un plateau contenant du vin et deux verres, qu'elle va porter à Gutenberg et à Friélo._) Tenez, bonnes gens, buvez, mangez, et prenez des forces, pour continuer votre route. (_À Meyer, qui s'est levé, pour regarder manger Gutenberg._) Regarde, mon père, avec quel appétit ils font honneur à notre repas.

MEYER, _avec humeur_.

Oui, oui, un repas qui ne coûte rien, c'est toujours bon; mais ce n'est pas aussi agréable pour l'aubergiste. (_À Gutenberg._) Vous savez qu'on attend votre place, quand vous aurez fini. Ainsi, dépêchez-vous, si c'est possible.

MARGUERITE.

Ah! mon père, tu ne peux donc pas être bon pour les malheureux, une fois dans ta vie!

LES BUVEURS, _criant et appelant_.

De la bière!... du vin!... De la bière, donc, Marguerite!

MARGUERITE, _allant aux buveurs_[B].

Voilà! voilà!

_Elle sort par la droite, et revient, avec de la bière._

MEYER, _qui est resté près de Gutenberg_.

Comme ça, mon vieux, vous courez les pays avec votre charrette? Et qu'est-ce qu'il y a dans votre charrette?

GUTENBERG.

Un matériel d'imprimerie... une presse... une casse, des formes et des caractères.

FRIÉLO.

Dans les villages que nous traversons, nous faisons connaître à ceux qui l'ignorent l'art de l'imprimerie, nouvellement inventé en Allemagne. Cela intéresse quelques personnes, qui nous donnent, en échange, un morceau de pain... comme vous l'avez fait tout à l'heure, mon bon monsieur Meyer.

GUTENBERG.

Tu n'ajoutes pas, Friélo, que l'inventeur de l'imprimerie, c'est moi! que je m'appelle Jean Gutenberg, et que je suis gentilhomme de Mayence!

MEYER, _surpris_.

Vous êtes l'inventeur de l'imprimerie! vous êtes gentilhomme! (_À part._) Pauvre diable! On a raison... sa cervelle est détraquée. (_Haut._) Eh bien, Monseigneur, eh bien, mon gentilhomme, achevez votre somptueux festin, moi, je retourne donner à boire à mes vilains.

_Il va à la table de droite._

CORNÉLIUS.

Eh bien, vous avez parlé à cet homme?... Que vous a-t-il dit?

MEYER.

Ah! des folies!... Il prétend être gentilhomme, s'appeler Gutenberg, et être tout bonnement l'inventeur de l'imprimerie!

CORNÉLIUS.

Voyez-vous ça! J'ai, en effet, entendu parler, à Mayence, d'un certain Gutenberg; mais il n'était pas gentilhomme, il était orfèvre. Quant à la prétention de ce pauvre diable d'avoir inventé l'imprimerie, ce n'est pas à moi qu'on contera de ces sornettes.

MARGUERITE.

Oh! non, monsieur Cornélius, ce n'est pas à vous! à vous, le maître d'école du village, que l'on contera de ces sornettes!... Vous êtes si savant, monsieur Cornélius!

_Elle le regarde avec admiration._

CORNÉLIUS, _avec importance._

Je connais sur le bout du doigt toute cette histoire, et si vous le voulez, je vais vous la dire, pour votre instruction et celle de vos enfants. (_Les buveurs quittent la table, et font demi-cercle autour de lui._) Voyez-vous, l'imprimerie a eu trois pères: d'abord Laurent Coster, l'imagier de Harlem, qui a imprimé quelques volumes avec des caractères mobiles. Ensuite, le célèbre Jean Fust, qui a imprimé des psautiers, des missels, les _Offices de Cicéron_ et autres ouvrages, et qui est mort de la peste, à Paris. Enfin, Pierre Scheffer, qui a perfectionné la manière de fabriquer les caractères, et qui fut tué à la prise de Mayence, par les troupes de notre prince, Adolphe de Nassau. Nous avons, dans nos écoles, des exemplaires de tous les ouvrages dont je viens de vous parler et je puis vous les montrer. (_Il tire de sa poche trois volumes._) Voici d'abord un des petits volumes de l'imagier de Harlem: _Lettres d'Indulgence_. Voyez: _imprimé par Laurent Coster, à Harlem_. (_Ils regardent le volume._) Voici l'un des volumes imprimé par Fust, à Mayence (_Il leur montre le livre._) et qui porte: _Imprimerie de Fust, à Mayence_. Voici enfin, la bible imprimée par Scheffer, à Mayence. Aucun livre imprimé ne porte, que je sache, le nom de Gutenberg. Montrez-moi un seul livre portant la mention: _Imprimé par Gutenberg_ et je vous donnerai raison.

MARGUERITE.

Oui, montrez-lui un livre imprimé par Gutenberg... (_Le regardant avec admiration._) Comme il parle bien!... comme il est savant!

MEYER.

Alors, ce vagabond qui se prétend gentilhomme... Attendez, je vais lui dire son fait! (_Il va à Gutenberg, qui est toujours assis à la table de gauche._) Vous savez, mon vieux, que vous n'êtes pas plus gentilhomme que ma pantoufle, et vous n'avez rien inventé du tout!... L'imprimerie a eu trois pères... on n'en a qu'un, d'habitude, mais l'imprimerie est une si grande dame qu'elle peut se donner le luxe de trois papas. Donc l'imprimerie a eu pour premier papa Laurent... Laurent... enfin, un marchand d'images.

GUTENBERG.

Laurent Coster, l'imagier de Harlem!... Tu dis vrai.

MEYER.

Le second papa a été le célèbre Fust, qui, étant à Paris, a inventé la peste... (_Marguerite le tire par la manche._) C'est-à-dire, qui est mort de la peste à Paris.

GUTENBERG, _d'un air concentré._

Continue!

MEYER.

Et son troisième papa, c'est Scheffer, qui a fait le siège de Mayence, (_Même jeu de Marguerite._) c'est-à-dire qui a été tué au siège de Mayence.

GUTENBERG, _d'un air plus concentré._

Après?

MEYER.

Après, c'est tout... (_D'un air d'importance._) Montrez-moi un seul livre portant la mention: _Imprimé par Gutenberg_, et je vous donnerai raison. Par ainsi, vieux farceur, vous nous avez conté des contes, et ce que vous avez de mieux à faire, c'est de détaler d'ici... Je ne vous reproche pas mon jambon, ni ma bière, mais enfin...

GUTENBERG, _se levant et éclatant._

Qui a dit que je ne suis pas l'inventeur de l'imprimerie? Qui a dit que Fust et Scheffer ne sont pas des imposteurs et des voleurs d'idées? Qui a dit que Gutenberg est menteur et traître? (_Il lève son bâton. Les buveurs reculent. Cornélius, Meyer, et Marguerite, s'écartent et vont à l'extrême droite[C]._) Je suis ici au milieu de mes ennemis, des ennemis de Mayence, ma patrie. Je suis au milieu de ces hommes barbares et cruels, qui ont envahi, à main armée, notre malheureuse ville, et qui l'ont saccagée. Je suis au milieu de ceux qui ont brûlé mes ateliers, causé ma ruine et tué Pierre Scheffer! (_Il brandit son bâton._) Prenez garde à vous, gens de Nassau, Gutenberg, Gutenberg, de Mayence, que vous avez ruiné, volé, perdu à jamais, Gutenberg vous menace et vous brave.

_Ils s'écartent davantage[C]._

MEYER.

Prenons garde, il est complètement fou!

FRIÉLO.

Mon cher maître, calmez-vous; on ne vous veut aucun mal!

GUTENBERG.

Je ne resterai pas plus longtemps dans le pays de Nassau. Nous avons laissé à l'hôtellerie, ma femme, ma chère Annette: cours, Friélo, va lui dire que je veux partir tout de suite, et ramène-la.

FRIÉLO.

L'hôtellerie où nous avons laissé dame Annette, est près d'ici. Dans un quart d'heure, je vous l'amène.

_Il sort._

NOTES:

[A] Gutenberg, Friélo.

[B] Friélo, Gutenberg, Meyer, Cornélius, Marguerite, buveurs au fond.

[C] Friélo, Gutenberg, Meyer, Cornélius, Marguerite.

SCÈNE III

Les Mêmes, _moins_ FRIÉLO.

MEYER.

Je savais bien qu'il avait un coup de marteau, mais je ne le savais pas enragé. Flattons sa manie. (_Allant à Gutenberg et le saluant._) Monseigneur, monseigneur de Gutenberg, mon digne gentilhomme, mon prince, on est allé chercher la princesse, votre femme, pour vous ramener en pompe, dans le palais de vos pères. (_À part._) S'il n'est pas content!

_Gutenberg est tombé sur le banc des buveurs à droite, comme absorbé dans ses pensées._

CORNÉLIUS.

Laisse ce pauvre homme! Nous n'avons rien à craindre de lui; il est maintenant abattu et sans forces.

MEYER.

Il est certain que Sa Seigneurie n'est pas en ce moment dans une passe brillante!

SCÈNE IV

Les Mêmes, FRIÉLO.

GUTENBERG, _se levant_.

Eh bien, Friélo, ramènes-tu Annette?

FRIÉLO.

Hélas, mon maître, malheur sur malheur! Je n'ai plus retrouvé dame Annette à l'hôtellerie. Elle venait de partir, en chargeant l'hôtelier de nous annoncer son départ.

GUTENBERG.

Et, a-t-elle dit, au moins, en quel lieu elle se rend?

FRIÉLO.

Non!

GUTENBERG.

Oh! dernier coup de la fatalité qui m'accable! Annette, ma femme, qui dirigeait mes pas chancelants dans la carrière de la vie, Annette, mon soutien, mon guide, elle me quitte, elle m'abandonne! Et pourquoi? Ah! le courage aura fini par lui manquer. Elle se sera fatiguée d'un si long, d'un si constant dévouement, et elle sera partie, en m'abandonnant à ma triste destinée. Et comment la blâmer? Une telle abnégation, si longtemps continuée, n'est pas dans la nature humaine. On s'épuise en efforts, en dévouement, mais une heure vient où les forces vous manquent, pour continuer le sacrifice. Et l'on part; et l'on livre à son désespoir, à sa faiblesse, le triste compagnon de sa vie misérable. Ah! Friélo, je ne survivrai pas à ce dernier coup!... Je voudrais mourir!

_Il retombe, accablé, sur le banc, les mains sur ses yeux._

SCÈNE V

Les Mêmes, MARTHA.

_Elle entre par le fond droite, et vient près de Gutenberg._

FRIÉLO.

Levez les yeux, maître, et vous verrez que Dieu ne vous a pas abandonné. L'un de vos anges gardiens s'est envolé, mais l'autre vous est resté fidèle.

MARTHA, _à Friélo_.

Oui, cher Friélo, je viens encore protéger et défendre ton maître. Mais n'accusez pas Annette d'ingratitude et d'oubli. C'est elle qui, en passant devant la succursale du couvent de Sainte-Claire, établie à Wiesbade, m'a prévenue de son départ, m'en a expliqué les raisons, qui n'ont rien que d'heureux, et m'a chargée de la remplacer auprès de Gutenberg. J'ai pour mission de vous ramener tous deux à Mayence! (_À Gutenberg qui, pendant la réplique précédente, a regardé avec surprise Martha, cherchant à la reconnaître._) Vous avez entendu, messire Jean, nous allons partir; je vous ramène à Mayence. Vous allez rentrer, et pour ne plus la quitter, dans votre ville natale.

GUTENBERG[A].

Un ange est descendu du ciel, pour prendre par la main le vieillard abattu sous les coups de l'infortune, pour l'arracher au désespoir et à la mort. Mais pourquoi ce messager céleste prend-il la voix et les traits enchanteurs de la jeune fille qui fut l'amour et la passion sereine de ma jeunesse? Fille de Laurent Coster, enfant du maître vénéré qui forma mon esprit et m'ouvrit la carrière, tu portes les habits des saintes femmes vouées au culte de Dieu. C'est pour me dire, n'est-ce pas, que tu vas me transporter dans les sphères célestes, et m'amener aux pieds du Seigneur? (_Il se lève._) Merci à toi, noble envoyée des divines phalanges. Je suis prêt à te suivre!... J'ai hâte de mourir, pour que tu m'emportes sur tes blanches ailes, au sein de l'éternelle clarté, dans l'infini des cieux!...

MARTHA.

Il ne me reconnaît pas! Une longue série de malheurs, la misère, les souffrances de l'exil, ont altéré sa raison. C'est à nous de consoler, d'apaiser, de rendre à elle-même cette âme meurtrie. Je ne faillirai pas à cette dernière et suprême mission. Annette m'a chargée de ramener à Mayence le pauvre Gutenberg. Partons, Friélo, et que Dieu nous conduise!

_Ils sortent, Gutenberg posant les bras sur les épaules de Martha et de Friélo._

NOTES:

[A] Friélo, Gutenberg, Martha, Marguerite, Cornélius.

HUITIÈME TABLEAU

LE RETOUR À MAYENCE

_Même décor qu'au premier acte. On a seulement supprimé les deux enseignes. Banc de pierre, à droite._

SCÈNE PREMIÈRE

ANNETTE, _puis_ HÉBÈLE.

ANNETTE, _sortant de la maison du Taureau-Noir_.

Mettez tout bien en ordre. Nettoyez les vitraux de la grande salle et les cuivres des cuisines. Pour le reste, attendez mon retour.

_Elle descend en scène, et rencontre Hébèle, venant par le fond[A]._

HÉBÈLE.

Je viens d'apprendre ton arrivée, et j'accours te demander pourquoi tu reviens seule, et où tu as laissé mon pauvre frère?

ANNETTE.

Depuis la ruine et l'incendie de notre imprimerie, à Mayence, nous errions, Gutenberg et moi, à travers l'Allemagne, pauvres, malheureux, et ayant souvent besoin de recourir à la charité publique. Mon mari transportait avec lui son vieux matériel d'imprimerie, et nous vivions de quelque semblant de travail, accordé par la pitié. Mais, le plus souvent, nous ne rencontrions que des refus, des risées ou des menaces, et les pierres du chemin auraient été tout aussi utiles à transporter, que notre attirail d'imprimerie. Nous étions à Wiesbade lorsque j'appris que Diether d'Yssembourg, venait d'être rétabli sur le trône archiépiscopal de Mayence, redevenue, comme auparavant, ville libre de l'Empire.

HÉBÈLE.

Oui, la mort du pape Pie II, en 1464, suivie de celle du comte Adolphe de Nassau, a permis que les réclamations des habitants de Mayence fussent écoutées par le Conseil de l'Empire, et, finalement, notre bien-aimé Diether d'Yssembourg est revenu à Mayence, ramenant avec lui nos libertés municipales.

ANNETTE.

Dès que cet heureux événement me fut connu, je m'empressai de quitter Wiesbade, pour venir exposer à notre prince bien-aimé la situation lamentable du créateur de l'imprimerie, de Gutenberg, qu'il a toujours affectionné. En partant, je confiai mon mari aux soins dévoués de soeur Martha, qui se chargea de le guérir et de le ramener à Mayence.

HÉBÈLE.

De le guérir!

ANNETTE.

Oui, le malheur, les persécutions répétées, le désespoir d'avoir tout perdu dans l'incendie de son imprimerie, avaient un moment altéré sa raison; mais les soins attentifs de Martha l'ont bientôt rendu à lui-même. Le prince a écouté avec le plus vif intérêt le récit de ses infortunes, et il a pris ses dispositions pour rendre toute justice à Gutenberg, dès son retour. Je me rends à son palais; viens avec moi, je te dirai en chemin mes projets et mes espérances.

_Elles sortent par le fond gauche._

NOTES:

[A] Annette, Hébèle.

SCÈNE II

GUTENBERG, _avec une barbe blanche_, MARTHA, FRIÉLO, _ayant chacun sur l'épaule le bras de Gutenberg_[A].

MARTHA.

Dieu soit loué! nous voici enfin au terme du voyage! Nous avons été assez heureux pour rendre à la santé, à la raison, le pauvre Gutenberg. Friélo, je te le confie, et je rentre au couvent.

_Elle sort par la gauche._

FRIÉLO. _Il conduit Gutenberg près du banc de pierre à droite, et le fait asseoir sur le banc._

Marcher un jour, marcher le lendemain, marcher encore, quel métier pour des jambes qui n'ont plus vingt ans! Et dire que nous revenons aussi pauvres que nous sommes partis!... et de plus, très fatigués!... Enfin, voilà la maison du _Taureau-Noir_, et, j'espère bien, cette fois, que nous allons nous y arrêter pour le reste de nos jours!

_Il entre dans la maison du Taureau-Noir_.

GUTENBERG, _seul_. _Il se lève et paraît rencontrer peu à peu les lieux._

Je te salue, ô maison paternelle!... Plus de vingt ans se sont écoulés, depuis le jour où, pour la première fois, je dis adieu à tes vieux murs!... Pages envolées, de ma vie, que j'aime à vous relire en face de ces lieux paisibles où s'écoula mon enfance! Je sens renaître ici tous les souvenirs du passé, et, comme en un miroir fidèle, mon existence entière se reflète à mes regards!... Mon départ de Mayence au milieu des colères du peuple; mon séjour dans l'atelier de Laurent Coster, à Harlem; mes veilles, mes longues études, et l'amour ingénu de Martha, reviennent à ma pensée. Mais je vois aussi s'évanouir, l'un après l'autre, tous mes rêves de bonheur! Mon cher Dritzen frappé de mort à mes côtés, et le traître Fust, s'emparant de mon secret. Scheffer, tué à son tour, et mes ateliers consumés par les flammes; enfin, ma vie errante à travers l'Allemagne, et cette longue période, où, nouveau Bélisaire, j'implorais la pitié et l'aumône des passants!... Avec quelle émotion je revois les lieux où s'écoula ma jeunesse. Le nid de cigognes que j'ai laissé au moment de mon départ, est encore suspendu à la corniche de cette tour. Les petits, devenus grands, sont partis; mais plus heureux que moi, ils sont plusieurs fois revenus, battant des ailes, pour nourrir des générations nouvelles. Jeunesse, illusions, amour et gloire, j'ai tout laissé sur la route épineuse de la vie... Ainsi, la souffrance et le malheur sont, ici-bas, la récompense de ceux qui se dévouent au progrès de l'humanité! Pendant que l'Europe entière s'enrichit de ma découverte, je rentre brisé, sans ressources et sans espoir, dans ma ville natale.

NOTES:

[A] Friélo, Gutenberg, Martha.

SCÈNE III

GUTENBERG, ANNETTE, FRIÉLO, HÉBÈLE, _Annette et Hébèle entrent par le fond gauche_.

ANNETTE, _courant à Gutenberg_.

Je viens d'apprendre ton arrivée, et je ne me sens pas de joie.

_Elle l'embrasse[A]._

HÉBÈLE.

Mon bon frère! que je te presse à mon tour dans mes bras!

_Elle l'embrasse._

GUTENBERG.

Chère soeur jamais plus lamentable voyage, ni plus triste retour!

ANNETTE.

Oui, Friélo, m'a raconté vos dernières étapes. La misère, la tristesse, les privations, ont été vos compagnons de route, depuis Wiesbade jusqu'ici. Ton âme est abattue, ton corps est fatigué, ton visage est vieilli, et tes habits sont usés; aucun cortège ne fête ton retour, ton escarcelle est vide, et ta tête est blanchie par le travail et le malheur. Mais tu as su rester digne, indépendant, loyal et sincère. Qui donc pourrait se dire aussi riche que toi? Cependant, ne perds pas courage; car si j'en crois mes pressentiments, l'heure qui t'apportera la fortune, la gloire et le repos, n'est pas éloignée.

GUTENBERG.

Ah! ma pauvre Annette! Tu as conservé toutes les illusions de la jeunesse. Mais moi, j'ai tant souffert que j'ai perdu jusqu'à l'espérance. Si tes beaux rêves se réalisaient jamais, je ne serais plus sur la terre, pour en jouir.

ANNETTE.

Et la devise de ta famille: _Rien ne me résiste!_ l'as-tu donc oubliée? Cette devise est aussi celle de l'art que tu as fondé. C'est la devise de la vérité, de l'intelligence et du courage... elle ne peut mentir!... Apprends donc que si je t'ai quitté si brusquement à Wiesbade, c'est que je venais de recevoir la nouvelle du retour de notre souverain, Diether d'Yssembourg, dans sa bonne ville de Mayence, et que j'avais hâte de rappeler au prince tes titres à sa reconnaissance.

GUTENBERG, _avec doute_.

Mais que peux-tu avoir obtenu?

NOTES:

[A] Hébèle, Gutenberg, Annette.

SCÈNE IV

Les Mêmes, Friélo, _arrivant en courant, par le fond, gauche_.

FRIÉLO[A].

Mon maître! mon cher maître! Je ne sais comment on a appris votre retour; mais vos anciens ouvriers, les bourgeois, les seigneurs, tout Mayence enfin, s'apprête à venir vous souhaiter la bienvenue[B]. Les visages ont tous un air de fête qui vous réjouit le coeur. Cela m'a fait pleurer. Je croyais qu'il n'y avait que le chagrin qui fît couler des larmes. Il paraît que le bonheur produit le même effet. Enfin, je pleure et ris tout à la fois.

_Il remonte au fond gauche._

ANNETTE, _pressant les mains de Gutenberg_.

Ce jour mémorable effacera tous les tristes souvenirs du passé!

FRIÉLO.

Voilà le peuple, avec ses habits de fête; voilà le Prince Électeur, avec sa belle cape; voilà le docteur Conrad Hummer, Syndic de Mayence, avec sa longue robe. Ah! doux Jésus, les larmes n'empêchent d'y voir clair! C'est bête de pleurer comme ça, quand on est si content!

NOTES:

[A] Friélo, Annette, Gutenberg, Hébèle.

[B] Friélo, Gutenberg, Hébèle, Annette.

SCÈNE V

Les Mêmes, DIETHER D'YSSEMBOURG, CONRAD HUMMER, Ouvriers Imprimeurs, Peuple.

_Entrée générale par le fond gauche: Diether, Conrad, Soldats, restant au fond._

PEUPLE _et_ OUVRIERS.

Vive Gutenberg! vive Gutenberg!

DIETHER D'YSSEMBOURG, _tenant un parchemin_[A].

Gutenberg, ta digne et vaillante épouse m'a raconté les malheurs qui t'ont si longtemps poursuivi, et l'état de détresse où t'a réduit la prise et l'incendie de notre bonne ville. Je sais que, depuis plusieurs années, le créateur de l'imprimerie, vit, errant et malheureux à travers l'Allemagne. Rétabli, comme par miracle, à la tête de notre cité, je veux rendre justice au mérite de tous, et j'ai à coeur de reconnaître les services que le plus illustre des enfants de Mayence a rendus à sa patrie et à l'humanité... Gutenberg, malgré les tentatives que Fust et Scheffer ont faites pour s'approprier ta découverte, je tiens à te proclamer devant tous l'inventeur de l'imprimerie, et je t'assure, par ce décret, une pension pour le reste de tes jours.

_Il donne le parchemin à Gutenberg._

GUTENBERG.

Ah! monseigneur!

DIETHER D'YSSEMBOURG.