Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux
Chapter 6
La réplique était juste, mais le pape Pie II, qui a passé sa vie à batailler contre tous les souverains de l'Europe, et à se mêler à toutes les intrigues des cours, n'était pas homme à s'arrêter devant les protestations d'un archevêque. Par une bulle foudroyante, il a déposé Diether d'Yssembourg, et institué à sa place, comme souverain de Mayence, notre puissant voisin, le comte Adolphe de Nassau. (_Parcourant les papiers._) Tout cela est rappelé dans cette pièce... Mais notre cher souverain ajoute qu'il n'a pas voulu subir la décision pontificale. Il a fait appel aux amis qu'il possède parmi les princes régnants de l'Allemagne, et l'un d'eux, l'électeur Palatin, a mis à sa disposition des armes et des troupes, pour les opposer à celles du comte de Nassau.
GUTENBERG.
Et de bonnes troupes, puisqu'il y a un an, le 14 septembre 1461, une bataille rangée a eu lieu, sur les bords du Mein, près d'Heidelberg, et que les soldats de Nassau ont été complètement battus par les nôtres. (_Il se lève._) Victoire fâcheuse, peut-être, car le comte de Nassau, furieux de sa défaite, et le pape, irrité d'une pareille résistance, ont si bien manoeuvré qu'ils ont détaché de notre cause l'électeur Palatin. Notre ancien allié nous a retiré ses troupes; de sorte qu'aujourd'hui, nous en sommes réduits à nos propres forces, c'est-à-dire à la garde civique, pour repousser les attaques des gens de Nassau.
SCHEFFER.
Tout cela est expliqué ici, et Diether d'Yssembourg conclut en demandant à l'Empereur d'Allemagne, le prompt secours de forces militaires.
GUTENBERG.
Ce secours viendrait trop tard, car Adolphe de Nassau presse ses armements; et comme nous n'avons, pour défendre la ville, que ses vieux remparts et ses anciennes fortifications, je suis loin, ami Scheffer, d'être rassuré sur le sort de Mayence.
_Il va au bureau à gauche._
SCHEFFER.
L'avenir me paraît, en effet, assez sombre pour nous. (_Il se lève et frappe sur un timbre. Friélo entre par la droite, premier plan._) Friélo, va porter ceci aux ateliers, et qu'on le compose sans retard[B].
FRIÉLO, _lisant le papier qu'on lui a remis_.
«_Supplique du prince électeur, Diether d'Yssembourg, à l'Empereur d'Allemagne._» Eh bien, il ne fera pas mal de se presser de nous envoyer des secours, l'Empereur d'Allemagne; car la pauvre ville de Mayence en a grand besoin. Tout y est sens dessus dessous. Les femmes pleurent et les enfants crient. Les gardes civiques fourbissent leurs rapières et astiquent leurs hallebardes; tandis que les artilleurs traînent les bombardes du côté des remparts. Comment tout cela finira-t-il?
SCHEFFER.
Va donc porter cette copie, Friélo... Je t'ai dit que c'était pressé!
FRIÉLO.
J'y cours, maître, j'y cours. (_Il va pour sortir par la porte de droite, mais il s'arrête.--Regardant à gauche._) Monsieur Scheffer, voyez donc la visite qui nous arrive!
SCHEFFER.
Une visite?
FRIÉLO.
Je ne vois pas les visages, mais ce sont des personnages de très haut rang, car tous les ouvriers s'inclinent sur leur passage, avec les signes du plus profond respect.
_Il sort par la droite._
NOTES:
[A] Scheffer, Gutenberg.
[B] Gutenberg, Scheffer, Friélo.
SCÈNE IV
DIETHER D'YSSEMBOURG, SCHEFFER, GUTENBERG, CONRAD HUMMER, Hallebardiers.
_Les hallebardiers se rangent des deux côtés de la porte._
UN SOLDAT, _annonçant_.
Monseigneur Diether d'Yssembourg, prince électeur, archevêque de Mayence; M. Conrad Hummer, Syndic de la ville!
_Le prince électeur et Conrad Hummer entrent[A]._
GUTENBERG.
Heureuse et honorée la maison qui reçoit aujourd'hui le souverain de Mayence!... ainsi que toi, mon cher Conrad, toi qui es maintenant le Syndic de notre bonne ville.
DIETHER D'YSSEMBOURG.
Mon cher Gutenberg, mon cher Scheffer, nous laisserons pour un autre moment les cérémonies et les discours. Les circonstances sont graves, et ma visite vous dit assez qu'un grand péril menace la cité. Notre constant ennemi, celui qui, soutenu par le pape, a juré de détruire vos libertés municipales, et d'absorber Mayence dans ses États, a rassemblé toutes ses forces, et il marche sur notre ville. Il ne faut pas nous laisser surprendre. C'est pour cela qu'avec le Syndic de la ville, je viens donner mes instructions aux chefs des gardes civiques auxquels est confiée la défense des dix portes fortifiées de la ville. Vous, Scheffer, et vous, Gutenberg, êtes chargés de garder deux portes, n'est-ce pas?
CONRAD HUMMER.
Oui; Gutenberg et Scheffer doivent se placer, avec les hommes de leur quartier, dans les poternes et bastions qui défendent la troisième et la quatrième porte du côté du Rhin.
DIETHER D'YSSEMBOURG.
Eh! bien, Scheffer, eh! bien, Gutenberg, voici le relevé des forces dont vous disposerez. (_Il leur remet à chacun un pli. Gutenberg et Scheffer prennent le pli et s'inclinent._) Dans cette note se trouve le détail des quantités de poudre et de boulets de pierre accompagnant la bombarde qui a été placée sur le rempart, entre la troisième et la quatrième porte du Rhin. Il y a aussi le détail de l'approvisionnement, en grains et fourrages, pour les chevaux, en cas d'une sortie de notre part.
SCHEFFER.
Nous avons ici soixante ouvriers solides, qui peuvent se rendre, avec nous, à la porte du Rhin; mais ils ne sont pas encore armés.
DIETHER D'YSSEMBOURG.
Qu'ils se rendent sur la place du Dom. Là, les piques, les lances et les épées, leur seront délivrées. Nous n'avons, malheureusement pas d'armes à feu portatives, couleuvrines ou arquebuses, à opposer à nos ennemis, qui en ont fait venir d'Espagne. Mais la vaillance elle patriotisme des citoyens suppléeront à l'insuffisance de leurs armes.
_Fausse sortie du prince et de Conrad Hummer._
DIETHER D'YSSEMBOURG, _revenant_.
Ah! un mot encore. Des vedettes sont placées sur les tours des Églises, aux quatre coins de la ville. Elles ont pour mission, dès qu'elles apercevront l'ennemi, de sonner aussitôt le tocsin. Ce sera le signal d'alarme et d'appel pour toutes les gardes civiques et pour les habitants de la ville en état de porter les armes... Ainsi, dès que vous entendrez le tocsin, Scheffer, dès que vous l'entendrez, Gutenberg, n'hésitez pas un instant, courez, volez aux remparts. Seriez-vous près de votre fils nouveau né, seriez-vous au chevet de votre mère mourante, abandonnez tout, courez au combat!
GUTENBERG.
Il s'agit de défendre nos femmes et nos enfants, et de sauver nos libertés civiques. Nos bras, nos forces, notre existence, sont à vous, monseigneur.
DIETHER D'YSSEMBOURG.
Je savais que je pouvais compter sur votre courage et votre dévouement. Adieu donc; je vais continuer à donner mes instructions aux chefs des autres bastions et poternes.
CONRAD HUMMER, _prenant la main de Gutenberg_.
Nous nous retrouverons, cher camarade, devant l'ennemi.
GUTENBERG.
Permettez, monseigneur, que je vous reconduise jusqu'à votre carrosse.
_Diether sort, suivi de Conrad et de Gutenberg. Les soldats suivent. Scheffer qui les a suivis, rentre en scène._
NOTES:
[A] Gutenberg, Conrad, Diether, Scheffer, Hallebardiers, au fond.
SCÈNE V
SCHEFFER, ANNETTE.
ANNETTE, _entrant par la droite_[A].
C'est le prince électeur et le Syndic de la ville qui sortent d'ici?... Que se passe-t-il donc? Je meurs d'inquiétude.
SCHEFFER.
Des événements très graves se préparent. Le temps presse et je vous prie de m'écouter; car j'ai à vous parler, et de choses sérieuses.
ANNETTE.
Je vous écoute.
SCHEFFER.
Depuis trois ans, je travaille en secret, au perfectionnement de l'imprimerie, et j'ai été assez heureux pour trouver un procédé qui va simplifier extraordinairement la fabrication des caractères. Vous savez que les lettres métalliques dont nous nous servons, sont sculptées une à une. C'est un travail énorme et très dispendieux. Or, j'ai imaginé de graver en acier un type, qui me sert à frapper ensuite un moule à lettres. Je coule dans ce moule l'alliage destiné à former les caractères, et j'obtiens ainsi des lettres ayant toute la perfection désirable, tout en conservant le type primitif en acier.
ANNETTE.
C'est assurément une grande simplification, et je reconnais là votre talent.
SCHEFFER.
Attendez! je n'ai pas fini. Gutenberg emploie, pour imprimer ses livres, les lettres gothiques des anciens manuscrits. Je veux, moi, faire usage des caractères romains, dont la netteté est précieuse, non seulement pour l'imprimeur, car elle simplifie son travail, mais aussi pour le lecteur, car elle facilite la lecture.
ANNETTE.
C'est encore là une belle idée! Mais pourquoi, Scheffer, est-ce à moi que vous parlez de tout cela, au lieu de le communiquer à Gutenberg, à votre associé[B]? S'il est vrai que vous ayez découvert plusieurs perfectionnements utiles à l'art de l'imprimerie, votre devoir serait de les communiquer à Gutenberg, qui, depuis deux ans, n'a aucun secret pour vous, qui vous a initié à ses travaux, et vous a traité comme un fils.
SCHEFFER.
Vous oubliez que je vous aime, dame Annette! C'est pour me rendre digne de vous que j'ai voulu surpasser Gutenberg. Je vous savais ambitieuse de gloire et passionnée pour notre art. C'est pour cela que je viens vous dire: «Gutenberg n'est pas le seul créateur de l'imprimerie. Un autre qui a reçu du ciel ce même don suprême que vous admirez en lui, un autre, après avoir découvert de nouveaux procédés pour l'imprimerie, met à vos pieds ses talents et son coeur». Que me répondrez-vous?
ANNETTE.
Je vous répondrai que celui qui veut, du même coup, ravir le bonheur et la gloire à son bienfaiteur, est un double traître. Je lui dirai qu'il a menti; car l'art de l'imprimerie a été créé par celui là même qu'il veut trahir, comme inventeur et comme époux.
SCHEFFER.
Annette! ne me repoussez pas. Croyez en ma parole, et ne vous abusez pas plus longtemps sur le compte d'un homme qui ne peut plus répondre aux aspirations de votre coeur, ni de votre esprit.
ANNETTE.
Je vous l'ai déjà dit, Scheffer, j'aime Gutenberg pour son génie, pour l'affection qu'il me porte, et je suis véritablement indignée de vos paroles.
SCHEFFER.
Quoi! c'est lorsque j'ai réussi dans mes travaux, au point de surpasser Gutenberg; c'est lorsque je viens vous offrir les prémices de ma découverte et le don de mon coeur, que vous m'écrasez de votre orgueilleuse préférence pour un autre! Ne prononcez plus devant moi le nom de mon rival; car ce nom ne m'inspire que révolte et jalousie! Annette, prenez garde, car maintenant, je hais Gutenberg!...
ANNETTE, _elle marche sur Scheffer, qui recule_.
Des menaces, Scheffer! des menaces, parce que je refuse de répondre à un amour coupable! Esprit envieux, serpent réchauffé dans le sein de l'amitié, la passion te fait oublier le respect que tu dois à ton maître et à moi[C].
SCHEFFER.
Annette! de grâce, écoutez-moi! Je n'ai pas tout dit... J'ai pris toutes mes dispositions pour créer une imprimerie nouvelle, qui fera une révolution dans cet art. C'est à Francfort que je compte l'établir. Mais j'entends ne conserver aucun rapport avec Gutenberg. Venez avec moi, chère Annette; venez partager la destinée brillante qui m'attend, et laissez s'écouler votre vie, heureuse et tranquille, entre la richesse et la gloire. Que l'amour ardent que je vous ai voué depuis dix années, ait enfin son couronnement!... (_Il prend Annette dans ses bras._) Consentez à me suivre. Tout est préparé pour nous rendre ensemble à Francfort.
GUTENBERG, _vers les dernières paroles de Scheffer était entré sans rien dire. Il avait ouvert l'armoire, pris son épée et bouclé son ceinturon. Il a entendu les dernières paroles de Scheffer._
Misérable! Tu veux, à la fois, suborner ma femme et me ravir ma gloire! Je suis stupéfait de tant de duplicité et de tant d'audace[D]!
SCHEFFER.
Tu as entendu mes paroles? Tu nous épiais! Eh bien! assez de dissimulation, assez d'ombre et de mystères. Oui, depuis longtemps j'aime Annette, et je ne vois en toi qu'un rival que j'abhorre. Autant que toi, j'ai le génie de l'art, et je te le prouverai en ouvrant à Francfort une imprimerie rivale, qui fera oublier jusqu'à ton nom. Quant à Annette, laisse-la choisir entre nous deux.
GUTENBERG.
Quelle indignité!
SCHEFFER.
Ah! maintenant, rien ne m'arrêtera plus, ni pour parler, ni pour agir. J'aime, je te le répète, Annette de la Porte-de-Fer, et je l'ai toujours aimée. Je l'aimais déjà quand je travaillais sous tes ordres, au couvent de Saint-Arbogast. Je l'aime plus encore depuis que je vis sans cesse près de vous; et toi je te hais, parce que tu es son époux... Ainsi, qu'elle prononce entre nous, qu'elle dise si elle veut, oui ou non, me suivre à Francfort!
GUTENBERG.
Voilà donc tes vrais sentiments! Le voilà donc jeté le masque qui cachait la noirceur de ton âme! Traître, tu ne périras que de ma main!... Défends-toi!
_Ils tirent leurs épées, qu'ils portaient à la ceinture, et se battent. Le tocsin sonne._
ANNETTE.
C'est le tocsin! Que veut dire cela?
_Ils abaissent leurs épées._
GUTENBERG, _avec force_.
Cela veut dire que l'ennemi est aux portes de la ville; cela veut dire que le combat va s'engager sous nos murs; cela veut dire qu'il faut, pour le moment, faire trêve à nos querelles, à nos ressentiments, à nos haines, et courir au poste dont le commandement nous a été confié.
_Il remet l'épée au fourreau._
SCHEFFER, _remettant l'épée au fourreau_.
Tu as raison, Gutenberg. Courons où la patrie nous appelle! Et à demain nos querelles et ma vengeance!
GUTENBERG.
Aux remparts! à la poterne!
SCHEFFER.
Aux remparts! à la poterne!
_Ils sortent en courant. Le canon gronde pendant la chute du rideau. Annette veut retenir Gutenberg, mais celui-ci la repousse avec colère. Annette tombe au milieu du théâtre._
NOTES:
[A] Scheffer, Annette.
[B] Scheffer, Annette.
[C] Annette, Scheffer.
[D] Scheffer, Gutenberg, Annette.
SIXIÈME TABLEAU
LA PRISE DE MAYENCE
_Même décor, mais sans les accessoires._
SCÈNE PREMIÈRE
ANNETTE, FRIÉLO.
_Au lever du rideau, Annette est agenouillée à droite, devant la fenêtre.--Friélo est au fond, regardant à gauche, à la cantonade._
ANNETTE, _priant_.
Seigneur! ta colère est terrible! Avec quelle rigueur ton bras s'est abattu sur tes malheureux enfants! Mais tu es aussi le Dieu de clémence et de bonté. Assez de ruines se sont accumulées; assez de sang a coulé de nos veines, assez de larmes sont tombées de nos yeux. Seigneur, suspends les coups dont ta main nous accable. Sauve ce qui reste des personnes et des biens de la pauvre cité de Mayence! (_Elle se lève et va à la fenêtre._) Quel affreux spectacle! Le feu est aux quatre coins de la ville. La rue est pleine de fuyards et de soldats, ivres de la victoire, et encore enflammés de la fureur du combat. On n'entend que des cris de douleur et d'épouvante. Partout la désolation, la terreur et la mort!
FRIÉLO, _à la porte du fond_.
Quel est ce groupe de fuyards?... Ce sont nos ouvriers. Ils sont poursuivis et viennent se réfugier ici...
ANNETTE.
Gutenberg est-il avec eux?
FRIÉLO.
Oui! grâce à Dieu!... Je vois aussi Scheffer!
ANNETTE.
Ah!
FRIÉLO.
Ils ont franchi la porte, ils rentrent! Les voici!
SCÈNE II
ANNETTE, FRIÉLO, Ouvriers, _entrant en tumulte par le fond, les habits déchirés_, GUTENBERG, SCHEFFER[A].
ANNETTE, _courant à Gutenberg_.
Dieu soit loué! tu me reviens! Je n'ai pas tout perdu, puisque tu es vivant!
GUTENBERG, _tenant son épée nue_.
Quelle affreuse journée! La ville a été surprise au milieu de la nuit. Les troupes du comte de Nassau ont franchi les remparts, presque sans résistance, et ont tout envahi, Diether a pu s'enfuir, en franchissant le mur d'enceinte du côté du Rhin, et en prenant une barque. Encore a-t-il failli périr dans le fleuve, au milieu de l'obscurité de la nuit. Cependant il est en sûreté. Par ordre du comte de Nassau, la ville est, depuis ce matin, livrée au pillage, et toutes les horreurs s'y commettent. (_Bruit au dehors._) Quels sont ces cris?... (_Annette va à la fenêtre, Gutenberg la suit._) Une troupe de volontaires remplit la rue et se dirige vers nous! (_Aux ouvriers, à la cantonade._) Barricadez la porte, mes amis...
ANNETTE.
Il serait trop tard! Ils sont là.
NOTES:
[A] Annette, Gutenberg, Scheffer, Friélo, Ouvriers, au fond.
SCÈNE III
Les Mêmes, Soldats DE NASSAU, _entrant par le fond_, ZUM, _et_ LE PETIT ZUM, _les précédant_.
ZUM, _entre par le fond, suivi du petit Zum. Au fond, les soldats se battent avec les ouvriers_.
Par ici, mes amis, par ici. Je connais la maison et ses habitants; vous y trouverez, j'en réponds, un riche butin[A].
GUTENBERG, _à Zum_.
Ah! c'est toi! Tu as donc repris la souquenille du reître?
ZUM.
Oui; quand j'ai appris qu'il y avait guerre et promesse de pillage, j'ai demandé à rentrer dans les troupes volontaires du comte de Nassau... et mon petit frère aussi.
GUTENBERG.
Et vous venez, naturellement, faire ici oeuvre de pillards et de bandits! Je te reconnais, misérable, c'est toi qui as tué Dritzen, à Strasbourg, et qui as bien manqué, à Paris, de me frapper traîtreusement.
SCHEFFER.
Et voilà les hommes dont nos ennemis invoquent les services! Ils prennent à leur solde des spadassins et des brigands de grande route!
ZUM.
Tu as le verbe bien haut pour un vaincu et un fuyard! Ton sang va payer tes injures!
_Il tire son épée._
SCHEFFER, _tirant son épée_.
Avance donc!
_Zum fond sur lui, l'épée à la main. Ils se battent._
LE PETIT ZUM, _se battant avec Gutenberg, tandis que Zum se bat avec Scheffer_.
Mon grand frère prétend que je ne suis bon à rien... Nous allons voir... (_Tout en se battant avec Gutenberg, il frappe, par derrière, avec son poignard, Scheffer, pendant que ce dernier se bat avec Zum. Scheffer tombe mort._) Voilà, je crois, de l'ouvrage assez propre! Qu'en dis-tu, grand frère?
ZUM, _regardant le corps de Scheffer_.
Oui, ce n'est pas mal travaillé! (_À Gutenberg._) À nous deux, maintenant, Gutenberg!
_Friélo entre, avec une arquebuse, dont il menace le petit Zum, pour l'empêcher d'attaquer Gutenberg. Zum, attaque Gutenberg, qui a tiré son épée. Ils se battent[B]._
NOTES:
[A] Friélo, Gutenberg, Zum, petit Zum, Scheffer.
[B] Petit Zum, Zum, Gutenberg, Friélo.
SCÈNE IV
Les Mêmes, CONRAD HUMMER.
CONRAD HUMMER, _il tient un papier à la main. Il a un bras en écharpe._
Que tout combat cesse! Que toute épée rentre au fourreau. Voici l'ordre, que je viens d'obtenir du comte Adolphe de Nassau, d'arrêter le pillage, et de faire rentrer toutes les troupes dans le camp établi sous les remparts. Les hérauts d'armes proclament dans Mayence la cessation des hostilités, et l'on bat la retraite, pour faire rentrer les troupes.
ZUM, _remettant l'épée au fourreau_.
On ne peut donc pas nous laisser achever notre besogne, et gagner honnêtement notre solde? (_Au petit Zum._) Viens, petit... et rentrons au camp, puisque tel est le bon plaisir de notre seigneur et maître, le comte de Nassau.
_Ils sortent, les soldats les suivent._
GUTENBERG, _à Conrad Hummer_.
Ami, tu as sauvé mes jours, merci! Mais peut-être aurais-je autant aimé perdre la vie que de survivre à la défaite et à la ruine de notre cité... Mais tu es blessé.
CONRAD HUMMER.
Oui, mais qu'importe! c'est notre pauvre ville qu'il faut plaindre. C'est elle qu'il faut songer à sauver, si c'est possible encore... Viens, allons relever nos blessés.
_Ils sortent par le fond gauche. La scène reste vide._
SCÈNE V
LE PETIT ZUM, _il entre par le fond droit; il tient à la main une torche enflammée. Il s'avance au milieu du théâtre, et s'assure qu'il n'y a personne. Il tâte le corps de Scheffer et s'assure qu'il est mort._
Mon grand frère est un grand entêté. Il m'a encore soutenu, tout à l'heure, que je ne suis bon à rien... Je vais lui prouver le contraire! (_Il met le feu à gauche, puis à droite, enfin au fond, et s'enfuit par le fond, en brandissant sa torche allumée._) Voilà qui est fait!
_L'incendie éclate.--Tableau._
ACTE CINQUIÈME
JOURS DE MISÈRE
_La campagne aux environs de Wiesbade.--À gauche, au premier plan, un tonneau, sur lequel est monté un violonneux.--À gauche, au deuxième plan, des tables occupées par des buveurs.--À droite, au deuxième plan, une autre table.--À droite, au premier plan, l'entrée du cabaret._
SCÈNE PREMIÈRE
CORNÉLIUS, MEYER, MARGUERITE, MEYER, Paysans, Buveurs[A].
_Au lever du rideau, le violonneux, monté sur un tonneau, joue, les paysans et paysannes valsent, accompagnés par l'orchestre; Meyer est debout près du violonneux._
CORNÉLIUS, _ramenant de la valse, Marguerite_.
Oui, il faut valser! oui, il faut danser! oui, il faut s'amuser, rire et boire! car, dans tout le duché, on célèbre aujourd'hui l'anniversaire de la prise de Mayence par notre prince Adolphe de Nassau. Wiesbade est en fête, et notre village de Fremesberg prend sa part aux réjouissances publiques! Donc, monsieur le violonneux, ne laissez pas, je vous prie, reposer votre archet. Nous allons recommencer.
MEYER, _au violonneux_.
Tenez, rafraîchissez-vous d'un bon verre de cette bière nouvelle; cela vous donnera du coeur pour continuer à râcler vos boyaux. (_Il donne un verre de bière au violonneux, qui boit, et s'essuie la bouche avec sa manche._) Mais à propos de la prise de Mayence, il y a une chanson là dessus. Il faudrait nous la chanter!... Mais qui va nous la dire?
CORNÉLIUS.
Pardine! ce n'est pas malin! c'est ta fille Marguerite; elle a la plus jolie voix du village! (_À Marguerite._) Allons, Marguerite, la chanson.
MARGUERITE.
Je le veux bien, mais à une condition, monsieur Cornélius, c'est que vous me soufflerez, si je me trompe!
MEYER.
Ne te gêne pas, ma fille, il te faut M. le maître d'école pour te mettre en voix!
MARGUERITE.
Dame!
CORNÉLIUS.
Me voilà, jolie Marguerite! me voilà! et je vous soufflerai tout ce qu'il vous plaira.
MARGUERITE.
Eh bien, je commence!
_Elle chante._
LA PRISE DE MAYENCE (_Ballade._)[B]
Dans notre joli duché de Nassau, Sont de frais vallons, de vertes montagnes, Des champs infinis, de riches campagnes, Des bois, des blés, de murmurants ruisseaux.
Mais à Mayence on voit de grandes cathédrales, Des jardins enchantés, des palais somptueux, Et la place du Dom, avec ses grandes dalles, Et sous ses murs, le Rhin, aux flots majestueux.
Dans notre joli duché de Nassau, On voit le dimanche, au bal du village, Valser doucement, sous le vert feuillage La jeune fillette et le jouvenceau.
Mais à Mayence on voit grands seigneurs, nobles dames, En leur palais superbe, aux sons joyeux du cor, De l'amour et du vin allumant les deux flammes, Chercher l'heureuse ivresse au fond des coupes d'or.
Notre prince a sonné la fanfare guerrière, Alors sont accourus ses soldats valeureux, Les éclairs de la poudre ont brillé dans les cieux, La bombarde a lancé son lourd boulet de pierre.
Et maintenant, à Nassau conquérant Sont les palais, la vieille cathédrale Le marbre et l'or de sa vieille rivale. Honneur et gloire au prince triomphant!
CORNÉLIUS.
Je ne sais si vous avez remarqué que rien ne donne soif comme une chanson patriotique. On met tant de chaleur à chanter ses victoires, que le gosier se dessèche à un point extraordinaire. Pour moi, je suis au moment d'avaler ma langue.
MEYER.
Il vaut mieux que tu avales ma bière, maître Cornélius. On va t'en servir à discrétion, ainsi qu'à tous nos amis. On paie et chacun est content.
CORNÉLIUS.
Eh bien, vide ta cave sur nos tables, généreux cabaretier!
_Tous les paysans s'assoient aux tables de droite et de gauche[C]._
MEYER.
Vous qui êtes si savant, monsieur le maître d'école...
MARGUERITE, _assis près de Cornélius_.
Oh! oui, qu'il est savant, M. le maître d'école!...
_Elle le regarde avec admiration._
MEYER.
Pourriez-vous nous dire si la bière nouvelle désaltère davantage que la bière conservée, et si le vin nouveau...
CORNÉLIUS.
Attendez!... Quel est ce singulier équipage qui nous arrive?
NOTES:
[A] Violonneux, Meyer, Marguerite, Cornélius.
[B] Musique de M. Ch. Balanqué, de l'Opéra-Comique de Paris.