Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux

Chapter 4

Chapter 43,765 wordsPublic domain

Allons, autant cela qu'autre chose! Je vais distribuer, comme vous dites. (_Distribuant les lettres dans la casse._) A (_Il jette la lettre dans la casse._) O (_Il jette la lettre dans la casse._) R. S. T... Comme c'est amusant!... (_Prenant une lettre._) Le voilà donc, ce fameux secret, que maître Laurent Coster vous a si noblement révélé, malgré l'affront que vous lui aviez fait de refuser la main de sa fille!... Des lettres mobiles, en métal, et ornées d'une queue aussi longue que celle d'une poêle, voilà le secret de l'imprimerie.

GUTENBERG.

Oui, monsieur Friélo, des lettres mobiles en métal, et posées à l'extrémité d'une queue... comme vous le dites, voilà le secret de l'imprimerie; et ce secret est plus précieux que tous les joyaux de la couronne d'Allemagne.

FRIÉLO, _distribuant toujours les lettres_.

J'ignore ce qu'elles vous rapporteront un jour, mais jusqu'ici, depuis votre association avec vos trois amis, elles ne vous ont causé que beaucoup de dépenses, et votre réclusion dans ce couvent, où vous tremblez sans cesse que l'on vienne vous surprendre, pour vous accuser d'un travail diabolique, d'une oeuvre de sorcellerie, que menacent les foudres de la sainte église romaine... Qu'est devenu le temps où, libres et joyeux, nous n'avions d'autre souci que de ciseler, en chantant, de riches bijoux, pour les belles filles de Mayence?... Aujourd'hui, nous passons ici nos journées, vous à tailler et à fondre des moules de lettres, vos ouvriers à en composer des lignes, et moi à les distribuer dans ces casses... Ah! c'était bien la peine de travailler nuit et jour, de suer sang et eau, de vous mettre enfin la cervelle à l'envers, pour venir vous cacher derrière les murs de ce triste couvent.

GUTENBERG.

Un peu de patience, Friélo, et tu verras l'invention de l'imprimerie faire ma fortune et ma gloire.

FRIÉLO.

A-t-elle fait la fortune de Laurent Coster?

GUTENBERG.

Non, car les caractères qu'employait Laurent Coster étaient en fonte, c'est-à-dire cassants. Ils déchiraient le papier et s'écrasaient sous la presse; tandis que ceux-ci, (_Il prend des caractères et vient en scène._) composés d'un alliage de plomb et d'antimoine, ont le degré convenable de dureté et de souplesse... L'avenir de l'imprimerie est tout entier dans cet alliage, Friélo! Seulement, mon invention ressemble à une dérision de la fortune, puisque je suis forcé de la dérober à tous les yeux, jusqu'au moment où je pourrai montrer publiquement nos livres imprimés... Ce qui me rend triste et rêveur, ami Friélo, ce n'est pas la crainte d'être surpris dans mon mystérieux travail, c'est le souvenir de mon amour perdu!...

FRIÉLO.

Cependant, puisque vous avez épousé damoiselle Annette, il me semble que vous devriez oublier la fille de l'imagier de Harlem... Vous me direz peut-être que, moi aussi, je pense à la jolie Rosette, à la jeune Gretschen, et même à la sensible madame Marsh: c'est possible, mais je n'ai épousé aucune des trois.

GUTENBERG.

Ah! Friélo, jamais je n'oublierai ma douce Martha.

FRIÉLO.

Mais voilà mon travail terminé; je puis aller rejoindre mes camarades au réfectoire. Ils vont se lever de table; je ne trouverai que des croûtes et des noisettes.

_Il sort par la gauche._

NOTES:

[A] Gutenberg, Scheffer, Dritzen.

[B] Dritzen, Gutenberg, Scheffer.

SCÈNE III

GUTENBERG, _seul. Il s'approche de la croisée de droite_.

Oui, là-bas, bien loin, sous le sombre ciel de la Hollande, au fond d'un triste atelier, languit, comme une pauvre fleur privée de soleil, la tendre enfant dont le souvenir rayonne en mon esprit, comme une vision céleste. Mon amour pour celle que je ne dois plus revoir, et mon indifférence pour celle qui s'est attachée à ma destinée, feront-ils donc toujours le tourment de ma vie?

_Il reste la tête appuyée sur la main.--La nuit arrive._

SCÈNE IV

GUTENBERG, _puis_ MARTHA.

MARTHA, _en longue robe blanche de laine_. _Elle entre par le fond; elle s'avance lentement, et s'arrête au milieu du théâtre, éclairée par les rayons de la lune qui viennent de la croisée ouverte._

GUTENBERG, _regardant Martha avec surprise, et se levant. Avec émotion._

Si c'est une vision, prolongez-la, Seigneur! Ne la faites pas disparaître avant que je lui aie dit mes souffrances, et qu'elle m'ait accordé son pardon.

MARTHA.

Ce n'est pas un rêve, c'est bien moi, c'est Martha[A].

GUTENBERG.

Mais comment se fait-il?...

MARTHA.

N'ayant pu vous appartenir, j'ai voulu appartenir à Dieu!... Il y a un an, je perdis mon père.

GUTENBERG.

Eh! quoi! Laurent Coster, mon maître?...

MARTHA, _tristement_.

J'ai reçu son dernier soupir... Et rien ne me retenant à Harlem, sachant que vous avez épousé Annette de la-Porte-de-Fer, j'entrai au couvent de Sainte-Claire de Mayence...

GUTENBERG.

Religieuse!... (_À part._) Ah! elle est perdue pour moi.

MARTHA.

Je n'ai pas encore prononcé mes voeux, je suis simple novice, et notre sainte abbesse m'envoie souvent de Mayence à Strasbourg, secourir des malheureux. Je vois quelquefois à Mayence, votre soeur Hébèle, et nous parlons de vous. Elle m'a dit qu'un avenir brillant de fortune et de gloire vous attend ici; elle ne m'a rien dit de votre bonheur.

GUTENBERG.

Depuis que je vous ai quittée, Martha, j'ai renoncé à l'espoir d'être jamais heureux. Qu'avez-vous pensé de mon brusque départ? (_Tristement._) Vous m'avez accusé d'ingratitude, de trahison.

MARTHA.

Vous accuser! Pourquoi? Les serments qui vous liaient à Annette, n'étaient-ils pas antérieurs à votre séjour en Hollande? Croyez-le bien, Jean, après votre départ, votre image me souriait encore; je lui parlais, elle était devenue ma confidente et ma compagne.

GUTENBERG.

Ah! chère Martha!... que votre voix est douce! Parlez, parlez encore.

MARTHA.

Nous avions fait ensemble un doux rêve, oublions-le.

GUTENBERG.

Est-ce bien toi, Martha, qui m'ordonnes de t'oublier. T'oublier? Est-ce possible?

MARTHA.

Ne me faites pas regretter d'avoir eu confiance en votre loyauté. Écoutez-moi, Jean, je ne suis pas venue pour vous rappeler l'amour de nos jeunes années; car nos coeurs ne nous appartiennent plus... Le vôtre est à Annette, le mien est à Dieu... Mais je viens vous dire de ne pas vous abandonner à la tristesse, au désespoir. Annette est une femme à l'âme forte et résolue. Elle vous guidera, vous soutiendra dans les difficultés et les périls de votre carrière. Je ne suis, moi, qu'une humble servante de Dieu; mais mon coeur ne se détachera jamais de celui qui fut l'amour de ma jeunesse. Je veillerai sur vous, je prierai Dieu pour qu'il écarte de votre chemin les embûches et les trahisons. Je serai l'ange gardien de votre vie. Je vous éclairerai de mes conseils... Et je viens commencer dès aujourd'hui... Apprenez qu'une conspiration secrète vous menace. Fust, l'argentier de Mayence, dont vous avez, peut-être à tort, dédaigné les offres, est animé contre vous d'une violente haine, et il travaille sourdement à votre perte. Il a juré de s'emparer, par ruse ou par violence, du secret que vous avez refusé de lui communiquer, et tous les moyens lui seront bons pour vous attaquer, car il est méchant et impitoyable. Il fait circuler dans Strasbourg, des bruits calomnieux contre l'oeuvre que vous poursuivez à l'ombre de ce cloître. Il prétend qu'il se trame sous ses arceaux, une oeuvre de magie; et déjà, dit-on, le tribunal criminel de Strasbourg est entré en campagne... C'est pour cela que je suis venue vous dire: «Veillez, car vos ennemis s'agitent et vous menacent.»

GUTENBERG.

Merci, chère Martha, merci de votre bon avis.

MARTHA.

Et maintenant il faut nous séparer. Persévérez dans l'entreprise glorieuse qui sera l'honneur de votre vie. Mon père vous a légué le secret de l'imprimerie. Marchez sur ses traces, imitez-le. À votre tour, travaillez, cherchez, inventez... trouvez!... Adieu, Jean Gutenberg.

GUTENBERG.

De grâce, un moment encore!

MARTHA.

Le destin nous sépare ici-bas. Acceptons ses décrets. Les joies sont pour là-haut.

_Elle montre le ciel, puis elle se dirige vers la porte et sort par le fond._

GUTENBERG.

Martha! Martha!

_Il s'assied, accablé, à gauche, près de la porte du fond._

NOTES:

[A] Martha, Gutenberg.

SCÈNE V

GUTENBERG, _assis près de la porte du fond_, ZUM, LE PETIT ZUM. _Il fait nuit._

ZUM, _entrant par la fenêtre, à droite_.

M'y voilà! À toi, petit frère.

LE PETIT ZUM, _tiré par la main par Zum_.

Et m'y voilà aussi! Merci, grand frère! Il s'agit d'abord de se reconnaître, car il fait ici, noir comme dans un four.

_Il se heurte à un escabeau._

ZUM.

Tu as ta lanterne?

LE PETIT ZUM, _il tire une lanterne allumée de dessous son manteau_.

Voilà! (_Le jour revient._) Tous les ouvriers sont au dortoir; nous pouvons nous cacher derrière quelque meuble, en attendant l'arrivée de nos compagnons.

ZUM.

Ah! commençons par le commencement.

_Il monte sur un escabeau et coupe, avec son poignard, la corde de la cloche._

GUTENBERG, _qui s'est levé, au bruit fait par Zum, en coupant la corde_[A].

Qui va là? Quels sont ces hommes qui pénètrent ainsi par les fenêtres, quand tout dort dans le couvent?

ZUM.

Gutenberg!

GUTENBERG.

Tu ne t'attendais pas à me trouver là?

ZUM.

Non! mais qu'importe!... Tu nous demandes qui nous sommes? Tu ne nous as donc pas reconnus?

GUTENBERG.

Je ne connais pas les voleurs de nuit.

LE PETIT ZUM.

As-tu donc oublié l'émeute populaire de Mayence, du mois de juillet 1440, et les hommes qui criaient contre toi haine et vengeance!

ZUM.

Nous étions parmi ces hommes, moi et mon petit frère... que je te présente. (_Le petit Zum salue._) Nous étions alors copistes à l'archevêché. Mais ta diable d'invention d'écriture mécanique nous a fait perdre notre métier; car sur le seul bruit de ton art prétendu, la moitié des copistes de Mayence a été renvoyée des couvents... Alors, nous nous sommes faits soldats. Nous sommes entrés, comme volontaires, dans les troupes du comte Adolphe de Nassau.

GUTENBERG.

L'ennemi de votre ville? le compétiteur de notre archevêque, Diether d'Yssembourg! Voilà du patriotisme!... Il est vrai que soldats volontaires, cela veut dire reîtres, bandits et pillards.

LE PETIT ZUM.

Peut-être; mais le métier de soldat a fini par nous ennuyer; et nous avons envoyé au diable la souquenille du reître.

ZUM.

Nous n'avons gardé que notre épée.

GUTENBERG.

Pour l'offrir à qui veut la payer?

LE PETIT ZUM.

Tu l'as dit[B]. Et sais-tu qui a accepté nos services?

GUTENBERG.

Vos services de spadassins et d'espions?

ZUM.

Comme tu voudras... c'est une personne de ta connaissance, mais non pas de tes amis... l'argentier Fust.

GUTENBERG.

Oui, je sais qu'il trame dans l'ombre quelque perfidie contre moi.

LE PETIT ZUM.

Et nous sommes ici pour le seconder.

GUTENBERG.

Mais, au fait, comment êtes-vous entrés? La porte est aussi solide que celle d'un château fort. Elle a herse, fossé et pont-levis, et de plus, deux guichets, auxquels se tiennent, jour et nuit, deux de nos hommes, demandant à ceux qui entrent ou qui sortent le mot d'ordre et la consigne. Je ne puis donc comprendre...

ZUM.

Dis-moi, Gutenberg, quand on enferme des oiseaux, est-il prudent d'ouvrir la porte de la cage?

GUTENBERG.

Que veux-tu dire?

LE PETIT ZUM.

Que ce matin, tu as ouvert la porte de ta cage, et qu'un de tes prisonniers s'est envolé. Or, l'oiseau est bavard; il a jasé.

ZUM.

Il a dit à notre maître, Fust, tout ce que notre maître voulait savoir: le mot d'ordre et la consigne, la manière de faire abattre herse et pont-levis, l'heure favorable pour pénétrer en ce mystérieux manoir, enfin le chemin à suivre pour arriver au pied de cette fenêtre.

GUTENBERG.

Ce matin, dites-vous? Mais ce matin, Pierre Scheffer seul a quitté le couvent, et Pierre Scheffer n'est ni un traître, ni un parjure. Il a juré devant moi, sur l'Évangile ouvert, de se taire sur tout ce qu'il a vu ici.

ZUM.

Pierre Scheffer ne s'inquiète guère de l'Évangile.

LE PETIT ZUM.

Il est juif.

_Ils rient._

GUTENBERG.

Ah ça! mes drôles, est-ce que vous êtes fous, et moi aussi? Vous entrez chez moi par la fenêtre, au milieu de la nuit; vous me racontez tranquillement vos projets, et comment vous êtes attachés à l'entreprise de ruse et de brigandage qui me menace; et vous n'avez pas l'air de vous douter qu'à quelques pas d'ici, il a y trente ouvriers à ma solde, et que je n'ai qu'à sonner cette cloche, pour les faire accourir?

ZUM.

Nous le savons; essaie d'appeler.

GUTENBERG, _il va à la corde de la cloche, qu'il trouve coupée_.

Les misérables! Ils ont coupé la corde de la cloche. (_Allant vers la porte de gauche._) N'importe, je vais chercher mon monde.

ZUM, _tirant son poignard, et se plaçant devant la porte_.

Si tu fais un pas, tu es mort! (_Au petit Zum._) Et toi, petit frère, donne le signal à nos compagnons.

_Le petit Zum détache la ceinture qu'il porte autour du corps, monte sur l'appui de la fenêtre de droite, et agite la ceinture._

LE PETIT ZUM.

Voilà, grand, frère!

ZUM, _tenant toujours le poignard devant la poitrine de Gutenberg_.

Et maintenant, va ouvrir cette porte à nos amis. Inutile, n'est-ce pas, d'enfoncer du dehors une porte, quand on peut l'ouvrir du dedans...

_Le petit Zum sort par la porte du fond, et rentre avec tout le monde._

NOTES:

[A] Zum, Gutenberg, le petit Zum.

[B] Gutenberg, le petit Zum, Zum.

SCÈNE VI

FUST. _Entrée générale_, Un Juge Criminel, Soldats, Un Juge Ecclésiastique. _Les soldats se rangent au fond[A]._

FUST.

Seigneur, juge criminel, Seigneur juge de l'officialité, j'avais pris, comme vous le voyez, toutes les mesures pour surprendre ici les preuves du travail secret auquel se livre Gutenberg, assisté de sa bande de complices. On travaille ici par le secours du diable! (_Il montre les épreuves restées sur le bureau de Gutenberg._) Voyez ces pages et ces caractères, si parfaitement semblables les uns aux autres qu'il est impossible qu'ils proviennent de l'industrie humaine. Voyez ces lettres rouges, évidemment obtenues avec le sang de tous ces réprouvés, et dites-moi si ce n'est pas avec raison que j'ai dénoncé au tribunal ecclésiastique de Strasbourg, ainsi qu'au tribunal criminel, cette entreprise de sortilège et de magie. Je vous ai demandé, Seigneurs juges, d'en venir saisir les pièces et les auteurs. Vous voyez que je ne vous ai pas trompés!

PETIT ZUM, _aux soldats, en leur désignant le côté gauche_.

Par ici, mes amis!

FUST, _à part_.

Pierre Scheffer m'avait bien renseigné.

FRIÉLO, _apparaissant à la fenêtre de droite, au-dehors_.

Que se passe-t-il ici?... Des soldats, des juges! mon maître menacé! Vite au dortoir, pour appeler les camarades!

LE JUGE CRIMINEL.

Soldats, emparez-vous de cette presse, de ces caractères, et de tous les objets qui tomberont sous votre main, et transportez-les au greffe du tribunal.

FUST.

Monsieur le juge criminel, si vous le permettez, je désirerais que tout cela fût transporté dans ma maison. Je vous en rendrai bon compte.

LE JUGE CRIMINEL, _aux soldats_.

Ces papiers, cette presse, ces outils, seront transportés dans la demeure de messire Fust, l'argentier, ici présent.

NOTES:

[A] Zum, Gutenberg, Fust, Juge criminel, Juge ecclésiastique, petit Zum.

SCÈNE VII

Les Mêmes, DRITZEN, _puis_ Ouvriers, _entrant par la gauche_.

DRITZEN.

Jean, voici vos ouvriers!

GUTENBERG.

Dieu soit loué! nous allons pouvoir jeter par-dessus les murs, cette bande de pillards et de traîtres!

FUST, _à Zum, en montrant Dritzen et Gutenberg_.

Il me faut la vie de ces deux hommes!

ZUM.

C'est bien, maître! (_Au petit Zum._) À toi, Gutenberg, à moi, Dritzen.

_Il s'élance vers Dritzen._

LE PETIT ZUM.

Tes ouvriers arriveront trop tard.

_Il frappa Dritzen, qui tombe mort._

ZUM, _s'élance vers Gutenberg, le poignard levé_.

Maintenant, à toi, Gutenberg.

LES SOLDATS.

Mort à l'hérétique! mort au sacrilège!

SCÈNE VIII

Les Mêmes, MARTHA, _entrant par le fond[A]. Elle présente sa croix aux hommes qui entourent Gutenberg._

«Mort à l'hérétique» dites-vous, «mort au sacrilège!...» Appelez-vous hérétique et sacrilège, celui qui met son travail et son oeuvre sous les auspices de Dieu, celui qui s'enferme dans un couvent, pour travailler à la gloire de l'Éternel?... Savez-vous de quelle oeuvre on s'occupe dans ce cloître?... (_Elle a pris sur la presse la Bible._) Inclinez-vous, c'est le livre divin; c'est la sainte Bible, que l'on s'attache ici à multiplier, pour le bien de la religion et la gloire du Christ!

LE JUGE CRIMINEL.

Nous te remercions, sainte fille du Seigneur, de nous avoir éclairés, et d'avoir épargné un crime à notre conscience.

_Rideau._

NOTES:

[A] Petit Zum, Zum, Friélo, Martha, Gutenberg, Juge criminel, Juge ecclésiastique.

QUATRIÈME TABLEAU

LA PESTE À PARIS

_Un magasin de librairie, à Paris.--Contre les murs, des armoires pleines de livres.--Comptoir au fond.--À droite, au premier plan, une chaise longue.--À gauche, au premier plan, un banc de bois sculpté._

SCÈNE PREMIÈRE

ZUM, LE PETIT ZUM.

_Au lever du rideau, Zum est devant le comptoir et le petit Zum devant l'armoire. Ils descendent en scène._

LE PETIT ZUM.

Nous voilà donc à Paris, grand frère!

ZUM.

Et dans un magasin de librairie, à la place Maubert[A]!

LE PETIT ZUM.

Qui nous aurait dit cela, il y a huit ans, quand nous fîmes cette brillante expédition nocturne au couvent de Saint-Arbogast à Strasbourg, sous la conduite de Fust?

ZUM.

Quel malin que ce père Fust!

LE PETIT ZUM.

Oui, il est assez retors. Après avoir fait saisir les outils, les instruments et le matériel de Gutenberg, sous prétexte qu'ils servaient à une oeuvre de sorcellerie et de magie, il n'a eu rien de plus pressé que de faire reprendre à Mayence les mêmes travaux, par les mêmes ouvriers.

ZUM.

Seulement, pour dérober son travail aux yeux des curieux, il a fait plus que Gutenberg: il a enfermé les ouvriers dans les caves, et les a tenus sous clef, nuit et jour.

LE PETIT ZUM.

Et au lieu de leur faire jurer sur la Bible de garder le silence, il leur a fait signer des billets, dont il réclamera le montant, en cas d'indiscrétion.

ZUM.

C'est ainsi qu'il est parvenu à faire imprimer mystérieusement, à Mayence, plusieurs livres, qu'il a apportés à Paris, pour les vendre.

LE PETIT ZUM.

Et il les vend, le traître, comme des manuscrits; ce qui lui procure des bénéfices énormes. Les acheteurs encombrent sa boutique, et quand la boutique est pleine, il vient des amateurs jusque dans la salle où nous sommes.

ZUM, _regardant en bas._

Voici justement un acheteur... c'est-à-dire une acheteuse, qui monte l'escalier... Elle est accompagnée de Scheffer.

LE PETIT ZUM.

Scheffer, l'ancien calligraphe?... Je n'aime pas beaucoup cet homme, qui, autrefois simple ouvrier de Gutenberg, au couvent de Saint-Arbogast, semble aujourd'hui commander en maître, chez Fust.

ZUM.

N'est-il pas son associé dans l'imprimerie de Mayence?

LE PETIT ZUM.

Oui, Fust a reconnu de cette manière, le service qu'il reçut de Scheffer, quand ce traître nous ouvrit les portes du couvent d'Arbogast. Et sa trahison semble lui avoir porté bonheur, car le père Fust ne voit que par ses yeux, et le laisse maître absolu de ses affaires. On dit même qu'il veut lui faire épouser sa fille Christine.

ZUM.

Ce mariage n'est pas encore fait. J'ai idée que Scheffer a le coeur pris d'un tout autre côté... Mais, silence!... le voici.

_Ils remontent tous les deux au comptoir._

NOTES:

[A] Zum, le petit Zum.

SCÈNE II

Les Deux ZUM, PIERRE SCHEFFER, _il entre à reculons,_ Une Dame.

SCHEFFER.

Excusez-moi, noble dame, de vous avoir fait monter jusque dans cette salle. (_Il prend une chaise placée à gauche près du comptoir, et la présente à la dame, qui s'assied[A]._) Mais c'est ici que nous enfermons nos plus précieux manuscrits, ceux que nous réservons pour les personnes capables d'en apprécier la valeur et le mérite. (_Il va ouvrir une des armoires du droite, qui est pleine de livres._) Voici un missel, qui, je le crois, par la richesse de ses ornements, de ses enluminures et de ses lettres peintes, fixera votre attention... C'est un livre d'heures du XIe siècle; veuillez l'examiner.

_Il lui donne le livre._

LA DAME.

Le manuscrit est, en effet, magnifique. Vous donnerez l'ordre de l'envoyer à l'hôtel de la duchesse d'Arques.

_Elle rend le livre, et sort. Zum s'approche de Scheffer. Scheffer le regarde avec défiance, et referme l'armoire d'où il a tiré le manuscrit d'heures. Il passe alors au milieu du théâtre, entre les deux Zum, qu'il regarde et toise._

ZUM.

Vous avez l'air de vous méfier de nous, Pierre Scheffer.... Nous sommes pourtant d'anciens confrères.

SCHEFFER.

D'anciens confrères?

LE PETIT ZUM.

Vous étiez calligraphe à Mayence, et nous copistes. Vous êtes devenu l'associé du seigneur Fust; nous sommes, nous, ses serviteurs, ses écuyers: il n'y a pas grande différence entre nous.

SCHEFFER.

Tout ce qui vous plaira, mais je crois que vous ferez bien de quitter la maison, et d'aller respirer un peu l'air de Paris.

ZUM.

L'air de Paris n'est pas bon, Pierre Scheffer. La peste a éclaté dans la ville, et l'on y meurt comme des mouches. Nous trouvons plus simple de rester ici, à la disposition de notre maître, le seigneur Fust. N'est-ce pas ton avis, petit frère?

LE PETIT ZUM, _tirant un cornet et des dés de sa poche, et jetant les dés en l'air, puis enfourchant le banc de bois placé à gauche._

Voilà ma réponse... Pour ne pas rester à ne rien faire, entamons une petite partie.

_Zum enfourche le banc de l'autre côté, et ils se mettent à jouer aux dés, sur le banc._

NOTES:

[A] La dame assise, Scheffer, les deux Zum, au fond gauche.

SCÈNE III

Les Mêmes, GUTENBERG, FRIÉLO.

_Ils entrent par le fond. Ils sont fatigués, et leurs habits sont couverts de poussière[A]._

GUTENBERG.

Enfin!... j'ai cru que nous n'arriverions jamais à Paris.

FRIÉLO.

Cinquante lieues à cheval, sans s'arrêter que la nuit!... Je suis moulu.

_Il s'assied sur le canapé, à gauche._

SCHEFFER, _allant à Gutenberg._

C'est Fust que vous cherchez, messire Gutenberg?

GUTENBERG.

Oui, c'est pour le voir que je voyage depuis huit jours, avec mon compagnon fidèle...

FRIÉLO, à part.

Et exténué!

GUTENBERG.

Mais je tombe aussi de fatigue; permettez que je reprenne quelques forces.

_Il tombe près de Friélo, déjà assis sur le canapé. Zum et le petit Zum se lèvent de leur banc, et viennent les saluer. Gutenberg et Friélo les reconnaissent, et leur tournent le dos._

ZUM, _revenant en scène._ (_Au petit Zum._)

Il me garde rancune... et moi aussi, de l'avoir manqué au couvent de Saint-Arbogast.

LE PETIT ZUM.

On peut se retrouver.

_Ils reprennent leurs places sur le banc à gauche, et se remettent à jouer._

NOTES:

[A] Petit Zum, Zum, jouant aux dés, Scheffer, Gutenberg, Friélo.

SCÈNE IV

Les Mêmes, LE DUC DE LA TRÉMOUILLE, _entrant par le fond_, SCHEFFER.

LE DUC, _à Scheffer._

On m'a dit que vous voudriez bien, monsieur Scheffer, me montrer les «_Offices de Cicéron_» célèbre manuscrit du XIIe siècle?

SCHEFFER, _prenant un livre dans l'armoire._

Voici, monsieur le duc, le manuscrit que vous désirez. (_Il le lui remet_.) C'est un objet rare et précieux[A].

LE DUC, _examinant le manuscrit._

Je vous remercie de me montrer ce chef-d'oeuvre.

SCHEFFER, _appuyant_.

Nous le vendons vingt écus d'or.

FRIÉLO, _à part._

Rien que ça!

GUTENBERG, _se levant, et allant au duc, en passant devant Scheffer_.

On vous trompe, monsieur le duc!... Les _Offices de Cicéron_ que vous tenez, ne sont pas un manuscrit; c'est un livre imprimé à Mayence. Il n'est pas écrit à la main, comme on vous le dit, mais fabriqué mécaniquement, par l'art de l'imprimerie, récemment inventé. Et ce prétendu manuscrit n'est pas unique; car Fust en a apporté de Mayence plus de cinquante exemplaires, absolument pareils à celui qu'on vous montre. Fust veut faire passer pour des manuscrits des livres imprimés, et surprendre ainsi la bonne foi et l'or des Parisiens.

LE DUC.

Ce que vous dites est grave; en avez-vous vu la preuve?

GUTENBERG.