Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux
Chapter 3
Maître, une dame voilée demande à vous parler.
GUTENBERG.
C'est sans doute quelque étrangère qui vient acheter des missels... Montre-lui les plus beaux, Friélo, et prie-la de vouloir bien m'attendre. (_À Coster._) Venez, messire, je ne veux pas retarder le moment de vous entendre répéter à Martha les paroles qui assurent le bonheur de ma vie.
_Gutenberg et Coster sortant ensemble, par la gauche._
SCÈNE IX
FRIÉLO, _puis_ ANNETTE, _voilée_.
FRIÉLO, _parlant à la cantonade, à Annette, qui entre par le fond_.
Par ici, damoiselle, par ici. (_À Annette, qui entre et regarde autour d'elle.--À part._) Je ne connais pas cette acheteuse. (_Haut._) Vous n'êtes pas de Harlem, n'est-ce pas, damoiselle[A]?...
ANNETTE.
Non, j'arrive de Mayence, et je voudrais parler à messire Jean Gutenberg.
FRIÉLO.
Messire Jean Gutenberg n'est pas là, en ce moment; mais, si vous désirez acheter des livres d'heures, je puis vous en montrer.
ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_.
C'est donc ici que Gutenberg oublie ses serments et renie sa patrie?
FRIÉLO.
Est-ce un psautier fleurdelisé, qu'il vous faut? Je puis vous faire voir des psautiers.
_Il va prendre un psautier, et l'apporte._
ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_.
La richesse et le bonheur l'attendent dans sa ville natale; et il préfère rester à travailler, obscur et pauvre, au fond d'une imagerie de la Hollande! Il y a là-dessous un mystère!
FRIÉLO.
Si vous souhaitez une Bible en gros caractères, avec des encadrements, nous avons de fort belles Bibles!
_Il va prendre une Bible, et l'apporte._
ANNETTE, _sans l'écouter, à elle-même_.
Ce mystère, je le découvrirai!
FRIÉLO, _présentant à Annette un missel_.
Tenez, damoiselle, voilà un missel rempli d'images... Si vous voulez le feuilleter.
ANNETTE, _repoussant le missel_.
Je ne suis pas venue pour acheter des missels! (_Friélo remet le missel au vitrage._) Je vous l'ai dit, je viens pour parler à Jean Gutenberg. Il n'est pas là, je l'attendrai!
_Elle s'assied à gauche, près du guéridon, et ôte son voile._
FRIÉLO, _la reconnaissant_.
Ah! mon Dieu! c'est damoiselle Annette de la Porte-de-Fer! Que vient-elle faire ici?... Le temps est à l'orage... Sauve qui peut!
_Il sort par la droite._
ANNETTE, _seule_.
Serait-il retenu dans les griffes du diable... je saurai l'en arracher!
NOTES:
[A] Annette, Friélo.
SCÈNE X
ANNETTE, MARTHA, _entrant par la gauche_.
MARTHA.
Il m'a dit: «Je vous aime!» Mon père a ajouté: «Tu peux l'aimer!» Et devant tant de bonheur, je m'arrête, étonnée et craintive... (_Apercevant Annette._) Ah! damoiselle!...
_Elle fait une révérence._
ANNETTE, _se levant, et toisant Martha avec méfiance_.
Qui es-tu, mignonne[A]?
MARTHA, _avec dignité_.
Je m'appelle Martha, et je suis la fille de Laurent Coster, le maître de cette imagerie... Voulez-vous une belle image, représentant les anges du paradis, ou un almanach, avec messire saint Jacques, prieur de l'ermitage de Compostelle?
ANNETTE, _brusquement_.
Non, ce n'est pas là ce que je veux.
MARTHA.
Eh bien, damoiselle, Jean va venir; et mieux que moi, il trouvera dans l'imagerie, de belles miniatures qui vous plairont.
ANNETTE, _vivement_.
Jean, dites-vous? Quel Jean?... Serait-ce messire Jean Gutenberg, de Mayence?
MARTHA.
Oui, damoiselle.
ANNETTE, _avec véhémence_.
Je trouve étrange que vous osiez parler avec cette familiarité d'un homme qui n'est ni de votre pays, ni de votre famille!
MARTHA, _s'excusant_.
Mais, damoiselle, Jean Gutenberg est le contre-maître de cet atelier... mon père lui a accordé ma main, et je vais l'épouser.
ANNETTE.
L'épouser?... Toi?... (_Lui prenant brusquement les mains, et l'amenant au milieu du théâtre._) Fille de Laurent Coster, sais-tu qui je suis?... Je suis, depuis huit ans, la fiancée de Jean Gutenberg. (_Mouvement de Martha._) Et grâce à sainte Anne, ma patronne, j'arrive ici à temps pour faire valoir mes droits.
MARTHA.
Vos droits? Mais Gutenberg m'a juré un amour éternel.
ANNETTE.
C'est possible; mais à la Pâques fleuries de 1437, c'était à moi qu'il jurait un amour éternel. Ce jour-là, il passa à mon doigt, un anneau... «Ennel, me dit-il, voilà l'anneau d'argent des fiançailles. Je le remplacerai bientôt par l'anneau d'or du mariage.» Il y a huit ans de cela!... Je viens réclamer l'anneau d'or.
MARTHA, _douloureusement, s'appuyant sur le dossier de la chaise, à gauche_.
Mon Dieu!
ANNETTE.
Jean n'a pu te dire une seule parole d'amour qu'il ne me l'aie déjà dite à moi-même (_Martha s'affaisse sur la chaise._) Il ne peut te faire un serment qu'il ne m'ait déjà fait. Et si ses yeux se fixent tendrement sur les tiens, c'est qu'ils ont conservé le reflet de mes yeux... J'ai été la passion et l'orgueil de sa jeunesse... Jamais il ne t'aimera autant qu'il m'a aimée... Pourrais-tu faire revivre en son coeur les souvenirs d'un premier amour? Pourrais-tu lui rappeler les danses du dimanche, dans la salle de la maison du _Taureau-Noir_, les promenades du soir, au bord de notre grand fleuve, et les doux refrains que nous chantions ensemble aux veillées de l'hiver? Pourrais-tu l'aimer comme je l'ai aimé?... comme je l'aime encore?
MARTHA, _se levant_.
J'aime assez Gutenberg pour lui faire le sacrifice de ma vie!
ANNETTE.
Fais-lui le sacrifice de ton amour, c'est plus simple.
_Elle passe à droite[B]._
MARTHA.
S'il me fallait renoncer à lui, j'en mourrais.
ANNETTE.
Oui, mais Gutenberg vivrait pour la postérité!
MARTHA, _anxieuse_.
Que voulez-vous dire?
ANNETTE.
Écoute, jeune fille, celui que nous aimons toutes les deux a reçu du ciel le don du génie... C'est son génie qu'il faut aimer. Ton tranquille amour amollirait son âme; tandis que moi, je saurai le conduire à la fortune, à la gloire, à l'immortalité.
MARTHA.
Et moi, damoiselle, je l'aurais conduit au bonheur.
ANNETTE.
Ah! sache-le bien, toute lutte contre moi est impossible... J'aime Gutenberg sous la foi des serments; je l'aime de toute la force de mon droit, et rien, entends-tu, rien ne pourra m'empêcher de l'épouser.
MARTHA, _s'incline et se dirige vers la porte de gauche_.
C'est bien, damoiselle, Gutenberg décidera entre nous deux. (_Pleurant._) Ah! mon Jean adoré!
_Elle sort._
ANNETTE, _seule, elle hausse les épaules_.
Elle prétend aimer Gutenberg, et elle n'a rien dit de ses travaux, de son art, de son génie!... Elle prétend l'aimer, et elle courbe la tête, elle pleure, elle s'enfuit!... Ce n'est qu'une enfant.
NOTES:
[A] Martha, Annette.
[B] Martha, Annette.
SCÈNE XI
ANNETTE, GUTENBERG, _il entre par la gauche, deuxième plan_.
GUTENBERG[A].
Friélo m'a dit qu'une étrangère me demandait.
ANNETTE, _à part_.
Lui!... (_Se retournant. Haut._) L'étrangère, c'est moi!
GUTENBERG, _stupéfait_.
Annette!
ANNETTE.
Vous ne m'attendiez pas?
GUTENBERG.
Non, je l'avoue... Et quel motif vous amène?
ANNETTE.
Vous le demandez?... (_Tendrement et presque bas, se rapprochant de Gutenberg._) Tu le demandes?
GUTENBERG, _embarrassé_.
Vous ne m'avez jamais écrit, Annette; et, ne recevant de vous aucune nouvelle, j'ai cru que vous m'aviez rendu ma liberté.
ANNETTE.
Mais vous-même, vous ne m'avez jamais écrit, et je ne vous ai pas fait l'injure de douter de votre fidélité.
GUTENBERG, _avec désespoir_.
Ah! si j'avais reçu une seule lettre de vous!
ANNETTE.
Je n'avais pas promis d'écrire, j'avais promis d'agir, j'ai agi... «Ma vie appartient à l'art que j'ai créé,» m'as-tu dit, en quittant Mayence. Eh bien! si je suis venue à Harlem, c'est pour te soustraire à un labeur ingrat et subalterne; c'est pour te rendre à ton art.
GUTENBERG.
Je ne vous comprends pas.
ANNETTE.
Je vais m'expliquer... Vous savez que ma famille occupe un rang élevé à Strasbourg. Là, grâce à l'influence de l'échevin, mon oncle, j'ai décidé trois de nos amis, Jean Riff, André Dritzen, et André Heilmann, à s'associer avec toi, pour créer l'art nouveau de l'imprimerie. (_Mouvement de Gutenberg._) Il y a près de Strasbourg, à la montagne verte, un vieux couvent abandonné. Ses murs silencieux se cachent sous un épais manteau de mousse. Les oiseaux font, sans bruit, leurs nids, sous ses ombrages, et tout autour, un ruisseau glisse doucement à travers la prairie. Le couvent de Saint-Arbogast est le refuge tranquille que j'ai choisi pour te servir d'atelier. C'est là que tu pourras, en toute sécurité, te livrer, avec tes trois amis, au perfectionnement de ton art. (_Mouvement de Gutenberg._) Tes premiers essais à Mayence ont fait naître des défiances, des menaces! Il faut donc, pour assurer le succès de ton oeuvre, travailler dans l'ombre. Tes futurs associés y sont bien décidés. Vous serez censés former une société pour exploiter quelque industrie. Riff étant marchand de papiers, Dritzen fabricant de miroirs, et toi, orfèvre, la chose sera toute simple. Cent soixante florins vous seront comptés le jour de ton arrivée à Strasbourg, afin que tu puisses te mettre à l'oeuvre sans retard... Et maintenant hésiteras-tu à me suivre? Quel est ici ton avenir? Qu'as-tu appris? qu'as-tu recueilli, depuis cinq ans, que tu vis en Hollande, sous les ordres d'un vieil imagier?
GUTENBERG.
Dites-moi, Annette, avant de récolter, n'est-il pas d'usage d'ensemencer? et ne doit-on pas préparer le terrain avant les semailles?
ANNETTE.
D'accord.
GUTENBERG.
Eh! bien, le moment de la moisson est arrivé pour moi. (_Il prend les livres sur le bahut, et les lui montre._) Voyez ces livres, imprimés par Laurent Coster. Ne laissent-ils pas bien loin mes pauvres feuillets de Mayence? Ne trouvez-vous pas leurs caractères nets, précis, admirables? Eh! bien, ce matin même, maître Coster m'a promis de me révéler le secret de son art. Ce secret, Annette, vaut mieux que l'or de mes amis de Strasbourg. Remerciez-les donc pour moi, et dites-leur que je reste à Harlem, à Harlem, le berceau de l'imprimerie.
ANNETTE, _froidement_.
Vous oubliez de me dire une chose, Jean, c'est qu'en vous promettant son secret, Coster vous promet aussi la main de sa fille. (_Se dressant devant Gutenberg._) Et moi, je ne compte donc pour rien?... Vous avez cru pouvoir me jurer un amour éternel, puis m'abandonner, me renier, et donner votre nom à une étrangère? Heureusement, la tendre et timide Ennel est devenue une femme énergique et résolue? Reconnaissez-vous cette promesse de mariage. (_Elle lui montre un parchemin, qu'elle retire de son corsage._) Ignorez-vous que cet écrit me donne le droit de vous poursuivre en tous lieux, et de vous imposer ma main? Voulez-vous que j'aille trouver les juges, et préféreriez-vous le scandale d'un procès à l'association honorable que je viens vous proposer?
GUTENBERG, _se laissant tomber sur une chaise, près du guéridon, et posant sa tête sur sa main_.
Ah! doux mirage d'un bonheur paisible, qu'êtes-vous devenu? Vers quels horizons lointains vous êtes-vous à jamais envolé?
ANNETTE, _posant la main sur son épaule_.
Tu crois aimer la fille de Laurent Coster, tu te trompes. Un jour viendra où tu comprendras que Martha n'est qu'une de ces poupées charmantes dont l'unique rôle est d'embellir le logis... Crois-moi, ce n'est pas un de ces timides anges du foyer qu'il te faut pour compagne: c'est une femme énergique et fière, qui puisse s'associer à tes pensées, encourager tes travaux, te soutenir dans tes luttes, applaudir à tes succès...
GUTENBERG, _se levant_.
Quitter Martha, me serait impossible. Annette, je vous en supplie, n'exigez pas de moi ce sacrifice.
ANNETTE, _amèrement_.
Vous m'aimiez bien aussi, à la Pâques fleuries de 1437! Je veux apprendre à Martha la durée de vos serments. Je veux lui montrer la promesse de mariage écrite, il y a huit ans, par la main que vous lui offrez aujourd'hui.
GUTENBERG.
Ah! Annette! par pitié! pas un mot à Martha! Son âme est frêle et délicate. Qu'elle ignore les chaînes qui m'attachent à vous.
ANNETTE.
Je garderai le silence, mais à une condition. Adressez vos adieux à Martha, écrivez-lui et partons. (_Elle donne une plume à Gutenberg, qui s'assied près du guéridon. Annette penchée sur son épaule, le regarde d'un air inspiré._) Sache-le, Jean, ce n'est pas un sentiment égoïste, ce n'est pas une jalousie mesquine, ce n'est pas un calcul personnel, indigne de mon coeur, qui m'ont conduit vers toi. La passion qui m'anime est plus sainte et plus ardente que l'amour même. Ce qui me fait abaisser mon orgueil à les pieds, c'est ma foi, c'est mon enthousiasme, pour ton art et pour ton génie. (_Elle se penche vers lui et, peu à peu, se met à genoux à sa droite._) Reviens dans notre vieille Allemagne. Qu'as-tu besoin du secret de Coster? Ne sauras-tu pas trouver toi-même ce qu'il a découvert? Voudrais-tu que l'art de l'imprimerie, déjà conçu dans ton esprit, aux jours de ta jeunesse, eût deux pères, au lieu d'un, et partager avec un autre l'honneur d'une aussi noble invention? (_Elle se relève._) Vois-tu, Jean, la meilleure partie de l'âme d'un artiste passe dans son oeuvre. Travaille, et cherche toi-même à pénétrer un secret dont la découverte rendra ton nom immortel!
_Gutenberg qui a relevé peu à peu la tête, écoute attentivement et se lève._
GUTENBERG[B].
Ta voix me rend à l'honneur; elle me rappelle dans ma patrie. Le coeur de l'artiste est tissu de cordes sensibles, que le moindre choc fait vibrer: elles dormaient en moi, tu les as réveillées!... Annette, je consens à te suivre!
_Il écrit._
ANNETTE.
Merci pour toi-même, Jean! Ce que tu traces en ce moment c'est le premier sillon de ta gloire. (_À part._) Je savais bien que je te ramènerais.
GUTENBERG, _lui montrant la lettre_.
On remettra à Martha cette lettre, après mon départ.
ANNETTE, _prenant vivement la lettre_.
Je me charge de la faire parvenir... Et maintenant je vais tout disposer pour notre départ.
_Elle sort par la gauche._
GUTENBERG, _seul_.
Et en perdant Martha, je perds aussi le secret de l'imprimerie. Tout m'accable à la fois!
_Il s'assied à droite, accablé._
NOTES:
[A] Gutenberg, Annette.
[B] Gutenberg, Annette.
SCÈNE XII
GUTENBERG, COSTER, _entrant par le fond_.
COSTER.
Non!... en même temps qu'il t'avait promis la main de sa fille, le vieil imagier t'avait promis le secret de son art. Il tiendra sa parole... Tu ne peux plus épouser Martha, ma fille vient de me le déclarer en pleurant; mais tu restes toujours mon élève bien-aimé... Je veux que dans l'avenir, les noms de Coster et de Gutenberg soient unis, comme le furent leurs coeurs... Je suis vieux, la mort me menace: c'est à toi que je laisse le soin de continuer et de faire vivre éternellement mon oeuvre. (_Il lui remet un rouleau de parchemin._) Tiens! voilà le secret de Coster, voilà le secret de l'imprimerie! Tu trouveras dans cet écrit, l'explication complète de cet art, qui se résume dans les caractères mobiles, que j'ai le premier inventés et appliqués à composer des livres. Mais mon invention a besoin de grands progrès. Je m'en rapporte, pour la développer et la perfectionner, à ton naissant génie.
GUTENBERG.
Merci, Laurent Coster! Je partirai puisqu'il le faut, mais mon âme restera ici! Ah! nous étions tous si heureux ce matin!
COSTER.
Le bonheur, mon fils, n'est pas fait pour nous, inventeurs et savants! Le ciel ne t'a pas envoyé sur la terre pour goûter les charmes de l'existence. Il t'a envoyé pour consacrer les forces de ton corps à un travail opiniâtre, et pour livrer ton âme à toutes les souffrances... À ceux qui cherchent, à ceux qui pensent, à ceux qui créent, reviennent les difficultés, les tortures, les amertumes de la vie. À eux la jalousie des grands, la haine des petits, le mépris des ignorants. Mais à eux aussi le rayon divin qui réchauffe, élève et fortifie les âmes. À eux les nuits sans ténèbres, illuminées par le travail et l'espérance. À eux les illusions suprêmes, qui donnent à l'esprit une jeunesse éternelle. À eux les joies de l'artiste, les extases du poète et le sourire des anges!... Pars, Gutenberg! Pendant que je m'endormirai de l'éternel sommeil, tu traceras le sillon glorieux dans lequel l'humanité doit marcher aux siècles à venir!...
GUTENBERG.
Merci, Laurent Coster. Je jure d'achever votre oeuvre, et de répandre par toute la terre le trésor que vous léguez, par mes mains, à la postérité!
_Il sort par le fond._
SCÈNE XIII
COSTER, MARTHA, _entrant par la gauche_.
COSTER.
Te voilà toute triste, ma chère enfant![A]
MARTHA.
Oui, ces préparatifs de départ, que je viens de voir, l'air embarrassé de Friélo, et cette lettre qu'il m'a remise, en s'empressant de me quitter aussitôt, tout cela m'émeut et m'inquiète... Qui peut m'écrire?... L'écriture de Gutenberg!... Ah! ma main tremble, et je puis à peine lire... (_Lisant._) «Chère Martha... c'est le coeur déchiré que je vous adresse ces lignes; mais un serment m'oblige à retourner immédiatement à Mayence! Adieu donc, et pour toujours! Dieu fasse que je survive à ma douleur!...» (Elle laisse tomber la lettre.) Ah! mon père! (_Ou entend un bruit de grelots._) Il est parti!... Je ne le reverrai plus!...
_Elle se jette dans ses bras._
NOTES:
[A] Martha, Coster.
ACTE TROISIÈME
TROISIÈME TABLEAU
_Le couvent de Saint-Arbogast, à Strasbourg.--Une salle voûtée du couvent de Saint-Arbogast.--Au fond, une porte.--À gauche, un bureau couvert de papiers et d'épreuves d'imprimerie.--À droite, au fond, en pan coupé, une fenêtre, et près de la fenêtre, une presse d'imprimerie.--Au premier plan, à droite, une casse.--Portes latérales.--Une cloche près de la porte du fond, avec sa corde._
SCÈNE PREMIÈRE
ANDRÉ DRITZEN, GUTENBERG, FRIÉLO, Ouvriers imprimeurs.
_Au lever du rideau, trois ouvriers tirent des feuilles à la presse, deux autres sont debout, devant la casse d'imprimerie, à droite, et composent. Deux autres, à gauche, au fond, près de la porte latérale, serrent des formes, à coups de marteau.--Gutenberg est assis devant le bureau et Dritzen se tient debout, devant le même bureau. Friélo est près de la presse._
_Un ouvrier arrivant de droite, premier plan, porte une épreuve à Friélo, qui la remet à Dritzen_[A].
FRIÉLO.
Maître, voici les épreuves de la composition d'hier.
DRITZEN.
C'est bien! (_Il la parcourt des yeux._) Descendez-les à Riff, pour la correction.
_L'ouvrier sort par la gauche, deuxième plan, avec les épreuves.--Un deuxième ouvrier, qui était occupé au fond, à droite, à tirer des épreuves à la presse, remet une feuille à Friélo, qui la porte à Dritzen._
FRIÉLO.
Maître, l'encre du tampon ne prend plus sur le papier.
DRITZEN.
Prenez le pot de l'encre de Leipzig tenue en réserve. Allez et dépêchez-vous.
_Le deuxième ouvrier sort par la gauche, deuxième plan.--Un troisième ouvrier, arrivant par le fond, remet à Friélo un papier, que Friélo donne à Dritzen._
FRIÉLO.
Maître, il est impossible de serrer les formes: les cadres sont trop larges.
DRITZEN.
Ne pouvez-vous pas réduire votre cadre?
FRIÉLO.
On n'a pas les outils nécessaires.
DRITZEN.
Nous allons voir cela.
_Il sort par le fond, avec le troisième ouvrier._
FRIÉLO, _quittant la presse au fond à droite.--À Gutenberg._
On a tiré deux cents feuilles; faut-il continuer?
GUTENBERG.
Non, c'est assez!
_Friélo revient à la presse._
DRITZEN, _rentrant par la fond.--À Gutenberg._
Mon cher Jean, voici un contre-temps: un de nos ouvriers veut absolument partir.
GUTENBERG, _toujours assis à la table, à gauche_.
Quel est cet ouvrier?
DRITZEN.
Pierre Scheffer.
GUTENBERG.
Ce jeune calligraphe qui nous est venu de Mayence?
DRITZEN.
Oui; et il va bien nous manquer, car il n'a pas son égal pour le dessin des lettres gothiques et ornées qui servent de modèles à nos graveurs de caractères.
GUTENBERG.
Sans compter qu'il y a un véritable danger pour nous à le laisser sortir. Le lui as-tu bien fait comprendre? Lui as-tu rappelé le serment qu'il a fait en entrant ici?
DRITZEN.
Je lui ai dit tout ce qui pouvait l'empêcher de partir; mais rien n'a pu changer sa résolution!... Du reste, il est là... Je lui ai fait dire que nous l'attendions ici. Tu pourras lui parler à ton tour.
GUTENBERG.
Eh bien! fais-le venir.
DRITZEN, _parlant à la cantonade_.
Entre, Pierre Scheffer.
NOTES:
[A] Gutenberg, Dritzen, ouvriers, Friélo.
SCÈNE II
GUTENBERG. ANDRÉ DRITZEN, FRIÉLO, Ouvriers, PIERRE SCHEFFER, _entrant par le fond_.
GUTENBERG, _il se lève_[A].
C'est donc toi, Pierre Scheffer, qui veux nous quitter et abandonner tes camarades, au moment où notre oeuvre touche à sa fin?
SCHEFFER.
Pardonnez-moi, maître, mais il m'est impossible de rester plus longtemps ici.
GUTENBERG.
Comment ne peux-tu supporter le régime auquel se soumettent tous les autres ouvriers? N'as-tu pas juré, en entrant ici, de n'en pas sortir avant que nous t'ayons rendu la liberté? Ne trouves-tu pas dans les salles, les cours, les jardins de ce vaste couvent, les moyens de repos et de distraction, quand ils te sont nécessaires. Es-tu mécontent du salaire convenu? Je peux l'augmenter, si tu le désires; mais, je t'en conjure, ne donne pas l'exemple de la désertion. Tu sais que les accusations de sorcellerie qui ont accueilli nos premiers essais à Mayence, nous poursuivent à Strasbourg, et que nous sommes forcés de dérober aux yeux du monde notre travail et notre entreprise, jusqu'au moment, peu éloigné du reste, où nous pourrons montrer nos livres imprimés, les répandre, et repousser ainsi, par la simple vue de nos productions, des soupçons ridicules et odieux. C'est pour cela que tous nos ouvriers ont consenti à s'enfermer avec nous, dans ce couvent abandonné. C'est pour cela qu'ils n'en sortent, ni jour ni nuit, et qu'ils ne rentreront à Strasbourg qu'au jour de l'achèvement de notre oeuvre. Voudrais-tu donc, ami Scheffer, (_Il lui met la main sur l'épaule._) donner seul le triste exemple de la défection[B]?
SCHEFFER.
Vos paroles me remuent le coeur, maître!... Mais je suis forcé d'insister, pour vous demander ma liberté. Un avis m'est parvenu, m'annonçant que ma mère est au lit de mort, et qu'elle demande à me voir et à m'embrasser à ses derniers instants. Voilà pourquoi je viens vous supplier de me laisser partir.
_Gutenberg et Dritzen se consultant à voix basse._
DRITZEN.
Eh bien! puisque c'est le voeu d'une mourante qui t'appelle, tu partiras. Mais avant de nous quitter, tu vas jurer sur l'évangile (_Dritzen va prendre l'évangile, et le tient ouvert sur ses deux mains._) que tu ne révéleras à personne ce que tes yeux ont vu dans ce couvent, ce que tes mains ont fait dans cet atelier.
SCHEFFER, _étendant la main sur la Bible_.
Sur l'Évangile ouvert, devant Dieu qui m'entend, je vous jure, Jean Gutenberg, je vous jure André Dritzen, de ne révéler à qui que ce soit au monde, ce que mes yeux ont vu dans ce couvent, ce que mes mains ont fait dans cet atelier.
GUTENBERG.
C'est bien, Scheffer, tu peux partir, (_Scheffer s'incline et sort par le fond. Dritzen remet l'évangile sur le bureau.--Un ouvrier vient sonner la cloche._) Voilà la cloche qui appelle les ouvriers au repas du soir. Allez, mes enfants, allez au réfectoire. (_Les ouvriers sortent par le fond gauche. Dritzen les suit. À Friélo, qui est resté à droite, premier plan, occupé à travailler devant la casse._) Eh! bien, Friélo, tu ne suis pas tes camarades? Tu ne veux pas prendre ta part du souper en commun?
FRIÉLO.
Je n'ai pas faim, maître Jean; je n'ai jamais faim, depuis que je suis enfermé dans ce sombre couvent, sans pouvoir en franchir le seuil. Je pense que la jolie Rosette se désole, que la jeune Gretschen m'accuse d'inconstance et que la belle madame Marsh déssèche sur pied... Et tout cela m'ôte l'appétit... J'aime mieux rester à travailler, puisqu'il n'y a pas d'autre manière de s'amuser ici.
GUTENBERG, _va à son bureau_. _Friélo le suit._
Eh! bien, (_Il lui donne une forme de caractères._) voici des lignes à distribuer!
FRIÉLO, _prenant la forme, et allant à la casse, à droite_.