Gutenberg, pièce historique en 5 actes, 8 tableaux

Chapter 2

Chapter 23,748 wordsPublic domain

LE PETIT ZUM.

C'est toi, petit frère? Où vas-tu ainsi, le poing sur la hanche?

ZUM.

Chez Gutenberg, l'orfèvre.

LE PETIT ZUM.

Et moi chez le père Grimmel, le marchand d'estampes.

ZUM.

Gageons que nous venons tous les deux pour la même chose.

LE PETIT ZUM.

Les feuillets gravés par Gutenberg, n'est-ce pas?

ZUM.

Tout juste.

LE PETIT ZUM.

Eh bien! Allons voir ça!

_Ils vont prendre, à la devanture de la boutique du marchand d'estampes, les feuillets, et reviennent au milieu du théâtre._

ZUM, _examinant les feuillets_[B].

C'est vraiment extraordinaire! Quelle écriture admirable! Pas une lettre ne dépasse l'autre... Partout même largeur de lignes... Et s'il y a une faute, un trait singulier sur un feuillet, on trouve la même faute, le même trait, sur tous les autres... C'est la même page constamment reproduite... Que dis-tu de cela, petit frère?

LE PETIT ZUM.

Je dis, grand frère, que si cette invention se répand, tout le corps de Mayence, dont nous avons l'honneur de faire partie (_Ils saluent tous les deux, du pied droit, et en ôtant leur bonnet_.) n'a plus de raison d'être, ni de moyen d'existence... et que nous n'avons plus qu'à nous faire moines ou soldats.

ZUM, _allant à la boutique de Gutenberg, et lui montrant le poing_[B].

Et c'est ce Gutenberg qui a fait cela!... Je ne l'aimais déjà pas beaucoup, ce jeune homme. Il est gentilhomme et de famille noble, et il s'est fait artisan. Il avait un bon et vieux nom, celui des Gensfleisch, et il l'a quitté, pour prendre le nom d'un petit domaine qu'il possède à Gutenberg. Enfin, voilà qu'il lui vient la déplorable idée de ruiner les copistes!

LE PETIT ZUM.

Et aucune loi ne peut l'empêcher de mettre subitement sur le pavé une foule de pauvres diables, comme toi et moi?

ZUM.

Aucune... Nous n'avons rien contre lui... Excepté ceci.

_Il tire un poignard._

LE PETIT ZUM.

Ou cela... (_il tire un poignard plus grand._) Alors, grand frère, tu ne verrais pas d'inconvénients?

_Il fait le geste de poignarder._

ZUM, _bas_.

Au contraire!... morte la bête, mort le venin.

LE PETIT ZUM, _il regarde si personne ne l'écoute, et amène son frère à l'extrême droite_.

J'ai pris, à tout hasard, quelques informations sur notre homme... Il sort, chaque soir, à huit heures, après son repas, et se rend à la brasserie du Rhin, pour deviser, avec ses deux amis, Conrad Hummer et André Dritzen, de choses de jeunesse et d'amour.

ZUM, _même jeu: Zum amène son frère à l'extrême gauche_.

De sorte qu'il suffirait, ce soir, par exemple, de nous cacher dans un coin de la rue, et d'attendre notre cavalier.

LE PETIT ZUM.

À ce soir, grand frère! J'aurai mon poignard.

ZUM.

Et moi le mien... c'est-à-dire, non!... j'apporterai une dague: on frappe de plus loin.

LE PETIT ZUM.

À ce soir!... Gutenberg est un homme mort.

NOTES:

[A] Le petit Zum, Zum.

[B] Zum, le petit Zum.

SCÈNE XII

Les Mêmes, CONRAD HUMMER, ANDRÉ DRITZEN, _sortant de la boutique de Gutenberg.--Conrad Hummer et André Dritzen sont entrés à la fin de la scène précédente, et ont entendu les dernières paroles des deux Zum. Ils s'approchent vivement des deux Zum, et chacun les prend par un bras._

CONRAD HUMMER.

Ah! mes drôles, c'est l'assassinat de notre ami Gutenberg que vous complotiez ainsi[A].

LE PETIT ZUM.

Vous vous trompez! Vous avez espionné tout de travers. Nous ne parlions pas du tout de faire du mal à votre ami.

ANDRÉ DRITZEN.

Et que disiez-vous donc?

ZUM, _dégageant son bras de l'étreinte de Dritzen, et allant devant la boutique du marchand d'estampes, (avec force.)_

Nous disions que celui qui a fait et exposé ces feuillets d'écriture, est un mécréant et un sorcier; car jamais main d'homme ne saurait en créer de pareils. J'en appelle à tout le monde[B]. Je demande à tous les bourgeois de la ville (_Montrant les feuillets._) si ce n'est pas là une oeuvre magique et diabolique.

NOTES:

[A] Conrad, Zum, le petit Zum, Dritzen.

[B] Conrad, Dritzen, le petit Zum, Zum.

SCÈNE XIII

Les Mêmes, FRIÉLO, DRITZEN, CONRAD HUMMER, Bourgeois, Peuple, _puis_ FUST _et_ GUTENBERG.

_Pendant les dernières paroles de Zum, des bourgeois, des passants sont entrés, et se sont peu à peu rassemblés devant la boutique de Grimmel._

LE PETIT ZUM.

Mon doux Jésus! Que restera-t-il aux honnêtes copistes pour vivre, si les mécréants se mettent à faire leur besogne? En écrivant du matin au soir, et du soir au matin, la vie d'un homme ne suffirait pas à copier les manuscrits que Jean Gensfleich a livrés ce matin à ce marchand d'estampes.

FRIÉLO, _à Gutenberg_[A].

Hélas! maître, à quoi cela vous servira-t-il, sinon à vous faire brûler comme sorcier, de pouvoir écrire plus vite que personne? Le monde en ira-t-il mieux? Je crains qu'il n'aille, au contraire, plus mal, en commençant par nous. Renoncez à vos projets, il en est temps encore. Acceptez la protection du seigneur Fust, ou nous sommes perdus!

GUTENBERG, _à Friélo_.

Si tu m'aimes, tais-toi, si tu as peur, va-t'en. (_Au peuple._) Qu'y a-t-il? que me voulez-vous? Amis, répondez. De quoi m'accuse-t-on?

ZUM.

On t'accuse de sorcellerie; car il n'y a que le démon qui ait pu, sans l'aide d'une main humaine, tracer des caractères semblables. Tes feuillets sentent le roussi: ce sont des oeuvres d'enfer!

LE PETIT ZUM.

Hésiterez-vous à condamner comme sorcier, celui qui écrit à l'aide de maléfices?

LE PEUPLE.

Mort au renégat! mort à Gensfleisch!... mort à Gutenberg! À mort! à mort!

FUST, _s'avançant vers Gutenberg_.

Eh bien! jeune homme, tu le vois, toi et ton oeuvre allez périr ensemble. Un mot, et je te sauve: un mot, et ce peuple menaçant se prosterne devant toi. Une dernière fois, je t'offre mon appui. Veux-tu me confier ton secret?

GUTENBERG.

Jamais!

_Fust fait un geste d'encouragement aux deux Zum, et sort, par la droite._

LES DEUX ZUM _et_ LE PEUPLE.

Mort à l'hérétique!... À mort! à mort!

_Annette et Hébèle sortent de la boutique d'orfèvre; Friélo leur montre le peuple en courroux; Conrad et Dritzen les rassurent._

NOTES:

[A] Friélo, Gutenberg, Conrad Dritzen, Petit Zum, Zum, Fust, peuple et bourgeois au fond.

SCÈNE XIV

Les Mêmes, DIETHER D'YSSEMBOURG.

_Diether est précédé de soldats, qui font reculer le peuple à droite et à gauche, et restent au fond[A]._

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Quel est ce tumulte? Pourquoi ces cris?... Silence, bourgeois et manants! C'est moi, votre chef, votre souverain, votre père, qui ai seul ici le droit d'accuser, de punir ou d'absoudre. Si Gutenberg est coupable, il sera condamné; s'il est innocent, pourquoi ces menaces? Justice sera faite. Retirez-vous un moment (_Le peuple se retire au fond du théâtre. Friélo s'approche de Zum, et revient près de Conrad et Dritzen, qui le rassurent. Il baise le bas de la robe de Diether. Sur un mouvement menaçant de Zum, il s'écarte.--À Gutenberg._) Je sais, jeune homme, que tu es un bon et loyal ouvrier. Je sais, que tu n'as jamais fait aucune oeuvre de sorcellerie, et qu'en te livrant à des essais nouveaux, tu obéis à une noble ambition. Il m'a été facile de te préserver tout à l'heure de l'émeute populaire; mais la bourgeoisie de Mayence, jalouse du rang qu'a su jadis conquérir ton père et de ton mérite personnel, ne te pardonnera pas de sitôt une découverte appelée à illustrer ton nom... Je ne te dirai pas de renoncer à une idée, que je tiens, moi, pour excellente; mais comme mon devoir est de faire régner l'ordre et la bonne harmonie dans la ville, je t'ordonne de partir, de quitter Mayence, sur l'heure. Ton absence peut seule calmer la surexcitation du peuple. (_Mouvement de Gutenberg._) Pars pour la Hollande. Tu trouveras à Harlem l'imagier Laurent Coster; ses lumières et ses conseils te seront utiles. C'est l'homme le plus propre à comprendre et à encourager tes travaux. Présente-toi à lui de ma part. Sois toujours laborieux et honnête, et lorsque tu reviendras, la ville, apaisée, te fera bon accueil, je te le promets.

GUTENBERG.

Mon intention était de partir, pour aller perfectionner mon invention loin de Mayence, loin des ennemis et des jaloux. Je l'ai annoncé ce matin à ma soeur, à mes amis; mais je n'avais pas encore de résidence déterminée. Vous me donnez, monseigneur, un excellent avis en m'engageant à me rendre chez Laurent Coster. Je travaillerai sous ses yeux, et je reviendrai un jour, pour rendre à mon pays l'art merveilleux dont j'emporte le germe.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Compte toujours sur ma protection et mon appui.

_Conrad va remercier Diether; Diether remonte près de Conrad._

GUTENBERG, _à Diether_.

Merci, mille fois, monseigneur. (_À Hébèle._) Ne pleure pas, Hébèle. La prière et le travail sont deux amis qui se retrouvent toujours: nous nous reverrons. (_À Annette._) Ne veux-tu pas me serrer la main, Annette?

ANNETTE.

Ah! Jean! ce n'est plus avec les larmes que je te dis adieu... c'est avec orgueil!

HÉBÈLE.

Cher frère!

GUTENBERG, _à Conrad Hummer et à André Dritzen, et saluant Diether_.

Adieu! Conrad. Adieu, André. Pensez un peu à l'ami absent, qui ne vous oubliera jamais.

_Fausse sortie._

FRIÉLO, _courant après Gutenberg, d'une voix piteuse_.

Vous oubliez quelqu'un, maître!

GUTENBERG, _revenant_.

C'est vrai: je ne t'ai rien dit, mon pauvre Friélo. (_Il lui tend la main._) Que la providence veille sur toi!

FRIÉLO.

Ce n'est pas ça, mon cher maître; vos adieux ne me feront pas le coeur plus content. Ce que je désire, c'est aller avec vous chez Laurent Coster, l'imagier de Harlem. Comment avez-vous pu songer à partir seul? Croyez-vous que je me soucie de rester sans vous à Mayence!

GUTENBERG.

Toi, Friélo, si casanier, si poltron et si amoureux des belles filles de ton pays, tu consentirais à aller jusqu'en Hollande?

FRIÉLO.

Oui, car au-dessus de mes aises, de ma poltronnerie et de mes amourettes, il y a mon frère de lait, il y a mon maître. Me conduiriez-vous en enfer? (_À part._) je sais bien qu'il n'ira jamais de ce vilain côté. (_Haut._) je vous suivrais partout!

GUTENBERG.

Eh bien, mon garçon, tu me suivras, puisque tu le veux.

LE PETIT ZUM, _sortant de la foule restée au fond, à Diether_.

Monseigneur, les amis m'envoient vous demander ce que vous avez décidé contre ce mécréant.

DIETHER D'YSSEMBOURG.

Je lui ai ordonné de partir, de quitter Mayence.

ZUM, _s'avançant_.

Et de n'y jamais rentrer, nous l'espérons! (_La foule vient se ranger autour de Gutenberg, de Diether et des autres personnes, avec un air menaçant._) Qu'il parte à l'instant, s'il ne veut pas tomber sous nos coups.

LE PEUPLE.

À mort! à mort!

GUTENBERG.

Malheur à qui oserait porter la main sur moi, ou sur cet enfant. (_Écartant de la main le peuple qui se range aux deux côtés du théâtre._) Place, bourgeois ingrats et félons! Je méprise vos injures et brave vos menaces.... Viens, Friélo!

_Il pose son bras sur l'épaule de Friélo, traverse la scène, et sort, entre la double rangée du peuple et des bourgeois._

TOUS.

Vive monseigneur! monseigneur Diether d'Yssembourg!

NOTES:

[A] Annette, Hébèle, Dritzen, Conrad, Friélo, Gutenberg, Diether, Petit Zum, Zum, Soldats, Peuple, Bourgeois, au fond.

ACTE DEUXIÈME

DEUXIÈME TABLEAU

L'IMAGERIE DE LAURENT COSTER, À HARLEM

_Une salle de l'imagerie de Laurent Coster, à Harlem.--Au fond, une porte.--De chaque coté de la porte, un vitrage, sur lequel sont accrochées des images.--Portes latérales.--À droite, un dressoir, couvert de vaisselle.--À gauche, un bahut, sur lequel sont un vase de fleurs et un sablier.--Près du bahut, un guéridon, avec ce qu'il faut pour écrire.--Au milieu du théâtre, une table.--Escabeaux, etc._

SCÈNE PREMIÈRE

MARTHA, _elle met le couvert, en allant du dressoir à la table.--Gaîment_.

Mon père m'a dit: «Martha, mets à la broche le poulet le plus gras; monte de la cave le meilleur vin; sors de l'armoire une nappe de la plus belle toile de notre Hollande, des assiettes de faïence et des gobelets d'argent, car j'ai à déjeuner quelqu'un que je désire bien traiter, et que tu ne seras pas fâchée de voir à notre table.» Pour accueillir ainsi un convive, il faut que mon père le tienne en grand estime. (_Pensive._) Si c'était Gutenberg? Je n'ose le croire, et pourtant quel autre pourrait mériter mieux que lui l'amitié de mon père! Depuis que ce jeune homme est entré à l'imagerie, il ne s'est pas attiré un seul reproche, et j'ai souvent entendu dire à mon père qu'il est au-dessus du rôle de contre-maître qu'il remplit ici... Oui, oui, c'est de Jean Gutenberg qu'il s'agit. (_Elle approche un escabeau de la table._) C'est Jean qui s'assiéra là. (_Elle met un pâté sur la table._) Toutes ces bonnes choses seront pour lui... Il va venir!... (_Elle regarde au vitrage._) Jamais le ciel ne me parut si beau. (_S'approchant du vase, prenant une fleur et la respirant._) Jamais les fleurs ne m'ont paru aussi parfumées. (_Elle met la fleur à sa ceinture._) Jamais enfin, je ne me suis sentie si heureuse de vivre, et si fière d'être la fille de Laurent Coster... Mais pourquoi suis-je pensive et distraite? J'aime à rêver pendant de longues heures... Pourquoi? (_Elle s'assied.--Après un silence._) Puisque je trouve Gutenberg aimable et bon, comment se fait-il que je sois si craintive devant lui? Le son de sa voix suffit à me faire rougir, (_Elle se lève._) et à la pensée de le voir, mon coeur bat à briser ma poitrine. (_Elle s'approche du sablier._) Je renverserais ce sablier, si cela pouvait ralentir la marche du temps, et cependant je voudrais qu'il marquât déjà l'heure de midi!... Quel est donc le sentiment étrange, qui me fait à la fois redouter et souhaiter la présence de Gutenberg?... Pourquoi, en l'attendant, suis-je si émue? Je me sens frémir, comme une feuille qui tremble au vent...

SCÈNE II

FRIÉLO, MARTHA.

FRIÉLO, _entrant par la droite, portant des feuilles et des images_.

Pardine, damoiselle, ou je me trompe fort, ou ce mal mystérieux s'appelle l'amour. Pour le soulager, il ne faut ni médecin, ni sorcier.... Il faut seulement trouver un coeur qui réponde au sien. (_Mouvement de Martha._) Ne baissez pas les yeux, damoiselle; votre amour est de ceux qui peuvent s'avouer à la face de tous. La fille de Laurent Coster, l'imagier, n'a point à se cacher d'aimer Jean Gutenberg! Vrai Dieu! heureuse sera la main mignonne que le prêtre mettra dans la main loyale de mon maître. (_Plaçant les feuillets au vitrage._) Là!

_Il sort par la gauche._

SCÈNE III

MARTHA, _pensive_.

C'est de l'amour, a dit Friélo!... J'aurais de l'amour pour Gutenberg! Mais lui, m'aime-t-il?... Friélo ne l'a pas dit!...

_Coster arrive par le fond._

SCÈNE IV

MARTHA, COSTER.

COSTER.

Tout est-il prêt, mon enfant?

MARTHA.

Oui, mon père.

COSTER, _il l'embrasse_.

Eh bien! va chercher, pour le dessert, un cruchon de vieux curaçao.

MARTHA.

J'y vais, mon père.

_Elle sort par la gauche._

COSTER, _seul.--Il ferme la porte du fond, va à la porte de droite, puis à celle de gauche.--Regardant autour de lui_.

Je suis seul!... bien seul!... Vous savez, sainte dame, la vierge, si j'aime ma fille, l'ange consolateur de ma vieillesse. Eh bien! que je sois privé du salut éternel, si je ne regarde pas mon invention comme un second enfant, qui, autant que ma fille, a droit à ma tendresse... (_Il ouvre un tiroir du bahut, et y prend une casse d'imprimerie._) Mon invention, la voilà! (_Il pose la casse sur le guéridon._) Jusqu'ici, l'existence d'un pauvre copiste était à peine suffisante pour transcrire une bible ou un livre d'heures; mais désormais, grâce à mes caractères mobiles, on pourra reproduire mécaniquement les manuscrits. (_Il prend quelques caractères dans la casse d'imprimerie, les regarde et s'assied près du guéridon._) Chers caractères, enfants de mon esprit, fruits de mes veilles et de mes labeurs, idée qui a germé dans ma tête, pendant quarante années, quel bonheur j'éprouve à vous contempler!... À vous appartiendra le pouvoir d'exprimer les sentiments les plus divers et les plus opposés de l'âme humaine!... La science, l'histoire, la poésie, naîtront, tour à tour, de votre arrangement multiple... En vous, l'écolier épèlera son rudiment, le savant consignera ses doctrines, le vieillard relira ses prières... Aux financiers, vous parlerez de chiffres; aux femmes, de parures; à la jeunesse, de plaisirs. Vous chanterez l'amour, après avoir célébré la gloire, et vous raconterez à l'avenir, les événements du passé... À vous reviendra l'honneur de régénérer le monde; car vous vous nommerez l'imprimerie, c'est-à-dire la voix universelle de l'humanité!... Puisse l'hypocrisie, le mensonge, ni la calomnie, ne jamais souiller vos empreintes!... (_Il se lève et va remettre les caractères dans la casse, puis il replace la casse dans le tiroir du bahut._) Personne ne connaît mon secret. Si mon imagerie est ouverte et accessible à chacun, l'atelier où je cisèle et fonds mes caractères, est fermé à tous les regards. Là, comme en un sanctuaire, où l'on aime à prier seul, je travaille dans la solitude et le silence... Mais, à mon âge, la mort est proche, et je dois léguer ma découverte à un héritier capable de la faire grandir... Lorsque Gutenberg est arrivé à Harlem, il m'a semblé que le ciel l'envoyait; car le feu sacré de l'artiste brûle dans l'âme honnête de ce jeune ouvrier. Il aimera ma fille et perfectionnera mon oeuvre. Je quitterai la terre avec moins de regret, lorsque j'aurai assuré le bonheur de Martha et l'avenir de l'imprimerie. (_Apercevant à travers le vitrage Gutenberg, qui arrive du fond gauche._) Gutenberg!

SCÈNE V

COSTER, GUTENBERG.

COSTER, _tendant la main à Gutenberg_.

Arrive donc, mon ami... aurais-tu oublié que tu déjeunes avec moi?

GUTENBERG, _souriant_.

Non, maître, je n'aurais garde de l'oublier. Et je vous remercie de tout mon coeur, de l'honneur que vous me faites.

COSTER.

Alors, à table! (_Ils se mettent à table._)[A] Dès le jour où tu es entré ici, j'ai vu que tu n'étais pas un ouvrier ordinaire, et je t'ai voué une affection paternelle.

GUTENBERG.

Je suis fier de posséder votre estime, maître Coster; et je me souviendrai toujours de l'accueil bienveillant que vous avez fait au jeune inconnu qui vint frapper, il y a trois ans, à la porte de votre maison.

COSTER.

C'est moi qui dois te remercier; car, depuis ton arrivée, mon imagerie n'a cessé de prospérer.

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg.

SCÈNE VI

Les Mêmes, MARTHA.

_Elle entre par la gauche, portant, sur un plateau, un cruchon de curaçao, qu'elle place sur le bahut, à gauche.--Elle fait une révérence à Gutenberg.--Gutenberg la salue et ne la quitte pas des yeux, Coster regarde les deux jeunes gens, en se frottant les mains._

COSTER, _à Gutenberg_[A].

Une coutume qui nous est douce, à nous, bourgeois de la Hollande, c'est de nous faire servir par nos femmes et nos filles. Les mets et le vin semblent meilleurs lorsque c'est une main chérie qui vous les présente... Verse-nous à boire, Martha. (_Martha remplit les verres de vin.--Élevant son verre._) À notre belle et bonne imagerie!

GUTENBERG, _élevant son verre_.

Oui, à l'imagerie de Harlem!...

_Martha sert Coster et Gutenberg.--Gutenberg mange, les yeux toujours attachés sur Martha._

COSTER, _regardant Gutenberg d'un air satisfait.--À part_.

Allons, allons, je ne me suis pas trompé... (_À Martha._) Martha, fais-moi passer ce curaçao. (_Martha va prendre le cruchon._) Il date de ta naissance. Si notre convive a dans le coeur quelque tendre sentiment, qu'il n'ose nous dire, eh bien! un verre de cette précieuse liqueur lui donnera peut-être la force de l'exprimer.

_Il verse du curaçao dans un petit verre, et le présente à Gutenberg._

GUTENBERG.

Un tendre sentiment? Ah! oui, maître, (_Il regarde Martha._) bien tendre!... (_À Coster._) Et puisque vous le permettez, (_Élevant son verre_.) je boirai à... à... (_Regardant Martha.--À part._) Non, je n'oserais jamais...

_Il remet son verre sur la table._

COSTER.

Eh bien!... Tu ne bois pas?

GUTENBERG, _prenant une résolution subite_.

Si!... (_Il se lève, prenant son verre._) À Hébèle, à ma chère, à ma bien-aimée soeur! (_Il boit, mouvement de Coster.--À Coster._) Je suis orphelin, messire, et ma soeur a été la seule tendresse de mon enfance... (_À Martha._) Quand je quittai Mayence, ma soeur avait votre âge, damoiselle. Tout en vous me la rappelle, et en buvant à elle, il me semble que c'est à vous que je bois... Voulez-vous me permettre de prendre votre main, comme je prenais la sienne, (_Il lui tend la main._) et de vous dire qu'en m'apparaissant à travers votre visage, le souvenir de ma soeur me devient plus cher encore.

COSTER, _à part_.

Il l'aime, mais il n'ose pas le lui avouer... Allons, c'est à moi de le faire parler. (_Il se lève. Appelant à la porte de gauche._) Friélo! Friélo!

FRIÉLO, _entrant par la gauche_.

Que voulez-vous, maître?[B]

COSTER.

Que tu aides Martha à emporter cette table.

FRIÉLO, _enlève la chaise de gauche: Gutenberg écarte celle de droite_.

Avec plaisir.

COSTER, _à Martha_.

Mon enfant, le déjeuner est fini, et Friélo t'attend, pour desservir.

MARTHA, sortant comme d'un rêve.

Ah!...

_Elle emporte la table, avec Friélo, et sort, avec lui, par la gauche.--Gutenberg la suit des yeux._

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg, Martha derrière la table, au fond.

[B] Friélo, Coster, Martha, Gutenberg.

SCÈNE VII

COSTER, GUTENBERG.

COSTER.

L'heure que marque ce sablier (_Il montra du doigt le sablier._) est solennelle, Jean; car elle va décider de notre bonheur à tous. J'ai cru comprendre que Martha ne t'est pas indifférente!

GUTENBERG, _vivement_.

Qui pourrait rester insensible à la grâce, à la beauté, à la candeur, de cette nature angélique? Ce que j'éprouve pour Martha, c'est plus que de l'amour, c'est de l'adoration[A].

COSTER.

As-tu révélé à Martha ce tendre sentiment?

GUTENBERG.

Non, car dans ma famille, on sait obéir au devoir, et refouler dans son coeur les désirs qu'on ne peut réaliser... Martha est riche, je suis pauvre. Elle entre à peine dans l'existence, et ma jeunesse s'est déjà à demi envolée. Elle a pour père le premier imagier de la Hollande, je ne suis moi, qu'un pauvre artiste... Voilà pourquoi j'ai gardé jusqu'ici en mon coeur le secret de cet amour.

COSTER.

Eh bien! Jean, si je venais te dire: «Tu peux aimer ma fille...» Et si, avec la main de Martha, je te livrais le fruit de ma pensée, c'est-à-dire le procédé qui a servi à imprimer ces livres? (_Il indique de la main les livres posés sur la bahut._) Si je te disais: «Sois doublement mon enfant, et par l'affection et par l'intelligence... Que me répondrais-tu?»

GUTENBERG.

Vous me donneriez à la fois et la main de Martha et le secret de l'imprimerie?

COSTER.

Oui, mon fils... (_Il lui serre la main._) puisque je veux t'appeler ainsi.

GUTENBERG.

Ah! messire, tous mes voeux sont donc comblés!

COSTER.

Quand je pense que j'ai pu être jaloux de toi!

GUTENBERG.

De moi?

COSTER.

Oui, lorsque tu arrivas ici, tu te présentas avec la recommandation du prince électeur, l'archevêque de Mayence, et comme l'auteur d'un procédé mécanique pour imiter les manuscrits. J'eus peur, un moment, je l'avoue, que ta découverte ne fût rivale de la mienne. Mais cette crainte fit place à une satisfaction immense, lorsque je vis que tu n'employais que des planches de bois sculptées en relief!... (_Avec dédain._) Des planches de bois sculptées!

GUTENBERG.

Je sais combien ce procédé est imparfait, messire, mais, je n'en connais pas d'autre, et je ne peux comprendre encore le moyen merveilleux que vous avez trouvé... Et vous me livreriez ce secret?

COSTER.

Oui, le jour de ton mariage.

GUTENBERG.

Comment vous prouver ma reconnaissance?

COSTER.

En faisant le bonheur de Martha.

_Il lui prend les mains._

GUTENBERG.

Ah! venez![B] Allons la trouver. C'est devant vous que je veux lui jurer un amour éternel.

NOTES:

[A] Coster, Gutenberg.

[B] Gutenberg, Coster.

SCÈNE VIII

Les Mêmes, FRIÉLO.

FRIÉLO, _arrêtant Gutenberg, au moment où il va sortir par la gauche, avec Coster_.