Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille Islande

Chapter 9

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Celui-ci d'abord le repoussa; puis, se laissant persuader, il consentit à le recevoir dans une barque et à le conduire à son bâtiment, amarré à une petite île du fiord.

Quelques instants après, le jarl parut avec ses gens.

«Où est Rapp? demanda-t-il à Helge.

--Nous ne savons pas, fit celui-ci.

--C'est bien, on le trouvera néanmoins.»

Et il tourna le dos aux fils de Nial.

«Ta réponse est d'un homme de coeur, la seule aussi que nous pouvions faire, dit Grim à son frère. Reste à savoir de quelle façon Thraen payera notre loyauté.

--Il n'importe, reprit Skarphédin. Seulement embarquons-nous sans retard, et gagnons une des îles que voici, afin de pouvoir appareiller au premier bon vent.»

* * *

Le jarl cependant avait été, tout le long du port, demander à chaque capitaine où était passé Rapp. Nul n'avait pu ou voulu le lui dire.

À la fin, avisant le navire de Thraen:

«Bon, se dit-il, je suis sûr de trouver là-bas ce que je cherche.»

Il prend un canot et gagne le bâtiment du gendre d'Halgierde.

Néanmoins, malgré toutes ses recherches, il ne peut découvrir son homme, de sorte qu'il se décide à revenir au rivage. Mais, une fois à terre, il se souvient d'avoir aperçu dans l'eau à côté du navire deux tonneaux placés bout à bout, et qu'il avait négligé de fouiller: le bandit, à coup sûr, devait s'y trouver.

Il y était effectivement, Thraen ayant fait défoncer les tonnes d'un côté pour que le fugitif pût s'y loger plus à l'aise. Seulement, en voyant le jarl rebrousser chemin vers le bâtiment, on relève bien vite les tonneaux et on dissimule le brigand au milieu d'un tas de sacs à marchandises.

Le jarl, encore déçu dans ses investigations, regagne de nouveau la rive. À peine y a-t-il posé le pied, qu'il se rappelle avoir vu sur le pont des sacs éminemment propres à servir de cachettes, et pour la troisième fois il retourne au navire.

Mais Thraen déballe aussitôt son hôte, et l'enveloppe dans la voilure qui était repliée sur la vergue. Derechef le jarl en est pour sa peine. Ce n'est qu'à terre qu'il lui paraît clair comme le jour que le bandit s'est fourré dans la voile. Mais, entre temps,--c'était à la brune,--un vent favorable s'étant levé, Thraen en avait profité pour prendre le large.

* * *

Le jarl, furieux de sa déconvenue, part aussitôt avec quatre chaloupes de guerre pour atteindre le navire des fils de Nial, qui n'ont pas encore dérapé, et qu'il croit complices de la perfidie de Thraen. Ceux-ci, en voyant venir la flottille, devinent de quoi il s'agit, et se mettent immédiatement en défense. Un combat s'engage, et les trois frères, n'étant pas en force, sont capturés.

Comme, dans les idées du Nord, une exécution nocturne passait pour une sorte de meurtre et de félonie, on garrotte les prisonniers avec le dessein de les mettre à mort le lendemain. Mais dans la nuit ils rompent leurs liens, se glissent en silence par-dessus bord, et, ayant gagné la côte à la nage, ils ont la chance de rencontrer un navire qui était justement celui de Kare.

Ils racontent à leur ami ce qui leur est arrivé par la faute de Thraen, et se déclarent prêts à marcher contre le jarl pour tirer vengeance de l'outrage odieux qu'il leur a infligé; mais Kare les détourne de ce projet insensé.

«Je vais, dit-il, lui parler moi-même de l'affaire en lui remettant le tribut que Sigurd m'a chargé de lui porter; laissez-moi accommoder le différend.

Effectivement, grâce au concours que lui prête le propre fils d'Hakon, il obtient de ce prince un dédommagement pour Skarphédin et ses frères. Quelque temps après, ces derniers, ajournant leur retour en Islande, regagnent avec leur ami les orcades, où ils passent encore un hiver, admirablement traités par Sigurd. Le printemps venu, ils accompagnent Kare dans de nouvelles expéditions aux Hébrides, en Écosse, dans le pays de Galles et à l'île de Man. De chacune de ces courses aventureuses ils rapportent un surcroît d'honneurs et de richesses. Enfin, l'été de la troisième année après leur départ de l'Islande, ils prennent congé de l'excellent comte qui leur a offert une si bienveillante hospitalité, et cinglent avec Kare vers la Terre-de-Glace.

Notes du chapitre:

[Note 41: Allusion à la légende du nain scandinave qui, métamorphosé en serpent, était censé devoir rester jusqu'à la fin des temps à veiller sur des monceaux d'or sous-marins.]

[Note 42: On appelait ainsi une résidence princière près de laquelle on emmagasinait toutes les provisions de bouche nécessaires; les monarques et jarls avaient d'ordinaire plusieurs logis de ce genre. Hakon, par exemple, en possédait une autre plus au sud, à Skuggi, près de la moderne ville de Bergen.]

[Note 43: Les fenêtres alors étaient généralement garnies de vessies ou de corne, en place de verre et de talc.]

[Note 44: C'est-à-dire de la vallée du même nom, sise un peu plus au sud.]

CHAPITRE XVI

THRAEN

Thraen cependant était arrivé sans encombre en Islande, et s'était aussitôt rendu à son habitation de Grytaa, où toute sa famille l'avait reçu comme un gros chef de tribu qu'il était. Ses longs voyages et le rôle qu'il avait joué en Norwège avaient encore accru la considération naturellement due à sa personne et à ses richesses.

Il entretenait à demeure auprès de lui une troupe de quinze guerriers émérites qui l'accompagnaient dans toutes ses sorties. Avec cela il aimait beaucoup le faste. Son équipement ordinaire se composait d'un manteau bleu par-dessus lequel il ceignait l'épée, d'un casque d'or, d'un bouclier de prix et d'une pique qui était un cadeau du jarl Hakon.

Rapp le bandit, qu'il avait ramené avec lui en Islande, était demeuré son commensal et son confident de prédilection. Le drôle était aussi entré fort avant dans les bonnes grâces de la veuve de Gunnar, et l'on jasait même de l'intimité, un peu trop étroite, semblait-il, qui régnait entre lui et Halgierde.

Telles étaient les choses à Grytaa quand les fils de Nial reparurent à leur tour. Kare, leur sauveur et ami, trouva au boer de Bergtorsvol l'accueil que lui méritaient ses actions, et le printemps suivant vit se célébrer son mariage avec Helga, une des filles de Nial. Bien qu'il eût acheté au Mydal, à peu de distance de là sur la côte, un domaine d'une certaine importance, il continua néanmoins de résider la plus grande partie de l'année auprès de son beau-père.

Quelque temps s'écoula sans que les fils de Nial reparlassent des violences qu'ils avaient subies par le fait de Thraen; puis un matin, à la suite de divers colloques mystérieux, les quatre jeunes gens, et Kare avec eux, partirent au galop du côté de Grytaa.

Thraen, averti de leur approche par une femme qui travaillait au dehors, fit prendre aussitôt les armes à ses hommes, et se posta avec eux et son frère Kétil dans le vestibule de son boer, qui était extraordinairement spacieux. Halgierde elle-même se plaça à l'intérieur près de la porte, ayant à côté d'elle Rapp, qui, selon sa coutume, lui parlait à voix basse.

* * *

Bientôt les fils et le gendre de Nial se montrèrent. Skarphédin marchait en avant; après lui venait Kare, que suivaient Grim, Helge et Atle. Personne ne les honora du salut.

«Puissions-nous être ici les bienvenus! dit Skarphédin en franchissant le seuil.

--Il n'y a point pour vous de bienvenue en ce lieu, se hâta de répondre la veuve de Gunnar.

--Ce qui sort de ta bouche n'a pas de valeur, repartit dédaigneusement le jeune homme; tu es le rebut et l'opprobre de ton sexe!

--Voilà un propos qui te coûtera cher,» s'écria Halgierde furieuse.

Sans plus lui répondre, Skarphédin s'adressa à Thraen:

«Je viens, dit-il, causer avec toi de la réparation que tu juges convenable de nous accorder pour ce que nous avons souffert en Norwège.

--Tiens! je ne savais pas, les vaillants, que vous battiez monnaie avec vos exploits!» repartit insolemment Traen.

Helge, à son tour, prit la parole:

«Nous t'avons par le fait, sauvé la vie, en détournant sur nous la colère du jarl, à l'égard duquel tu t'es mal comporté au sujet de cet homme.»

Du doigt il désignait Rapp.

Le bandit poussa une exclamation de fureur, et fit le geste de lever sa hache.

«Silence! lui cria Skarphédin; quelque jour on te teindra la peau en rouge, comme tu le mérites!

--Hors d'ici les «barbes bien fumées»! hurla Halgierde, transportée de rage; allez me rejoindre votre «ladre sans poil»!

Les fils de Nial regardèrent les hommes qui se trouvaient là.

«Répéterez-vous à votre tour cette injure?» leur dit Skarphédin.

Tous la répétèrent, à l'exception de Thraen, qui ordonna même à ses gens de se taire.

«C'est bien, reprit Skarphédin; à présent nous nous retirons.»

Les jeunes gens regagnèrent Bergtorsvol, où ils racontèrent l'entrevue à leur père.

Toute la soirée le vieillard conversa à voix basse avec ses enfants; mais personne, pas même Bergtora, ne fut mis dans le secret de l'entretien.

* * *

À un mois de là,--l'hiver était déjà commencé,--Thraen, accompagné de Rapp et de sept ou huit de ses gardes du corps, alla visiter Runolf, qui, on se le rappelle, habitait le boer de Dal, par delà la Markar. Au repas il fut question de la querelle pendante, et Runolf, qui en toute occurrence s'entremettait volontiers pour la paix, exhorta son hôte à s'accommoder.

«Jamais!» répondit Thraen.

Quand celui-ci fut pour s'en retourner, Runolf le prit encore à part et lui dit:

«Garde-toi bien; j'ai comme une idée que, depuis la mort de Gunnar, personne, dans nos pays de l'Ouest, n'est de taille à se mesurer avec ceux que tu as offensés.

--Arrive ce que pourra!» répliqua Thraen en sautant en selle, et il s'éloigna avec les siens dans la nuit.

Le lendemain, à Bergtorsvol, la femme de Nial, s'éveillant dès l'aurore, entendit résonner un bruit de fer contre la cloison: c'était Skarphédin qui décrochait sa hache Rimegyge.

La mère se leva en hâte et sortit. À la porte elle trouva son aîné avec ses trois frères et son gendre Kare. Tous étaient armés de pied en cap et enfourchaient déjà leurs montures.

«Tu m'as l'air bien animé, mon fils, dit la vieille femme à Skarphédin; jamais encore je ne t'ai vu ainsi! Où allez-vous donc?

--Nous allons à la recherche des brebis.

--Tu as déjà répondu cela une fois à ton père, et ce jour-là vous partiez pour la chasse à l'homme.»

Skarphédin se contenta de sourire, et Bergtora rentra au logis.

La troupe gagna rapidement les hauteurs d'où l'on dominait le chemin de Dal, et là elle mit pied à terre pour interroger l'horizon.

L'attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes on discerna dans la brume légère qui couvrait le fond de la vallée un gros d'hommes à cheval côtoyant la rive opposée de la Markar.

Les gens de Thraen,--car c'étaient eux,--aperçurent, eux aussi, le groupe aux aguets.

«Attention! s'écria l'un d'eux; j'ai vu là-haut, sur la colline, étinceler des armes.

--Eh bien, répondit Thraen, au lieu de traverser ici la rivière, nous allons continuer d'aller en avant. Libre à eux de nous rejoindre si le coeur leur en dit.

--Tiens! ils nous ont dépistés, fit de son côté Skarphédin; les voilà qui poussent droit devant eux. Passons bien vite la Markar.»

* * *

Le fleuve était pris par les glaces; au milieu seulement il restait un chenal libre, de douze coudées environ de largeur. Les fils de Nial résolurent de le passer à cette place.

Skarphédin s'élança le premier sur l'arène luisante et rigide, et, arrivé près de la fissure, il la franchit d'un bond gigantesque. Ses compagnons l'imitèrent. Puis il courut sur Thraen, qui se trouvait un peu en amont. Celui-ci venait d'ôter son casque; avant qu'il eût le temps de le remettre, la hache Rimegyge, tournoyant dans l'air, lui fendit la tête jusqu'à la mâchoire supérieure. Quelques dents, détachées du coup, tombèrent sur le sol gelé avec un bruit sec. Skarphédin en ramassa une et la mit dans sa poche.

Tout cela fut l'affaire d'un clin d'oeil. Quand les gens de l'escorte voulurent fondre sur l'impétueux agresseur, celui-ci avait déjà fait volte-face et était hors d'atteinte. Quelqu'un lui jeta par derrière un bouclier dans les jambes; mais Skarphédin esquiva l'obstacle, et en quelques sauts rejoignit Kare et ses frères stupéfaits.

«Et d'un! leur cria-t-il; à votre tour maintenant!»

Tous les cinq reprirent l'offensive. Grim et Helge se ruèrent contre Rapp. Celui-ci allait frapper Grim de sa hache; mais Helge le prévint en lui tranchant la main droite.

«Il me reste la gauche!» s'écria le bandit.

Il n'avait pas achevé de parler, que Grim le transperçait de sa hallebarde.

L'homme tomba mort aussitôt, et le reste de la troupe adverse prit la fuite.

«Les poursuivons-nous? demanda Kare.

--Non, répondit Skarphédin; laissons une moitié de sa meute à Halgierde.

--J'ai une idée pourtant, reprit Kare, qu'un jour viendra où nous regretterons de n'avoir pas tout tué.

--Oh! je n'ai pas peur d'eux!» ajouta Skarphédin.

Et la troupe regagna Bergtorsvol.

«Voilà de gros événements, dit Nial à ses fils quand il lui eurent raconté l'affaire; vous vous êtes tous conduits en héros; mais j'ai peur des suites de votre vaillance.»

CHAPITRE XVII

LE FILS DE THRAEN

Il y eut néanmoins une trêve d'assez longue durée. Le plus proche parent de Thraen, c'était son frère Kétil, qui possédait à l'est de la Markar une habitation appelée Mork. Or Kétil avait épousé, à peu près en même temps que Kare, une des filles de Nial, et comme en outre c'était un homme assez doux d'humeur, il se prêta de la meilleure grâce à l'accommodement qui lui fut proposé.

Malgré cela, Nial avait encore des craintes pour l'avenir. Il devinait les sourdes menées que l'irréconciliable Halgierde ourdissait de sa maison de Grytaa, et il sentait que le moindre incident pouvait ranimer la querelle mal éteinte entre les membres des familles ennemies.

Cet esprit de paix qui se levait en lui n'était pas seulement un effet de sa générosité d'âme naturelle. Vers la fin de l'été de l'année jusqu'à laquelle nous a conduits cette histoire, un de ces _papas_ de l'empereur Othon, dont Halvard le Rouge parlait à Gunnar, avait franchi l'Atlantique du Nord pour essayer de convertir au _dieu blanc_ les païens de la vieille Thulé. Ce _papa_, qui s'appelait Stefner, était lui-même Islandais d'origine, et, ainsi que tous ses congénères, singulièrement prompt à l'action.

Tant qu'il se contenta de prêcher le long des fiords du sud-ouest, où se groupait le plus gros de la population, le culte nouveau déjà implanté dans une partie des États scandinaves, les Islandais ne lui témoignèrent pas une hostilité bien marquée. La plupart se bornaient à faire contre lui des couplets moqueurs et des épigrammes. Mais un jour que, poussé par la ferveur de son zèle militant, le moine avait renversé les idoles d'un petit temple de Balder qui se dressait non loin de la Markar, les paysans des alentours, excités par leurs godes, menacèrent de le lapider sur place, et le missionnaire n'échappa à la mort qu'en se réfugiant à Bergtorsvol.

Nial accueillit le fugitif, et, comme l'hiver était commencé,--on informera en passant le lecteur que la première nuit d'hiver tombait à la date du 26 octobre,--il garda quelques mois à son boer le convertisseur, contre lequel l'assemblée du district avait rendu un arrêt d'expulsion exécutable dès le printemps.

Que se passa-t-il dans cet intervalle entre le vieillard et le moine? Bien des gens crurent, non sans quelque apparence, que le papa avait repris en secret sur son hôte, durant le long tête-à-tête de l'hiver, la tentative de prosélytisme que l'ire populaire avait entravée. Nul cependant n'eût pu dire, quand le missionnaire partit au renouveau, s'il y avait eu oeuvre de conversion. Peut-être le fermier de Bergtorsvol, sans être fait entièrement chrétien, avait-il été, comme on disait alors, tout simplement _signé de la croix_[45]. Toujours est-il que son esprit semblait ouvert à de nouvelles idées, et que tous ses discours et ses actes le montraient inclinant chaque jour davantage vers l'oubli miséricordieux des injures. Sa femme Bergtora, elle aussi, naguère si âpre à la vengeance, paraissait avoir subi l'influence de cette révolution mystérieuse. Seuls Skarphédin et ses frères conservaient leur humeur farouche et violente, ne laissant pas même de railler parfois, avec une pointe d'irrévérence, la mansuétude de Nial leur vieux père.

* * *

Peu de jours après le rembarquement du moine, Nial partit seul un matin pour le boer de Mork. C'était là, on l'a dit, que demeurait Kétil.

Ce dernier s'y trouvait avec le petit Kelde, fils de son défunt frère Thraen.

Les deux hommes s'entretinrent longuement et amicalement jusqu'au soir; puis à la nuit tombante Nial exprima le désir qu'on fît venir l'enfant.

Celui-ci parut aussitôt. Le vieillard lui dit de s'approcher, et lui présenta un anneau d'or. Le jeune Kelde prit la bague, et, après l'avoir regardée, il la mit à son doigt.

«Veux-tu accepter ce cadeau de moi?» lui demanda Nial.

Le petit garçon répondit affirmativement.

«Et dis-moi, reprit Nial, sais-tu qui a tué ton père?

--Oui, c'est ton fils Skarphédin, répliqua l'enfant; mais il ne faut plus parler de cela, puisque l'affaire a été arrangée moyennant l'amende qu'il convenait.

--Bien répondu! s'écria Nial; tu seras certainement un homme d'honneur.

--Ce que tu me dis me fait grand plaisir, répliqua l'orphelin, car je sais que tu lis dans l'avenir et que tu ne prononces jamais de vaines paroles.

--Écoute, poursuivit le vieillard, je me charge de t'élever, si tu y consens.»

Kelde accepta la proposition avec joie, de sorte que Nial l'emmena avec lui.

De jour en jour celui-ci s'attacha davantage à son protégé, qui, en grandissant, devint un beau et robuste jeune homme d'un naturel si doux et si généreux, que tout le monde l'aimait à l'envi. Non content de le traiter comme un fils, Nial n'eut point de répit qu'il ne l'eût fait élever au rang de gode, et ne lui eût procuré une alliance honorable avec la fille d'un chef influent nommé Flose.

Kelde, après son mariage, alla demeurer à Vorsaboï, boer situé au nord de Bergtorsvol, que son père adoptif lui avait donné.

* * *

En recueillant le fils de Thraen et en le comblant de ses bienfaits, Nial avait vu dans le jeune homme un gage de paix à interposer entre lui et ses ennemis. Quelques années, en effet, s'écoulèrent, et il se flattait de toucher au but, quand les rancunes implacables d'Halgierde rouvrirent soudain le cycle des tueries.

Un jour que Kelde, en compagnie de la veuve de Gunnar, était à dîner au boer de Samstad, chez son oncle Lyting, Atle, un des fils de Nial, vint à passer dans le voisinage.

«Kelde, dit brusquement Lyting, ne veux-tu point venger ton père? Atle est là sur la route. Je suis disposé à te prêter mon concours.

--Ce serait mal reconnaître les bontés que Nial a eues pour moi, et ta provocation me fait honte!»

Sur ce mot, Kelde se leva de table, demanda son cheval et partit. Les autres convives se retirèrent également.

Resté seul avec Halgierde, Lyting lui dit:

«En ma qualité de beau-frère de Thraen, j'avais droit à une rançon pour sa mort; chacun sait que je n'ai rien reçu. Je ne suis donc lié par aucun accord, et j'entends me payer à ma guise.

--Tu as raison, quoique un peu tard,» repartit ironiquement la veuve de Gunnar.

Lyting appela une demi-douzaine d'hommes, et se mit en embuscade avec eux dans le fossé de la route par laquelle Atle devait revenir. Quand celui-ci parut, tous fondirent sur lui à la fois. Le fils de Nial se défendit vaillamment: il blessa Lyting à la main et lui tua deux de ses serviteurs; mais enfin il succomba sous le nombre. Son corps portait plus de vingt blessures.

* * *

Le lendemain, Skarphédin tuait Lyting à son tour.

Or, par une étrange fatalité, c'était à Kelde, le neveu de la dernière victime, que revenait le soin de réclamer le wehrgeld: il y avait là une obligation à laquelle, pour rien au monde, un Islandais ne pouvait se soustraire.

Kelde alla trouver Nial et lui dit:

«Quelque indigne qu'ait été la conduite de Lyting à l'égard des tiens, il était mon oncle, et je viens te demander pour la forme la satisfaction qui m'est due.»

De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarphédin, en apprenant la démarche de Kelde, entra dans une grande colère contre lui. Un autre gode des districts de l'ouest qui était parent de Gunnar, et qui en voulait mortellement à Kelde de ce que nombre de paysans avaient quitté son ressort judiciaire pour aller à celui de son rival, saisit avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le protégé de leur père. Il se mit à leur faire à Bergtorsvol de fréquentes visites où il les comblait d'aménités et de flatteries, et bientôt entre lui et eux les relations devinrent si étroites, que les trois autres n'entreprirent plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige.

Le vieux père observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses fils et Kare, revenant de dîner chez Gige, lui montraient différents objets qu'ils avaient reçus en don de leur hôte: «Voilà, dit Nial, des cadeaux qui, j'en ai peur, nous coûteront cher!»

Le rusé gode s'appliquait en même temps à circonvenir Kelde, et chaque fois que, dans ses tournées, il s'arrêtait à Vorsaboï, c'était pour lui dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et qu'ils en voulaient secrètement à sa vie.

«Quand bien même tout cela serait vrai, répondait invariablement Kelde, j'aimerais mieux périr de leurs mains que de tenter rien à leur préjudice.»

Mais les méchantes calomnies du gode trouvaient plus d'écho de l'autre côté. Peu à peu Skarphédin et ses frères, dont les méfiances étaient toutes éveillées, se laissèrent persuader que Kelde n'attendait dans son silence hypocrite qu'une occasion sûre de les tuer; à partir de ce moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affectèrent même de ne plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux.

Chacun à Bergtorsvol sentait qu'un malheur était imminent. L'automne, puis l'hiver, s'écoulèrent néanmoins sans autre incident; mais, avec le retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva.

* * *

C'était le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers, blottis aux aguets derrière la haie de Vorsaboï, aperçurent Kelde qui sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arrêta un instant pour contempler la chaîne des monts encore à demi poudrés de neige qui se prolongeaient à l'est jusqu'au bord de la mer, ici présentant comme un front de bastions, là se détachant en dentelles aiguës comme les flèches d'une cathédrale gothique; puis il s'approcha de la clôture et se mit en devoir de semer.

Skarphédin bondit aussitôt vers lui. Kelde, surpris, fit le geste de s'enfuir.

«N'espère pas m'échapper!» lui cria son impétueux agresseur, et, ce disant, il lui assena un coup de hache sur la tête.

Kelde tomba sur les genoux, et tous le frappèrent simultanément.

* * *

En apprenant cette nouvelle de la bouche même de ses fils, Nial ne put s'empêcher de leur dire:

«J'aurais mieux aimé que deux d'entre vous eussent péri et que Kelde fût encore vivant!»

Là-dessus il se mit à pleurer.

«Notre père se fait vieux, et la sensiblerie le prend! répliqua irrespectueusement Skarphédin.

--C'est que je sais mieux que vous ce qui résultera de tout cela.

--Quoi donc?

--Ma mort, la mort de votre mère, et la vôtre à tous, ô mes fils!

--Et à moi, que me prédis-tu? dit Kare à son tour.

--Toi, mon gendre, c'est différent; ta chance sera la plus forte, et tous nos adversaires réunis ne pourront prévaloir contre elle. Néanmoins un jour viendra, je le crois, où ton glaive te tombera de lui-même des mains.»

Notes du chapitre: