Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille Islande
Chapter 8
«Prends bien garde, dit-il à Gunnar, ta popularité ne tient plus qu'à un fil. Si la force des choses t'entraîne à un homicide de plus, rien, j'en ai peur, ne pourra te sauver.»
CHAPITRE XIII
CE QU'IL Y A DANS LE PAS D'UN CHEVAL
Un hiver encore s'est écoulé. La diète islandaise a repris sa session de printemps au milieu d'un concours inusité de peuple, et mille grondements, précurseurs de l'orage, emplissent l'agreste vallon de Tingvalla.
Le gode Gissur a fait le tour du ting pour recueillir l'adhésion des chefs à l'instance qu'il doit introduire en justice au sujet du meurtre de son gendre Starkad et de cinq autres de ses parents.
L'affaire appelée, il gravit le Logberg suivi de ses témoins, et expose sa plainte dans les formes voulues. Le vieux Nial s'avance ensuite au pied du roc où siège le _Logmadr_, et s'adressant aux juges assemblés:
«Est-il vrai, demande-t-il, que Gunnar et Kulskiag, s'en revenant dernièrement des îles de la Côte, ont été derechef assaillis près de la Ranga par Starkad, fils d'Otkel, accompagné d'une douzaine d'autres hommes?
--Cela est vrai, répondent les juges.
--Est-il vrai aussi, reprend Nial, que, quelques semaines auparavant, le même Starkad, de complicité avec Onund et Thorgrim, avait projeté d'attaquer Gunnar dans son propre boer tandis que tous les gens de sa maison se trouveraient aux champs, et que ce coup de main ne manqua que parce qu'un pâtre de Thorosfield avait eu vent de ce qui se tramait?
--C'est encore exact, fit un juré; mais une composition en argent, fixée par un arbitrage à l'amiable, a réglé l'affaire dans le délai voulu.
--Eh bien, poursuivit Nial, je demande ici, au nom de Gunnar, que douze arbitres décident également dans l'instance présente. Gunnar pourrait légalement protester contre l'accusation dont il est l'objet de la part de Gissur, et solliciter un arrêt de déboutance...»
Des bruits confus s'élevèrent à ce mot de différents côtés de l'assemblée; Nial continua toutefois sans se troubler:
«...Mais Gunnar n'est point de ceux qui se dérobent quand il s'agit de verser le prix du sang, et, dût tout son avoir et le mien y passer, vous ne le trouverez jamais insolvable.»
* * *
Cette péroraison fut de nouveau suivie de murmures hostiles. Néanmoins un certain nombre de notables, après s'être consultés un instant, appuyèrent la requête de Nial, et le tribunal arbitral fut formé.
Gunnar et Kulskiag, retirés dans leur hutte, attendaient silencieusement la sentence.
Celle-ci fut prononcée le jour même. Elle fixait à un taux relativement modéré les indemnités pécuniaires à payer pour la mort de Starkad et de ses compagnons; mais elle déclarait Gunnar et son frère condamnés à un exil de trois ans.
L'arrêt portait, suivant l'usage, que si dans ce laps de temps les bannis reparaissaient en Islande, toute personne apparentée à l'une de leurs victimes était autorisée à les tuer.
Les applaudissements de cette même foule, qui avait tant de fois acclamé aux comices l'homme de Lidarende, saluèrent au loin cette sentence draconienne.
Gunnar acquitta sans mot dire le wehrgeld, et aussitôt, accompagné de Nial, il reprit le chemin de la Markar.
«Mon ami, lui dit en route ce dernier, obéis docilement à la loi; donne ce nouveau gage à ta gloire. Va-t'en comme jadis dans les pays de l'est conquérir un surcroît de crédit et d'honneur. Tu trouveras, à ton retour, ta considération si bien refaite d'elle-même, que nul n'osera plus te marcher sur le pied... Si tu agis autrement, tu es un homme mort.»
Gunnar répondit qu'il n'avait nullement l'intention de violer la sentence rendue contre lui. Dès le lendemain il fit parer un navire au fiord le plus proche, et quelques jours après il disait adieu à tous ses amis et ses serviteurs qui l'avaient escorté jusqu'à la Markar.
* * *
Son frère Kulskiag chevauchait en silence à côté de lui. Tout à coup la monture de Gunnar ayant fait un faux pas, ce dernier mit pied à terre, et à ce moment il promena ses regards sur la croupe des monts d'alentour et sur les champs qui se trouvaient à leurs pieds.
«Ah! le splendide coup d'oeil! s'écria-t-il comme émerveillé. Jamais il ne m'a paru aussi beau! Vois, les épis jaunes mûrissent pour la coupe, et le foin est tout fauché sur le pré... Kulskiag, je tourne ici bride... L'Islande est le plus beau pays!
--Je t'en prie, répondit le frère, ne fais pas ce plaisir à tes ennemis, respecte la loi; personne ne voudra plus se fier à toi, et il arrivera, crois-le bien, ce que Nial a prédit.
--Non, non, je ne vais pas plus loin, répéta Gunnar, et je te conseille de faire comme moi.
--Certes non, je ne veux pas rompre ma parole, ni maintenant ni en aucun temps... Séparons-nous donc; mais dis aux miens que jamais je ne reverrai l'Islande, car j'ai la certitude de ta fin prochaine, et je ne saurais vivre ici sans toi.»
Ils se quittèrent, Kulskiag pour s'embarquer à destination des rives étrangères, Gunnar pour regagner Lidarende.
CHAPITRE XIV
LE SIÈGE DE LIDARENDE--MORT DE GUNNAR
À l'alting suivant le gode Gissur déclara Gunnar «hors la loi», et, après la dissolution de l'assemblée populaire, assigna rendez-vous à tous les adversaires du banni dans cette sombre gorge de l'Allmannagia dont on a décrit le site au lecteur.
À cette nouvelle, Nial courut au plus vite prévenir son ami. Il lui offrit derechef le concours armé de ses fils, prêts, disait-il, à mourir pour lui; mais Gunnar, encore une fois, refusa fermement ce généreux sacrifice.
Quelque temps s'écoula. Le fils d'Hamund allait et venait comme de coutume, sans que personne fît mine de l'attaquer au dehors ou chez lui. C'est qu'on attendait la moisson, époque où tous ses gens allaient être occupés à faucher dans les îles voisines, et où il devait rester seul au logis avec Ranveige, sa vieille mère, sa femme Halgierde et un chien d'Islande appelé _Sam_, d'un instinct et d'un flair tellement merveilleux, qu'il discernait du premier abord l'ami de l'ennemi et n'aboyait jamais qu'à bon escient.
Au jour dit, les conjurés prirent donc le chemin de Lidarende. Arrivés près de la haie de Gunnar, ils firent halte pour se concerter. Le premier obstacle était _Sam_; il fallait tout d'abord se défaire de lui. Le chien, qui rôdait au dehors, vint de lui-même au-devant de son destin. À peine, en effet, eut-il aperçu le premier homme de la bande, qu'il lui sauta courageusement à la gorge. Un vigoureux coup de hache sur la tête eut raison du fidèle animal; mais avant de tomber mort il poussa un hurlement comme personne n'en avait jamais entendu.
Gunnar, qui reposait sur son lit dans la mansarde de son boer, s'éveilla à ce cri de détresse.
«Holà! dit-il, Sam mon frère, il me semble qu'on joue un vilain jeu avec toi!»
Au même moment il vit par la lucarne quelqu'un qui grimpait vers le toit. C'était Thorgrim, qu'on avait envoyé voir en haut si Gunnar était bien chez lui. Il fut renseigné à souhait, car celui-ci lui détacha par l'ouverture un bon coup de hallebarde qui le fit dégringoler prestement. L'homme eut néanmoins encore assez de force pour courir vers le reste de la troupe.
«Eh bien? demanda Gissur, Gunnar est-il là?
--Allez-y voir, répondit Thorgrim; pour moi, j'ai la preuve que sa hallebarde du moins y est.»
En achevant ces mots il tomba mort.
* * *
Les conjurés se ruèrent aussitôt sur la maison; mais Gunnar les reçut si bien à coups de flèches, qu'ils ne purent guère avancer en besogne. Un instant ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, puis revinrent à la charge.
Trois assauts successifs ayant échoué, la troupe faisait mine de se retirer, lorsque Gunnar, saisissant une flèche qui était restée fichée dans une poutre près de la lucarne: «Voilà, dit-il, un trait qui leur appartient; je vais donc le leur renvoyer, pour qu'ils aient la honte d'être atteints par leurs propres armes.
--Mon fils, supplia la mère, ne fais pas cela, ne les rappelle pas ici, puisque tu vois qu'ils s'éloignent.»
Gunnar lança nonobstant le projectile, qui blessa grièvement un homme à l'arrière-garde.
«Tiens! dit Gissur, je viens de voir une main avec un anneau d'or qui cueillait une flèche sur le toit... M'est avis qu'ils n'ont pas là dedans beaucoup de munitions, puisqu'ils en vont glaner au dehors... Si nous reprenions un peu l'offensive?
--Brûlons-le dans sa tanière, dit Onund.
--Pour cela, jamais! répliqua Gissur, ma propre vie fût-elle en jeu! Mais toi, qui passes pour un homme de ressources, tu inventeras bien quelque autre expédient qui vaille.»
* * *
Il y avait dans la plaine quelques cordages qui servaient d'amarres, en cas de tempête, pour consolider la maison. Sur l'avis d'Onund on les prit, on les enroula aux extrémités de la solive maîtresse qui maintenait tout le chevronnage du toit, et l'on arracha ainsi la membrure du faîte.
Gunnar ne s'en aperçut que lorsque la dislocation des poutres était déjà chose consommée. Il continua néanmoins à se servir si bien de son arbalète, que les ennemis ne pouvaient l'approcher.
Onund parla derechef de mettre le feu au logis; derechef aussi Gissur repoussa la proposition.
À ce moment un des assiégeants parvint à se hisser tout en haut, et trancha par surprise la corde de l'arc de Gunnar. Celui-ci saisit aussitôt sa hallebarde, et l'homme retomba transpercé au pied de la muraille.
Gunnar cependant avait reçu deux blessures.
«Halgierde, dit-il à sa femme, coupe deux tresses de ta chevelure, afin que ma mère m'en refasse une corde pour mon arbalète.
--Est-ce absolument indispensable? demanda Halgierde.
--Si indispensable, que ma vie en dépend. Si je puis continuer à jouer de l'arc, ces gens-ci ne m'approcheront jamais.»
Halgierde se croisa les bras et reprit:
«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas... Il m'est fort égal que ta défense se prolonge plus ou moins.
--C'est bien, répliqua Gunnar; chacun entend l'honneur à sa façon; je ne m'attarderai pas à te prier.
--Coquine que tu es! s'écria la mère; ta honte vivra éternellement!»
Gunnar ne se relâchait point dans sa résistance. Il blessa encore grièvement huit hommes; mais enfin de lassitude il se laissa choir.
Ses ennemis alors s'avancèrent, fondirent sur lui et le criblèrent de coups. Il put néanmoins se redresser une dernière fois, et se battit de nouveau en désespéré jusqu'à ce qu'il retombât mortellement atteint.
«Amis, s'écria Gissur, nous venons de tuer le preux des preux! La victoire, certes, nous a coûté cher, et aussi longtemps que la terre d'Islande sera habitée, on se racontera le suprême fait d'armes de ce vaillant.»
Il donna ensuite des ordres pour que tout fût respecté dans le boer, et chacun reprit le chemin de sa maison.
* * *
La nouvelle de la mort tragique de Gunnar fit une profonde impression dans le pays. Une assemblée de district (_gauting_) fut tenue tout exprès en cette circonstance; mais le défunt ne laissait point d'enfant mâle qui pût assumer la tâche de le venger. De ses deux frères, l'un n'était plus de ce monde; l'autre, Kulskiag, était en Danemark, d'où la nouvelle arriva bientôt qu'il s'était marié, fait chrétien, puis transporté avec sa femme au pays de Novgorod, chez les Varangiens, pour s'y livrer au commerce des pelleteries.
Halgierde se hâta de quitter Lidarende pour se retirer à Grytaa auprès de son gendre Thraen. Seule Ranveige, la vieille mère de Gunnar, demeura au boer.
Elle suspendit la hallebarde de son fils dans la salle d'honneur comme une pieuse relique. Défense fut faite à personne d'y porter la main. Dans les nuits tempétueuses de l'hiver, si parfois une rafale de vent, passant à travers les poutres disjointes, faisaient résonner l'arme contre le mur, Ranveige s'éveillait en sursaut et criait:
«Qui touche à la hallebarde de Gunnar? Celui-là seul a le droit de la prendre qui la lui veut porter dans la Walhalla!»
TROISIÈME PARTIE
NIAL ET LES FILS DE NIAL
CHAPITRE XV
OU LE LECTEUR RETOURNE EN NORWÈGE
Dans l'été de cette même année 993, où s'était accompli le drame de Lidarende, le fameux pirate Melkolf était l'effroi des côtes scandinaves. Sa flottille, composée de six longs bâtiments, les plus véloces qu'on eût encore vus, courait sans cesse du cap Nord au Smaaland (Suède), jetant le grappin à tous les navires, et portant même la désolation jusque dans le fiord de Christiania.
Vainement le jarl Hakon avait-il lancé ses meilleurs marins à la poursuite de l'escadre écumeuse; il semblait que les tempêtes seules pussent affranchir les mers boréales du tribut qu'y prélevait le viking.
Un jour que Melkolf était aux aguets au fond d'une anse du nord de l'Écosse, il vit déboucher dans la baie un bateau qui venait des Orcades et portait à sa proue une tête de griffon. Immédiatement il donna l'ordre de lui courir sus.
L'autre n'essaya pas même de battre en retraite. En un clin d'oeil il fut entouré et son équipage sommé de se rendre. Sur l'avant-pont se tenaient trois jeunes gens de haute taille et à la mine fière, que le pirate, du premier coup d'oeil, avait reconnus pour des Islandais.
* * *
C'étaient, en effet, les trois fils de Nial, Skarphédin, Helge et Grim, qui, sur le conseil de leur père, désireux d'offrir à leur humeur belliqueuse et remuante le dérivatif des lointaines aventures, s'étaient embarqués, comme jadis Gunnar, pour la terre de Norwège. Un coup de vent les avait détournés de leur route et poussés dans la direction de l'Écosse.
Quoique disposant à peine du cinquième des forces qu'avait le viking, Skarphédin n'hésita pas un instant: d'un signe il commanda le combat, et lui-même, pour donner l'exemple, assena au pilote du navire qui se trouvait bord à bord avec le sien un tel coup de sa hache _Rimegyge_ sur la tête, que l'homme s'abattit pour ne plus se relever.
Grim, assailli par deux des pirates, en traversa un de sa hallebarde; puis, faisant un bond prodigieux de côté, un de ces bonds où Gunnar excellait, il retomba de tout son poids sur le second, qui n'atteignit que son bouclier, et se vit cloué à la renverse au bordage de son propre bateau.
Cependant toute une grappe d'ennemis s'accrochait au navire islandais, et la mêlée sanglante commençait. Skarphédin était effrayant à voir, avec son visage aigu d'oiseau de proie et la pâleur mate de son teint. Chaque tournoiement de sa Rimegyge faisait voler une tête ou un bras.
Helge, dans sa beauté douce et calme, ses longs cheveux voltigeant au vent, combattait à l'arrière du bateau avec l'élite des marins du bord, cherchant à joindre Melkolf lui-même, qu'entourait un groupe de ses gens.
Le sang ruisselait de toutes parts et la victoire flottait incertaine, quand cinq bâtiments contournèrent tout à coup la pointe recourbée de terrain qui fermait la baie du côté de l'est. Ils arrivaient à force de rames. Celui qui ouvrait la marche était orné tout entier d'écussons, et au mât se tenait adossé un homme vêtu d'un pourpoint de soie, la tête coiffée d'un casque d'or, et portant à la main une énorme lance.
«Holà! qui soutient ici cette lutte inégale?» cria-t-il de loin aux Islandais.
Les fils de Nial dirent qui ils étaient.
«Oh! répondit l'étranger, vous portez un nom connu par tout le Nord; moi, je suis Kare, fils d'Ethel. Islandais comme vous, je viens des Hébrides, et à temps, je pense, pour vous être utile.»
* * *
Là-dessus le combat reprit plus terrible. Kare commença par sauter sur le gaillard d'avant du navire où se trouvait Melkolf. Celui-ci, sans lui laisser le temps de se reconnaître, se rua contre lui le glaive au poing. L'autre heureusement put esquiver le coup, dirigé avec une telle force, que la lame entière s'enfonça dans la boiserie du bordage.
Kare leva l'épée à son tour; mais il n'atteignit que l'air invulnérable. Dans un brusque mouvement de côté pour éviter le fer qui le menaçait, Melkolf avait perdu l'équilibre, et était tombé à l'eau comme une masse.
«Holà! s'écria le fils d'Ethel, est-ce qu'à l'instar de Fafnir le nain tu voudrais te changer en un serpent de mer[41], afin de continuer entre deux eaux l'honnête métier auquel tu excelles? Attends un peu!»
Ce disant, il saisit une lance, et, se penchant sur l'avant-bec du navire, il la brandit d'une main sûre contre le corps du pirate, qui, désireux de prendre le large, s'était mis à frapper vigoureusement l'onde de ses quatre antennes.
Celui-ci entendit le fer sifflant; il voulut replonger pour lui échapper; mais, comme dit la vieille _saga_, la mer est un élément plein de lourdeur, et la lance fut plus vite à son but que le plongeur au sien. Kare avait visé l'homme par le milieu, et ce fut aussi le milieu de l'homme qui fut bel et bien traversé par la pique.
Le viking, avant d'expirer, leva un moment, comme deux rames que l'on met en l'air, ses deux bras tout droits au-dessus de sa tête, un court bouillonnement agita l'eau verte, une tache rouge y apparut, et c'en fut fait à jamais de Melkolf, «la terreur du Nord.»
Au même instant Helge et Grim, enjambant toute une ligne de cadavres étendus à la file comme des cormorans, arrivaient à la rescousse de ce côté. Le renfort était inutile. Les vikings, découragés par la mort de leur chef, s'étaient décidés à demander merci. Skarphédin leur fit grâce de la vie et leur permit de se retirer avec un de leurs bâtiments; seulement ils durent livrer aux vainqueurs tout ce qu'ils possédaient d'armes et de richesses.
* * *
Après cet exploit, les fils de Nial s'en allèrent avec Kare à Rowsa, île des Orcades où résidait le comte Sigurd, tributaire du jarl Hakon de Norwège, au service duquel était temporairement le fils d'Ethel. Ils passèrent près de lui tout l'hiver, et Helge devint même, au même titre que Gunnar jadis l'était devenu du roi Svend, l'homme-lige de Sigurd. Le printemps revenu, ils firent, toujours en compagnie de Kare, diverses expéditions maritimes qu'on s'abstiendra de raconter au lecteur, déjà au courant de ce genre d'épopée, et la seconde année ils gagnèrent le port norwégien de Drontheim. Kare, retenu quelque temps encore aux Orcades par ses fonctions de collecteur de l'impôt dans les îles et les archipels voisins, ne devait les y rejoindre qu'à la fin de la saison.
* * *
Hakon le Puissant, comme on l'appelait, eût pu dès longtemps, s'il l'avait voulu, prendre le titre de roi de Norwège, sans que Svend le Danois, son suzerain nominal, eût eu les moyens de l'en empêcher; mais, assuré de son autorité et plus soucieux d'être que de paraître, il s'était contenté de se faire appeler jarl, comme l'avait fait son père avant lui, et, avant son père, son aïeul. Les épreuves n'avaient pas manqué à sa vie. Exilé pendant sa jeunesse à la cour d'Harald à la dent bleue, il s'y était vu, en compagnie de ce prince, contraint par l'empereur Othon d'embrasser le christianisme. Mais, à peine rentré en Norwège, il s'était hâté de rejeter, selon son expression favorite, la «soupe au lait» de la foi nouvelle et de revenir aux farouches dieux de ses ancêtres; de plus, pour mieux accentuer cette seconde conversion, il avait fait aussitôt mettre à mort les moines et les prêtres venus avec lui afin d'évangéliser le pays.
Son château principal, ou plutôt sa _grange_[42], pour employer l'expression du temps, se trouvait en un lieu appelé _Ladir_, au centre du district actuel de Drontheim. Quant à la ville de ce nom, elle n'existait pas alors, et ladite appellation ne s'appliquait qu'au canton même où vivaient les tribus d'hommes libres au concours desquelles Hakon devait le plus clair de sa force.
C'était aussi dans cette région, située au nord des monts Dofrines, que s'élevait le plus grand sanctuaire païen de la Norwège, celui que le jarl vénérait entre tous. Sis dans une clairière d'une des épaisses forêts de pins de la vallée, il était bâti tout en bois, mais merveilleusement ouvragé et sculpté. De forme circulaire, avec un évidement correspondant à ce que nous nommons l'abside, un dôme surmonté d'un clocher, et des fenêtres munies de vitres, ce qui était une rareté pour l'époque[43], il représentait le type ordinaire de ces temples primitifs en rotonde auxquels, en maint lieu du Nord, les chrétiens une fois victorieux n'eurent qu'à ajouter une croix et des cloches pour les métamorphoser extérieurement en églises.
À l'intérieur étaient, cela va sans dire, les images des divers dieux scandinaves, images chargées de mille ornements de prix, tels que broches, colliers d'or et bracelets.
* * *
Or, la veille même du jour où les fils de Nial, après un an passé en Norwège, se disposaient à se rembarquer pour l'Islande, il advint que le jarl Hakon donna en son château de Ladir une fête somptueuse à l'un de ses hommes liges, le vieux chef Gudbrand de la Vallée[44].
Kare n'était pas encore arrivé. En revanche, pendant la fête même, un autre Islandais survint à la Grange: c'était Thraen, ce gendre d'Halgierde que le lecteur n'a sans doute pas oublié.
Depuis deux à trois ans, lui aussi, il voyageait dans les pays de l'Est, et, comme c'était un vaillant homme en même temps qu'un marin très expert, le jarl Hakon l'avait retenu le plus possible auprès de lui, et l'honorait d'une faveur toute spéciale. Pour le moment, ledit Thraen revenait d'une mission de confiance en Danemark, et, de même que les fils de Nial, il se préparait à mettre à la voile afin de retourner en Islande.
Le repas venait de s'achever, les cornes circulaient à la ronde avec les toasts accoutumés, quand, à l'un des bouts de la salle, une querelle s'éleva entre deux des convives. L'un s'appelait Asvard; c'était un des familiers du jarl. L'autre, un homme d'une stature gigantesque, au visage sombre et au regard mauvais, faisait partie de la suite de Gudbrand. Seul parmi tous les invités, il avait gardé avec lui sa hache, dont il ne se séparait jamais, disait-il.
Hakon appela cet individu.
«Avance ici; comment te nomme-t-on?
--On me nomme Rapp, fils de Geirolf, répondit l'autre d'un air farouche.
--Ah! oui, je connais ton histoire. Tu as tué un homme en Islande, et alors tu t'es enfui en Norwège, où notre féal Gudbrand de la Vallée a bien voulu t'accueillir sous son toit. Fais en sorte qu'il n'ait pas à se plaindre de toi, sinon il pourra t'en cuire.»
L'homme fit entendre un espèce de grognement.
«Qu'est-ce que tu dis? reprit le jarl. Sache que dans une salle remplie de monde il n'est pas séant de murmurer dans sa barbe. Allons, retourne à ta place, et ne trouble plus la paix de cette fête.»
L'Islandais fit le geste de lever à demi sa hache comme s'il eût eu la velléité d'en essayer le fil sur Hakon; puis, tournant brusquement sur lui-même, au lieu de regagner sa place, il sortit incontinent de la salle avec un ricanement sardonique. Nul ne s'occupa plus de l'incident, et les libations continuèrent comme devant.
* * *
Le lendemain, dans la matinée, Skarphédin et ses frères, ainsi que Thraen, se trouvaient ensemble au fiord de Ladir, occupés des derniers apprêts de leur départ. Tout à coup un bruit inusité retentit par delà le petit bois de genévriers et de bruyères qui séparait le rivage de la Grange, et une épaisse colonne de fumée s'éleva plus loin au-dessus des grands arbres de la vallée.
Les fils de Nial et Thraen se demandaient ce que cela signifiait, quand un homme déboucha du fourré, courant de toute la vitesse de ses pieds.
C'était Rapp l'Islandais.
«Sauvez-moi! cria-t-il tout d'abord à Skarphédin et à ses deux frères.
--Qu'as-tu donc fait?
--Voici la chose brièvement, car les actes me vont mieux que les paroles. J'ai pillé le temple de Thor, j'y ai mis le feu, et comme les soldats du jarl me traquaient, j'en ai tué deux avec cette hache.
--En ce cas, répondit Helge, tu es un de ces oiseaux de malheur que chacun doit se garder d'accueillir.
--Vous oubliez que je suis Islandais!
--Un Islandais hors la loi!
--C'est bien, que mes malédictions vous retombent sur la tête!» riposta haineusement le fugitif, et apercevant Thraen non loin de là, il courut l'implorer à son tour.