Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille Islande
Chapter 7
Dans la nuit, comme il reposait, il entendit résonner le bruit d'une hache contre le mur extérieur du logis, et il s'aperçut que les boucliers n'étaient plus appendus à leur place accoutumée.
«Qui a pris nos boucliers? demanda-t-il à Bergtora.
--Ce sont tes fils.»
Nial se leva aussitôt, mit ses chaussures et sortit. Il vit les quatre jeunes gens en train déjà de gravir la colline.
«Skarphédin! cria-t-il, où allez-vous donc?
--Nous allons à la recherche du bétail.
--À cette heure?»
Skarphédin, au lieu de répondre, entonna la chanson islandaise:
Nous allons pêcher le saumon; Vois-tu le filet qui se gonfle?...
«Bonne chance donc!» reprit Nial, et il rentra d'un air résigné.
Le lendemain, à l'aurore, Sigmund le skalde était tué; Skarphédin faisait porter sa tête à Halgierde, et Nial en était quitte, à quelque temps de là, pour payer de nouveau le wehrgeld à Gunnar.
Bientôt cependant les choses allaient prendre une tournure plus grave.
CHAPITRE XI
LE DIFFÉREND DE GUNNAR ET D'OTKEL
La récolte, cette année-là, fut à peu près nulle dans toute l'Islande, si bien que les plus gros fermiers se trouvèrent à court de grain et de fourrage. On s'aida mutuellement comme on put, et Gunnar en particulier se mit tellement en frais de largesses, qu'il finit par épuiser, lui aussi, sa réserve.
Or au boer de Kirboi, situé entre les deux Ranga, au nord-ouest de Lidarende, demeurait un certain Otkel, qui était réputé l'homme le plus riche, mais aussi le plus avare du district.
Gunnar alla trouver ce paysan, et, lui faisant part de son embarras, il le pria de lui céder une partie de son superflu.
«En fait de provisions, répondit sèchement Otkel, je ne possède que le nécessaire; mais, si tu veux m'acheter un esclave, j'en ai un à te vendre.»
Gunnar, qui avait justement besoin d'un valet, consentit au marché, et Otkel lui livra un nommé Skarph, Islandais d'origine, qui était l'homme le plus fainéant et le plus vicieux qu'on pût voir.
Le mari d'Halgierde s'en revint donc chez lui avec une bouche de plus à nourrir, et pas le moindre surcroît de subsistances.
Lorsque Nial sut la chose, il partit avec ses fils pour sa propriété de Thorosfield, y prit la charge de quinze chevaux en fourrages et en vivres, et amena le tout à son ami.
«Si tu veux m'en croire, lui dit-il, tu t'abstiendras dorénavant de t'adresser à d'autres que moi.»
Gunnar le remercia cordialement, et l'on pense si ce trait de générosité délicate resserra encore l'intimité entre les deux chefs de famille.
* * *
Cependant Halgierde avait sur le coeur le procédé insultant d'Otkel, et elle songeait aux moyens de s'en venger. Quand le temps de l'alting fut revenu, et que tout le monde fut parti pour les comices, elle appela Skarph, son nouveau domestique.
«Va à Kirboi, lui dit-elle; prends-y autant de beurre et de fromage que deux chevaux en pourront porter, et, pour qu'on ne s'aperçoive pas du larcin, mets le feu au grenier.
--Je ne vaux pas cher, objecta Skarph, et j'ai bien des vilenies à mon compte, mais jusqu'à présent je n'ai jamais volé ni incendié.
--Qu'est-ce à dire? riposta Halgierde d'un ton de menace; un chenapan fini qui fait l'honnête homme! Obéis-moi, ou sinon...!»
La nuit venue, l'esclave prit deux chevaux et se dirigea du côté de Kirboi. Bien que le chien de la ferme, qui le connaissait, se fût abstenu d'aboyer après lui, il commença par le tuer pour plus de sûreté, et, entrant dans le grenier de son ancien maître, il y chargea ses bêtes de beurre et de fromage; après quoi il incendia le bâtiment et s'en alla au galop.
Comme il approchait de Lidarende, il s'aperçut qu'il avait perdu en chemin sa ceinture, avec son couteau qui était passé dedans, mais il était trop tard pour qu'il pût retourner en arrière.
* * *
Peu de temps après, Gunnar s'en revint de Tingvalla, accompagné de plusieurs habitants du district de Sida qu'il avait invités à dîner chez lui. Parmi les mets servis sur la table figurait abondance de beurre et de fromage.
«Tiens! d'où sort donc tout cela?» demanda-t-il avec étonnement.
Il savait que ces deux sortes d'aliments manquaient absolument au logis.
«Ne t'inquiète pas de ce détail, et mange tranquillement, lui répondit Halgierde. Est-ce aux hommes à se mêler des choses de cuisine?»
Pour le coup, la patience échappa à Gunnar.
«Me prends-tu donc pour un recéleur?» s'écria-t-il d'une voix courroucée.
Et, comme avaient fait avant lui Thorwald et Osvif, il frappa violemment sa femme à la joue.
«C'est le troisième soufflet que je reçois; il me sera payé le prix des deux autres!» dit Halgierde sans plus d'émotion.
Et sur ce mot elle sortit de la salle.
* * *
Quand Otkel avait appris sur le ting l'incendie de son grenier, il s'était contenté de dire:
«Voilà ce que c'est que de placer la grange trop près du fournil!» Puis, la session close, il avait regagné, lui aussi, sa maison.
Un matin qu'il était sorti de chez lui pour visiter son pâtis à moutons, il vit, au bord de la Ranga, quelque chose qui brillait sur le sol.
«Tiens! fit-il, qu'est-ce que cela? On dirait de la ceinture et du couteau de ce gredin de Skarph.»
Il ramassa les objets et alla les montrer à ses gens, qui tous les reconnurent également.
La chose lui parut louche, et il résolut de l'éclaircir à tout prix.
Il manda quelques femmes du voisinage qui faisaient le métier de colporteuses, et, leur remettant de menues marchandises:
«Allez-vous-en de boer en boer, leur dit-il, offrir cela aux maîtresses des maisons, et ce qu'elles vous donneront en échange, rapportez-le-moi fidèlement.»
Les femmes commencèrent leur tournée. Quinze jours après, elles reparurent, pliant sous la charge.
«Oh! dit Otkel en les voyant, on vous a libéralement gratifiées! Où avez-vous reçu le plus gros de ce que vous portez?
--À Lidarende.
--C'est donc Halgierde qui vous a donné ces superbes fromages?
--Elle-même, et, à voir de quel coeur elle y allait, on eût dit que cela ne lui coûtait rien.»
Otkel se fit apporter un de ses moules, et il essaya dedans les fromages: ils s'y adaptaient exactement.
«Plus de doute, s'écria-t-il, ceci est mon bien, et c'est Skarph qui, sur l'ordre d'Halgierde, a pillé ma grange et l'a incendiée.»
* * *
Le propos eut bientôt fait le tour du district, et Kulskiag, aux oreilles de qui il parvint, crut devoir en parler à son frère.
«Eh! répondit Gunnar, la chose ne me paraît que trop vraie.
--Et que comptes-tu faire?
--M'en aller à Kirboi offrir à Otkel la réparation à laquelle il a droit.
--Je ne puis que t'approuver, ajouta Kulskiah; c'est à toi de payer les méfaits de ta femme.»
Quelques jours après, Gunnar se présentait chez Otkel.
«Je viens, lui dit-il, m'entendre avec toi au sujet du dommage que Skarph t'a causé. Veux-tu que les principaux du district prononcent comme arbitres?
--Tu me proposes ce moyen, répondit Otkel, parce que tu sais que les gens du pays te sont en majorité favorables, tandis que moi, je ne suis pas aimé...
--Eh bien, reprit le fils d'Hamund sans se départir de son calme courtois, fixe toi-même le dédommagement que tu désires.
--Je ne sais pas, je verrai,» répliqua le paysan.
Gunnar dut se retirer sur cette réponse évasive.
À peine se fut-il éloigné, que ledit Otkel alla consulter son intime ami et voisin Valgard, qui était le personnage le plus perfide et le plus astucieux de toute la contrée; aussi ne l'appelait-on communément que Valgard le Faux. C'était, de plus, un ennemi acharné de Gunnar.
L'autre lui conseilla de recourir aux lumières de Gissur le _gode_[40], qui habitait le domaine de Mosfield, sis assez loin au nord-ouest par delà le torrent de la Thiorsa.
«Si tu le veux, dit-il, je t'accompagnerai.»
* * *
Otkel accepta la proposition, et les deux hommes partirent ensemble. En route, Valgard dit à son ami:
«Écoute, je sais que les longs trajets te répugnent; laisse-moi faire cette démarche à ta place.
--Très volontiers, répliqua Otkel; je m'en rapporte complètement à toi.»
Valgard arriva donc chez Gissur, et lui expliqua de quoi il s'agissait.
«Mais, à ce que je vois, fit remarquer le gode, Gunnar a porté à Otkel des propositions d'arrangement acceptables; pourquoi donc celui-ci les a-t-il repoussées?
--C'est qu'il voulait avant tout te consulter, sachant combien tes avis ont de poids.
--Eh bien, assure-le de ma part, si tu m'as bien exposé l'affaire, que le meilleur pour lui est de souscrire aux offres d'accommodement de Gunnar. Mon concours ne lui fera pas défaut.»
Valgard regagna Kirboi.
«Gissur me charge de te présenter ses saluts, dit-il à Otkel. Son opinion est que, dans l'occurrence, tu aurais grand tort d'accepter une réparation à l'amiable. La femme de Gunnar t'a volé; son mari est coupable de recel: mieux vaut que tu intentes une plainte en justice.»
À quelques semaines de là, Gunnar travaillait dans son enclos, le dos tourné à la route, quand il entendit un galop de chevaux. C'était Otkel qui passait devant le boer, en compagnie d'une dizaine d'hommes. Sans même s'arrêter, le fermier de Kirboi lui cria à haute voix devant ses témoins la formule d'assignation à l'alting, puis il disparut comme il était venu.
L'époque des assises arrivée, Gunnar se rendit à Tingvalla, et là il affecta de ne jamais paraître en public qu'escorté de ses deux frères Kulskiag et Hort, et de Nial et de ses fils. Ces hommes d'élite réunis lui formaient une sorte de garde d'honneur.
Tout le monde sut bientôt sur le ting que l'intention du fermier de Lidarende était d'appeler sa partie adverse à une lutte en champ clos dans l'île de Holm, et l'on ajoutait que c'était contre le gode Gissur qu'il voulait combattre personnellement.
Quand celui-ci fut informé de la chose, il courut immédiatement chez Otkel.
«Qui donc, lui dit-il, t'a conseillé d'actionner Gunnar par-devant l'alting?
--C'est toi-même, parlant à Valgard.
--Valgard en a menti, comme toujours, s'écria l'homme de loi; prenons des témoins et allons chez Gunnar.»
Gunnar, averti de son approche, s'était hâté de sortir de sa hutte avec tout son monde, qu'il fit ranger en ordre de bataille.
Gissur s'avança et lui dit:
«Nous venons t'offrir de prononcer toi-même le verdict.
--Comment? fit Gunnar interdit; est-ce que ce n'est pas sur ton avis que j'ai été cité en justice?
--Non, jamais je n'ai donné ce conseil à Otkel. Valgard le Faux l'a trompé.
--Tu le jures?»
Le gode prononça la formule de serment.
«Eh bien, reprit fièrement Gunnar, je suis toujours prêt à payer le dommage que ma femme a causé; mais il me faut, à moi aussi, une réparation pour cette façon offensante de me traduire dérisoirement à l'alting, et j'évalue l'indemnité qui m'est due de ce chef à l'équivalent de celle que j'offre à Otkel. Si cette solution ne vous agrée pas, que le procès suive son cours légal. Je sais, dans ce cas, ce qu'il me reste à faire.
--Non, répondit Gissur, nous souscrivons à tout ce que tu dis, et nous ne te demandons qu'une chose, c'est d'être dorénavant l'ami d'Otkel.
--Pour cela, jamais! s'écria Gunnar. L'ami de Valgard le Faux ne saurait devenir le mien, et, s'il n'est point fermement résolu à me laisser tranquille désormais, j'estime que le plus sage pour lui, c'est d'aller dès maintenant s'établir dans quelque district un peu éloigné.»
Ainsi eût pu se trouver clos, ou du moins assoupi jusqu'à nouvel ordre, le différend d'Otkel et de Gunnar, si un incident tout fortuit ne fût venu presque aussitôt le ranimer.
Notes du chapitre:
[Note 40: Les _godes_, à la fois magistrats et pontifes, étaient chargés, chacun dans leur district, de rendre la justice, de convoquer le peuple en assemblée locale, de veiller à la paix du pays, et de tarifer les marchandises sur les marchés. C'était parmi eux qu'étaient élus les juges à chaque session de l'alting. La _goderie_ était une charge qui s'achetait, et le ressort en était très flottant, car tout homme libre, en Islande, avait le droit de choisir le cercle de juridiction qui lui convenait et de le quitter aussi à son gré.]
CHAPITRE XII
LE COUP D'ÉPERON ET CE QUI S'ENSUIVIT
Au cours de ce même été, Otkel voulut aller passer une huitaine de jours à Dal, où il avait un ami du nom de Runolf. Il prit avec lui Valgard le Faux, ses deux frères et quatre autres hommes, et il se mit en route vers la Markar, à l'est de laquelle était le boer de Runolf. Il devait passer cette rivière à un gué voisin de Lidarende.
Comme il descendait la pente du coteau sur lequel se trouvaient les champs de Gunnar, son cheval eut peur et partit à fond de train.
Gunnar était justement en train de semer de l'orge, baissé vers la glèbe, sa hache et son manteau posés à terre près de lui. Otkel ne pouvait pas le voir, et Gunnar ne pouvait pas non plus voir Otkel.
Or le hasard voulut que l'animal emporté filât juste au ras de lui. Gunnar, surpris, se redressa brusquement, et l'éperon d'Otkel, qui n'en pouvait mais, lui déchira au passage l'oreille gauche, d'où le sang jaillit avec abondance.
Une minute après Valgard et les autres arrivaient. Gunnar les prit aussitôt à témoin de l'acte du brutalité d'Otkel.
«Eh! dit Valgard, le mal n'est pas grand. Vas-tu pour si peu te mettre en colère et brandir ta hallebarde, comme tu le fis dernièrement sur le ting en nous dictant ton arrêt souverain?
--Je te souhaite, à toi et aux autres, de ne jamais me fournir l'occasion de brandir, comme tu le dis, ma hallebarde!» se contenta de répliquer Gunnar, et il rentra de ce pas à son boer, où il ne souffla mot de l'aventure; de sorte que chacun crut que sa blessure était l'effet d'un simple accident.
* * *
Oktel et ses compagnons continuèrent leur route jusqu'à Dal, et là, quand tout le monde fut à table, Valgard raconta ce qui s'était passé près de Lidarende.
«Et quelle figure faisait Gunnar? demanda là-dessus un des convives.
--Ma foi, il m'a bien semblé qu'il pleurait.
--Voilà, interrompit sévèrement Runolf, une parole calomnieuse que tu regretteras. Gunnar lui-même est homme à te prouver que ses yeux ne sont point faits pour les pleurs. Puissent d'autres que toi encore ne pas l'apprendre à leurs dépens!»
Quand au bout de la semaine son ami le quitta, Runolf lui dit:
«Peut-être ferais-je bien de t'accompagner jusqu'à Kirboi; Gunnar, en te voyant avec moi, ne te cherchera point querelle.»
Mais Otkel repoussa la proposition, en alléguant qu'il passerait la Markar un peu plus en aval, loin de Lidarende.
Cependant le méchant propos de Valgard le Faux avait été rapporté à un pâtre, qui s'était empressé de l'aller redire à Gunnar.
«C'est bon, avait répondu celui-ci; occupe-toi de faire ton métier, et ne m'importune point de pareilles vétilles.»
Le soir même, toutefois, il entretint de la chose son frère Kulskiag; puis le lendemain, qui était le jour où Otkel devait regagner Kirboi, il ceignit son glaive, se coiffa de son casque, prit sa hallebarde, et ainsi équipé galopa vers l'ouest.
Après avoir passé la Ranga près de la ferme d'Hof, il descendit de cheval et attendit.
Au bout de quelques instants Otkel et ses compagnons parurent. Immédiatement il courut sur eux.
«Voici ma hallebarde, leur cria-t-il, et je vais vous montrer comment je pleure!»
* * *
La troupe adverse mit vite pied à terre pour se ruer contre lui. Halkol, un des frères d'Otkel, fut le premier à l'attaque. Des deux mains il lança un énorme javelot à Gunnar. Celui-ci se couvrit, et le dard s'enfonça dans son bouclier. Gunnar alors jeta ledit bouclier contre terre avec une telle force, qu'il y resta fiché par la pointe du javelot; puis, saisissant son épée, il se mit à décrire des moulinets si vertigineux, que c'étaient autant d'éclairs fulgurants.
Dans un de ces moulinets il trancha le poignet droit au frère d'Otkel; ensuite, se retournant vers Valgard, qui le menaçait à dos de sa hache, il lui fit d'un coup de sa hallebarde sauter l'arme des mains; puis, d'un second coup lui traversant le ventre, il l'enleva ainsi embroché, et l'envoya, la tête la première, rejoindre sa hache dans le marais voisin.
Otkel voulut profiter du moment pour couper le jarret de son ennemi; mais, d'un bond prodigieux en l'air, Gunnar évita l'atteinte de l'épée; après quoi, retombant d'aplomb sur ses jambes, il transperça Otkel à son tour.
Soudain une voix s'écria:
«Tiens bon. Gunnar, me voici!»
C'était Kulskiag qui, averti par sa mère Ranveige du départ précipité de son frère, s'était hâté de saisir ses armes et de s'élancer ventre à terre sur ses traces. Il commença par coucher à terre l'autre frère d'Otkel, et Gunnar et lui, à deux contre quatre, eurent bientôt raison du reste de la troupe.
L'affaire revint à l'alting suivant; mais tel était encore, à ce moment, le prestige de l'homme de Lidarende, que tous les paysans de la vallée de la Markar et un grand nombre de ceux de la Ranga prirent à l'envi parti pour lui, et obligèrent les trois fils d'Otkel,--Bork, Égil et Starkad,--à recevoir le wehrgeld fixé par les juges.
«C'est égal, dit Nial à Gunnar, cette affaire me paraît très fâcheuse. On commence, vois-tu, à te jalouser fort, et désormais chacun de tes triomphes accroîtra le nombre de tes envieux, et par conséquent celui de tes ennemis.»
* * *
Quelque temps après, comme le fils d'Hamund se disposait à partir pour le boer de Tung, situé sur un affluent de la Markar, afin d'y rendre visite à Asgrim, le beau-père d'Helge, Nial courut vite à Lidarende.
«Tu as à faire un trajet assez long, dit-il à Gunnar; méfie-toi en chemin des surprises. Tu n'ignores pas que, malgré l'accommodement survenu, la «querelle du sang» reste ouverte entre toi et les fils d'Otkel. Veux-tu que mes quatre fils t'accompagnent?
--Merci, répondit Gunnar, je n'entends point qu'ils s'exposent pour moi.»
Et il sauta en selle, accompagné seulement de ses frères Kulskiag et Hort.
Il demeura huit jours à Tung, et lorsqu'il prit congé d'Asgrim, celui-ci lui proposa également une escorte pour sa sûreté. Il la refusa et partit.
Il venait de franchir la Thiorsau, cours d'eau vassal des grands fiords de l'ouest, quand il se sentit pris de somnolence. La petite troupe s'arrêta donc au revers d'une colline, et Gunnar se coucha pour dormir.
Son sommeil fut étrangement agité; un frisson secouait tous ses membres, et ses lèvres murmuraient des paroles sans suite. Hort voulut l'éveiller, mais Kulskiag l'en empêcha.
À la fin, ce cauchemar cessa, ses yeux se rouvrirent, et il regarda autour de lui d'un air effaré.
«Tu as fait quelque songe pénible? lui dit Kulskiag.
--Oui, un songe tel, que, si je l'eusse eu cette nuit à Tung, j'aurais laissé l'un de vous deux chez Asgrim.
--Explique-toi donc, demanda Hort.
--J'ai rêvé qu'une bande de loups nous attaquait près de Nafahole (c'était le nom des hauteurs qui se trouvaient un peu plus loin); moi et Kulskiag nous en abattions un bon nombre; mais Hort était mis en pièces, et un des fauves lui dévorait le coeur.»
Hort, à ce mot, se prit à rire; mais Gunnar ajouta d'un ton de voix très sérieux:
«Frère, veux-tu que je te donne un conseil? Retourne immédiatement à Tung.
--Je n'en ferai rien, certes, répliqua le jeune homme; j'entends te suivre, fussé-je assuré de mourir en route.»
* * *
Quelque temps après, tous les trois passaient la Ranga de l'ouest, et s'acheminaient du côté de Nafahole. En approchant des collines, ils aperçurent une troupe armée qui épiait leur marche. C'étaient les trois fils d'Otkel, Bork, Starkad et Égil, accompagnés d'une vingtaine d'hommes. Ils avaient eu vent du voyage de Gunnar, et avaient pris leurs dispositions afin de l'attaquer au retour.
Gunnar, à leur vue, piqua des deux, suivi de ses frères, vers une langue de terre proche de la Ranga qui lui semblait propre à la défensive. Ses ennemis l'y rejoignirent aussitôt.
En tête de la bande, dévalant pêle-mêle sur la pente abrupte, s'avançait un certain Sigurd, dit «la tête de porc», qui était l'âme damnée de Starkad. Gunnar lui décocha prestement une flèche. Sigurd n'eut pas le temps de se couvrir de son bouclier; le trait lui entra par l'oeil gauche et lui ressortit par la nuque. Ce fut le premier mort du combat.
Une autre flèche, lancée aussi par Gunnar, abattit un second homme, et Kulskiag, du jet d'une énorme pierre, fendit le crâne à un troisième.
* * *
«Sus! sus! cria Bork à ses gens; j'ai juré de ne point m'en retourner sans sa tête!
--Viens donc la prendre!» riposta Gunnar, qui jeta son arc, et, le glaive d'une main, la hallebarde de l'autre, attendit le choc de pied ferme.
Bork et Égil fondirent à la fois sur lui. Il transperça l'un d'un coup de hallebarde, et décapita l'autre du tranchant de son épée.
Kulskiag, de son côté, serré de près par un certain Svine, de sa hache lui tranchait littéralement le fémur. L'homme demeura un instant debout sur son autre jambe, regardant d'un oeil hébété son moignon qui rougissait le sol; puis il tomba mort.
Un nouvel adversaire se rua aussitôt sur Kulskiag. Celui-ci l'embrocha de sa hallebarde, et, le faisant tournoyer en l'air, le lança dans les eaux de la Ranga. Hort, lui aussi, se comportait vaillamment. Il avait déjà fait mordre la poussière à deux de ses ennemis, quand un troisième, nommé Thore, récemment arrivé de Norwège, lui enfonça son glaive dans le coeur. Le malheureux expira sur-le-champ.
Gunnar, qui venait de se débarrasser de son septième assaillant, se précipita furieusement sur Thore, et, le frappant au défaut des côtes, lui partagea le corps en deux morceaux.
«Fuyons! s'écria Starkad à cette vue; car nous avons affaire ici à quelque puissance surnaturelle.
--Attends au moins que je te marque, pour qu'on voie bien que tu t'es battu.»
L'autre s'esquiva au plus vite; néanmoins le fer de son adversaire eut le temps de lui entamer l'épaule.
Toute la troupe détala, laissant treize morts sur le champ de bataille, et, parmi ceux qui s'enfuyaient, il n'y en avait pas deux qui ne fussent blessés.
Hort était la quatorzième victime.
Gunnar étendit le corps à fleur de terre sur son bouclier, et un tertre surmonté d'un petit _cairn_ en cailloux fut érigé par-dessus le cadavre, selon la mode islandaise et païenne. Tout le temps que dura cette cérémonie, le fils d'Hamund et son frère n'échangèrent pas entre eux une parole; mais, au gonflement des veines de ses tempes et aux taches rouges qui marquaient ses joues, on devinait assez quelles pensées de vengeance s'agitaient dans l'âme de Gunnar.
* * *
On pouvait s'attendre à ce que l'affaire fût extrêmement grave, si tous les gens apparentés aux victimes se coalisaient en justice contre le meurtrier. Aussi Gunnar n'eut-il rien de plus pressé que d'aller à Bergtorsvol demander conseil à son ami Nial.
«Dans tout cela, lui dit ce dernier, je ne vois pas qu'il y ait eu de ta faute; c'est l'inéluctable fatalité qui t'a contraint à ce nouveau fait d'armes; mais on commence, je te le répète, à se lasser de tes sanglants triomphes, et je crains qu'un fâcheux remous d'opinion ne se manifeste contre toi à l'alting. Compte néanmoins que je ferai de mon mieux pour que tu reviennes victorieux de l'instance.»
Quand les assises furent ouvertes, la partie plaignante se présenta, ayant à sa tête, outre Starkad et ses deux beaux-frères Thorgrim et Onund, le gode Gissur en personne, dont Starkad avait entre temps épousé la fille, dans l'unique vue de le rallier à la cause des siens.
Gunnar, lui, était assisté de ses tenants ordinaires, et en outre d'un cousin de feu Hogi, un certain Olaf, qui était pour l'instant le plus gros chef de la vallée de la Laxa.
Le remous d'opinion prédit par Nial ne manqua pas, en effet, de se produire; néanmoins, grâce au crédit d'Olaf et à l'habileté de Nial lui-même, Gunnar, cette fois encore, s'en tira. On gagna les uns par des présents, on désarma les autres par des promesses, si bien que l'homme de Lidarende sembla sortir de ce nouveau procès plus fort et plus respecté que jamais.
Mais le sage Nial ne s'y trompait pas.