Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille Islande
Chapter 6
Or les deux amis possédaient en commun sur les rives de la Markar une forêt où chacun d'eux prenait le bois dont il avait besoin, sans que l'usage de cette propriété indivise eût jamais donné lieu à la moindre contestation. Après le départ de son mari, Bergtora envoya un de ses serviteurs, nommé Svart, couper des broussailles dans ladite forêt. La chose vint aux oreilles d'Halgierde, qui résolut de saisir cette occasion de se venger.
Elle manda un méchant drôle, du nom de Kol, qu'elle employait ordinairement comme tâcheron, et lui dit:
«J'ai pour toi de la besogne. Va-t'en au bois de la Markar; tu y rencontreras Svart le maraudeur. Fais en sorte qu'il ait maraudé pour la dernière fois.»
Kol prend sa hache, monte à cheval, et galope vers le lieu indiqué. Là il surprend Svart en train de travailler, et le tue raide d'un coup sur la nuque.
Quand la nouvelle de ce meurtre lui parvint à l'alting, Gunnar se hâta d'aller trouver Nial.
«À combien estimes-tu la vie de Svart, ton esclave? Kol l'a tué sur l'ordre d'Halgierde.»
Nial réfléchit un instant.
«Donne-moi deux onces d'or... Svart était mon esclave favori...»
Puis il ajouta tristement:
«Je prévois que les choses n'en resteront pas là. Le bras, dit le proverbe, ne se réjouit pas longtemps de l'acte accompli... J'aurai bientôt à te verser à mon tour le prix du sang. Ta main, Gunnar, et souviens-toi que, _quoi qu'il arrive, rien ne doit troubler notre vieille amitié_.»
* * *
À quelque temps de là, comme Nial et ses fils s'en étaient allés à une colline nommée Thorosfield, où ils avaient une exploitation, Bergtora, de la porte de son boer, aperçut au loin un individu monté sur un cheval noir, et armé d'une lance et d'un glaive, qui semblait se diriger de son côté. L'homme entra, en effet, dans l'enclos, et la femme de Nial lui ayant demandé qui il était et ce qu'il voulait:
«Je m'appelle Roste, dit-il; je viens des fiords de l'est, et je suis en quête d'une condition. Peut-être les gens d'ici pourront-ils m'employer. Je m'entends à la culture ainsi qu'à d'autres travaux manuels.
--Nial et Skarphédin sont absents, répondit Bergtora; mais je suis la maîtresse du logis, et j'ai le droit de les suppléer en toutes choses.
--Eh bien, voulez-vous louer mes services?
--Écoute, reprit la fermière, j'ai besoin d'un gaillard résolu qui exécute à l'occasion tout ce qu'on lui commande. Te sens-tu assez de coeur au ventre pour ne reculer devant aucune besogne?
--Pour cela, oui, repartit Roste d'un air entendu.
--Alors tu peux rester chez nous.»
Quand Nial rentra le lendemain et qu'il aperçut le nouveau venu, il interrogea sa femme, qui lui dit:
«C'est un domestique que j'ai engagé hier, un homme très actif, semble-t-il.
--Il se peut que ce soit un bon travailleur, répliqua le fermier; mais, je ne sais pourquoi, sa figure ne me revient qu'à moitié.»
Skarphédin, en revanche, déclara que Roste lui plaisait beaucoup.
L'hiver s'écoula. Au mois de juin suivant, Nial prit avec ses fils le chemin de l'alting, et il eut soin, en partant, de se munir d'un gros sac plein d'écus.
«Eh! mon père, que d'argent! lui dit Skarphédin; que veux-tu donc faire de tout cela?
--C'est la somme que Gunnar m'a payée l'an dernier pour le meurtre de Svart; j'ai comme une idée qu'il me faudra la lui restituer.»
Skarphédin sourit sans répondre.
* * *
Quelques jours après, Roste alla un matin trouver Bergtora:
«N'avez-vous rien de particulier à me dire? lui demanda-t-il.
--Si fait. Connais-tu Kol?
--Kol de Lidarende? Si je le connais! Le drôle et moi, nous avons même un compte à régler.
--Eh bien, tâche de le rencontrer, et arrange-toi pour qu'il ne nuise plus à personne. Je te promets une bonne récompense.»
Roste prit sa lance, sauta en selle, et galopa vers les hauteurs qui bordaient la rivière. À mi-côte il croisa quelques hommes qui lui dirent que Kol était au pâtis. Il continua donc de gravir la pente; puis, arrivé en haut, il aperçut le valet d'Halgierde, également à cheval.
«Ça va-t-il comme tu veux le travail? lui cria-t-il en courant sur lui.
--Qu'est-ce que cela peut te faire, répondit l'autre, à toi et à ceux que tu sers?»
Il leva en même temps sa hache; mais, d'un mouvement prompt comme l'éclair, Roste le transperça de sa lance et le jeta raide mort à bas de sa monture.
Il poursuivit ensuite sa route jusqu'à ce qu'il eût rencontré quelques-uns des tâcherons de Lidarende.
«Voyez donc là-bas, leur dit-il, ce qui est arrivé à Kol! Je crois qu'il a fait une chute de cheval dont il a peu de chances de revenir!
--Tu l'as donc tué? demandèrent les hommes.
--Je ne sais pas; mais votre maîtresse ne manquera point, en tout cas, de m'accuser.»
Et sur ce mot il tourna bride pour regagner le boer de Bergtora.
* * *
Celle-ci se montra enchantée et loua fort l'adresse de son serviteur. Quant à Halgierde, le jour même du meurtre, elle dépêcha un exprès à Gunnar, qui se trouvait, lui aussi, aux comices, et qui, au reçu de la nouvelle, se hâta d'informer Nial de la chose.
Nial prit, sans mot dire, le sac d'argent qu'il avait emporté de Bergtorsvol, et, en compagnie de ses fils, il se rendit à la hutte de Gunnar sur le ting.
Tous deux s'entretinrent quelque temps à l'écart.
«La fatalité s'acharne après nous, dit Nial tristement. Fixe toi-même le prix du sang de Kol.
--Kol et Svart se valaient à peu près, fit le mari d'Hargielde; tu sais par conséquent ce que tu me dois.»
Nial versa le contenu de la sacoche à Gunnar, qui reconnut aussitôt les pièces d'argent qu'il avait comptées l'année précédente à son ami.
La session de l'alting terminée, les deux amis, dont cet incident n'avait nullement altéré les rapports, s'en retournèrent chacun à leur boer.
Nial demanda à sa femme la raison de la violence qu'elle avait commise.
«La raison? répondit Bergtora, c'est que jamais Halgierde n'aura le dernier mot contre moi!»
Halgierde, de son côté, s'emporta furieusement contre son mari, lorsqu'elle apprit l'arrangement pécuniaire qu'il avait consenti avec Nial.
«Tu es bien prompt à t'accommoder! lui dit-elle avec force sarcasmes; mais, quelque complaisance que tu montres, jamais tu n'obtiendras de moi que je demeure en reste avec Bergtora!»
Gunnar de répliquer froidement:
«Quoi que tu fasses aussi, jamais tu ne rompras, sache-le bien, le lien d'amitié que m'unit à Nial!»
CHAPITRE IX
SUITE DES REPRÉSAILLES
Hogi et Rut cependant étaient morts, et, à peu près à la même époque, l'oncle maternel d'Halgierde, le magicien Svan, du fiord des Ours, avait péri d'une façon mystérieuse.
Un jour de printemps qu'il s'en était allé à la pêche en mer, une tempête effroyable avait éclaté, et sa barque, précipitée contre un écueil, avait été mise en pièces. Quelques marins, qui se trouvaient non loin de là, assuraient avoir vu le naufragé voguer triomphalement sur les flots, escorté des «génies de l'abîme», jusqu'à un massif de rochers qui s'était entr'ouvert pour le recevoir; mais d'autres affirmaient qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce récit. Toujours est-il que depuis lors ledit Svan avait disparu, et nul n'en avait eu de nouvelles.
Il laissait un fils naturel, appelé Bryniolf, qui était un homme de la pire espèce, ne reculant devant aucun méfait. Halgierde se hâta de le mander, lorsque Kol eut été tué par Roste, pour le mettre à la tête de ses ouvriers. Gunnar ne fut point enchanté du choix; mais, comme il ne voulait fermer sa porte à aucun des parents de sa femme, il accepta ce nouveau serviteur, évitant seulement de lui parler en dehors des nécessités du travail.
À Bergtorsvol cependant Nial avait essayé de se défaire de Roste en l'envoyant vers les fiords de l'Est; mais, quelques jours après, le valet avait reparu, en disant qu'il était indigne d'un homme libre de paraître s'enfuir comme un vil esclave, et, sur les instances de Bergtora, on avait consenti à le garder au logis.
Le temps de l'alting revenu, tous les hommes gagnèrent Tingvalla, et les femmes restèrent seules dans leurs boers avec leurs domestiques des deux sexes.
Un jour, Bergtora dit à Roste:
«Monte à Thorosfield; tu y resteras une huitaine de jours à faire du charbon dans la forêt. Surtout qu'on n'en sache rien; car si Halgierde soupçonnait ta présence là-haut, tu serais un homme mort.»
Le lendemain néanmoins, la femme de Gunnar était informée du départ de Roste.
Elle appela aussitôt son cousin Bryniolf.
«Roste est au bois de Thorosfield, lui dit-elle, et je compte sur toi pour qu'il n'en revienne pas.»
L'autre d'abord parut hésiter.
«Ah! reprit Halgierde, je m'aperçois bien que Tiolstolf n'est plus là! Tu as donc peur?
--Peur!» s'écria le fils de Svan; et sur ce mot il partit au galop.
* * *
Arrivé au bas de la colline boisée, il vit une épaisse colonne de fumée qui s'élevait du milieu du fourré. Il s'élança dans cette direction, puis, mettant pied à terre, il attacha son cheval à un arbre et se faufila vers la charbonnière.
Roste était devant son fourneau, tout noir des pieds à la tête, et tellement absorbé dans sa besogne, qu'il n'entendit pas venir Bryniolf.
Celui-ci se glissa à pas de loup derrière lui, et, levant sa hache, lui en assena un formidable coup sur le crâne.
Roste fit en l'air un tel bond, que la hache échappa des mains de l'agresseur, puis, bien que blessé à mort, il put encore saisir un javelot et le décocher à Bryniolf. Mais ce dernier se jeta par terre à plat ventre, et le trait passa au-dessus de lui en sifflant.
«C'est heureux pour toi, fit le valet de Bergtora, que tu m'aies attaqué à l'improviste! Allons, ramasse ta hache, qui n'a pas trahi la main qui la tenait, et va dire à Halgierde que tu m'as tué... Ce qui me console, c'est qu'avant peu tu auras le même sort!»
En achevant ces mots, il rendit l'âme.
Bryniolf ramassa sa hache, et courut dire à sa maîtresse que ses ordres étaient accomplis.
Halgierde fit immédiatement partir deux exprès, un pour Bergtorsvol, chargé d'annoncer à la femme de Nial que le meurtre de Kol était vengé, l'autre pour Tingvalla, avec mission de prévenir Gunnar.
Ce fut cette fois à ce dernier de désintéresser, selon le taux légal, son voisin lésé par la mort de Roste.
L'entrevue fut des plus cordiales, et, l'accord fait, les deux amis se bornèrent à se serrer la main en silence.
* * *
«Te voilà quitte envers Gunnar, dit Bergtora à son mari, quand celui-ci, à son retour de l'alting, lui eut montré l'argent du wehrgeld; mais moi je ne le suis pas envers Halgierde.
--Il n'est pas besoin de s'acquitter deux fois! répondit Nial sans autre reproche.
--Oh! poursuivit Bergtora, mon époux a l'humeur bien douce à présent!»
«Quelle somme as-tu donc payée à Nial pour la mort de Roste? demanda de son côté Halgierde à Gunnar, quand celui-ci revint à Lidarende.
--Le prix d'un homme libre, répondit Gunnar, comme c'était du reste mon devoir.
--Allons! ajouta la femme d'un air méprisant, vous faites vraiment la paire, Nial et toi, et ni l'un ni l'autre, certes, vous ne courez le risque de mourir d'un coup de sang!»
* * *
Il y avait alors à Bergtorsvol un certain Losing, dont le père était mort au service de la mère de Nial, et qui lui-même avait élevé le fils de son maître. C'était un homme plein de vigueur, quoique d'un naturel extrêmement placide, et d'un dévouement à toute épreuve. Skarphédin et ses frères l'aimaient comme un père.
L'été suivant, Bergtora le fit appeler et lui dit:
«Tu étais, Losing, d'une famille d'esclaves; nous t'avons affranchi. Puis-je compter sur toi en toute occurrence?
--Assurément.
--Eh bien, je te charge de tuer Bryniolf.
--L'homicide n'est point mon affaire, répliqua le brave serviteur; néanmoins, si tu me le commandes formellement...
--Formellement,» répondit Bergtora.
Losing gagna immédiatement Lidarende, et, s'adressant à Halgierde en personne:
«Où est Bryniolf? lui demanda-t-il.
--Que lui veux-tu?
--Qu'il me dise où il a enterré le corps de Roste; il paraît que la chose a été mal faite.»
Halgierde lui indiqua où se trouvait son valet; puis elle ajouta:
«Tu ne fais point métier de tuer les gens; je pense donc qu'avec toi il n'y a pas de danger.»
Losing repartit qu'en effet il n'avait encore jamais vu couler le sang de personne par son fait, et, sur cette réponse laconique, il partit.
Bientôt après, au milieu de la route, il trouva Bryniolf.
«Défends-toi! lui cria-t-il; je n'entends point t'attaquer comme un malfaiteur.»
L'autre fondit sur lui, sa hache levée; mais Losing, d'un premier coup de la sienne, lui brisa le manche de son arme, et, d'un second coup en pleine poitrine, l'étendit sans vie sur le chemin.
Quelques pas plus loin, avisant des bergers d'Halgierde, il leur annonça qu'il venait de tuer Bryniolf, non par surprise et traîtreusement, comme celui-ci en avait usé avec Roste, mais loyalement, dans un duel régulier, et il leur dit à quel endroit ils pourraient retrouver le cadavre.
Quand la nouvelle parvint à Nial sur le ting, il fut d'abord si saisi, qu'il se la fit répéter par trois fois.
«Oh! s'écria-t-il enfin, voilà cette fureur de meurtre qui gagne maintenant jusqu'aux moutons même. Qu'en dis-tu, Skarphédin, mon fils?
--Je dis qu'il fallait que Bryniolf fût vraiment prédestiné à la mort pour qu'il ait péri de la main de notre excellent père nourricier, l'homme le plus inoffensif de l'Islande.»
* * *
Sur l'entrefaite arriva au boer de Lidarende un cousin de Gunnar, appelé Sigmund, qui, avec son navire, faisait le trafic d'Islande en Norwège et poussait même parfois jusqu'en Suède. À une grande force physique et à certains agréments extérieurs il joignait un savoir remarquable et un talent de skalde apprécié. Une chose cependant gâtait en lui tous ces avantages: c'était un esprit d'arrogance et de présomption qui se traduisait en railleries incessantes.
Gunnar le reçut avec bienveillance, et l'invita, selon la coutume, à passer l'hiver sous son toit.
«J'accepte l'offre, répondit Sigmund, pour moi et pour Skiold, qui m'accompagne.»
Ce Skiold était un Suédois d'assez mauvais renom qui le secondait dans toutes ses affaires, et avec lequel, la similitude d'humeur aidant, il s'était lié d'une étroite amitié.
«Je veux bien aussi héberger Skiold, repartit Gunnar, quoique je ne le voie pas des mêmes yeux que toi; mais tu sais que ma femme est d'un naturel très fantasque; ne prête point l'oreille à ses suggestions, et en toutes choses consulte-moi d'abord.»
Sigmund demeura donc à Lidarende avec son ami, et Halgierde, à qui le nouveau venu plaisait fort, affecta bientôt de le combler de ses prévenances. Ce fut au point que les gens du logis en arrivèrent à se demander qui était le maître, de lui ou de Gunnar. Elle semblait néanmoins avoir oublié Bergtora et ses pensées de représailles, quand un jour, à brûle-pourpoint, elle dit à son mari:
«J'ai beau essayer de me contraindre; je ne puis prendre sur moi de laisser invengée la mort de Bryniolf.»
Gunnar lui tourna le dos sans répondre, mais immédiatement il envoya prévenir Nial que Losing eût à se bien garder.
Halgierde, en effet, cherchait de toutes parts un «homme de main» à qui elle pût confier sa vindicte. Elle s'adressa d'abord à Thraen, un riche Islandais qui habitait le boer de Grytaa, et qui venait d'épouser Thorgierde, l'enfant née du mariage d'Halgierde et d'Osvif; mais, aux premiers mots qu'elle lui dit, celui-ci déclina la proposition. Alors elle se tourna vers Sigmund:
«Non, repartit également ce dernier. Je ne veux point encourir la colère de Gunnar, sans compter que le meurtre de Losing ne tarderait pas à être vengé à son tour.
--Par qui donc? Serait-ce par ce blanc-bec de Nial?
--Non pas par lui, mais par ses fils.
--Oh! reprit Halgierde d'un air de dédain, le négoce ne fait pas, je le vois, les hommes valeureux!»
* * *
Sigmund la quitta sans plus souffler mot; mais, appelant son ami Skiold, il prit avec lui le chemin de Grytaa.
Que se passa-t-il entre lui et Thraen? Nul ne le sut; mais le surlendemain, comme Gunnar était absent de sa maison, les trois hommes reparurent ensemble à Lidarende.
«Nous sommes à tes ordres, dirent-ils à Halgierde; indique-nous seulement ce que nous devons faire.
--Eh bien, partez pour le fiord de l'est où est resté le navire de Sigmund; vous prétexterez que vous avez des marchandises à y prendre, et vous n'en reviendrez qu'après l'ouverture de l'alting, c'est-à-dire quand Gunnar et Nial seront aux comices avec tout leur monde. Ce sera le moment pour agir.»
Les trois hommes s'en allèrent vers l'est. Quelques semaines après, Gunnar, n'ayant nul soupçon, se mit en route pour Tingvalla, et Nial en fit autant de son côté. Celui-ci avait décidé, par prudence, qu'il emmènerait son valet Losing; mais une circonstance imprévue l'en empêcha au dernier moment. Le domestique, qui était en course à une assez grande distance du boer, se trouva arrêté au retour par le débordement d'une rivière, ce qui lui causa un retard de quarante-huit heures environ.
Quand il reparut, Bergtora, qui avait les instructions de son mari, lui dit de rejoindre Nial à l'alting; mais elle eut la malencontreuse idée de l'envoyer d'abord au bois de Thorosfield jeter un coup d'oeil à l'exploitation.
«Aie bien soin, lui recommanda-t-elle, de revenir au plus tard le lendemain.»
Par malheur Halgierde sut la chose; elle en avisa aussitôt ses vengeurs, qui se hâtèrent de monter à cheval pour prendre la direction de Thorosfield.
En route, Sigmund dit à Thraen:
«Laisse-nous agir seuls, Skiold et moi, et contente-toi d'assister à la scène. Quatre bras suffisent pour la besogne.»
Ainsi fut-il convenu. Quelques instants après, ils rencontrèrent Losing, et fondirent sur lui. L'autre se défendit vaillamment. Il commença par briser une lance à chacun de ses adversaires; puis Skiold lui ayant coupé la main droite, il continua de combattre de la gauche. À la fin pourtant Sigmund le transperça d'un javelot, et il tomba inanimé sur le sol.
Les meurtriers recouvrirent le corps de cailloux et de broussailles.
«Voilà, je le crains, un fâcheux exploit, dit Thraen à ses compagnons; je me demande comment les fils de Nial prendront la nouvelle.
--Il n'importe,» repartit Sigmund en entonnant des couplets de circonstance, et tous trois ils regagnèrent Lidarende.
* * *
Halgierde ne se sentit pas de joie; mais Ranveige, la vieille mère de Gunnar, ne put s'empêcher de dire à Sigmund:
«Tu me parais dans une voie périlleuse. Pour cette fois, mon fils te tirera d'embarras en s'accommodant avec Nial; néanmoins je t'engage à ne plus te lancer sur les pistes que ma bru t'indiquera, si tu ne veux être assuré d'y périr.»
Halgierde, à ce mot, éclata de rire; mais la vieille reprit d'une voix grave:
«Femme, ne te moque pas des vieillards; la sagesse descend des rides de leur front.»
Lorsque Gunnar connut ce nouveau meurtre, il alla avec son frère Kulskiag trouver immédiatement Nial. Ce dernier était seul dans sa hutte.
«Losing est mort, lui dit-il; nos maisons sont de plus en plus divisées, mais notre amitié n'a point reçu d'atteinte. Fixe le wehrgeld que j'ai à te payer.»
Nial garda un instant le silence; son visage était devenu pâle. Il répondit enfin avec un soupir:
«Donne-moi six onces d'or... Losing était un serviteur comme il n'en est pas beaucoup en Islande. Mes fils, s'ils étaient ici, refuseraient à coup sûr toute composition; aussi me passerai-je de les consulter... J'espère néanmoins qu'ils respecteront l'arrangement consenti entre nous.» Bientôt après Skarphédin entra, et son père l'informa de l'événement.
«Non, certes, répliqua le jeune homme, je ne romprai point l'accord fait par toi; mais je crois que le jour est proche où, mes frères et moi, nous aurons à nous mêler de la querelle, et, à la prochaine offense, je me souviendrai volontiers de toutes les autres.»
CHAPITRE X
PROPOS DE FEMMES ET COUPLETS DE SKALDE
On a vu que, dans les boers islandais, les femmes avaient un logis à part, sorte de gynécée ouvert où elles travaillaient et jasaient ensemble; ce qui n'empêchait pas les hommes de venir aussi de temps à autre prendre part au bavardage et à la gaieté qui ne cessaient de régner en ce lieu.
Or, un jour qu'Halgierde se trouvait ainsi dans sa _stofa_ avec sa fille Thorgierde, son gendre Thraen et Sigmund, le cousin de Gunnar, quelques mendiantes se présentèrent. Selon l'usage du pays, la maîtresse du logis les fit entrer et asseoir; puis elle leur demanda ce qu'il y avait de nouveau «par le monde».
«Rien que nous sachions, répondirent-elles.
--Où donc avez-vous passé la nuit?
--À Bergtorsvol.
--Ah! et que faisait Nial?
--Ma foi, toute son occupation consistait à se tenir silencieux dans un coin.
--Et ses fils?
--Pour ceux-là, reprirent obséquieusement les pauvresses, on ne sait guère à quoi ils sont bons. Skarphédin pourtant affilait une hache, Grim arrangeait un arc, Helge mettait une poignée à un glaive, et Atle assujettissait une prise à un bouclier.
--Oh! oh! repartit Halgierde, méditeraient-ils quelque grave entreprise?
--Nous l'ignorons, firent les femmes.
--Mais les gens de service, poursuivit Halgierde, à quoi s'occupaient-ils?
--Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y en avait un qui transportait aux champs du fumier.
--Tiens! et pourquoi faire?
--Pour faire pousser l'herbe, à ce qu'il disait.
--En vérité, s'écria Halgierde en éclatant d'un rire sardonique, pour un si bon donneur de conseils, Nial me paraît bien peu avisé!
--Comment cela? dirent les mendiantes.
--Sans doute; puisque le fumier a une telle vertu, que ne s'en est-il fait appliquer une charretée au menton, afin de s'y faire croître la barbe! Mais la dépense lui a fait peur... Allons, dorénavant nous ne l'appellerons plus que le _ladre sans poil_... Quant à ses fils, qui sont, eux, barbus à souhait, probablement parce qu'ils ont été moins avares du précieux engrais, nous les nommerons les _barbes bien fumées_. Voyons, Sigmund, en bon skalde que tu es, improvise-nous quelque chose là-dessus.»
* * *
Sigmund entama aussitôt un chant où Nial et ses fils, affublés des sobriquets qu'Halgierde venait de leur donner, étaient l'objet de cent moqueries. Toute l'assistance en riait encore aux éclats, lorsque Gunnar, qui du seuil avait tout entendu, parut dans la chambre.
À l'aspect de son visage courroucé, l'hilarité générale s'éteignit.
«Fou que tu es! dit-il à Sigmund, voilà des couplets qui te coûteront la vie!»
Puis, s'adressant à ses gens:
«Si un seul d'entre vous répète cette chanson ou y fait seulement la moindre allusion, il sentira le poids de ma colère, et je le chasserai sur-le-champ.»
Là-dessus il sortit, et telle était la crainte qu'il inspirait, que nul n'osa plus souffler mot du chant satirique. Mais les mendiantes, pensant que Bergtora leur saurait gré de l'indiscrétion, se hâtèrent d'aller à Bergtorsvol et d'y narrer la scène en détail.
* * *
Vers le soir, quand tout le monde fut à table, la femme de Nial se mit à dire:
«À propos, on vous a gentiment arrangés aujourd'hui, le père et les fils, et si vous avalez cet affront, c'est vraiment que vous avez des coeurs de brebis.
--Qu'est-ce donc?» demanda Skarphédin.
La mère raconta ce qui s'était passé à Lidarende.
«Peuh! fit Skarphédin, nous ne sommes pas des femmelettes pour prendre la mouche à tout propos.
--Gunnar pourtant l'a prise pour vous, et Gunnar, je pense, n'est pas une femmelette! Si vous laissez cette insulte impunie, il n'y a plus de raison pour qu'aucune avanie vous émeuve jamais.
--Oh! oh! notre petite mère est bien emportée!» dit Skarphédin en s'efforçant de rire; mais la sueur lui perlait au front, et des taches rouges enflammaient ses joues.
Grim, le second frère, se mordit les lèvres sans rien dire. Helge, le troisième, resta impassible.
Quant à Atle, il sortit un moment avec Bergtora, et celle-ci, en revenant, était toute tremblante de colère.
«Femme, lui dit Nial, la vengeance est douce en prémices; mais souvent le fruit en est amer.»
* * *