Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille Islande

Chapter 5

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«Écoute, il ne me siérait pas, à moi qui suis marié depuis longtemps, de te parler en cette circonstance comme l'eût pu faire, de son vivant, Halvard le Rouge, aujourd'hui trépassé. Promets-moi seulement que, quoi qu'il arrive, nous resterons unis.

--Certes, quoi qu'il arrive, rien ne troublera jamais notre vieille amitié.

--C'est bien, Gunnar; donnons-nous la main sur ce mot,» conclut Nial en reprenant un air grave.

Mais il ne put s'empêcher d'ajouter:

«C'est égal, quelque chose me dit que, si tout continue à se bien passer, ce ne sera pas la faute d'Halgierde.»

* * *

Tout enfant, la fille d'Hogi avait annoncé une beauté rare, et fait l'admiration de tous ceux qui la voyaient. Son oncle Rut convenait comme les autres que, pour la majesté de la taille, l'harmonie des lignes du visage, la finesse et l'abondance des cheveux, elle n'avait peut-être pas sa pareille en Islande. Seulement il lui trouvait, à part lui, dans le regard un «je ne sais quoi» dont il avait peur.

Un jour, il dînait chez son frère en société de quelques amis. La fillette était en train de folâtrer par terre dans la salle avec d'autres enfants de son âge, quand son père l'appela tout à coup:

«Viens ici, mignonne!»

Halgierde accourut aussitôt, sa charmante figure animée par le jeu.

Hogi la prit doucement par le menton, l'embrassa, et, se tournant vers Rut son cadet:

«N'est-elle pas, lui dit-il, jolie à ravir?»

Comme Rut ne répondait pas, Hogi répéta sa question.

«Oui, oui, repartit enfin l'oncle, c'est, à coup sûr, une enfant ravissante... Mais, ajouta-t-il après un silence, je me demande toujours d'où sont venus dans notre famille ces yeux... dont je ne puis définir l'expression...»

Le propos vexa Hogi, et il s'ensuivit une courte bouderie entre les deux frères.

* * *

Les années s'écoulèrent. Halgierde devint chaque jour plus belle, et l'on put remarquer bientôt qu'elle était consommée dans l'art de plaire. Avec cela, prodigue, obstinée, rancunière, elle inquiétait de plus en plus le bon Rut; et le pis, c'était qu'un certain Tiolstolf, qui avait été son père nourricier, avait conservé sur elle une influence des plus pernicieuses.

Ce Tiolstolf était un méchant homme, d'une force et d'une habileté aux armes peu communes, qui avait déjà commis plusieurs meurtres sans payer la moindre rançon. Halgierde avait voulu qu'il restât avec elle à l'Hogistad, et elle ne faisait rien sans le consulter.

Or, à quelque distance du boer, dans la direction de la mer, demeurait un riche fermier appelé Thorwald. C'était un homme de moeurs honorables et fort estimé, qui n'avait d'autre défaut qu'un peu trop de vivacité dans l'humeur.

Son père l'exhortant un jour à se marier, il répondit qu'il y songeait en effet, et que son choix était même déjà fait.

«Et qui comptes-tu demander? continua le vieillard.

--Halgierde, fille d'Hogi.»

Le père secoua la tête.

«Non, pas elle, mon fils! reprit-il. On la dit volontaire, emportée et coquette; tu es toi-même opiniâtre et violent... M'est avis que d'un tel mariage il ne saurait rien résulter de bon.

--C'est mon idée, et je m'y tiens, repartit le jeune homme.

--Soit!» conclut le vieillard.

Le lendemain même, le père et le fils allèrent trouver Hogi leur voisin.

«Nos situations se valent, lui dit ce dernier; je ne dois pas vous cacher pourtant qu'Halgierde a un caractère un peu difficile.

--Cela ne fait rien,» répondit Thorwald.

Et, séance tenante, l'affaire fut réglée, sans qu'Halgierde eût voix au chapitre.

Lorsque la jeune fille connut la chose, elle entra dans une grande colère et courut vers son père nourricier.

«Console-toi, lui dit Tiolstolf, et compte sur moi. C'est la première fois que tu te maries, mais ce n'est sans doute pas la dernière. Il faudra bien, à la récidive, que l'on prenne ton avis.»

Sur quoi ils se mirent à parler d'autre chose.

* * *

Pendant ce temps, Hogi disposait tout pour la noce. Il alla d'abord inviter Rut, et lui dit:

«Je te prie de ne pas m'en vouloir si j'ai conclu cet hymen en dehors de toi.

--Certes, répondit le frère, l'union est loin de m'agréer. Je te promets néanmoins d'assister au repas.»

Thorwald fit aussi ses invitations, et Halgierde convia de son côté au festin un certain Svan qui était son oncle maternel et qui habitait le fiord des Ours, à la partie nord de l'Islande. Ce Svan était un vilain drôle, hargneux, querelleur, et qui se connaissait en magie. Au banquet, qui compta plus de cent couverts, Tiolstolf et lui se placèrent côte à côte, et, au grand étonnement des convives, on les vit l'un et l'autre, à plusieurs reprises, s'entretenir tout bas avec Halgierde, qui riait à chaque mot qu'ils disaient.

«Cette façon de rire ne me plaît guère, dit le père de Thorwald à son fils, comme ils s'en retournaient le soir chez eux; et ce qui me plaît encore moins, c'est la présence de ce Tiolstolf.»

Halgierde, en effet, avait exigé que son père nourricier la suivît au domicile conjugal. De tout l'hiver, Thorwald et lui n'échangèrent que de brèves paroles. Quant à Halgierde, dès le lendemain de son mariage, elle commença par donner libre cours à ses habitudes de gaspillage, si bien que, le printemps venu, il y eut au logis disette de farine et de poissons secs. Halgierde alors se mit en colère contre son mari, et lui reprocha de la laisser manquer même du nécessaire. À quoi Thorwald répondit que son approvisionnement de l'année avait été le même que d'habitude, et que cela lui durait d'ordinaire jusqu'au milieu de l'été.

«Qu'est-ce que cela prouve? repartit la jeune femme d'un ton méprisant: que tu es tout bonnement un avare, et que ton père et toi vous vous laissiez mourir de faim!»

Le mari, courroucé de cette parole, frappa Halgierde à la joue avec une telle force, que le sang jaillit; puis, sortant sans mot dire, il emmena six de ses gens, et gagna à la rame quelques îlots qu'il possédait dans le fiord voisin, et où il avait une réserve de farine et de poissons secs.

* * *

Halgierde cependant s'assit devant la porte, et elle était en train de ruminer sa colère quand Tiolstolf parut.

«Ah! fit-il en l'apercevant, qui t'a donc marqué de rouge le visage?

--C'est mon mari, répondit-elle; et il paraît que tu t'en soucies peu, puisque tu n'es pas même venu à mon secours!

--Eh! le savais-je? dit le père nourricier. Je suis, en tout cas, bon pour te venger.»

Il prit sa hache, sauta en canot, et rama vers les îles du fiord.

Thorwald était dans sa chaloupe, en train d'arrimer les objets que ses hommes lui apportaient du rivage. Tiolstolf, d'un bond, fut à côté de lui.

«Voyons! dit-il, il faut que je t'aide, autrement tu n'en finiras point... Ma parole! on croirait toujours que tu es manchot!

--Tu n'as rien à m'apprendre, sache-le bien! répondit Thorwald d'un ton dédaigneux.

--Si fait, riposta l'autre, j'ai à t'apprendre de quelle façon on doit se conduire avec une femme... J'ajouterai que tu as maltraité Halgierde pour la première et la dernière fois.»

À ce mot, Thorwald saisit un couteau de pêcheur qui se trouvait près de lui, et le brandit vers Tiolstolf; mais l'autre, levant sa hache, en assena un tel coup à Thorwald, que celui-ci eut le bras cassé et laissa échapper le couteau.

D'un second coup porté sur la tête, son adversaire lui fracassa le crâne.

Au même moment les gens de Thorwald arrivaient avec des sacs de farine. Tiolstolf, sans perdre de temps, pratiqua d'un coup de hache un énorme trou dans le fond de la chaloupe, qui embarqua immédiatement le flot salé; puis, sautant vite dans son propre canot, il s'éloigna à force de rames, tandis que l'autre bateau coulait avec sa charge et le corps inanimé de Thorwald.

Une fois à terre, il se dirigea en droite ligne vers le boer d'Halgierde, sa hache ensanglantée à l'épaule.

La jeune femme était toujours assise à la même place.

«Tiens! ta hache est de la même couleur que ma joue! dit-elle à Tiolstolf en l'apercevant.

--Oui, je viens de faire en sorte que tu puisses te remarier à ta guise.

--Alors Thorwald est mort?

--Il l'est... Maintenant, comme il faut que je pourvoie à ma sûreté, je m'en vais de ce pas vers le nord rejoindre notre ami Svan.»

Là-dessus il enfourcha un cheval, et s'enfuit au galop à travers la plaine.

* * *

Le même jour, Halgierde était de retour chez son père Hogi. Celui-ci, ne sachant rien de ce qui était arrivé, accueillit sa fille avec joie.

«Pourquoi Thorwald ne t'accompagne-t-il pas? lui demanda-t-il tout d'abord.

--Thorwald est mort! dit Halgierde.

--Alors c'est Tiolstolf qui l'a tué! dit l'oncle Rut, survenant tout à coup.

--Oui, ajouta simplement Halgierde.

--Mes pressentiments ne me trompaient pas, reprit Rut; ce mariage ne pouvait engendrer que malheurs!»

Quand le père de Thorwald apprit la nouvelle, il rassembla un gros d'hommes armés, et se dirigea au nord vers le fiord des Ours. Mais, comme la troupe gravissait la dernière colline du chemin, il survint tout à coup une nuée si opaque, qu'elle fut obligée de s'arrêter court.

Les cavaliers mirent pied à terre un moment. Quand ils voulurent ensuite remonter en selle, il leur fut impossible de retrouver leurs chevaux dans l'obscurité. Ils perdirent même leurs armes, et tous à l'envi s'égarèrent si bien parmi les roches et les précipices, qu'ils n'eurent bientôt plus qu'un désir, celui de pouvoir battre en retraite.

«Par ma foi! s'écria le père de Thorwald, c'est ce Svan qui nous ensorcelle. Que je rattrape seulement mon cheval, et je jure que je file au plus vite!»

Au même instant l'atmosphère s'éclaircit, et chacun retrouva ce qu'il cherchait. Quelques hommes, plus obstinés, essayèrent néanmoins de pousser outre; mais, trois fois de suite, le même enchantement se renouvela, de sorte que le plus vaillant tourna bride.

L'affaire se termina donc, selon l'usage du pays et du temps, par une composition pécuniaire. Hogi paya au père de Thorwald la somme de six onces d'argent[39] comme rançon du meurtre de son gendre, et Rut lui fit, de plus, présent d'un manteau.

* * *

Deux années s'écoulèrent. Halgierde s'était remise à vivre sous le toit paternel, quand un jour s'arrêta devant le boer un groupe d'une dizaine d'hommes à cheval à la tête duquel se trouvait Osvif, un riche fermier qui avait sa demeure près du fiord de Borge.

À peine eurent-ils exposé l'objet de leur visite, qu'Hogi fit mander Rut en toute hâte.

«Cette fois, lui dit-il, je ne veux pas agir sans te consulter. C'est Osvif qui vient me demander la main d'Halgierde.

--Ne connaît-il point l'histoire de Thorwald?

--Il la connaît; mais il prétend qu'un second hymen est souvent plus heureux qu'un premier, et que d'ailleurs il se gardera de Tiolstolf.

--Qu'il s'en garde, répondit Rut; c'est mon meilleur conseil de beaucoup... Mais il faut que, cette fois, Halgierde soit l'arbitre de son propre sort.»

On appela aussitôt la jeune veuve. Celle-ci parut, vêtue d'une robe écarlate et d'un manteau bleu du plus fin tissu, avec une ceinture d'argent à la taille. Ses beaux cheveux retombaient en ondes dorées sur son sein.

Elle eut pour chacun un sourire gracieux, et quand Osvif, émerveillé, lui demanda si elle consentait à le prendre pour mari, elle répondit sans hésiter:

«De tout mon coeur, et je suis convaincue que rien ne troublera plus mon bonheur.»

La noce se fit deux semaines plus tard, en grande pompe, à l'Hogistad. Tiolstolf, bien que toujours au boer, ne fut pas invité au banquet. Tout le temps que la fête dura, on le vit rôder, le sourcil froncé et la hache levée, autour du logis; mais personne n'eut l'air d'y faire attention, et nul incident ne troubla le repas.

Osvif alla s'installer chez lui avec sa femme, et pendant une année le couple vécut dans la plus parfaite harmonie.

Au commencement de l'été, Halgierde donna le jour à une fille qui lui ressemblait trait pour trait, et qui reçut le nom de Thorgierde. Tiolstolf, lui, était demeuré à l'Hogistad, où d'abord il parut bien se conduire. Mais, un matin qu'il avait commis un acte de violence sur un des serviteurs de la maison, Hogi le pria de s'en aller.

Pour toute réponse, Tiolstolf sella son cheval, prit ses armes, et se dirigea vers le boer d'Osvif.

Il trouva Halgierde seule au logis.

«Ton père, lui dit-il, m'a chassé, et je viens te demander asile.

--C'est à Osvif qu'il appartient de te répondre quand il rentrera, repartit la jeune femme.

--Vivez-vous donc d'accord à ce point?

--Tout à fait d'accord... Pas un nuage ne s'est élevé entre nous.»

Tiolstolf prit place silencieusement sur un banc.

Lorsque Osvif parut, Halgierde lui jeta les bras autour du cou, et lui dit:

«M'accorderas-tu ce que je vais te demander?

--Si je le puis honorablement, certes oui.

--Eh bien, Tiolstolf est ici. Permets-lui de rester avec nous. S'il te donne le moindre sujet de contrariété, tu me trouveras avec toi contre lui.

--Soit, répondit Osvif. Je ne puis résister à une prière faite de cette façon; mais sache qu'à la première incartade je mettrai le compagnon à la porte.»

* * *

Tiolstolf, quelques mois durant, se maîtrisa; puis son naturel reprit le dessus, et il emplit bientôt tout le logis de querelles et de vacarme, n'épargnant dans ses violences que la seule Halgierde, qui du reste ne le défendait jamais. Osvif voyait bien que les choses menaçaient de tourner mal; mais, craignant d'affliger sa femme, il différait de jour en jour l'expulsion du père nourricier.

Un matin, quelques moutons s'étant fourvoyés dans les pâturages des montagnes, il dit à Tiolstolf de courir après eux avec d'autres serviteurs de la ferme.

«Est-ce que tu me prends pour ton esclave? lui répondit insolemment l'homme; marche devant, et je te suivrai.»

Osvif alla aussitôt trouver Halgierde, et lui annonça sa résolution de chasser le vilain drôle.

Alors, pour la première fois, Halgierde prit vivement le parti de Tiolstolf, et, d'un mot à l'autre, la dispute s'échauffa tellement, qu'Osvif, impatienté, fit comme avait fait autrefois Thorwald: il frappa sa femme au visage.

«Assez de criailleries» lui dit-il, et incontinent il sortit.

Halgierde se mit à pleurer amèrement. Toutefois, quand son père nourricier survint, et qu'avec son astuce habituelle il voulut l'aigrir encore davantage au sujet de l'affront qu'elle avait essuyé, elle le pria fort sèchement de ne point se mêler de ses affaires d'intérieur.

Tiolstolf s'éloigna avec un ricanement plein de menace.

Osvif cependant, accompagné de quelques-uns de ses gens, avait gravi les pentes voisines à la recherche du bétail égaré. Chacun battant les buissons de son côté, il se trouva un moment seul derrière un haut massif de rochers. Soudain une voix s'écria près de lui:

«Un dernier mot de l'esclave au maître!»

C'était Tiolstolf qui, clandestinement, avait escaladé la montagne, et le menaçait de sa hache levée. Osvif se retourna brusquement, et tâcha de saisir au corps son ennemi; mais avant qu'il eût pu l'étreindre l'arme terrible lui retombait sur la nuque, et il rendait l'âme avec des flots de sang.

Tiolstolf lui arracha l'anneau d'or qu'il portait au doigt, recouvrit son corps de cailloux et redescendit vers le boer.

«Osvif est mort!» dit-il à Halgierde.

Celle-ci, sans en demander plus long, éclata d'un rire sardonique et dit:

«C'est bien, va-t'en de ce pas trouver Rut.»

* * *

Tiolstolf enfourcha son cheval, et s'en alla d'une traite jusqu'à la Rutstad. Il faisait nuit quand il arriva: tout le monde était couché dans la ferme.

Il mit pied à terre, attacha sa monture à un croc extérieur du séchoir, et, s'approchant de l'huis obscur, y donna un formidable coup de poing.

Rut, éveillé en sursaut, sauta vite à bas de son lit, passa son habit et ses chaussures, et sortit le glaive à la main. Sur le seuil il reconnut le visiteur.

«Que veux-tu? lui dit-il.

--J'ai tué Osvif.

--Et que cherches-tu céans?

--C'est Halgierde qui m'envoie.

--Est-ce elle qui t'a commandé le meurtre?

--Non.»

Sur ce mot, Rut brandit son épée. L'autre voulut parer le coup; mais sa hache lui glissa des mains, et l'épée de Rut lui trancha à demi le cou. La mort fut instantanée.

À cinq années de là, Gunnar épousait, lui troisième, la veuve de Thorwald et d'Osvif.

* * *

La cérémonie du mariage se fit à la manière scandinave, c'est-à-dire que Gunnar, après les formalités d'usage accomplies devant les témoins, s'approcha du banc transversal sur lequel la fiancée se tenait assise, et là, déposant sur les genoux d'Halgierde une hache de silex qu'il tenait à la main, et qui était censée le marteau de Thor:

«Par ce marteau sacré, dit-il d'une voix assez haute pour que tous les assistants l'entendissent, moi, Gunnar fils d'Hamund, je te prends, toi, Halgierde fille d'Hogi, pour ma _femme épousée_.»

Sur quoi ménestrels et skaldes entamèrent leurs harmonies et leurs chants, harmonies et chants aussi primitifs que les rites mêmes qu'ils accompagnaient; puis eut lieu le banquet d'hyménée, et, après le banquet, la _chevauchée_ nuptiale par laquelle le mari conduisait sa femme du logis paternel à son propre toit, escorté de tous les convives du festin.

Toujours suivant la coutume, ce fut Hogi qui, à l'heure du départ, prit la main gauche de sa fille, et l'amena jusqu'au seuil du boer. Là il s'arrêta un instant, et se retournant vers Gunnar, qui marchait immédiatement après lui, il prononça cette parole, consécration dernière du mariage:

«Volontairement et de ma propre main, je conduis ma fille hors de ce logis pour te la donner, à toi Gunnar, fils d'Hamund. Prends-la donc, et sois bon pour elle, comme elle sera, elle aussi, bonne pour toi. Et maintenant mettez-vous en selle, et puissent tous les dieux de l'Islande aplanir les voies, quelles qu'elles soient, par lesquelles vous passerez l'un et l'autre!»

Alors Gunnar, s'avançant à son tour, prit la main droite d'Halgierde dans la sienne, et mena la jeune femme jusqu'à son coursier, en lui disant:

«À présent, Halgierde, toi seule, et nulle autre, es ma légitime épouse.»

Sur ce mot, tous les invités montèrent à cheval, et, le cortège une fois formé, Gunnar donna le signal du départ. Hogi seul demeura au logis.

La coutume voulait qu'à quelque distance du boer conjugal la chevauchée devînt une sorte de course entre l'époux et l'épouse. Aussi, lorsqu'on fut en vue de Lidarende, Gunnar et Halgierde, distançant la file, éperonnèrent tout à coup leurs montures, luttant de vitesse à qui des deux franchirait avant l'autre la porte de l'enclos.

Ici, pour la première fois de sa vie, Gunnar ne remporta pas la victoire. Au moment décisif, le poney d'Halgierde, pressé par une maîtresse écuyère, s'enleva d'un élan formidable en bousculant presque au passage le cheval monté par le fils d'Hamund, et arriva le premier à la haie.

«Mauvais présage! dit Nial à Kulskiag; ou je me trompe fort, ou il y a là comme un signe que, si le désaccord entre dans le ménage, ce sera Halgierde qui finalement l'emportera sur Gunnar le vaillant.»

Notes du chapitre:

[Note 38: L'Islande se divisait en quatre grands districts, distingués d'après les points cardinaux. L'Eyfirdinga était au nord, et le Borge au sud.]

[Note 39: Disons une fois pour toutes au lecteur qu'à cette époque la monnaie était rare. L'argent se versait le plus souvent au poids, par once et par mark. En Islande particulièrement, une once d'argent ordinaire, _cyrir_, équivalait au prix d'une vache au marché; un mark d'argent pur représentait soixante onces, et le mark d'or pur huit fois soixante onces.]

CHAPITRE VIII

ENTRE BERGTORA ET HALGIERDE

Halgierde cependant déploya tout d'abord à Lidarende une activité et une bonne humeur qui firent le plus grand plaisir à Gunnar.

«Pour cette fois du moins, disait ce dernier à Nial, ta double vue me semble en défaut; on trouverait avec peine une ménagère plus entendue que la fille d'Hogi.

--Je m'en réjouis autant que toi, Gunnar, bien que la pire énigme de la vie soit de savoir combien de temps ce qui est bon reste bon, et combien de temps aussi ce qui est mauvais ne devient pas pire.»

Aux approches de l'hiver, le nouveau couple fut invité à un grand festin que le fermier de Bergtorsvol avait coutume de donner chaque année à ses parents et à ses amis.

C'est le moment d'informer le lecteur que Nial avait six enfants, trois fils et trois filles. Sa femme, Bergtora, était une personne au coeur excellent, mais d'un caractère très entier, vindicative, comme toute Islandaise, et, comme toute Islandaise aussi, vive et acerbe à la repartie.

L'aîné des fils, Skarphédin, qui avait épousé une fille du district appelée Thorilde, offrait un type tout à fait à part. Il était fort haut de stature, avec un nez d'aigle, une chevelure brune et bouclée, de très beaux yeux; seulement sa bouche était étrangement déformée par une saillie de la mâchoire supérieure, et son teint était d'une pâleur livide.

Somme toute, après Gunnar, c'était l'homme le plus martial qu'on pût voir. Il avait d'ailleurs le verbe tranchant, la riposte impérieuse de sa mère, et passait pour un skalde de valeur.

Ses trois frères, Grim, Helge et Atle, mariés, eux aussi, ne lui cédaient guère en valeur et en force; mais leur humeur était moins agressive, et l'on retrouvait parfois en eux quelque chose de la douceur et de la réflexion de leur père.

Tout ce monde, y compris les filles, dont aucune n'était encore en puissance d'époux, habitait le boer de Bergtorsvol.

* * *

Au banquet, Halgierde avait pris place, selon l'usage, sur le banc réservé aux femmes, et l'on n'attendait plus que Thoralle, l'épouse d'Helge. Cette Thoralle était une bonne et charmante personne que Nial aimait particulièrement, une sorte de fée domestique, dont l'activité prévoyante et discrète tenait tout en ordre au logis.

Elle parut enfin, et sa belle-mère Bergtora, la prenant par la main, la conduisit vers Halgierde en disant:

«Recule-toi un peu, je te prie, que ma bru s'assoie près de toi.»

Halgierde obéit, mais d'un air rechigné.

«Un beau voisinage vraiment que celui de cette cendrillon!» dit-elle assez haut pour qu'on l'entendît.

Nul toutefois ne parut faire attention à ce propos malsonnant. Le repas terminé, Bergtora fit le tour de la table avec l'eau destinée aux mains des convives. Lorsqu'elle s'approcha d'Halgierde, celle-ci lui saisit le bras et lui dit:

«Toi et Nial, vous êtes, ma foi, bien appariés... Tu as les doigts pleins de nodosités, et lui, il n'a pas un poil au visage!

--C'est vrai, répondit Bergtora; mais, que veux-tu, nous nous aimons l'un l'autre tels que nous sommes... Thorwald, ton premier mari, était l'homme le plus barbu du pays, ce qui ne l'a pas empêché de passer de vie à trépas, grâce à toi!»

À cette réplique, Halgierde se leva furieuse, et, se tournant vers le banc où siégeait Gunnar:

«À quoi me servirait-il d'avoir pour époux le premier homme de l'Islande, si une telle insulte restait impunie?»

Pour toute réponse Gunnar quitta la table en disant:

«Allons-nous-en! Si tu veux quereller, que ce soit chez nous, et non pas ici, au foyer de l'homme que j'honore le plus! Je n'entends pas être le jouet de tes caprices!»

Le couple se disposa aussitôt à sortir.

Sur le seuil, Halgierde dit à Bergtora:

«Souviens-toi que ce n'est pas fini comme cela entre nous.

--Tant pis pour toi!» repartit l'autre.

Gunnar, sans plus souffler mot, regagna incontinent Lidarende, d'où il ne bougea pas de tout l'hiver.

* * *

L'été venu, il se mit en devoir de se rendre à l'alting, et au départ il dit à sa femme:

«Surtout maîtrise-toi pendant mon absence, et vis en paix avec mes amis.

--Tes amis sont-ils donc les miens? riposta aigrement Halgierde.

--Il faut qu'ils le soient,» reprit Gunnar, et il s'en alla sur cette brève réponse.

Dans le même temps, Nial partait également pour Tingvalla avec ses trois fils.