Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille Islande

Chapter 4

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Le fils d'Hamund et son vieil ami menèrent donc leur flottille à Hedeby, et, comme le bruit de leurs récents exploits s'était répandu par tout le pays, le monarque danois ne manqua pas de les accueillir avec une estime et une faveur toutes particulières.

Nos héros demeurèrent plusieurs semaines auprès de lui, prenant leur part des festins et des jeux par lesquels ce prince célébrait sa dernière victoire sur les Wendes. Et, bien que pour cette occurrence les plus illustres champions du Nord se trouvassent réunis à la cour de Svend, il n'y en eut pas un parmi eux que Gunnar ne battît haut la main, dans n'importe quel exercice du corps. Aussi le roi, émerveillé, s'offrit-il à le combler de biens et d'honneurs s'il consentait à se fixer en Danemark; il voulait même lui donner sa propre nièce en mariage. Mais Gunnar déclina toutes ces ouvertures, si flatteuses et si alléchantes qu'elles fussent.

«Le plus beau pays, c'est l'Islande! répétait obstinément le fils d'Hamund.

--Un pays qui produit des hommes tels que toi est assurément une grande terre, lui répondit un jour le monarque; mais ne sais-tu pas que le Danemark domine sur tout le Septentrion, de Rügen aux rivages des Finnois, que de simples _jarls_[31], nos vassaux, sont eux-mêmes plus puissants que bien des souverains du Sud et de l'Est, et que dans les salles de nos châteaux nous pouvons rassembler en un même jour, à un seul banquet, plus de convives que l'Islande ne compte d'habitants?

--Je le sais, repartit Gunnar.

--Et ne crois-tu pas que, si nous le voulions, nous disposerions d'assez de guerriers et de longs navires pour conquérir l'Islande ta patrie?

--Votre père Harald ne disposait pas de moins d'hommes que vous; cependant il y réfléchit à deux fois avant d'envoyer ses longs navires conquérir l'Islande mon pays, et, quand il y eut réfléchi à deux fois, il rejeta tout à fait cette idée, et il n'y revint plus de sa vie.

--Cela est vrai, dit le prince danois; mais c'est que les dieux, consultés par lui dans leurs temples, ne lui parurent pas favorables à ce projet.

--Ce fut du moins ce que lui dirent les prêtres, je ne l'ignore pas plus que vous, ô roi Svend; pourtant ce ne furent ni les dieux du Danemark, ni ceux de la Norwège ou de l'Islande, ni même le Dieu nouveau des chrétiens, qui l'empêchèrent d'exécuter son dessein. S'il faut vous expliquer ma pensée, ce qui retint le roi votre père, ce fut l'esprit même des hommes de l'Islande, incapables, il le savait bien, de se plier au joug d'un monarque; et, aussi longtemps que durera cet esprit, nul souverain ou jarl étranger, soit par ses navires, soit par ses guerriers, ne pourra jamais conquérir l'Islande.

--Bien répondu, poursuivit le roi; ces fières paroles conviennent à ta bouche. Mais, tout en restant Islandais et libre, ne consens-tu point, pour nous faire honneur, à être notre homme-lige en Danemark?

--Pour cela, seigneur, j'y consens. En tant que paysan de l'Islande, je ne dois hommage ni allégeance à personne; tout Islandais s'appartient à lui seul. Hors de l'Islande, c'est différent, et je tiens pour ma part à honneur, quand je visite telle ou telle contrée, d'être l'homme-lige du prince qui y règne et d'accepter le baisemain qu'il m'offre. En ce sens, nous tombons d'accord; ce n'est qu'une vassalité de passage qu'on laisse, en s'en allant, derrière soi, et qu'on peut être heureux de retrouver, parce qu'elle n'a en soi rien de servile.

--Eh bien, noble fils d'Hamund, échangeons, à cette occasion, nos présents. Donne-moi, retenue par des noeuds de paix dans son fourreau[32], la glorieuse épée avec laquelle tu portas naguère le coup de mort à Vandel, et accepte de moi, également enfermée en une gaine de paix, cette hallebarde que, dans le temps où j'errais exilé dans le pays de Galles, j'enlevai au tombeau d'un vieux viking. C'est une arme magique, qui non seulement préserve de la mort celui qui la tient, mais qui a de plus la propriété d'indiquer, par une résonance prolongée, si la blessure qu'elle vient de faire est mortelle. Nul autant que toi, Gunnar, ne mérite d'être honoré de ce trophée.»

* * *

Cependant la saison s'avançait, et Halvard le Rouge commençait à ronger son frein.

«Écoute, dit-il un jour à Gunnar, j'en ai assez de toutes ces fêtes de cour et de ce train de vie entre quatre murailles. J'aspire à entendre le cri de la mouette, qui me plaît infiniment mieux que le babil des femmes et le chant des skaldes. Nous avons encore, avec nos navires, le temps de faire une course d'automne. Qu'en penses-tu, mon fils d'armes?

--Je suis prêt. Quand faisons-nous voile?

--Quand nous faisons voile? mais aujourd'hui même, à la minute précise où je parle. Nous ne sommes pas, que je sache, comme ces filles galloises auxquelles il est interdit de se marier avant qu'elles aient filé assez de lin pour remplir leur bahut d'hyménée. L'Océan et nous, nous sommes libres de convoler ensemble à toute heure, et c'est le seul genre de mariage qui m'agrée.

--Et de quel côté, cette fois, nous dirigerons-nous?

--Si tu le veux, nous irons visiter les rivages du Smaaland et de la Gothie[33].»

Gunnar prit donc congé du roi Svend, fort marri de la séparation, et la flottille se remit en mer dans la direction de la Baltique.

Après avoir rangé la côte sud de Laaland, puis les crayeuses falaises de l'île de Moen, la «vierge chevelue de la mer de l'Est», elle laissa le Sund à sa gauche pour longer les rives de la Scanie et passer ensuite entre cette terre et les hautes roches de l'île de Bornholm.

* * *

Nul incident digne d'être narré ne marqua la navigation des vikings jusqu'au delà du lacis d'îlots qui frangent le littoral scandinave au-dessous de la moderne Carlskrona. Le temps n'avait cessé d'être magnifique, et une jolie brise du sud-ouest caressait à souhait la poupe des ellides.

Mais, l'après-midi du quatrième jour, comme on était déjà engagé dans le détroit de Calmar, Halvard le Rouge, qui venait de monter sur la dunette de la _Côte-de-fer_, eut tout à coup, en auscultant le ciel, un de ces hochements de tête silencieux par lesquels tous les vieux loups de mer se donnent à entendre à eux-mêmes que les choses ne vont pas selon leurs désirs.

Une brusque saute de vent d'ouest en est venait, en effet, de se produire, et à un zéphyr régulier avaient succédé de petits coups d'aile haletants, brefs et saccadés, qui semblaient ne pas avoir assez de force pour embrasser plus de vingt toises de mer.

Bien que, malgré cela, la Baltique continuât de demeurer unie comme une glace, et que pas un nuage ne tachât l'horizon, il était à croire que le vieux viking n'augurait rien de bon du changement; car au hochement de son crâne de marsouin succéda aussitôt un petit grognement sourd qui équivalait à tout un poème.

«Qu'as-tu donc à te parler en dedans? lui demanda Gunnar intrigué. Est-ce que Ran, la déesse de la mer, comploterait avec Loki, le méchant dieu[34], de nous jouer quelque vilain tour?

--Je me moque de Loki et de Ran, repartit le viking en se grattant l'oreille; mais en aucun temps, et surtout dans cette saison de l'année, je n'ai jamais eu un bien vif amour pour ces petits vents ni chauds ni froids, à l'haleine essoufflée, qui n'osent pas dire franchement ce qu'ils vous veulent; mieux vaut tout de suite une bonne rafale âpre et mordante qui vous cingle carrément le visage et vous décoiffe sans même crier gare... Bon, regarde à présent, ajouta-t-il après un moment de silence: a-t-on idée de pareille traîtrise?»

* * *

Gunnar regarda. L'atmosphère présentait maintenant un calme de mort, et un voile de vapeurs basses, hissé, semblait-il, par une main invisible, s'étendait lentement à droite et à gauche sur la terre ferme et sur l'île d'OEland, déformant au loin les aspects naturels par un de ces phénomènes de mirage que les marins appellent _fée Morgane_. Promontoires, arbres et rochers, tout apparaissait renversé; certains objets même se montraient dédoublés.

Un instant après émergea de l'horizon, comme par un coup de baguette magique, un gros banc de nuages dont la couleur noircissait à vue d'oeil.

«Je le disais bien, s'écria Halvard, ce petit vent de rien était gros d'une tempête. Elle va être sur nous tout à l'heure, et nous surprendre dans une passe où un long vaisseau, en pareille circonstance, ne doit pas se trouver. Alerte! il faut virer de bord au plus vite, et fuir sous le vent jusqu'à l'une des anses qui se trouvent à l'entrée du détroit, car la baie de Calmar est encore trop loin de nous.»

Il avait à peine prononcé ces mots, que de la masse de nuages noirs, qui avait en moins d'un instant achevé d'envelopper le ciel, jaillit un jet de flamme rutilant qui parcourut en zigzag l'horizon et revint labourer le sein de la mer, dont les vagues commencèrent à se tuméfier, sans faire encore entendre aucun bruit.

Immédiatement l'ordre fut transmis d'exécuter la manoeuvre voulue. Les rameurs reculèrent à bâbord pour donner à tribord du champ aux ellides, qui décrivirent un cercle et tournèrent.

* * *

Il n'était que temps. Un second éclair sillonna le ciel noir, et l'averse éclata torrentielle et brutale, une averse mêlée d'eau et de grêle et accompagnée d'une terrible rafale.

Les trois navires couraient de toute leur vitesse devant la tourmente, qui lançait d'énormes paquets de mer sur leurs poupes et menaçait chaque fois de les submerger. Et Halvard le Rouge avait dit vrai: dans ce sund étroit de Calmar, encaissé partout de hautes rives, parsemé de récifs insidieux, et où les vagues, sous l'action de la tempête, s'enroulent littéralement toutes ensemble, les longs vaisseaux des vikings étaient loin d'offrir la même résistance que les coques rondes de négoce, construites pour affronter au besoin les flots du canal d'Irlande et de la Manche. Aussi bon nombre de rames s'étaient-elles brisées dans les toletières, et les cales avaient-elles embarqué une masse d'eau déjà inquiétante, quand l'entrée du détroit commença de se dessiner.

Là il restait à accomplir l'opération la plus délicate de toutes; car, pour gagner la crique suédoise, où était le salut de la flottille, il fallait s'engager par un chenal étroit et tortueux que bordait un semis d'écueils à fleur d'eau, et au beau milieu de ce chenal était un bas-fond sur lequel les brisants faisaient rage. Ajoutons que les trois navires allaient être obligés, à ce pas critique, de modifier leur allure et leur direction, et de prêter, quoique pour peu d'instants, leurs flancs plus ou moins mutilés à la pleine fureur des autans. De plus, l'obscurité s'était épaissie à tel point, que d'un bord à l'autre on se voyait à peine. Des grêlons d'une taille prodigieuse, de véritables blocs de glace, s'étaient mis à fondre en avalanche, souffletant les visages des rameurs et martelant leurs mains bleuies de froid.

Le tonnerre grondait sans discontinuer.

* * *

Tout à coup, sur la _Côte-de-fer_, un marin plus superstitieux que ses camarades crut apercevoir au milieu des nuages une forme de femme gigantesque qui allongeait le bras d'un air menaçant vers les trois navires en détresse.

L'homme, à cette vue, fut pris d'épouvante.

«La sorcière! s'écria-t-il en se levant. La voyez-vous qui chevauche là-haut? Tenez, là où est mon doigt! Croyez-moi, cette tempête n'est pas une tempête naturelle; c'est l'oeuvre des _Trolls_ ennemis, déchaînés contre nous, et je vous dis que nous en avons pour la nuit.

--Avant de parler de la nuit, attends donc que le jour soit fini! lui riposta Halvard en colère; et, si tu ne te rassieds pas, c'est moi qui t'enverrai d'un coup de hache souper dans les cavernes de Ran!

--Plus d'un de nous y soupera, même sans ta hache! hurla le viking au milieu de la rafale, sans oser cependant bouger de place.

--À la bonne heure! voilà comme j'aime à t'entendre parler!» repartit Halvard avec son gros rire.

Sur l'entrefaite, la flottille arrivait à la passe terminale. Il y eut, une minute durant, un ralentissement voulu dans la marche; puis Halvard lui-même, sur la _Côte-de-fer_, prit le gouvernail des mains du pilote, et, s'adressant à tue-tête aux équipages des deux autres ellides:

«Qu'on me suive! leur cria-t-il; les yeux fermés je trouverais la route, et, dût-il grêler sur nous des sorcières, que nul ne songe à son garde-nez[35]!»

* * *

Sur ce mot, l'intrépide viking lança le premier sa nef dans le chenal. Par une double évitée rapide et heureuse, celle-ci esquiva et le bas-fond et le banc de récifs longitudinal; après quoi il suffit aux matelots d'évoluer avec précaution sur la droite pour se trouver derrière une sorte de coude du rivage, au milieu d'une onde relativement calme. À une toute petite distance de là s'ouvrait une crique en fer à cheval dont l'entrée était d'autant plus aisée que le terrain, très haut d'un côté, dessinait de l'autre une pente douce vers laquelle glissait une colline herbue. Le talus protecteur du site formait justement éperon vers le Sund.

* * *

Halvard alors quitta le timon pour suivre la marche des deux autres vaisseaux. Le _Bison_, monté par Kulskiag, venait, lui aussi, de franchir sans encombre la section la plus dangereuse du canal, et il eut vite fait de rallier la _Côte-de-fer_ à l'entrée du petit havre suédois. Quant au _Dauphin_, que dirigeait toujours Ogly le Danois, il était encore en plein dans le ressac, et paraissait ne pouvoir en sortir.

Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi.

«Il passera! il passera!» s'écrièrent les matelots des navires sauvés.

Mais le _Dauphin_ ne passa pas. Juste à ce moment, la tempête sembla, de dépit, souffler avec une violence redoublée. Le navire d'Ogly, après avoir tournoyé à deux reprises sur lui-même, alla heurter le banc de rochers et s'y fendit en deux morceaux. Le gaillard d'avant s'était, du coup, trouvé séparé du reste de la coque.

«Perdus! perdus! hurla le vieux viking à cette vue. Un si bon navire, et tant de braves gens! Vite! enfants, ramez en arrière! Contre tous les vents et tous les tonnerres, j'arracherai bien quelques-uns d'entre eux aux mâchoires de la mort!»

Pas une protestation ne s'éleva. Les deux ellides virèrent de nouveau pour tourner le dos à la baie souriante, aux vertes prairies du coteau déclive, et se rejeter dans le noir tourbillon.

«En avant! cria le chef à ses hommes, et que Thor soit ou non dans le nuage[36], je m'en soucie comme d'un vieux grelin!»

* * *

Comme il lançait ce défi au ciel, un nouvel éclair jaillit, fulgurant et rapide; un dernier coup de tonnerre retentit, un coup de tonnerre auprès duquel tous les éclats de foudre précédents n'avaient été qu'un petit bruit de crécelle, puis un silence profond suivit cette détonation formidable qui avait ébranlé et fait tressaillir jusqu'en leurs fibres les plus secrètes la carcasse et le pont de la _Côte-de-fer_; et alors qu'aperçut-on? Le vieux viking, contempteur des dieux, gisait à l'extrémité de la dunette, son énorme corps renversé en arrière, de telle sorte que sa rouge chevelure retombait en flots le long de la poupe sur la figure sculptée de l'ellide.

«Le marteau de Thor a frappé le capitaine!» s'écrièrent avec effroi les vikings.

Tous les bras cessèrent aussitôt de ramer.

«Tenez! tenez! là-bas! la voici encore la femelle des Trolls! rugit le matelot qui, une fois déjà, avait cru voir la sorcière dans le nuage. De chacun de ses doigts part le trait meurtrier... Malheur à nous tous, je vous le répète, si nous ne nous enfuyons au plus vite!»

Il devenait d'ailleurs pleinement évident que toute tentative pour tâcher de retrouver, parmi les brisants furieux du canal, quelques épaves humaines du _Dauphin_, eût été un pur acte de folie. Aussi Gunnar, sans plus s'obstiner, donna-t-il l'ordre de battre en retraite vers l'anse de la côte.

«Amis, dit-il, Ogly le Danois et ses compagnons doivent être maintenant en route, par des voies où nul n'a rebroussé chemin, vers la demeure qu'Héla, la sombre déesse, habite au-dessus des neuf mondes[37]. Nous, demain, au lever du soleil,--si les dieux permettent que le soleil se lève demain comme les jours précédents,--nous boirons la bière des funérailles en l'honneur des braves qui nous ont quittés, et le plus brave de tous, celui qui gît ici sur ce pont, la face trouée par la flèche de feu à laquelle personne ne peut se dérober, recevra de nous la sépulture qu'il convient de donner à un vrai viking.»

Notes du chapitre:

[Note 31: _Jarl_ (prononcez _iarl_), gouverneur de province au nom du roi.]

[Note 32: Les Scandinaves croyaient que cela portait malheur de donner de l'acier nu à un ami; une arme ainsi offerte et acceptée était censée _couper_ l'amitié, à moins que le donneur n'eût soin préalablement de se tirer avec ce fer un peu de son propre sang.]

[Note 33: Suède méridionale.]

[Note 34: Loki était le dieu du mal dans la mythologie scandinave.]

[Note 35: Saillie en rabat du chapeau d'acier que portaient ordinairement les vikings.]

[Note 36: Thor était, chez les Scandinaves, le dieu du tonnerre. Jeudi, en suédois, se dit _Thorstag_, jour de Thor, et en allemand _Donnerstag_, jour du tonnerre.]

[Note 37: C'était comme le logis d'attente où, dans les idées des païens du Nord, les morts séjournaient pendant trois jours jusqu'à ce qu'on eût fait le triage de ceux qui avaient mérité d'aller dans la Wahalla; les autres, les non élus, demeuraient avec ladite Héla dans l'enfer scandinave.]

DEUXIÈME PARTIE

GUNNAR ET HALGIERDE

CHAPITRE VII

QUELLE FEMME ÉTAIT HALGIERDE, FILLE D'HOGI

Une demi-année s'était écoulée depuis les événements qu'on vient de raconter. Après avoir passé l'hiver à Drontheim, auprès du fameux jarl Hakon, ce Julien l'Apostat de la Norwège avec lequel nous aurons occasion de faire plus amplement connaissance par la suite de ce récit, Gunnar et son frère Kulskiag avaient profité du renouveau pour s'en retourner en Islande avec quatre navires à coque ronde surchargés de richesses et de butin.

Comme le bruit de leurs exploits de vikings les avait devancés dans toute l'île, ce fut à qui accourrait à leur boer pour entendre le récit de leurs aventures.

«Te voilà maintenant plus que jamais le premier parmi nous, dit Nial le sage à son ami; ta renommée va voler de bouche en bouche du fiord de Borge à l'Eyfirdinga[38], et je prévois qu'au prochain alting chacun n'aura d'yeux et de saluts que pour toi. Garde-toi bien de te laisser enivrer à ces témoignages bruyants et flatteurs. Tel qui t'exaltera très haut en paroles te jalousera au fond de son coeur, et, la première fumée de gloire dissipée, il te faut t'attendre à trouver tes chemins semés de maintes embûches.

--Avec tes yeux pour les voir, et mon bras pour les écarter, les embûches dont tu parles ne m'épouvantent guère.

--Oui, oui, repartit Nial, à nous deux nous pouvons faire beaucoup. Écoute cependant: tu sais que le ciel, de temps à autre, vous envoie des visions ou des rêves où l'on perçoit quelque chose de l'avenir. Eh bien, la nuit qui a suivi ton retour, j'ai rêvé que la première embûche, et non la moins dangereuse de toutes, tu la rencontrerais sur le ting même. Peut-être ferais-tu bien de t'abstenir de paraître aux comices qui approchent.

--Je sais, répondit Gunnar, que tu es du petit nombre de ceux qui possèdent le don de seconde vue; mais je sais aussi que la destinée est une chose qui ne se peut changer. Odin lui-même, à ce qu'on nous enseigne, devant les yeux perçants duquel l'avenir se déroule tout entier, n'ignore pas qu'il est appelé à périr finalement par le loup qui a été ordonné dès le début des choses pour l'exterminer, et, tout grand Dieu qu'il est, il ne peut faire que cela n'arrive pas... Je songerai néanmoins à ce que tu me dis.»

* * *

L'époque de l'alting venue, les deux fils d'Hamund ne purent, malgré tout, résister à l'envie de s'y faire voir. Gunnar s'y présenta, pour sa part, équipé d'une manière si somptueuse, que pas un des gros chefs islandais n'était capable de rivaliser avec lui. S'il y eut des envieux de sa gloire, il n'y parut toutefois en aucune façon. Sa première tournée d'une hutte à l'autre fut marquée par une ovation enthousiaste; tout le monde le comblait à l'envi de félicitations et de serrements de mains.

«Gunnar est le premier homme de l'Islande; par Gunnar, le renom de l'Islande a pénétré jusqu'aux rives de Rügen; et voyez, il est avec tous aussi affable et aussi modeste que s'il n'avait point fait ce qu'on raconte.»

Tels étaient les propos qu'échangeaient entre eux les notables de tous les districts, rassemblés au val Tingvalla.

Un jour que le fils d'Hamund descendait de la colline de la Loi, il vit venir à lui une grande et belle personne vêtue d'une robe magnifique et d'un manteau écarlate garni d'agrafes d'or. Sa chevelure, extraordinairement épaisse et soyeuse, lui flottait jusqu'à la ceinture.

Elle s'arrêta devant Gunnar, le salua gracieusement; et comme il s'enquérait de son nom, car il la voyait pour la première fois, elle lui dit qu'elle était Halgierde, fille d'Hogi.

La conversation ainsi engagée, elle le pria de vouloir bien lui narrer quelques épisodes de ses voyages.

Gunnar, ébloui et charmé, s'empressa de déférer à son désir; puis il finit par lui demander si elle était mariée.

«Non, répondit Halgierde, et je ne crois pas que beaucoup d'hommes s'avisent de songer à moi.

--Est-ce donc que personne ne vous paraît digne de vous?

--Non pas; mais j'ai sur la question du mariage des idées à moi.

--Et que répondriez-vous, poursuivit Gunnar, si je sollicitais votre main?

--Quoi! fit-elle d'un ton de surprise, vous auriez sérieusement cette pensée?

--Très sérieusement.

--Eh bien, adressez-vous à mon père.»

Et, sur ce mot, elle le quitta avec un sourire.

* * *

Gunnar alla tout droit à la hutte d'Hogi. Il y trouva celui-ci et Rut, qui l'accueillirent aussi courtoisement que si entre lui et eux il n'y avait jamais eu le moindre différend.

Gunnar formula sa demande, qui ne laissa pas d'étonner un peu les deux frères.

«Certes, répondit Rut le premier, nous ne nous serions jamais attendus à ce qu'une alliance unît nos familles. Nous savons ce que tu vaux, Gunnar; aussi croyons-nous de notre devoir de ne te rien cacher de la vérité. Halgierde a ses qualités; mais on lui trouve aussi de graves défauts. Elle a déjà eu deux maris, et ses deux premiers mariages ont été loin d'être heureux...

--Voilà, interrompit vivement Gunnar, une noblesse de procédé que j'apprécie. J'aimerais mieux, moi aussi, que certaines choses fussent autrement que vous ne le dites... Néanmoins ne me refusez pas, ou je croirais que vous vous souvenez encore de notre ancienne contestation.

--Pas le moins du monde, reprit Hogi; nous entendons demeurer tes amis, même si cette union ne se fait pas. Es-tu bien résolu à la contracter?

--Je le suis, repartit Gunnar.

--Je vois, ajouta Hogi en souriant, que tu es capable de toutes les audaces. Halgierde est-elle au courant des choses?

--C'est elle-même qui m'envoie vers vous.»

Au même moment la jeune femme entra. Elle déclara elle-même ses fiançailles, et l'on régla les conditions de l'hymen.

Le lendemain, Gunnar courut à Bergtorsvol raconter l'événement à Nial. Ce dernier ne dissimula pas son mécontentement.

«Tu pouvais faire un meilleur choix, répondit-il, et ce que tu m'annonces éveille en moi de graves appréhensions pour l'avenir. Peut-être aurais-tu mieux fait de suivre mon conseil et de ne point paraître au présent alting.

--Kulskiag et moi nous tenions à y revoir une foule de braves gens, nos amis, et je t'assure que la réception qui nous a été faite là-bas ne cachait aucune pensée de jalousie.

--Enfin ce qu'il y a de plus clair, c'est que cette Halgierde t'a ensorcelé.

--Ensorcelé? J'ignore si c'est le mot; mais il me semble que, même sans que je l'eusse vue et qu'elle m'eût parlé, il eût suffi qu'un corbeau, messager de malheur ou non, fût venu déposer à mes pieds un de ses longs cheveux d'or, pour que je me sentisse désireux de l'épouser.»

Il y eut un petit moment de silence; après quoi le bon Nial reprit en souriant: