Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille Islande

Chapter 3

Chapter 33,874 wordsPublic domain

--Çà, mon fils, voici ma réponse. M'est avis que, dans le temps où nous sommes, bien des vieilles choses sont en train de disparaître du Nord, pour céder la place à de nouvelles choses qui ne sont pas encore complètement établies. C'est comme qui dirait le jour et la nuit se coudoyant, une aurore et un crépuscule tout ensemble... Au milieu de tout cela, beaucoup n'y voient goutte, et, ainsi que fait le voyageur arrivé au carrefour de deux chemins également inconnus et pleins de mystères, ils s'arrêtent perplexes en se grattant l'oreille. Quel est le bon, et quel est le mauvais? Tel cependant, par habitude prise, continue de croire à Odin et à Thor; tel autre s'en tient à Bielbog, ou à Péran, qu'on vénère chez les Wendes; celui-ci leur préfère Czernebog, le dieu noir; celui-là, au contraire, s'en vient au dieu blanc, et délaisse Thorgerda et Irpa, les vierges du bouclier scandinave, pour celle que les missionnaires d'Othon appellent la vierge Marie... Il y en a, n'est-ce pas? pour les goûts de chacun... Mais, à côté de ces gens-là, il en est d'autres, et je suis du nombre, qui se moquent de toutes ces vétilles, et ne croient absolument qu'en eux-mêmes, je veux dire en leur bonne épée, en leur bras robuste, en leur tête bien attachée aux épaules, en leur navire solidement charpenté, et qui vont ainsi tout droit leur chemin, sans se demander si ce chemin aboutit au paradis du Thor ou à celui des chrétiens, au séjour d'Hela, la sombre déesse, ou à l'enfer dont parlent les moines. Voilà, fils de mon frère d'armes, ma croyance.

--Quel âge as-tu donc au juste?

--Si je vis jusqu'au prochain temps de _Jul_[25], j'aurai atteint mes soixante-cinq ans.

--C'est à peu près ce que je comptais.

--Mais pourquoi me fais-tu cette question?

--Parce que je trouve que cette foi en soi ne convient qu'aux jeunes hommes, et que peut-être, pour un vieillard, il n'est pas bon de ne pas savoir où l'on doit aller sortir de ce monde.

--Ma parole! s'écria le viking en éclatant d'un rire formidable, tu t'exprimes presque de la même façon que ces prêtres chrétiens que j'ai rencontrés un jour en Gothie, et dont, mes compagnons et moi, nous voulûmes, soit dit en passant, inventorier quelque peu l'église. Par malheur, il n'y avait rien dedans. C'était une pauvre cabane de bois, qui ressemblait aussi peu à ce temple de Thor aux piliers dorés et sculptés et aux statues couvertes de joyaux, qui s'élève tout près de Drontheim, qu'un vieux phoque tel que moi ressemble à une Walkyrie. Une demi-douzaine de vases de fer-blanc, des bouts de cire, quelques linges d'autel tout jaunis, à peine bons pour rapiécer ma voilure, c'était tout ce qui s'y trouvait. Pas même de viande, d'hydromel et de bière; mais de la crème et du lait à foison, que les desservants du sanctuaire nous offrirent et que nous acceptâmes de grand coeur, attendu que nous n'avions pas déjeuné.

--Et comment se termina l'aventure?

--Ma foi, nous nous en allâmes, la crête basse, pendant que les prêtres et les chantres se mettaient en file pour se promener en chantant des hymnes et en agitant des instruments de cuivre d'où sortait une fumée singulière qui vous prenait à la gorge et aux yeux. Ils faisaient, paraît-il, cette promenade autour de l'église en l'honneur de leur grand saint Michel, un ange plus haut placé que les autres, dont c'était la fête ce jour-là... Quand je dis que nous nous en allâmes; non pas tous, il y eut un des nôtres qui nous faussa tout à coup compagnie, sous prétexte que dans son enfance, au pays de Galles, sa patrie, il avait déjà cru au dieu blanc, et que ce qu'il venait de voir et d'entendre avait brusquement réveillé en lui comme un écho de choses oubliées et qu'il voulait essayer de rapprendre... Je te le dis, on en voit de toute sorte quand on quitte pour de bon le coin de son feu, et c'est pourquoi, au prochain _varonn_[26], je t'emmène avec moi, fils de mon frère d'armes.»

* * *

Ce fut au milieu de ces propos et d'autres semblables que s'écoula l'hiver islandais, et, le moment venu de remettre à la voile, Gunnar, dont les récits de son hôte avaient allumé la curiosité,--il avait alors trente-deux ans environ,--résolut de s'embarquer avec lui.

Comme de coutume, il voulut, sur ce point, prendre conseil de son sage ami Nial, lequel lui répondit brièvement:

«Pars, Gunnar; en quelque lieu du monde que tu ailles, je suis sûr que tu te comporteras comme un vaillant homme que tu es, et peut-être même, depuis bien longtemps, les pays qui sont par delà,--il désignait du doigt le bras de l'Océan qui sépare l'Islande de la Norwège,--n'auront-ils pas vu un homme qui te vaille. Pars, je veillerai pendant ton absence sur ta maison et Ranveige, ta vieille mère.»

À quoi Kulskiag, le frère puîné de Gunnar, plus jeune seulement de quelques années, et qui pour le courage et la force était aussi un digne fils d'Hamund, ajouta aussitôt:

«Gunnar, je pars avec toi, pour revenir avec toi, je l'espère.

--Allez, frères, dit Hort, leur cadet, beau jouvenceau de seize ans à peine; et si, par hasard, vous périssiez là-bas de la main des hommes, il resterait «la querelle de sang», et un jour ou l'autre je me chargerais de vous venger.

--Bah! n'aie point ce souci, s'écria Halvard en riant; quelque chose me dit que la flèche qui tuera Gunnar n'est pas encore près de se voir empennée, ni le fer qui lui traversera les côtes de sortir de la main du forgeron. Quant aux tempêtes, s'il en survient,--et il en surviendra certainement,--j'offre d'avance ma vieille carcasse en rançon à celui des dieux, quel qu'il soit, qui manie le vent et le tonnerre.»

Notes du chapitre:

[Note 13: Les Islandais, retirés aux confins du monde, ont eu de tout temps une telle passion pour les récits des navigateurs, que dès qu'un bateau touchait à leur île, la foule se pressait vers les débarquants. On raconte qu'un jour le peuple était réuni à l'alting, en train de discuter une affaire des plus graves; les parties plaidaient avec acharnement l'une contre l'autre, quand tout à coup, au plus fort de la joute oratoire, on annonce que l'évêque Magnussen arrive de Norwège. À l'instant même voilà tout le peuple qui, à l'instar des Athéniens, oublie l'affaire qui l'occupait et court demander au prélat le récit de son voyage.]

[Note 14: _Nriklagard_, comme l'appelaient les gens du Nord. Disons en passant que les empereurs grecs de Constantinople avaient alors une garde du corps exclusivement composée d'Islandais, de Danois et de Norwégiens, qui, sous le nom collectif de _Varangiens_, les accompagnaient dans toutes leurs expéditions.]

[Note 15: Le _dieu blanc_, le _Christ blanc_, c'était ainsi que les païens de Scandinavie désignaient ordinairement Jésus-Christ.]

[Note 16: Les Islandais nommaient ainsi toutes les contrées sises à l'orient de leur île sur la mer Glaciale, jusqu'à la terre de Garderige (Russie actuelle) y comprise.]

[Note 17: C'est-à-dire des nègres.]

[Note 18: Pour les Scandinaves, la terre, _Mitgard_, était entourée par le fleuve _Ifing_ (Océan).]

[Note 19: La Baltique, _Ost-See_ (mer de l'Est), comme elle s'appelle encore aujourd'hui.]

[Note 20: Province méridionale de la Suède actuelle.]

[Note 21: La côte de Koenigsberg.]

[Note 22: Île de la Baltique, au sud de la Suède.]

[Note 23: Balder, fils d'Odin et de Frigg, était le dieu de la paix ou du soleil.]

[Note 24: C'est sous ce nom qu'on désignait primitivement les moines en Norwège.]

[Note 25: Fête du dieu Thor, au solstice d'hiver, dont la date correspond à notre Noël.]

[Note 26: C'est-à-dire au prochain renouveau: _varonn_, en islandais, travaux du printemps; _heyonn_, travaux d'été.]

CHAPITRE V

GUNNAR DANS LES PAYS DE L'EST

On ne racontera pas les menus incidents qui signalèrent la navigation d'Halvard le Rouge et de ses compagnons jusqu'à la côte sud-ouest de Norwège. Après avoir, suivant l'itinéraire habituel des navires de l'époque, rangé les hautes roches à pic des îles des Brebis (îles Färoer), ils s'engagèrent dans la large passe qui sépare les Shetland des Orcades, appelées aussi l'archipel des Phoques, à cause des bandes nombreuses d'amphibies qui sans cesse voyagent dans ces eaux; et, passant sous le cap Stadt, ils touchèrent d'abord à Tonsberg, au fond de la baie du même nom, pour gagner ensuite l'île d'Hisingue, sise à l'embouchure du Gotaelf.

Là ils s'occupèrent aussitôt de recruter un équipage de guerre qu'ils n'eurent pas de peine à trouver; car, si le vieil Halvard était réputé le plus intrépide marin de ces parages, le nom de Gunnar l'Islandais n'était pas non plus inconnu en Norwège. Ils laissèrent aussi leurs bâtiments à coque ronde, qui étaient spécialement propres au commerce, pour se procurer ce qu'on appelait de _longs vaisseaux_, des nefs de guerre ou _ellides_.

Les navires, au Xe siècle, étaient à pont coupé, c'est-à-dire pontés seulement à l'avant et à l'arrière, très exhaussés l'un et l'autre au-dessus de l'eau. La partie renflée de la proue correspondait à ce que nous appelons le gaillard d'avant; c'était sous elle et dans la section médiane non pontée, mais recouverte au besoin d'une tente, que couchaient les hommes de l'équipage. L'arrière s'élevait en dunette, et le capitaine y avait sa cabine. La force de chaque bâtiment, au lieu de s'évaluer, comme aujourd'hui, d'après le nombre des canons, se mesurait à celui des rames. Un navire de guerre de cinquante rames était réputé du premier ordre; les cent hommes qui en formaient l'équipage se relayaient par moitié pour tenir l'aviron[27].

Autour et en travers de la partie découverte de la coque régnait une galerie de faux pont où les combattants se plaçaient. En dehors de l'arsenal accoutumé de gaffes, de lances et de flèches, on embarquait d'ordinaire à fond de cale une bonne provision de pierres qui, lancées à bras, formaient une redoutable artillerie. Un seul mât, une seule voile, large et pesante, à bandes tricolores parfois, et une voile de misaine à la proue. La rame était le principal moyen de locomotion.

Mais l'originalité principale de ces bâtiments, qui n'existent plus maintenant qu'en peinture, c'était leur forme même. Ils offraient l'aspect d'animaux fantastiques. Leur proue et leur avant-bec étaient sculptés en tête de dragon, tandis que la poupe, avec le gouvernail et la barre, figuraient par leurs replis le corps et la queue du monstre: de là leur nom générique de _dragons_ ou de _serpents de mer_. La plupart étaient peints en outre de couleurs vives, et beaucoup même chargés de dorures.

* * *

Tels étaient les longs navires qu'Halvard le Rouge et Gunnar avaient frétés à l'île d'Hisingue pour les courses maritimes qu'ils projetaient. Ils étaient seulement au nombre de trois, le _Bison_, le _Dauphin_ et la _Côte-de-fer_. Halvard n'en avait pas voulu davantage.

«Avec ces trois solides carènes montées par trois cents matelots, nous sommes, dit-il, assurés de faire quelque chose de bon, et même quelque chose de meilleur qu'avec ces énormes escadres qui ne servent qu'à faire fuir d'avance tout le monde devant soi, auquel cas, adieu à la fois la gloire et le profit.

--Et de quel côté allons-nous d'abord? demanda Gunnar à son vieil ami; à l'ouest, vers les côtes d'Écosse, ou au sud de la Baie[28], vers Funen[29] ou le Gotland?

--Au sud, repartit Halvard. J'ai appris que Vandel le pirate croisait pour l'heure vers le Cattégat ou se trouvait quelque part aux aguets dans les innombrables anses du rivage, et je sais qu'en cette saison-ci les nefs de Vandel le pirate ne regorgent pas moins de butin qu'un lac d'hiver de canards sauvages.

--Eh bien, en route pour le Sud.»

* * *

La petite flottille partit donc. Halvard le Rouge et Gunnar montaient ensemble la _Côte-de-fer_, Kulskiag était sur le _Bison_, et Ogly le Danois, un vieux camarade de vingt ans à Halvard, dirigeait la manoeuvre à bord du _Dauphin_. Disons tout de suite que Gunnar, selon sa coutume, s'était équipé d'une façon magnifique; il portait un riche pourpoint de soie par-dessus sa _byrnie_ ou chemise de mailles, et était coiffé d'un casque aux cerclures d'or étincelantes.

À peine les rames eurent-elles commencé de frapper le flot en cadence, qu'un des hommes entonna la «chanson du viking»:

Un viking n'a pas de demeure;--comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans la mer,--sa demeure est partout où il y a profit et gloire à gagner;--comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans la mer,--il poursuit sa proie à toute heure et à l'aventure...

Une maison, qu'en pourrait-il faire?--Il dort, son bouclier d'une main et son épée de l'autre,--sous la voûte du ciel, bleue ou noire.--Si le vent souffle avec violence,--au lieu de replier sa voilure, il la hisse;--plutôt couler à pic que de rentrer un seul pouce de toile;--c'est bon pour les femmes, qui, sur le rivage,--serrent leurs cottes quand vient la rafale. Et si le viking reçoit une blessure pendant le combat,--il ne s'attarde pas à la bander,--il laisse couler le chaud filet de sang;--ce n'est que quand le cliquetis des armes a cessé--qu'il songe à se calfater la peau.

* * *

Tout ce jour-là et le jour suivant, la flottille explora les déchiquetures de la côte norwégienne, sans faire d'autre rencontre que celle de quelques barques de pêche. Le matin du troisième jour, elle rencontra encore un pêcheur auquel on demanda des nouvelles, et s'il n'y avait pas dans les alentours quelques longs bâtiments aux allures mystérieuses.

«Oui, dirent les hommes; nous avons pêché toute la nuit par ici, et il y a quelques heures, comme le soleil venait de se lever, nous avons croisé deux nefs hautes sur l'eau qui entraient dans cette crique là-bas.»

Le pêcheur montrait une des baies voisines.

Immédiatement Halvard le Rouge et Gunnar disposèrent tout pour l'action, et les équipages ramèrent à grande vitesse afin d'entrer dans la baie.

À peine eut-on contourné l'un des promontoires qui la fermaient, qu'on y découvrit non pas seulement deux ellides, mais bien quatre, de la plus belle taille, et Halvard reconnut en outre, du premier coup d'oeil, que le commandant de ces serpents de guerre avait lui-même aperçu la flottille et donnait l'ordre d'évoluer sur elle.

* * *

«Qu'en dis-tu, mon fils d'armes? demanda-t-il aussitôt à Gunnar. Combattons-nous séparément, ou attachons-nous nos navires ensemble pour attendre l'assaut? Car, bien que ce pêcheur ait tout à fait mal compté sur ses doigts, je ne sache pas que, trois contre quatre, cela constitue, dans la circonstance, une disproportion appréciable.

--Attachons nos navires,» répondit Gunnar; et aussitôt le commandement fut transmis de relier les nefs en une seule ligne, opération pour laquelle il restait juste le temps nécessaire.

Déjà les cornes sonnaient la charge à bord des vaisseaux ennemis, qui venaient d'accomplir la même manoeuvre et s'approchaient flanc contre flanc, la proue en avant, portés à la fois par leurs rames et par la marée refluante.

C'était l'ordre habituel des combats de mer en ce temps-là. Le premier objectif, de part et d'autre, était de rompre la masse ennemie, soit en coupant les attaches qui tenaient les navires adhérents, soit en forçant l'équipage adverse à les couper lui-même pour s'enfuir ou pour modifier sa tactique. Ce résultat une fois atteint, la bataille entrait dans une phase nouvelle, se transformait en une série d'actions isolées, de duels entre un vaisseau et un autre, où l'avantage final, d'ordinaire, restait au parti vainqueur dans le premier choc, attendu que la rupture d'une ligne présupposait tout d'abord une chose: à savoir que les ponts de la flottille opposée avaient été éclaircis de leurs hommes.

* * *

Quand les deux lignes flottantes furent arrivées à portée de voix, il y eut de chaque côté un arrêt. Alors, du gaillard d'avant d'un des bords ennemis, une voix,--c'était celle de Vandel,--cria de loin aux arrivants:

«Qui êtes-vous, vous qui êtes entrés si audacieusement dans cette baie? Abandonnez-nous vos navires, et vous aurez permission d'atterrir.»

Un double éclat de rire d'Halvard et de Gunnar répondit à cette sommation hautaine.

«Holà!» reprit aussitôt Vandel en allongeant le doigt vers le fils d'Hamund, qui, magnifiquement costumé, on l'a vu, se tenait sur la galerie de son ellide, attendant immobile l'événement. «Holà! est-ce d'un oiseau vivant ce beau plumage? Qu'es-tu donc, toi? Homme, ou pain d'épice?

--Pain d'épice, répliqua Gunnar, mais pain d'épice trop dur pour tes dents!»

* * *

Il avait à peine envoyé cette riposte, que, des deux côtés, les troupes donnaient le signal du combat, et les flèches aussitôt de voler, les javelots et les pierres de siffler dans l'air et de retomber comme grêle sur les ponts, si bien que pendant quelque temps, à travers cette nuée de projectiles, on ne put distinguer qui avait l'avantage.

«Bon! cria de nouveau la voix de Vandel, voilà la bête là-bas qui se hérisse!»

Il parlait encore de Gunnar, que les vikings s'étaient fait un plaisir de viser particulièrement. Sa chemise de mailles était, en effet, toute constellée de dards; il en ressemblait à un porc-épic, et il dut secouer les piquants qui s'étaient attachés à sa cotte protectrice.

«Garde tes aiguilles pour te recoudre la peau tout à l'heure,» riposta encore une fois le fils d'Hamund.

* * *

Bientôt cependant il parut clairement que les meilleurs viseurs, dès l'abord, avaient été les marins d'Halvard.

«En voilà assez de ce jeu d'enfants! dit alors Gunnar à son vieil ami; abordons-les, et que chacun y aille de l'épée et de la lance!»

Incontinent l'ordre fut donné de marcher en avant. La _Côte-de-fer_ se trouva poussée justement contre la nef de Vandel, qui, par rapport au navire assaillant, se trouvait placée à tribord, tandis que le _Bison_, où était Kulskiag, se heurtait à bâbord contre une autre ellide, le _Dauphin_ demeurant au milieu.

Certes, l'ennemi, disposant de quatre navires contre trois, eût pu se former en une ligne concave pour embrasser dans un fer à cheval les galères opposées; mais, outre que cette manoeuvre l'eût forcé de disloquer par avance sa masse en relâchant ses amarres d'attache, il n'était déjà plus temps de l'accomplir. Après le premier mouvement de recul qui avait suivi, comme toujours, le choc brusque des proues, les nefs s'étaient mutuellement agrafées, et le corps-à-corps était commencé.

Gunnar le premier, de l'avant-bec de son bâtiment, avait sauté sur le pont de l'ellide montée par Vandel, et s'était mis à tailler en pièces tout ce qui se trouvait devant lui. Quatre hommes étaient tombés sous ses coups avant que le pirate s'en fût aperçu. Une douzaine de matelots de la _Côte-de-fer_, en voyant le bond impétueux exécuté par le fils d'Hamund, s'étaient dépêchés de s'élancer, eux aussi, sur les galeries de faux pont de l'ennemi, et là, épaule contre épaule, ils rivalisaient d'entrain et de vaillance. Halvard le Rouge et Kulskiag en avaient fait autant de leur côté, suivis d'un groupe de marins d'élite; si bien que c'étaient, au-dessus des coursives, un fourmillement et un pêle-mêle d'hommes impossible à décrire.

* * *

Cette irruption était, à vrai dire, un coup d'audace presque téméraire; car les quatre vaisseaux de Vandel avaient encore leurs équipages bien en force, et nul n'eût jamais pu supposer que l'adversaire oserait débuter par une manoeuvre qui ne se hasarde d'ordinaire qu'à la fin, après que les ponts de l'ennemi ont été suffisamment balayés. Mais son audace même en fit le succès. Les plus braves d'entre les vikings en furent déconcertés tout d'abord, et, quand ceux-ci eurent été tués, non sans avoir fait, eux aussi, du carnage parmi la troupe de leurs agresseurs, les autres, saisis de panique, et s'imaginant avoir affaire à des _trolls_[30] plutôt qu'à des créatures humaines, commencèrent à se laisser choir dans les coursives des bateaux, entre les bancs des rameurs. La plupart, pris comme dans une trappe, y furent achevés à coups de lance.

* * *

Pendant ce temps, Vandel et Gunnar s'étaient rencontrés face à face à tribord. Vandel avait aussitôt levé sa hache pour tâcher de fendre le col à Gunnar; mais il n'atteignit que son bouclier, qui en fut brisé net par le milieu. Gunnar alors brandit son épée, qui se mit à tournoyer dans les airs avec une vélocité si furieuse, que Vandel croyait voir trois glaives à la fois et ne savait duquel il devait se garer. Quand le coup retomba, ce fut pour trancher la jambe droite du pirate juste au-dessus du genou; puis, d'un second coup porté à ce tronc d'homme vacillant, qui semblait ne pas vouloir s'abattre, Gunnar acheva d'en faire un cadavre.

Au même moment, Halvard le Rouge, Kulskiag et Ogly finissaient de nettoyer les plats-bords de l'ennemi; si bien que Karl, le second de Vandel, qui dirigeait l'action à bâbord, n'osa plus, après la mort de son chef, poursuivre davantage un combat dont l'issue d'ailleurs n'était plus douteuse. Il fit au plus vite trancher les attaches qui reliaient son bâtiment au voisin, et s'enfuit de la baie à force de rames. Mais, sur les trois autres ellides, il ne restait pas un homme qui ne fût mort ou blessé, et les blessés l'étaient de telle sorte qu'ils n'avaient plus besoin de médecin. Seuls une vingtaine de matelots valides s'étaient, à la fin, jetés à la mer, pour gagner la rive à la nage et y chercher un refuge dans les bois.

Les vainqueurs purent donc prendre possession des richesses contenues dans les trois vaisseaux, et, sur ce point, Halvard le Rouge ne s'était pas trompé dans ses prévisions: la croisière de printemps du pirate avait été on ne peut plus fructueuse; les cales regorgeaient de denrées de toutes sortes, dépouilles des navires marchands que le viking avait pu aborder.

Tous ces objets furent, suivant l'usage, apportés _à la perche_, c'est-à-dire au pied du mât-pavillon, et là on en fit le partage. Les deux tiers environ de la cargaison furent le lot des trois capitaines, Halvard le Rouge, Gunnar et Kulskiag, et le reste fut divisé entre les chefs secondaires et les hommes d'équipage.

«Ouf! dit Gunnar à son frère, tandis que l'on distribuait le butin, voilà, ce me semble, une bonne matinée.

--Profitable, en effet, et glorieuse, se hâta d'ajouter le vieil Halvard; mais, dis-moi un peu, mon fils d'armes, quel a donc été ton père nourricier?

--À quel propos cette question?

--C'est qu'en Norwège, de même qu'en Islande, un dicton assure que l'on n'a jamais que la moitié de la force de son père nourricier. En ce cas, ou le proverbe a menti, ou le mari de la femme qui t'a allaité ne pouvait être que Thor en personne. Encore le fils d'Odin et de Frigg a-t-il besoin, à ce qu'on prétend, de se ceindre les reins de son baudrier et de revêtir ses gants de fer pour jouir de la plénitude de sa force, tandis que toi, mille têtes de corbeaux! je crois que du heurt de ta carcasse nue tu bossellerais le marteau de Thor lui-même!»

Notes du chapitre:

[Note 27: Rappelons qu'au commencement des croisades ce fut avec ces sortes de vaisseaux que les rois, princes et comtes des pays nord-ouest de l'Europe descendirent le long des côtes d'Allemagne, de France et d'Espagne jusqu'au détroit de Gibraltar, où ils entrèrent dans la Méditerranée.]

[Note 28: Le golfe actuel de Christiania, qu'on appelait alors _la Baie_ tout court, _Vigen_.]

[Note 29: L'île que nous nommons Fionie, et où se trouve _Odensée_, jadis la cité d'Odin.]

[Note 30: Génies malfaisants de la mythologie scandinave.]

CHAPITRE VI

LA DERNIÈRE CROISIÈRE DU VIEUX VIKING

Trois mois durant, Halvard le Rouge et Gunnar continuèrent de tenir la mer, allant du Cattégat au Grand-Belt, de Laaland aux rivages du Sund, sans rencontrer nulle part un viking qui fût capable de leur résister. Vers la fin de l'été seulement, chargés de butin et de gloire, ils résolurent de se reposer. Le roi de Danemark alors régnant était Svend, fils et successeur du fameux Harald à la dent bleue, et le port d'Hedeby, en Sleswig, était sa résidence habituelle.