Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille Islande

Chapter 12

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Dans ce moment ils vinrent à passer près de la cabane d'un nommé Solve, qui était assis devant sa porte, en train de faire cuire son repas dans sa marmite toute fumante.

«Par ma foi! s'écria l'homme, voilà une belle débandade de poltrons!»

Thorkel l'entendit, et, pris de fureur:

«Attends, fit-il, je m'en vais te mettre ta viande au pot!»

Il saisit l'homme par les pieds, le leva en l'air, et le plongea, la tête la première, dans le chaudron bouillant.

Le malheureux expira sur-le-champ.

* * *

Juste à ce moment, Flose recevait un javelot à la jambe. Il s'affaissa d'abord sous le coup; puis, se relevant d'un effort énergique, il reprit sa course. À peu de distance derrière lui venait Eyolf.

«Tiens, dit Kare à Thorgier, qui menait à côté de lui la poursuite, j'aperçois là notre homme à la bague. Si nous lui faisions payer le prix de son joyau?

--Je m'en charge,» reprit Thorgier.

Il ramassa un dard qui était à terre, et le lança dans le dos d'Eyolf avec une telle force, que celui-ci tomba mort du coup.

Ce fut la dernière victime de la journée; car, sur l'entrefaite, Snorre le gode, arrivant avec tous les siens, se jetait en travers de la plaine et faisait cesser l'effusion du sang.

Par son entremise, la paix fut conclue. On enterra les cadavres, on s'occupa de soigner les blessés, et le lendemain, comme si rien ne s'était passé, le procès reprit son cours.

De l'aveu de Kare et de Flose, douze hommes furent choisis pour trancher l'affaire sous la présidence du gode Snorre.

Les arbitres fixèrent d'abord les amendes à payer des deux parts pour le prix du sang répandu la veille; puis on aborda la question de l'incendie.

La mort de Nial, celle de Bergtora, de Skarphédin, de Grim, d'Helge et des autres, furent tarifées proportionnellement; seul le trépas du petit Thord, fils de Kare, ne fut l'objet d'aucune décision, parce que le père persista à repousser tout accommodement.

Enfin Flose et ses complices furent condamnés, comme jadis Gunnar, à un exil de trois années, et tenus de quitter le pays dans le cours de l'été suivant au plus tard.

CHAPITRE XXII

KARE À L'AFFUT

Les cobannis, au sortir du ting, chevauchèrent d'abord ensemble vers l'est; puis, sur la nouvelle que Kare, en compagnie de Thorgier et de Gudmund, s'était dirigé vers le nord, Flose crut pouvoir congédier ses hommes, en leur recommandant néanmoins de cheminer le plus possible en troupe. Lui-même il regagna Svinefield.

Kare et Thorgier cependant n'avaient pas continué leur marche vers le nord. Dès le lendemain, se séparant de Gudmund le Puissant, ils avaient rabattu droit au sud, et, la Thiorsau une fois traversée, avaient poussé jusqu'à la Markar.

Là, vers le milieu de la journée, ils rencontrèrent deux vieilles femmes qui les reconnurent et leur dirent:

«Doucement, vous deux! Vous galopez, ce semble, bien à l'étourdie!

--Qu'y a-t-il donc?

--Il y a que Lambe et d'autres ont couché cette nuit par ici, et il n'est pas à supposer qu'ils aient sur vous une bien forte avance.

--Bon! dit Kare, raison de plus pour lâcher la bride à nos bêtes.»

Un peu plus loin, ils croisèrent un paysan qui menait un cheval chargé de tourbe. L'homme, en les voyant, s'arrêta.

«Quel dommage, dit-il que vous ne soyez pas en force!

--Pourquoi cela? demanda Thorgier.

--Eh! vous pourriez faire une belle chasse.

--Tu as donc aperçu du gibier?

--Oui, certes, reprit le porteur d'un air entendu.

--Combien de têtes?

--Une douzaine.

--Loin d'ici?

--Non, tout près de la rivière.

--En avant! s'écria Kare.

--Oh! ne vous pressez pas; ceux dont je parle flânent paisiblement.»

* * *

Arrivés au bord du cours d'eau, les deux cavaliers découvrirent dans un repli de terrain quelques hommes qui semblaient sommeiller, leurs hallebardes posées par terre à côté d'eux.

«Les éveillons-nous? dit Thorgier.

--Assurément, repartit Kare; nous ne pratiquons pas le guet-apens, et ne tuons pas les gens endormis.»

Ils se mirent à crier. Les autres s'éveillèrent et saisirent aussitôt leurs armes. Kare et Thorgier attendirent qu'ils se fussent complètement équipés, puis le premier se précipita contre l'adversaire qui se trouvait le plus proche. C'était Thorkel, fils de Sigfus. Thorgier en même temps se ruait sur Sigmund.

D'un coup de la Rimegyge, Kare atteignit Thorkel au noeud de l'épaule, et lui trancha la moitié du tronc; mais, assailli lui-même de côté par Ledolf et un autre, il eût couru risque de succomber si Thorgier, qui venait de tuer Sigmund, n'eût, par une volte-face impétueuse, plongé son épée dans le coeur de Ledolf. Le second assaillant, à cette vue, essaya de se dérober par la fuite; mais la terrible Rimegyge lui retomba si violemment sur l'échine, qu'après avoir tourné sur lui-même il s'abattit mort aux pieds de Kare.

«Vite en selle!» cria Lambe.

Les huit survivants prirent le large, et gagnèrent d'une traite Svinefield, où ils racontèrent l'événement à Flose.

«Il fallait s'y attendre, dit ce dernier; une autre fois tâchez d'être un peu mieux sur vos gardes!»

* * *

Tout le reste de l'été et l'hiver suivant, Flose demeura à son boer, occupé des apprêts de son prochain départ. Le printemps venu, il acheta un navire norwégien qui se trouvait dans un fiord de la côte, se pourvut de marchandises, et manda plusieurs de ses cobannis pour s'entendre avec eux au sujet du voyage.

Kare cependant avait disparu de chez lui, et des voisins affirmaient encore l'avoir vu se diriger vers le nord.

«Cette fois nous n'avons plus à le craindre; il doit être chez Gudmund le Puissant, dit à ce propos Lambe à Flose.

--Eh! repartit ce dernier, je me méfie un peu de ces rumeurs. Prenez garde, j'ai fait un rêve qui ne me pronostique rien de bon.»

Derechef Flose, en prenant congé de ses amis, leur recommanda de cheminer en troupe et de ne point se relâcher de leur vigilance. Il les embrassa ensuite en disant:

«Vous voilà seize au départ d'ici; j'ai peur que plusieurs d'entre vous ne manquent au rendez-vous final.

--Quoi que l'homme fasse, il ne peut échapper à son sort,» répondit Grane brièvement.

La troupe, contournant le jokul[50], s'arrêta pour coucher le premier jour dans un boer appelé Thorsmark, où demeurait un certain Biorn, dont la femme était parente de Gunnar. Celui-ci les reçut fort amicalement, et comme ils lui demandaient des nouvelles de Kare:

«Je l'ai vu, dit-il; j'ai causé avec lui; mais il y a déjà longtemps de cela, et il s'en allait vers le nord. Il m'a paru fort abattu, abandonné de tous, et j'ai idée qu'il ne tient plus beaucoup à vous rencontrer.

--À merveille! s'écria Grane, nous voilà débarrassés de lui.

--Je n'en suis pas aussi sûr que toi, lui repartit Modolf, un de ses compagnons, et Kare, même seul, est à redouter.»

* * *

Le gendre de Nial n'était point chez Gudmund le Puissant. Il se tenait caché depuis longtemps dans une habitation toute voisine qui appartenait également à Biorn. Celui-ci courut aussitôt le rejoindre et l'informer de l'arrivée de ses ennemis dans cette partie supérieure du district.

«Eh bien, dit Kare, vite en route!»

Dans la nuit même ils montèrent tous deux à cheval et allèrent se placer en embuscade près de la Skaptau, rivière située à peu près à mi-route entre la Markar et Svinefield.

Le lendemain matin, les compagnons de Flose partirent à leur tour.

«Où donc est Biorn? dirent-ils à sa femme.

--Il a quelque argent à toucher là-bas dans l'est, et il a pris congé de moi au petit jour.»

Nul ne conçut de soupçon, et la troupe se mit en chemin. Non loin de la Skaptau ils se séparèrent, Glum et quatre hommes avec lui ayant affaire à un boer plus à l'est; les autres s'assirent pour se reposer. Quelques-uns sommeillaient déjà, quand un cri retentit tout près d'eux.

«C'est Kare!» dit Grane se redressant d'un bond.

Il n'avait pas achevé de parler, qu'un dard lancé par Biorn frappait le manche de la hache de Modolf.

Immédiatement le combat s'engagea.

* * *

Modolf le premier fondit sur Kare l'épée haute; mais le gendre de Nial para le coup, et d'une riposte prompte comme l'éclair fit sauter le glaive de son adversaire, puis d'un second coup lui enleva le poignet.

Au même moment Grane décochait à Kare un javelot; mais de la main gauche celui-ci réussit à le saisir au vol, et le lui renvoya d'une telle force, que l'autre eut la poitrine transpercée. Une seconde de plus néanmoins, et Hald, qui s'approchait en rampant, allait trancher les deux jarrets de Kare, lorsque Biorn cloua l'agresseur par terre d'un coup de sa hallebarde.

Le terrible Kare tua encore deux ennemis à lui seul, tandis que son ami en blessait grièvement pareil nombre. Trois hommes seulement restaient sains et saufs. Affolé d'épouvante, le reste de la troupe enfourcha au plus vite ses chevaux, et, cette fois encore, les survivants coururent d'une seule traite jusqu'à Svinefield.

«De tous les hommes qui vivent en Islande, dit Flose en apprenant l'événement, je n'en connais pas beaucoup qui vaillent Kare... J'ai peur décidément que bien peu d'entre vous me suivent en Norwège!»

* * *

Kare et Biorn cependant ne crurent pas devoir retourner à Thorsmark. Après s'être consultés un instant, ils profitèrent de ce que trois paysans passaient sur la route avec des chevaux de bât pour se diriger ostensiblement vers le nord; mais à peine les hommes eurent-ils disparu en amont derrière les hauteurs qui bordaient la Skaptau, qu'ils obliquèrent vers un marécage environné de grands blocs de lave, et là ils mirent pied à terre.

«Je n'en puis plus, dit Kare à Biorn; il faut que je me repose un instant. Fais bonne garde.»

À peine était-il couché depuis un quart d'heure, qu'il se redressa en disant:

«Ces cris de corbeaux m'empêchent de dormir.»

Son ami leva les yeux vers le ciel; de longs vols noirs d'oiseaux croassants fendaient les airs au-dessus de la Skaptau.

Quelques instants après, on entendit hennir des chevaux. Biorn grimpa sur une roche.

«C'est Glum, dit-il, et quatre autres. Ils ne nous voient pas; laissons-les passer.»

Au même instant, la monture de Kare poussa un hennissement à son tour, et se mit à gratter du pied le sol déclive, si bien que quelques scories laviques dévalèrent avec fracas sur la pente.

«Ils nous voient maintenant, reprit Biorn. Alerte! les voici qui s'approchent.»

Effectivement les amis de Flose venaient de sauter à bas de leurs chevaux, et pénétraient dans l'enceinte rocheuse. Glum, qui marchait en avant, fondit sur Kare avec sa hallebarde; mais Biorn eut le temps de détourner l'arme, dont la pointe se brisa contre terre. Kare n'eut plus qu'à lever son épée pour trancher le cou à son adversaire, qui tomba expirant.

Deux autres ennemis, Skal et Röse, eurent successivement le même sort. Le quatrième blessa à l'épaule le gendre de Nial; mais ce fut son dernier exploit, car la hache de Biorn lui cassa les deux jambes.

Le cinquième et unique survivant de la troupe s'enfuit aussitôt: c'était Hilde, fils de Thorstein.

«Et maintenant, dit Kare à son compagnon, en route pour de bon vers le nord! Dès demain tous les gens du district seront sur pied, et il n'y a que chez Gudmund le Puissant qu'on ne s'avisera pas de venir nous chercher.»

Hilde, lui, regagna Svinefield, et Flose en le voyant s'écria:

«De tous les hommes qui vivent en Islande je n'en connais pas un qui vaille Kare!»

Puis, le soir même, ce qui restait des cobannis, rassemblés auprès de lui à son boer, reçurent l'avis de se tenir prêts à filer dès l'aurore vers le fiord où attendait le navire norwégien.

Notes du chapitre:

[Note 50: Il s'agit ici du jokul de l'Ouest, un des plus hauts sommets de l'île. On appelle en Islande _jokul_ (par opposition à _fell_, montagne moins élevée), toute cime qui reste l'année entière couverte de neige et de névés.]

CHAPITRE XXIII

DANS L'ILE DE ROWSA--CONCLUSION

À quelques jours de là, Flose levait l'ancre à destination de la Norwège. La traversée fut d'abord heureuse, puis le temps ne tarda pas à se gâter; il survint une violente tempête, accompagnée d'un brouillard si épais, que l'on ne voyait plus à se conduire. Le bâtiment perdit sa route, et finalement se trouva de nuit jeté à la côte. Toute la cargaison fut engloutie, et vingt hommes périrent, parmi lesquels seize des conjurés. Le reste put gagner le rivage.

Quand le jour parut, deux marins reconnurent le pays pour l'avoir précédemment visité: c'était l'île de Rowsa, une des Orcades.

«Mieux eût valu que nous eussions atterri en quelque autre endroit, dit Flose à ses hommes, car le comte Sigurd, qui gouverne céans, était un chaud protecteur et ami pour les fils de Nial, et Helge lui était même attaché par un lien de vassalité. Notre vie est à sa merci. Mais n'importe, payons de résolution et d'audace.»

Après avoir fait quelques pas dans les terres, les naufragés rencontrèrent des habitants de l'île, qui leur indiquèrent le chemin à prendre pour gagner le palais du gouverneur. Arrivé en présence de Sigurd, Flose déclina son nom.

Le comte était déjà informé des événements de Bergtorsvol.

«Quelles nouvelles m'apportes-tu d'Helge mon vassal? demanda-t-il au nouveau venu.

--Je l'ai tué, répondit Flose.

--Qu'on l'empoigne, lui et tous les autres!» dit Sigurd à ses gens; ce qui fut fait en un instant.

Mais sur l'entrefaite arriva un des vassaux du comte, un certain Wörsten, qui était frère de la femme de Flose. En voyant celui-ci prisonnier, il s'adressa au gouverneur, et lui offrit pour rançon de son parent tout ce qu'il possédait. Le comte se montra d'abord inflexible; mais Wörsten, qui était fort en crédit auprès de lui, ne se tint pas pour battu; d'autres insulaires notables appuyèrent sa démarche, si bien que finalement Flose obtint sa grâce.

Non seulement Sigurd lui rendit sa liberté, en relâchant du même coup tous ses compagnons; mais, en prince magnanime qu'il était, il l'installa à son service aux lieu et place d'Helge, fils de Nial, et le combla bientôt de ses faveurs.

* * *

Quand il fut resté quelque temps chez Gudmund, Kare, informé du départ de Flose, revint trouver son ami Asgrim.

«Que comptes-tu faire? lui dit ce dernier.

--M'embarquer à mon tour, et traquer partout le reste de la bande.

--Vraiment, repartit Asgrim, on a bien raison de dire que depuis que Gunnar et Skarphédin ne sont plus, tu es le premier homme de l'Islande.»

Quinze jours plus tard Kare était en mer.

Il eut une excellente traversée et toucha terre à Fridaroe, entre le Hialtland et les Orcades. Il avait là un ami intime, David le Blanc, chez lequel il passa l'hiver, et durant ce séjour il fut mis au fait de l'arrivée de Flose à Rowsa.

Or il advint que, vers la Noël, le comte Sigurd reçut la visite de son beau-frère le jarl Gill, qui régissait les îles du Sud (les Hébrides), et aussi celle d'un roi d'Irlande du nom de Sigtryg.

Le jour de la fête, le gouverneur et ses hôtes se trouvant à table, les deux princes étrangers exprimèrent le désir d'entendre le récit de l'incendie de Bergtorsvol. Ce fut Lambe, un des conjurés, celui-là même à qui Skarphédin, avant de mourir, avait fait sauter un oeil de l'orbite, qui fut chargé de retracer les détails de l'épique entreprise.

On lui avança un siège d'honneur, et il entama sa narration.

* * *

Le hasard voulut que, ce même jour, Kare, venant de Fridaroe, eût abordé avec son ami David et quelques autres à l'île de Rowsa, et qu'il se présentât au palais du comte à l'heure du festin.

Lambe était justement en train de raconter les faits à sa fantaisie. Kare et ses compagnons, arrêtés au dehors, l'écoutaient parler.

«Et quelle figure faisait Skarphédin dans le brasier? demanda à un moment le roi Sigtryg.

--Il se tint d'abord assez bien, répondit le conteur; mais à la fin il se mit à pleurer.»

À ce mot, Kare ne put se maîtriser davantage.

«Tu en as menti!» cria-t-il de la porte, et, s'élançant au milieu de la salle, l'épée à la main, il se précipita sur le rapsode, et lui trancha le col d'un seul coup. La tête roula sur la table, devant les coupes des nobles convives, et ceux-ci furent inondés de sang.

«C'est Kare! s'écria Sigurd, qui avait reconnu le gendre de Nial; qu'on le saisisse et qu'on le mette à mort!»

Personne ne bougea; tous les gens de l'île avaient gardé de lui un souvenir affectueux doublé de respect.

«Sigurd, répondit Kare, sache que ce que je viens de faire c'est pour venger le meurtre d'un de tes féaux!

--C'est vrai, dit Flose à son tour, et Kare est en droit d'agir de la sorte, puisqu'il a refusé, sur le ting, tout accommodement avec nous.»

Kare se retira sans que nul le poursuivît, et, remettant à la voile avec ses amis, il regagna aussitôt Fridaroe.

* * *

Disons au lecteur que l'intention du roi Sigtryg, en venant trouver Sigurd à Rowsa, était de réclamer son appui contre un autre prince irlandais avec lequel il était en guerre. Après avoir longtemps hésité, le comte finit par céder aux sollicitations de son hôte, et, au nombre des auxiliaires qu'il mena lui-même en Irlande, se trouvèrent quinze des compagnons de Flose. C'était tout ce qui restait de la troupe incendiaire.

Flose, lui, n'avait pas voulu être de l'expédition. Son âme, lasse de tant d'horreurs, inclinait de plus en plus vers la paix. Aussi Anschar, un prêtre d'Écosse, étant venu sur l'entrefaite à Rowsa pour y achever l'oeuvre d'évangélisation commencée avant lui par les moines allemands, l'ennemi de Kare fut-il le premier à accepter la parole de pardon avec le baptême selon tous les rites.

Peu de temps après il alla aux Hébrides, et là il apprit que dans une grande bataille, tout récemment livrée en Irlande, le roi Sigtryg avait été mis en déroute et le comte Sigurd tué avec les quinze conjurés à sa suite.

À cette nouvelle Flose eut le coeur serré d'une telle affliction, qu'il résolut de se rendre à Rome, comme faisaient alors tous les grands pécheurs, pour y implorer le pardon de ses fautes. Ayant donc reçu du jarl Gill un bon navire et une somme d'argent, il s'embarqua pour le continent, et de là s'en fut à pied vers la Ville éternelle, où le pape en personne, dit la chronique, voulut bien lui donner l'absolution.

Il s'en revint ensuite «par l'Est», c'est-à-dire par terre, vers le Nord. L'hiver le retrouva en Norwège, près du jarl Éric, fils d'Hakon, et enfin dans le cours de l'été suivant il cingla vers la terre d'Islande, où il se réinstalla, le coeur soulagé, dans son habitation de Svinefield.

* * *

Et Kare? On sut bientôt que, lui aussi, il s'était converti au dieu blanc, et que le mérite de cette conversion revenait encore à Anschar l'Écossais. Alla-t-il comme Flose en pèlerin jusqu'à Rome pour s'y faire absoudre de ses péchés? C'est un point que l'histoire n'a pas éclairci. Il paraît seulement qu'après un voyage dans diverses régions de l'Angleterre et de l'Écosse, il revint passer encore un hiver chez David le Blanc à Fridaroe, et qu'au printemps de la même année il se rembarqua à son tour pour l'Islande.

La traversée fut longue et pénible; le navire se brisa en arrivant, et peu s'en fallut que tout l'équipage ne pérît au port.

À terre, la tempête continuait de souffler, effroyable.

«De quel côté chercherons-nous un abri? demandèrent les gens de Kare.

--À Svinefield, répondit-il; c'est le point de refuge le plus proche de la côte.»

Et il ajouta en lui-même:

«Je veux voir quel accueil Flose me fera.»

On se dirigea donc vers Svinefield. Flose se trouvait chez lui. Dès que Kare parut sur le seuil, il le reconnut. Il alla à lui les mains tendues, l'embrassa, et, le faisant asseoir sur le siège d'honneur, il le pria de passer l'hiver avec lui; à quoi l'autre consentit de grand coeur.

Bref, la réconciliation fut si bien scellée, que, la femme de Kare étant venue à mourir, ce fut la propre nièce de Flose, Hildegunne, qui remplaça au foyer conjugal la fille de Nial, soeur de Skarphédin.

Flose eut, dit-on, une fin assez mystérieuse. Il voulut, sur ses vieux jours, s'en aller querir des bois de construction en Norwège. L'été d'ensuite, sa cargaison prête, il se disposa à remettre à la voile. On lui fit remarquer le mauvais état où se trouvait son navire.

«Oh! dit-il, il est assez bon pour un vieillard que la mort prendra demain!»

Et il s'embarqua.

Depuis lors on n'entendit plus jamais parler de lui ni de son bâtiment; mais bien des fois, à Bergtorsvol, le boer des Nial étant rebâti à neuf, on vit Kare pleurer silencieusement.

* * *

Notre histoire se trouve ainsi conduite à sa fin. Kare et Flose furent, à vrai dire, les deux premiers grands chefs islandais ralliés à la religion des papas. Ils furent aussi longtemps les seuls. Vainement les bans de missionnaires se succédaient-ils dans la vieille Thulé, le paganisme n'entendait point céder la place sans combat. Enfin le roi Olaf de Norwège, le grand convertisseur de la fin du siècle, entreprit de donner l'assaut décisif à la dernière citadelle du dieu Thor. Ses prédicateurs, enhardis par quelques conversions de marque, osèrent paraître sur le ting même, la croix d'une main et l'épée de l'autre.

Cette attitude résolue ne manqua pas d'influencer les barbares, dont beaucoup se présentèrent au baptême. Bientôt deux camps se formèrent, et un beau Jour,--c'était au commencement du XIe siècle,--une bataille en règle se livra au pied du Logberg entre les païens et les chrétiens.

Cette solution à la mode islandaise pouvait seule trancher la question. Les chrétiens ayant eu l'avantage, l'alting, sur la proposition de Snorre le gode, le plus ardent des nouveaux convertis, déclara, à la pluralité des suffrages, que le christianisme serait désormais la religion officielle du pays.

Ajoutons que la première église fut bâtie à Tingvalla même, que le premier évêché s'établit à Skalholt, entre les Geysirs et la mer, c'est-à-dire dans la vallée de la Vita, et que le premier titulaire du siège fut le propre fils du gode Gissur, qui avait été ordonné en Allemagne.

Néanmoins l'influence du dogme nouveau ne transforma pas du jour au lendemain les moeurs traditionnelles d'une contrée où tout l'édifice de l'état social reposait sur une fausse idée de l'honneur et sur une sorte de divinisation des vertus de la force brutale. Longtemps encore l'antique culte se maintint, retranché dans les pratiques extérieures, et son esprit survécut surtout dans cette soif de vengeance et de meurtre, dans cette furie de guerres intestines qui devaient amener l'extermination de plusieurs notables familles de l'île, et, vers le milieu du XIIIe siècle, l'asservissement final de l'Islande.

FIN

COLLECTION FORMAT GRAND IN-8º.--2e SÉRIE

CHAQUE VOLUME EST ORNÉ DE DEUX GRAVURES

AGNÈS DE LAUVENS, ou MÉMOIRES DE SOEUR SAINT-LOUIS, par L. Veuillot.

BERTRAND DU GUESCLIN (HISTOIRE DE), comte de Longueville, connétable de France; d'après Guyard de Berville.

CHARLES VIII, par Maurice Griveau.

CHATELAINES DE ROUSSILLON (LES), par Mme la Csse de la Rochère.

CORSE (HISTOIRE DE LA), par Louis Boell.

CRILLON (VIE DE), par M. H. Garnier, élève de l'École des chartes.

DAHOMÉ (LE), SOUVENIRS DE VOYAGE ET DE MISSION, par M. l'abbé Laffitte. Carte de la côte des Esclaves et notice par M. Borghero, sup. de la Mission.

DÉTROIT DE MAGELLAN (LE), Scènes, tableaux, récits de l'Amérique australe, par Henri Feuilleret.

DUCHESSE-ANNE (LA), Histoire d'une frégate, par Olivier Le Gall.

ÉTATS-UNIS ET LE CANADA (LES), par M. Xavier Marmier.

GAULOIS NOS AIEUX (LES), par M. Moreau-Christophe, lauréat de l'Institut.

GUNNAR ET NIAL, Scènes et moeurs de la vieille Islande, par J. Gourdault.

ILLUSTRATIONS D'AFRIQUE, par M. le comte de Lambel.

IMPRESSIONS ET SOUVENIRS D'UN VOYAGEUR CHRÉTIEN, par M. Xavier Marmier, de l'Académie française.

JOSEPH HAYDN, Scènes de la vie d'un grand artiste; traduit de Franz Seebourg, par J. de Rochay.

LOUIS XI ET L'UNITÉ FRANÇAISE, par Charles Buet.

LOUIS DE LA TRÉMOILLE, ou LES FRÈRES D'ARMES, par Théophile Ménard.

MES PRISONS, ou MÉMOIRES DE SILVIO PELLICO, traduction par M. l'abbé J.-J. Bourassé, chanoine de Tours.

MUNGO PARK, sa vie et ses voyages, par Henri Feuilleret.