Gunnar et Nial scènes et moeurs de la vieille Islande
Chapter 11
Helge se débarrassa prestement de son manteau, saisit son épée, qu'il avait au côté, et trancha le jarret du premier qui se présenta; mais Flose, survenant par derrière, assena au jeune homme un tel coup sur la nuque, que la tête fut détachée du tronc. Puis il alla vers la porte, et appela Nial et Bergtora, en disant qu'il désirait leur parler.
Nial parut à l'entrée du boer.
«Écoute, lui dit Flose, je viens t'offrir la sortie libre; c'est à tes fils et à Kare que j'en veux; je n'entends nullement que tu brûles avec eux.
--Je ne bougerai pas, répliqua Nial; je suis un vieillard, à qui toute idée de vengeance et de meurtre demeure dorénavant étrangère; mais quant à vivre déshonoré, jamais!
--Et toi, femme, reprit Flose en s'adressant à Bergtora, n'es-tu pas disposée à te retirer? pour rien au monde je ne voudrais te voir périr par le feu.
--Toute jeune, je me suis mariée avec Nial, répondit Bergtora, et je lui ai promis de partager sa bonne et sa mauvaise fortune.»
Sur cette parole le couple rentra.
* * *
«Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Bergtora à son mari.
--Nous reposer, répondit Nial... Il y a si longtemps que j'aspire après le repos!»
Bergtora se tourna vers Thord, un jeune fils de Kare que Nial avait pris avec lui afin de faire son éducation, et le pria de sortir pour échapper à la mort. L'enfant repartit:
«Tu m'as promis, grand'mère, que nous ne nous séparerions jamais tant que je voudrais rester auprès de toi, et j'aime mieux mourir avec toi et Nial que de vous survivre.»
Bergtora prit alors le garçon et le porta sur le lit. Nial appela son esclave de confiance, qui avait jusqu'alors différé de sortir, et il lui dit:
«Avant de t'en aller, remarque bien où nous nous mettons, et de quelle manière nous nous arrangeons, car je suis résolu à ne plus bouger de place, quelles que soient la fumée et la chaleur. Tu sauras alors plus tard où l'on pourra retrouver nos cadavres.»
Il donna l'ordre au serviteur de prendre la peau d'un boeuf fraîchement écorché, et de l'étendre sur lui et sa femme après qu'ils se seraient placés côte à côte. Puis les deux époux se mirent sur le lit, ayant entre eux le petit Thord.
«Notre père se couche de bonne heure aujourd'hui! dit Skarphédin à Kare son beau-frère en voyant ce qui se passait. De la part d'un vieillard harassé, cela se conçoit. Puisse le réveil lui être doux!»
Et, pour la première fois de sa vie, le fier jeune homme courba le front vers la terre, et quelque chose comme une larme furtive perla sous sa paupière d'aigle.
Nial et Bergtora demeuraient immobiles et silencieux sur leur couche.
L'esclave prit la peau, l'étendit sur le groupe résigné, et gagna la porte pour sortir à son tour.
* * *
Du toit et de la mansarde qui brûlaient, des tisons enflammés ne cessaient de pleuvoir dans la chambre. Skarphédin, Kare et Grim les ramassaient au fur et à mesure qu'ils tombaient, et les jetaient sur les assaillants.
Cela dura quelque temps, et comme du dehors on s'était remis à lancer des traits, ils les attrapaient également au vol et les renvoyaient à l'ennemi, si bien que Flose pria ses compagnons de cesser tout envoi de projectiles.
«Ce jeu-là ne vaut rien pour nous, leur dit-il; vous pouvez bien attendre que le feu les contraigne à se tenir cois.»
Cependant la grosse charpente du fronton s'était disloquée. À l'un des pignons restait une traverse qui reposait de biais sur le vestibule et la crête du mur; mais déjà, à sa partie médiane, elle était plus d'à moitié consumée.
Les trois hommes demeurés dans le boer se précipitèrent de ce côté, et Kare dit à Skarphédin:
«Voici peut-être un moyen de nous sauver. Saute sur cette poutre avant qu'elle soit tout à fait calcinée. Je vais t'aider, et je monterai ensuite. Une fois dehors, il nous sera facile de filer inaperçus dans la direction de la fumée.
--Saute d'abord, dit Skarphédin, et je te suis.
--Non, à toi de passer le premier, répliqua l'autre.
--Point, j'entends que tu me précèdes.
--Allons, soit! reprit enfin Kare. C'est le devoir de tout homme de sauver sa vie quand il le peut; ainsi ferai-je... Seulement, si tu ne te hâtes pas à ton tour, je crains que nous ne nous revoyions jamais; car, pour mon compte, une fois dehors, je n'aurai guère envie de me rejeter dans la fournaise afin de t'en tirer... À chacun alors de suivre sa voie!
--Je serai fort heureux, beau-frère, si tu parviens à t'échapper, répondit Skarphédin; en ce cas tu te chargeras de la vengeance.»
* * *
Kare prit au lambris un ais enflammé et grimpa sur la traverse. Arrivé sur le mur, il lança l'énorme brandon sur les gens du dehors; ceux-ci se rejetèrent vivement de côté. Alors, profitant de l'effarement général, les vêtements et la chevelure tout en feu, il sauta du haut de la muraille, et se mit à courir dans le sens où le vent chassait la fumée.
«Est-ce que quelqu'un ne vient pas de sauter de ce mur?» s'écria un des assaillants les plus proches.
--Nullement, repartit un autre; c'est sans doute Skarphédin qui nous a encore envoyé un tison.»
Cette parole ayant dissipé tout soupçon, Kare continua de courir jusqu'à ce qu'il eût atteint un ruisseau. Il se plongea dedans pour éteindre le feu qui le dévorait; après quoi il reprit sa course au milieu de la fumée, et ne s'arrêta que près d'un fossé, où il se coucha pour se reposer.
* * *
Immédiatement après lui, Skarphédin avait sauté sur la traverse; malheureusement, lorsqu'il atteignit la place où elle était le plus consumée, la poutre se brisa sous lui, et il fut précipité sur le sol. Il renouvela toutefois sa tentative, et il grimpait à même la muraille quand une autre solive s'écroula sur sa tête, et derechef le jeta par terre.
«Allons! se dit-il, je vois ce qu'il en est; Kare, mon beau-frère, risque fort de m'attendre.»
Il rampa néanmoins le long de la paroi pour essayer de gagner la sortie; mais il fut surpris dans ce mouvement par un des assaillants, nommé Lambe, qui venait juste à ce moment d'escalader extérieurement le mur.
«Tiens, lui cria d'en haut ce dernier, on dirait que tu pleures à présent, Skarphédin!
--Pas le moins du monde, dit le fils de Nial en relevant la tête; seulement la chaleur un peu forte me cause quelques picotements dans les yeux; mais toi, continua-t-il, il me semble que tu ris?
--Ma foi, oui, je ris, repartit l'homme, et c'est la première fois que je suis franchement gai depuis le jour où tu tuas Thraen, près de la Markar.
--Tiens! riposta Skarphédin, voici, à ce propos, un souvenir de lui dont je te gratifie!»
Il tira de sa poche une des dents molaires de Thraen, qu'il avait ramassée lorsque celui-ci avait roulé sur le sol gelé, et il la lança si violemment dans l'oeil droit de Lambe, que la prunelle jaillit de l'orbite et que l'homme se laissa choir au pied du mur.
Skarphédin courut alors à son frère Grim, qui se démenait à l'autre bout de la pièce, et tous deux s'efforcèrent de piétiner sur le feu pour l'éteindre. Quand ils arrivèrent au milieu de la salle, Grim tomba écrasé par une poutre: il était mort. Skarphédin, d'un bond gigantesque, avait réussi à esquiver le choc; mais ce ne fut qu'un répit d'une seconde. À peine reprenait-il l'équilibre, qu'un épouvantable craquement se produisit: c'était le toit tout entier qui croulait.
* * *
Flose et ses compagnons demeurèrent devant le boer incendié jusqu'à l'aurore du lendemain vendredi. Comme le jour commençait à poindre, ils virent arriver un homme à cheval qui leur dit s'appeler Geirmund et être un parent de Thraen.
«Combien de gens ont péri là dedans?» demanda le nouveau venu.
Flose dénombra les victimes: Nial, Bergtora et sa femme, tous leurs fils, Kare et Thord.
«Oh! reprit Geirmund, tu mets parmi les morts un homme avec lequel j'ai causé ce matin même.
--Qui donc? demanda Flose.
--C'est Kare. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout roussis, et la lame de son épée était devenue bleue; mais il disait qu'il en renouvellerait avant peu la trempe dans ton sang et dans celui de ta troupe incendiaire.
--Malheur à nous! s'écria Flose. L'homme que nous avons laissé fuir ne nous laissera ni trêve ni repos, et plus d'un d'entre nous, je le prévois, est appelé à perdre bientôt la vie.»
Cependant un des conjurés s'était mis à entonner un chant de joie sur la mort de Nial.
«Tais-toi, dit Flose, il n'y a point là de quoi chanter. Que Nial ait péri dans les flammes, l'événement ne nous rapporte pas grand honneur.»
Il grimpa sur les ruines du pignon avec quelques autres. Là ils crurent percevoir une sorte de murmure rythmé qui partait du brasier au-dessous d'eux.
«C'est la voix de Skarphédin, dit un des hommes. Je serais curieux de savoir si c'est un vivant ou un mort qui nous chante cette chanson. Mettons-nous à la recherche des corps.
--Non pas, répondit Flose; il faudrait être fou pour s'attarder à une telle besogne au moment où, par tout le pays, on rassemble des forces contre nous. Mon avis est qu'il nous faut déguerpir au plus vite.»
Là-dessus il sauta en selle, et toute la troupe suivit son exemple.
* * *
Après sa rencontre avec Geirmund, Kare avait emprunté un cheval et gagné divers boers amis où il raconta ce qui s'était passé. Bientôt se trouva réunie une troupe d'hommes déterminée et nombreuse, qui se divisa en plusieurs escouades, afin de battre le pays en divers sens; mais nulle part ils n'eurent de nouvelles de Flose et de ses gens.
Kare, avec quinze de ses amis, prit de son côté le chemin de Bergtorsvol, pour exhumer des décombres de la ferme les corps des victimes. En route, le groupe se grossit, si bien qu'en arrivant au lieu de l'incendie il comptait une centaine de cavaliers.
On chercha d'abord le cadavre de Nial, qu'on retrouva dans une épaisse couche de cendre. La peau de boeuf était toute recroquevillée; au-dessous d'elle gisaient le vieillard et sa femme. Chose singulière! leurs corps n'avaient aucunement été atteints par le feu. Seul le petit Thord, qui était couché entre eux deux, avait un doigt complètement brûlé, l'ayant laissé passer par mégarde hors de la peau de boeuf.
On porta les tristes dépouilles dans l'enclos attenant à l'habitation, et là on remarqua sur la face de Nial une expression de sérénité lumineuse dont tout le monde fut vivement frappé. Jamais encore,--chacun en convint,--on n'avait vu un tel aspect à un mort.
On rechercha ensuite le cadavre de Skarphédin. Le fier jeune homme était resté debout, emprisonné entre les débris du faîtage, la tête et le buste appuyés au mur de pignon, les jambes consumées jusqu'aux genoux, mais le reste de sa personne intacte, y compris les vêtements.
Il avait les dents enfoncées dans les lèvres, les yeux ouverts, non encore éteints, et les mains croisées sur la poitrine. Avec sa fameuse hache Rimegyge, il avait entaillé si profondément la muraille, qu'elle y était entrée jusqu'à la moitié du fer, ce qui l'avait préservée de l'action du feu.
«Voilà, dit quelqu'un, une arme digne de figurer comme relique à côté de la hallebarde de Gunnar.»
Kare prit la hache; elle lui revenait de droit.
«Il sera temps d'en faire une relique quand elle aura accompli toute son oeuvre,» dit-il en se la mettant à l'épaule.
Quant aux restes de Grim, l'autre fils de Nial, on les découvrit au milieu de la pièce, avec ceux de la vieille Saun, qui n'avait point voulu se séparer de son maître, et quatre autres cadavres.
QUATRIÈME PARTIE
KARE ET FLOSE
CHAPITRE XXI
SUR LE TING
Après avoir quitté Bergtorsvol, Flose s'était tenu posté durant trois jours avec tous les siens sur une montagne d'où il pouvait voir ses ennemis battre en bas la contrée; puis, le premier péril conjuré, il s'était hâté de regagner à l'est son habitation de Svinefield, afin de se mettre en quête d'appuis pour la prochaine session de l'alting. Grâce à son crédit personnel et aussi à des dons en argent, il eut aisément gagné à sa cause les principaux chefs du district oriental où il demeurait. Son beau-père Liot, de Sida, lui promit le premier assistance; Geite, un riche fermier du pays, se déclara également pour lui; autant en firent Thorstein et Viarne, deux autres paysans ses voisins, de sorte qu'il put rentrer à son boer et y attendre le retour du printemps.
Quant à Kare, il s'était tout d'abord rendu à Tunge, chez Asgrim, son parent et ami, auprès duquel sa femme Helza et ses deux belles-soeurs Astrid et Thoralle avaient elles-mêmes cherché un asile. Reçu à bras ouverts par lui et son fils Thorald, il passa avec eux tout l'hiver, ruminant nuit et jour sa vengeance, et ne parlant que des événements de Bergtorsvol. Parmi les chefs influents dont le concours lui était acquis en justice, il pouvait compter Gissur le gode, Kraak le Vaillant, du boer de Hof, et Thorgier, un neveu de Nial qui habitait la ferme de Halt.
Quand les assises furent pour s'ouvrir, Asgrim dit à son ami:
«Pars en avant avec vingt hommes et mon fils Thorald, afin de préparer nos huttes sur le ting; j'attendrai, pour te rejoindre, Thorgier et son monde.»
Kare se mit incontinent en chemin.
* * *
Quelques jours plus tard, Flose et les cent conjurés dont la fortune était liée à la sienne quittaient, à leur tour, Svinefield. Le trajet étant assez long, ils couchèrent, la première nuit, dans un boer appartenant à l'un d'entre eux, et le matin de la seconde journée ils entrèrent dans la vallée de l'Ouest.
Tunge, la maison d'Asgrim, se trouvait précisément sur leur route. Quand ils n'en furent plus qu'à une courte distance, Flose dit à ses gens:
«Nous allons déjeuner chez Asgrim; tâchez que tout se passe comme il faut.»
Un quart d'heure après, un esclave d'Asgrim qui était en train de travailler au dehors aperçut la troupe dans le lointain. Il courut prévenir son maître aussitôt. Celui-ci dit:
«C'est sans doute Thorgier qui arrive. Vite qu'on se dispose à le recevoir. Nettoyez la maison, et dressez les tables.»
Le groupe cependant se rapprochait, et l'on entendait des cris et des rires bruyants.
Asgrim alla sur le pas de la porte.
«Ce n'est pas Thorgier, dit-il tout à coup; ses gens ne feraient pas ce tapage... La vengeance chemine silencieuse et grave. Ce doit être Flose avec sa bande incendiaire. Ils veulent sans doute nous demander l'hospitalité en manière de défi... C'est bien, qu'on achève les apprêts commandés!»
Bientôt Flose parut. Il entra, suivi des siens, dans l'enclos. Là toute la troupe mit pied à terre, et les hommes franchirent le seuil à la file.
Asgrim avait lui-même pris place à la table d'honneur. Il reçut Flose sans le saluer, et lui dit:
«Le repas est servi; que chacun de vous en fasse son profit.»
Les conjurés déposèrent leurs armes, s'installèrent sur les bancs et mangèrent. Quatre hommes seulement demeurèrent debout tout armés aux côtés de Flose.
Tout le temps que dura le repas, Asgrim ne prononça pas une parole; mais son visage était rouge pourpre.
Quand Flose et ses compagnons furent repus, les femmes desservirent les tables, et quelques-unes apportèrent de l'eau pour que les convives se lavassent les mains. Flose, d'un air moqueur, affectait de prendre ses aises, comme s'il eût été dans sa propre maison.
* * *
Soudain Asgrim se saisit d'une cognée de bûcheron qui était près de lui, et, sautant à deux pieds sur le banc, il la brandit sur la tête de Flose. Mais un des hommes armés vit le mouvement; il arracha l'arme des mains d'Asgrim, et fit le geste de l'en frapper à son tour.
Flose l'arrêta:
«Qu'on ne lui fasse point de mal! commanda-t-il; nos provocations l'ont poussé à bout, et il s'est conduit comme un homme intrépide.»
Puis s'adressant à son hôte:
«Quittons-nous en paix, ajouta-t-il; nous nous retrouverons bientôt sur le ting, et là nous reprendrons notre affaire.
--Assurément, répondit Asgrim, et j'espère qu'au lendemain des assises vous vous montrerez moins prompts à l'action.»
Flose ne répliqua rien. Il sortit avec les siens de la maison, et s'éloigna aussitôt en aval.
Un peu plus loin, il rencontra Liot, son beau-père, et des hommes des fiords orientaux qui se rendaient aussi aux comices. Il leur raconta la scène de Tunge.
Quelques-uns le louèrent fort; mais Liot dit d'un ton grave:
«Tu as eu grand tort, et de telles bravades il ne peut résulter rien de bon.»
Aux approches du val Tingvalla, la petite armée se rangea en bataille, afin d'effectuer militairement son entrée sur le ting.
Bientôt après Thorgier, le neveu de Nial, partait également de son boer accompagné d'une troupe imposante, à laquelle se joignirent successivement, au cours du trajet, ses deux frères Thorleif et Grim, Kraak de Hof avec tous ses tenants, puis Asgrim et le gode Gissur. Arrivé aux abords du champ de justice, ce second escadron forma, lui aussi, l'ordre de combat, et ce fut d'une allure si martiale qu'il déboucha au milieu de la plaine, que Flose et ses gens, en l'apercevant, se mirent instinctivement en défense, et peu s'en fallut qu'on n'en vînt aux mains. La journée s'écoula toutefois sans que la paix des comices fût troublée; mais on sentait frémir dans l'air comme un souffle de menace, et tout le monde s'accordait pour reconnaître que jamais encore, de mémoire d'homme, on n'avait vu au pied du Logberg un déploiement de forces aussi formidable et une aussi grande affluence de chefs éminents venus de tous les coins de l'Islande.
* * *
Dès le lendemain, Flose commença sa tournée de hutte en hutte, accompagné de son ami Viarne. Il alla chez divers gros chefs qui étaient, comme lui, des districts de l'Est, et qui, pour la plupart, s'engagèrent à lui prêter leur appui. Il y en eut néanmoins plusieurs qui exigèrent préalablement de l'argent.
«Voilà certes de vaillants auxiliaires, dit Flose à son compagnon; mais il nous faudrait un juriste.
--J'en connais un, répondit Viarne, un qui peut-être n'a point son pareil. Il connaît tous les arcanes de la loi, et nul ne l'égale en subtilité. Seulement, je dois t'en prévenir, il est aussi cupide que retors.
--Qu'à cela ne tienne... Comment le nomme-t-on?
--C'est Eyolf. Le voici justement là-bas.»
L'homme désigné était assis devant la porte de sa hutte, un manteau écarlate autour des épaules, un diadème d'or sur la tête et une hache garnie d'argent à la main.
Viarne l'aborda aussitôt, et en reçut le plus gracieux accueil.
«J'ai besoin de ton aide, lui dit-il. Tu es le premier juriste de l'Islande, et tout ce dont tu te mêles réussit.
--Oh! repartit Eyolf, je n'ai pas cette opinion de moi-même, et je ne sais vraiment...
--Trêve de phrases! interrompit Flose, que tout ce préambule agaçait; je viens te prier de te charger de mon affaire contre le gendre de Nial.»
Eyolf se leva d'un air majestueux et scandalisé à la fois.
«Je vois maintenant, répliqua-t-il, où tendaient toutes ces belles paroles; croyez-vous donc que je suis un de ces hommes que chacun peut tourner à sa guise?»
Flose lui mit doucement la main sur l'épaule, et le forçant à se rasseoir entre lui et Viarne:
«Écoute-moi donc. Il faut, je le sais, plus d'un coup de cognée pour abattre un arbre.»
Ce disant, il tira de son doigt un anneau d'or du plus grand prix, et, le passant à la main de l'homme de loi:
«Accepte ceci comme un gage de l'esprit de sincérité qui m'anime.
--S'il en est ainsi, répondit Eyolf, je ne puis vraiment rien te refuser; seulement garde-toi bien de dire que j'ai reçu de toi quelque chose; ta cause serait perdue avant d'être plaidée.
--C'est pure affaire d'amitié entre nous,» repartit Viarne au jurisconsulte, et là-dessus les deux amis s'éloignèrent.
Un moment après, Snorre le gode vint à passer devant la hutte d'Eyolf. Il s'arrêta pour causer avec lui; puis tout à coup il lui prit la main, et, relevant la manche de son vêtement, il se mit à regarder l'anneau d'or.
«Tu as là un joyau de toute beauté... L'as-tu acheté, ou est-ce un cadeau?»
Eyolf ne répondit pas.
«Si on te l'a donné, reprit le gode en le quittant, c'est un présent qui peut te coûter cher!»
* * *
En compagnie de Gissur et d'Asgrim, Kare faisait aussi sa tournée. Il se dirigea d'abord vers la hutte de Skapte, le même qui, l'année précédente, lui avait déjà refusé son concours. Cette fois encore ce dernier repoussa toutes les ouvertures. «Penses-tu, dit-il, que j'aie oublié les paroles d'insulte que Skarphédin m'a jetées ici même à la face? Jamais je ne serai avec aucun de vous!»
En revanche, Gudmund le Puissant, qu'allèrent voir ensuite les solliciteurs, se montra plein d'empressement et de zèle.
«Oui, dit-il, je vous veux assister avec tous mes hommes devant le tribunal, et aussi l'épée à la main, s'il le faut. Skapte a beau vous bouder, son fils Holmud est mon gendre, et comme ce dernier m'obéit en toutes choses, vous êtes sûrs également de l'avoir pour vous.»
Chez Snorre le gode, l'accueil ne fut pas moins amical.
«Il n'y a point de cause meilleure que la vôtre, dit-il à Asgrim et à Kare. Quel genre d'appui désirez-vous de moi?
--Ce qu'il nous faudrait surtout, repartit Asgrim, ce sont des auxiliaires bien armés et qui n'aient pas peur...
--Je crois, en effet, répondit le gode, qu'il faut s'attendre à un cliquetis de fer. Écoutez-moi donc; j'irai avec vous devant les juges. S'il y a combat, et que vous ne soyez pas les plus forts, repliez-vous du côté de ma hutte; vous me trouverez prêt à vous soutenir avec tout mon monde. Si, au contraire, vous avez le dessus, et que vos adversaires veuillent s'enfuir vers les gorges de l'Allmannagia, où ils n'auraient plus rien à craindre de vous, je me charge de leur en fermer l'accès. S'ils se retirent d'un autre côté, libre à vous de les poursuivre; seulement, quand je jugerai l'instant venu, je m'avancerai avec tous mes gens pour vous séparer, et il faut, dans ce cas, que vous me promettiez de cesser immédiatement le combat.»
Gissur, Kare et Asgrim engagèrent leur parole de faire ce que le gode demandait; après quoi celui-ci ajouta:
«Un mot encore. J'ai vu à la main d'Eyolf un anneau qui n'y était pas il y a quelques jours. Ce doit être Flose qui l'en a gratifié pour prix de ses services juridiques; il est bon que vous sachiez ce détail.»
* * *
Au jour fixé pour les débats, les deux parties se trouvèrent face à face, équipées et armées de pied en cap, au bas de la montagne de la Loi. De part et d'autre les hommes portaient un signe de reconnaissance à leur casque, pour le cas où l'on en viendrait au combat.
Ce fut, en effet, ce qui arriva. Après avoir usé à l'envi toutes les malices de la procédure, toutes les roueries compliquées de la chicane et les déclinatoires insidieux à l'usage des godes de tous les pays, les adversaires, exaspérés, en appelèrent à la force. Ce fut le jeune Thorald, fils d'Asgrim, qui donna le signal du conflit en se ruant sur un parent de Flose. Immédiatement une clameur guerrière emplit la vallée, et la sauvage mêlée s'engagea.
Kare tua, pour commencer, trois hommes de sa main, parmi lesquels Viarne, l'ami de Flose. Asgrim ne fut pas en reste. Skapte était accouru, lui aussi. Lorsqu'il aperçut son fils Holmud dans la suite de Gudmund le Puissant, il poussa un cri de fureur et s'élança pour rappeler le jeune homme; mais, atteint à la cuisse par un dard que Thorgier lui avait décoché, il tomba et ne put se relever. Il fallut que ses gens le traînassent par terre jusqu'à la cabane d'un pelletier qui se trouvait dans le voisinage.
Dès le début de la lutte, les vengeurs de Nial s'étaient partagés en deux groupes. L'un, conduit par Gudmund, Thorgier et Kare, avait attaqué ceux des chefs du Nord et de l'Est qui s'étaient déclarés pour la cause adverse; l'autre, à la tête duquel étaient Gissur, Asgrim et Thorald, s'étaient jetés sur Flose et les siens.
On se battit longtemps avec une vaillance égale des deux parts; à la fin pourtant ce furent les gens de Flose qui reculèrent. Déjà ils opéraient leur retraite vers les défilés de l'Allmannagia, quand Snorre le gode et sa troupe apparurent pour leur barrer le passage. Ils se replièrent alors vers le sud, le long de la rivière qui arrose la plaine.