Gringalette

Part 9

Chapter 93,758 wordsPublic domain

En m'éveillant à la lumière le lendemain, avec le vague souvenir de cette nuit humiliante, je me promenais de mieux employer les heures de la journée et de venger l'affront qu'on venait de me faire. Je fus bien surpris de ne point voir Alix à côté de moi; je me levai, j'allai dans les deux cabinets de toilette, dans le petit salon qui formait l'entrée de notre appartement nuptial: personne! L'oiseau s'était envolé! Tout confus d'une pareille aventure, je me décidai pourtant à m'habiller et, une fois vêtu, à me mettre à la recherche de mon épousée, je ne pouvais dire encore de ma femme! Il n'était pas probable qu'elle eût quitté La Chesnaye. J'errai donc une grande heure à travers le château, ne laissant pas un coin inexploré. Je ne découvris point Alix; seulement, comme j'entrais dans une chambre, il me semblait entendre un trot léger dans la pièce voisine. Jugeant cette chasse inutile et ne voulant pas me risquer dans le parc où une pluie battante, comme pour narguer nos épousailles, s'était mise à tomber, je retournai à notre chambre. Mais je ne pus en ouvrir la porte qui était fermée à clef. De l'intérieur j'entendis la voix d'Alix qui me criait: «On n'entre pas! On n'entre pas!» Elle avait joué, mais sans rire, à cache-cache avec moi. Comme je priais et suppliais, à la fin sous la porte on glissa un papier. Il était à mon adresse. Voici ce que j'y lus:

«Vous vous êtes conduit hier soir en goujat. Je vous déteste. Je ne vous reparlerai jamais.

«N'essayez pas de me voir. Je vais rester dans ma chambre jusqu'à l'arrivée de ma grand'mère avec laquelle je retournerai à Paris.

«ALIX»

Je ne le cacherai point: j'étais furieux; et je ne sais à quelles violences je me laissais emporter quand survint une vieille servante portant le chocolat de «Mademoiselle». Une idée me vint alors à l'esprit, fort inconvenante, mais qui me calma et me réjouit pleinement. «Attendez, dis-je à la servante, mademoiselle a toujours coutume de mettre dans son chocolat un peu de vanille et je n'en sens pas le parfum.» La bonne femme s'arrêta docilement; aussitôt, courant à la petite pharmacie qui était renfermée dans une de mes valises, je retirai d'une boîte quelques pincées de poudre que je laissai tomber au milieu de la tasse: «Cela remplace la vanille!» ajoutai-je; la servante n'en demanda pas davantage, frappa chez sa maîtresse: «Mademoiselle, voici votre chocolat!» La porte s'entrebâilla, une main prit vivement la tasse, puis on referma aussitôt.

La comédie commençait et j'attendis que mon tour fût venu d'y jouer un rôle.

Une heure ne s'était pas écoulée que voici mon Alix toute pâle, toute effarée qui sort de sa chambre.

--Je savais bien, me dis-je, que je t'en délogerais, petite obstinée!

Je n'eusse point osé souhaiter un pareil négligé. Les cheveux en torsade, ébouriffés, et non seulement point de crinoline, mais point de robe: une camisole légère comme les femmes alors en portaient la nuit, par-dessus la chemise longue il est vrai, mais libre et flottante sous le large et court jupon: c'était là toute sa toilette.

Elle passa très vite et s'enferma précipitamment dans une petite pièce du vestibule.

J'attendis son retour à la porte de sa chambre.

--Ah! monsieur, c'est lâche! Profiter de ce que je suis malade pour venir ici... Mais vous n'entrerez pas!

--J'entrerai!

Et après des poussées et des repoussées, je parvins à ouvrir, puis, lui saisissant les mains, je l'entraînai avec moi et verrouillai la porte. Elle était ma prisonnière.

--Ah! ah! c'est affreux, c'est infâme, s'écria-t-elle.

J'étais tellement irrité que j'oubliai avec elle les galanteries ordinaires. Le moment des prières, des chatteries était passé; il fallait bien lui parler d'un ton rude, et même, je le devinai de suite, il fallait plus encore pour la soumettre.

«Alix, lui dis-je, je suis votre mari depuis hier. Vous devez m'obéir comme vous obéissiez à votre grand'mère.»

Du fauteuil où elle s'était laissée tomber, elle eut cette riposte:

«Je ne lui obéissais pas.

--Vous aviez tort, lui répliquai-je à mon tour, mais croyez bien que je ne serai pas aussi indulgent que cette bonne dame.

Elle prit une attitude de défi.

--Pensez-vous que je vous supporterai?

--Je vois ce dont vous avez besoin, m'écriai-je, et je m'élançai sur elle.

--Grand'mère! grand'mère! appela-t-elle, comme si sa grand'mère, de Paris, pouvait l'entendre et voler à son secours.

Elle avait une frayeur extrême, et, cependant, par des coups de pied et des coups de dents, elle essayait de se défendre. Je parvins pourtant à la lever de son fauteuil, à la jeter en travers du lit, à la retourner sur le ventre; en dépit de ses jambes qui les tenaient serrés entre leurs chairs, j'arrachai de sa peau jupon et chemise; je dénouai et abaissai jusqu'à ses chevilles son pantalon, puis, m'asseyant à côté de son derrière, je lui enserrai la taille, et, de la main restée libre, je commençai à faire prendre à ses joues inférieures l'empreinte de mes cinq doigts.

Ce qui me surprit, c'est que sa main, durant toute la correction, demeura obstinément plaquée sur le haut de sa fesse droite, et que je ne pus l'en chasser. Enfin, j'avais un champ assez vaste pour la châtier; elle devait sentir mes coups, et elle le témoignait bien par ses soupirs et le battement de ses jambes.

Quand ma colère se fut un peu dissipée, j'éprouvai le besoin de regarder ces beautés secrètes que, durant plusieurs mois, je n'avais même pu deviner sous la robe à crinoline. A la vérité, la petite obstinée à taille mince qui était ma femme possédait des hanches vastes et une croupe large, plus grasse que n'en ont d'ordinaire les jeunes filles, croupe honnête, pleine de gravité bourgeoise et différant fort du reste de sa personne évaporée, croupe qui, honteuse, eût-on dit, de ses proportions, dissimulait sa fente et ses mystères, en rapprochant ses vastes joues.

Par malheur, la main qui me cachait le côté droit des reins, le jour pluvieux, les arbres qui, devant les fenêtres, interceptaient la lumière, les lourds meubles qui emplissaient la chambre, le lit garni de rideaux, la posture de ma victime, tout était réuni pour dérober ces fesses joliment replètes et m'empêcher de bien jouir de leur aimable vue. Cependant, si imparfait que fût le spectacle, faute d'être éclairé suffisamment, je tenais à le prolonger. Aussi, comme je demandais à la douce épousée si elle était prête désormais à m'obéir et qu'elle me répondait par des injures en me traitant de «lâche» ou de «misérable», je trouvai dans ces paroles un prétexte à reprendre la correction. J'aperçus contre la cheminée un balai de genêts verts, et il me parut qu'en la cinglant de ces verges piquantes je rendrais la leçon pour elle plus profitable qu'en lui administrant une simple fessée.

De fait, elle ne les eût pas plus tôt reçues que sans retirer la main de sa fesse droite, elle se mit à pousser les hauts cris: «Au secours! Grand'mère! grâce! ah! c'est affreux! grâce! grâce! au secours!» Voyant sa peau rouge et meurtrie, et n'étant pas un bourreau impitoyable, je jugeai qu'elle en avait assez et je jetai les verges.

Quand elle ne sentit plus les cinglons, elle rabattit sa chemise et son jupon, remonta sa culotte et se coucha sur le lit. Je m'étendis à côté d'elle.

--Serez-vous obéissante, maintenant, lui demandai-je, reconnaîtrez-vous que je suis votre mari?

Elle ne répondit que par des sanglots; alors je l'étreignis et, jouissant du souvenir tout frais de ses grâces secrètes et de la vue de sa jolie figure rouge de larmes, je l'épousai réellement, cette fois, ce dont elle ne parut pas trop se plaindre, puisqu'à la fin du jour elle me rendait au double mes baisers.

--Oh! dit-elle, pourquoi m'avez-vous ainsi maltraitée?

--Pourquoi m'avez-vous fermé votre porte?

--J'étais toute blessée de ce que vous aviez fait hier soir.

--Qu'avais-je donc fait de si horrible?

--Vous m'avez regardée à la lumière; vous avez soulevé ma chemise! Dites que vous ne le ferez plus!

--Je ne le ferai plus, mais alors vous ne vous barricaderez plus dans votre chambre?

--Non, mais jurez-moi de ne plus me maltraiter.

--Je le jure...

Puis, me penchant à l'oreille de ma petite femme:

--Jamais vous n'avez eu le fouet?

--Jamais on ne m'a _battue_, dit-elle.

Il est à remarquer que les enfants admettent qu'on peut les battre, mais non pas les fouetter. Le battu en effet rend les coups, tandis que le fouetté subit sa peine avec une passivité déshonorante. Ainsi une fillette qu'on a troussée, déculottée, et qui a les yeux encore rouges de la fessée qu'elle vient de recevoir, reconnaît avoir été battue; elle n'avouera jamais qu'on l'a corrigée. Les enfants comme les hommes font tenir leur orgueil dans des mots et des paroles.

* * * * *

Satisfait sottement de ce premier acte d'autorité, que je croyais suffire à assurer mon autorité de mari, je ne voulus pas blesser ma femme par mes exigences. Je pensais que peu à peu elle accommoderait ses habitudes aux miennes et que ses caprices céderaient quelquefois devant mes goûts. Mais il n'en fut rien. Je ne pouvais l'embrasser que dans les ténèbres, couverte de cette étrange chemise dont j'ai déjà parlé; et à peine nous étions-nous enlacés qu'elle quittait mon lit pour aller dormir dans une chambre voisine dont elle fermait la porte à clef. Dès le matin elle était habillée, protégée par sa crinoline inattaquable, et elle retrouvait cette expression orgueilleuse, ces façons d'inconnue et d'étrangère qui prévenaient de ma part toute tendresse, toute expansion, toute familiarité. Sauf, en ces courts moments de la nuit où elle voulait bien s'étendre à côté de moi et recevoir mes caresses, dans une telle obscurité, un silence si bien gardé et en si grand secret qu'elle aurait pu aisément se faire remplacer pour cet office par une autre femme, j'étais moins pour elle un mari qu'un voisin de table, l'habitué d'une même maison à qui on adresse des phrases polies et indifférentes sans jamais s'abandonner devant lui à une confidence. Ce n'est pas ainsi que je conçois le mariage, ni même une cohabitation avec une femme. Aussi je ne tardai pas à reprendre ma liberté; mais ce ne fut pas sans regret que nous nous séparâmes.

* * * * *

Là-dessus M. de Clérambault poussa un soupir et nous dit:

--Croyez-vous maintenant que je puisse adorer la crinoline?

--Mais, observa quelqu'un, je ne vois pas trop comment cette pauvre crinoline peut avoir causé vos malheurs conjugaux.

--Il n'y eut pourtant pas d'autre coupable. Avec sa crinoline, la femme ne peut plus être soumise, ni bonne, ni douce; elle perd même toutes ses grâces enfantines; elle cesse d'être joueuse et espiègle; elle a l'impression d'être éloignée des autres êtres, cuirassée contre les attaques des hommes; elle est portée au sérieux, à la solennité; convaincue d'être une puissance, elle se croit le devoir de se montrer un despote. La crinoline est un symbole; elle représente bien le besoin qu'ont les femmes du monde moderne d'être toujours--comment dirais-je?--sous les armes, de n'apparaître qu'en toilette et parées; la crainte aussi qu'elles éprouvent de laisser voir une boucle défrisée à leur chevelure, un mauvais pli à leur jupe, une défaillance à leur orgueil.

--Accusez encore la crinoline. Elle peut être, comme vous le prétendez, un conseiller d'orgueil, mais aussi un déguisement, un moyen de cacher quelque défaut.

--Que voulez-vous dire? demanda Clérambault prêt à se mettre en colère.

--C'est sûr! dit la petite blonde au nez retroussé qui, en sa qualité de femme galante, se croyait tout permis et ne redoutait nullement d'irriter Clérambault. C'est sûr! Ne nous as-tu pas conté que lorsque tu as troussé ta femme pour la fesser, elle plaquait la main sur le côté droit de son c...?

--Oh! je ne prétends pas, s'écria l'interlocuteur mâle de Clérambault, que votre femme eut rien à cacher, mais les crinolines du jour, les chemises longues de la nuit ont été inventées bien moins par la pudeur et l'orgueil que par une coquetterie savante, soucieuse de dissimuler les imperfections du corps féminin. Ecoutez plutôt ce qui est arrivé à un de mes amis:

J'étais, me disait-il, à Biarritz en septembre 186., au moment où la présence de l'empereur attirait sur cette plage les femmes les plus élégantes de Paris et de Madrid.

Elles s'y disputaient les hommes d'amour, non seulement aux bals et concerts du Casino, mais aussi le matin, à l'heure du bain, où, après s'être montrées la veille au soir, enveloppées jusqu'aux épaules, le corps dérobé par les jupes amples, les voiles de soie et de crêpe de Chine, la peau couverte par les fleurs et les diamants, elles révélaient subitement des charmes inattendus, dans un costume simple et serré qui moulait leurs formes, laissait éclater la cambrure et l'ampleur de leur croupe; la fermeté ronde de leurs seins; la sveltesse de leur taille; des chevilles fines, des jambes hautes, de larges cuisses, des hanches fortes, une chair lumineuse et pleine;--bref, toutes les séductions d'un corps bien fait. Plus que les fêtes du Casino le bain était le triomphe des beautés jeunes et accomplies. Les femmes qui n'étaient pas sûres de leurs grâces n'osaient s'y risquer. Et telles qui s'étaient faites remarquer l'hiver précédent par une physionomie expressive, langoureuse, espiègle, passionnée; par les traits réguliers de leur visage; par l'art de se bien vêtir et de porter avec aisance une toilette somptueuse; se voyaient avec étonnement dédaignées, laissées en oubli pour des créatures de nom, de figure et de tenue moins nobles, mais d'une solide et harmonieuse charpente, d'une chair riche, claire, qui réjouit et la main et l'oeil.

Aux bals du Casino, une jeune femme me séduisit fort par sa mutinerie, son enjouement, ce qu'il y avait de gai et de naturel dans sa causerie. Bien qu'avec leurs crinolines, il est fort difficile de juger un corps féminin, elle me parut bien faite; d'ailleurs, de formes ingrates ou admirables, je m'imaginais qu'elle devait être assez exempte de coquetterie pour affronter toutes les critiques et même s'en gausser au besoin; aussi je fus assez surpris de ne point la voir se baigner. Je pensai qu'il fallait attribuer cette abstention à la crainte de certaines promiscuités, ou peut-être à l'une de ces étranges et excessives pudeurs qui se rencontrent quelquefois chez les femmes les plus libres et les plus hardies. Cela ne m'empêcha donc point de lui montrer qu'elle me plaisait, de lui faire la cour et d'avoir bientôt avec elle les relations les plus amicales. Mais bien que je ne sois point un timide, j'étais arrêté dans mes entreprises amoureuses par la colère soudaine et l'énergie de sa défense; protégée comme elle était par sa toilette compliquée, véritable geôle pour son corps, dont elle seule connaissait les sorties et les échappées secrètes, il me paraissait inutile de l'attaquer; que sa résistance fût feinte ou réelle, je ne pouvais réellement pas le savoir, tant qu'elle serait ainsi vêtue. Comme mon désir devenait de jour en jour violent et qu'il était bien improbable qu'elle changeât tout à coup sa manière de s'habiller, voici le stratagème que j'imaginai pour avoir bon gré mal gré cette hésitante ou cette moqueuse; je ne la voyais en effet qu'avec l'un ou l'autre de ces caractères. Rien alors ne m'expliquait sa conduite avec moi que la crainte religieuse qu'elle pouvait avoir de commettre un péché ou le plaisir orgueilleux de se jouer d'un amant.

Une compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes de notre connaissance avaient arrangé pour le lendemain une excursion assez lointaine et nous étions invités tous deux à y prendre part.

Mon amie se réjouissait à l'idée de changer de place et de voir du nouveau; j'étais heureux à l'idée que cette promenade favoriserait mes desseins, car alors il me serait facile de me trouver seul avec elle, en un de ces abandons qui sont fréquents, même chez les prudes, en pareille circonstance, et dans un endroit assez isolé pour qu'elle ne songe point à s'y défendre; seulement mon projet n'avait quelques chances de réussite que si elle renonçait à ces robes-forteresses qu'elle portait toujours, même en négligé. Naturellement elle ne s'y déciderait pas d'elle-même; je devais donc l'y contraindre.

Dans la nuit qui précéda l'excursion, pendant qu'elle était au Casino, je fis enlever de chez elle et transporter chez moi toutes ses toilettes. Le lendemain sa femme de chambre que j'avais achetée, ce qui n'avait pas été sans peine, ni sans gros débours, devait au moment où elle ferait sa toilette lui apprendre le vol; il était vraisemblable que Madame serait au désespoir. Là-dessus la femme de chambre avec douceur insinuerait notre proposition:

--Si Madame voulait sortir quand même aujourd'hui, il y aurait bien un moyen.

--Lequel?

--La bonne de la villa voisine, à qui j'ai conté la chose, m'a dit que sa maîtresse était prête à mettre à la disposition de Madame un costume de chasse tout neuf, qu'elle n'a pas encore porté.

--Mais il ne m'irait pas, ce costume!

--Elle a la même taille que Madame.

--Et puis, c'est une personne de la galanterie?

--Oh! elle est tout à fait comme il faut.

Bref la femme de chambre, par de chaleureux discours, triompherait des répugnances de mon amie qui finirait par accepter le costume de sa voisine, une de mes anciennes maîtresses, restée en fort bons termes avec moi et qui s'était prêtée avec beaucoup de plaisir à cette petite intrigue.

Tout se passa comme je l'avais désiré, et mon amie, avec des soupirs mensongers et une joie réelle, revêtit cet habillement de Diane moderne qui la changeait des robes à volants et des jupes monumentales.

Vous n'imagineriez rien de plus gracieux que ce costume demi-masculin, si bien ajusté à la taille de mon amie qu'on eût dit qu'il avait été fait pour elle. Je la découvrais plus jolie que je ne l'eusse rêvée sous cette veste légèrement flottante qui laissait voir le souple et ample dessin des épaules, la nuque longue et fine; dans ce gilet qui ne déguisait rien de la beauté ronde de sa gorge; dans cette culotte bouffante aux genoux, serrée sur le derrière large aux courbes hardies, qui, disproportionné chez une autre femme, au contraire était glorieux chez elle, porté par des cuisses fortes et de hautes jambes. Un chapeau tyrolien, orné d'une aigrette de plumes de coq, posé de côté sur les cheveux chatain clair donnait à mon amie quelque chose de brave ou de fanfaron, qui rendait son charme encore plus irritant.

Sa beauté, que cette tenue rendait éclatante, et à laquelle on ne s'attendait point; puis le récit du vol dont elle avait été victime, lui valurent un grand succès. Les femmes lui lancèrent des regards envieux, les jeunes gens s'empressèrent autour d'elle; les compliments, les oeillades, l'ardeur amoureuse de son entourage la mirent en des dispositions excellentes pour mes projets, mais j'eus mille peines, lorsque nous descendîmes de notre char-à-bancs, à l'isoler de son cortège d'adorateurs. Il fallut, avec l'aide du guide, égarer les uns après les autres, ces messieurs, qui ne voulaient pas la quitter.

Enfin ils nous avaient laissés dans cette campagne assez sauvage, où je n'apercevais ni une maison, ni un être humain: ni rien qui pût arrêter mon désir, lorsque tout à coup, pâle de gêne, et peut-être de la contrainte qu'elle s'imposait depuis quelques instants, elle me dit qu'elle voulait arranger ses dessous, négligés par sa femme de chambre, et me pria de la laisser seule un instant. Je feignis seulement de lui obéir. Le chemin que nous suivions, très ombragé, faisait un coude à quelques mètres de l'endroit où nous étions. J'allai jusqu'à ce tournant de route, et, au risque de m'entendre crier les pires injures, je revins sur mes pas en me cachant derrière les arbres jusqu'à la place où je l'avais quittée. Dans la violence de mon désir, je ne craignais ni sa honte, ni sa surprise, ni sa colère; je voulais l'étreindre et j'avais hâte de la tenir dans mon embrassement.

Je l'aperçus de dos. La culotte aux chevilles et la tête courbée vers ses bas comme pour les rajuster, elle me tendait les reins.

A mon approche une bouffée de vent souleva sa courte et lâche chemisette; et pareille à une large jatte de lait qu'on me lancerait au visage, je vis jaillir sa croupe vaste. Mon regard allait s'en délecter quand tout à coup j'aperçus au bas des reins, à droite, sur le haut d'une de ses fesses magnifiques, une inscription et un dessin qui formaient sur la peau claire des arabesques d'un bleu noirâtre. Ces tatouages étaient alors fort mal portés. Ils n'étaient en usage que chez les femmes à matelot et les rôdeuses de barrière; si épris que je fusse, la découverte de ces caractères et de ce grossier croquis furent pour mon désir comme une douche d'eau glacée. Je n'en voulus pas voir davantage. Je détournai les yeux. Je m'enfuis. Laissant là mes amours et leur cortège, je revins seul à Biarritz et repartis le soir même pour Paris.

* * * * *

--Si elle était si jolie, dit un convive, votre ami n'était pas excusable.

--Que voulez-vous? J'avais... mon ami avait pris une aventurière de la dernière catégorie pour une femme du meilleur monde. La désillusion était cruelle. Trouver une pierreuse qui s'était donnée peut-être pour quarante sous sur les fortifs quand on s'attendait, après une attaque difficile, à conquérir la comtesse de Pommereuil!

--Comment s'appelait-elle? demanda avec anxiété M. de Clérambault.

--La comtesse de Pommereuil, répéta le conteur, Alix de Pommereuil.

--Mais c'était ma femme! s'écria Clérambault en levant les bras au ciel. Malheureux! vous avez osé faire la cour à ma femme!

--Ce n'était pas moi, c'était mon ami. D'ailleurs, vous le voyez! il l'a respectée!

--Jolie façon de respecter une personne vertueuse et du meilleur monde! C'était un goujat, votre ami, le dernier des goujats.

--Mais puisque vous étiez séparés?

--Peu importe. C'était un insolent pour oser prétendre à l'amour de Mme de Pommereuil, et un sot pour s'imaginer ensuite qu'elle était une aventurière. Qu'y avait-il donc d'inscrit sur sa peau?

--Vous devez bien le savoir puisque vous avez été son mari.

--Sauf pendant la querelle dont je vous ai parlé je n'ai jamais vu ma femme, le jour, qu'en crinoline; la nuit, je vous l'ai dit, elle avait une chemise qui lui tombait jusqu'aux pieds. Encore me forçait-elle de souffler les bougies dès qu'elle s'était couchée. J'ai toujours ignoré qu'elle portât sur son corps une inscription. Mais quel était donc ce tatouage?

--Je vais vous le dire, moi, s'écria tout à coup une dame majestueuse, presqu'imposante sous le harnais, à la faveur du henné qui lui teignait les cheveux, et qui ressemblait à sa voisine, la petite blonde au nez retroussé, comme une vieille chromo peut ressembler à une fraîche peinture, je vais vous dire aussi pourquoi on lui a fait ça!

--Vous connaissez Mme de Pommereuil, vous! lança dédaigneusement Clérambault.

--Certainement, je la connais, Alix de Pommereuil, et je l'ai connue avant vous, avant son mariage.

Et, sans attendre qu'on l'en priât, la dame imposante nous fit ce récit: