Part 8
La princesse savait se dominer et cacher à l'entourage ses plus fortes impressions. Elle était pourtant inquiète et fébrile lorsque le maître d'hôtel vint annoncer la visite du gouverneur. Elle eut dans les yeux un éclair de joie puis donna l'ordre de l'introduire aussitôt dans le petit salon de réception. Une toilette fort simple en apparence, mais d'une élégance calculée et séductrice, en révélant tous ses charmes, répandait sur son passage les plus violents désirs qu'irritait son attitude altière et que l'expression orgueilleuse de son regard promettait de laisser inassouvis.
Le gouverneur sourit en apercevant la princesse, mais il lui fit le salut le plus respectueux, et s'avança vers elle d'un pas dégagé.
--Je ne vous cacherai pas, princesse, dit-il, que j'ai été quelque peu surpris de l'honneur et du plaisir que vous avez bien voulu me faire en m'invitant aujourd'hui à venir vous voir après votre réception plutôt froide de l'autre jour.
--Réception plutôt froide! Vous avouerez, mon cher gouverneur, que je ne pouvais pas, après ce qui s'était passé entre nous à Pétersbourg, me montrer très empressée, avant de savoir quelles étaient vos nouvelles dispositions à mon égard.
Il eut l'air embarrassé et son visage se tendit en une grimace des moins galantes.
--Oh! fit-elle, rassurez-vous, je ne vous en veux pas.
Et comme pour témoigner qu'elle lui pardonnait, elle lui tendit la main qu'il prit après une courte hésitation tout en regardant son interlocutrice d'un oeil observateur et défiant. Il paraissait redouter une mauvaise plaisanterie. Enfin il se rassura et en balbutiant:
--Vous étiez une enfant à cette époque. Imaginez que Santousky et moi étions vos professeurs. Ce n'était qu'une pénitence comme on la donne quelquefois aux écolières, une petite leçon...
--Et la leçon n'a pas été perdue comme vous allez le voir, reprit-elle, et c'est même pour prévenir un châtiment plus grave que je vous ai fait venir aujourd'hui si brusquement, car en autres circonstances, malgré tout le plaisir que j'éprouve à vous voir, je ne me serais pas permis de vous arracher de la sorte à vos occupations de Kalouga.
Il sourit assez niaisement, ne sachant trop si elle se moquait de lui.
--Et que désirez-vous donc de moi, parlez! Le gouverneur de Kalouga ne négligera rien pour vous faire oublier le policier de Pétersbourg.
--Vous avez agi comme vous le deviez, dit-elle, en me punissant d'une parole imprudente. Aujourd'hui c'est moi qui remplis un devoir en venant vous dénoncer une conspiration des plus dangereuses et que j'ai surprise par hasard. Je ne veux pas que l'on me confonde avec des criminels.
--Comment vous soupçonnerait-on, princesse!
--J'ai le malheur de recevoir chez moi l'un des conjurés et même ce misérable, par ses ridicules propos, m'a fort compromise.
--En vérité! Alors ce n'est pas seulement le souci de sauver le gouvernement qui vous a donné l'idée de m'écrire, mais aussi le désir de venger une injure personnelle?
--J'ai pensé à l'Etat, mais aussi à moi-même; cela ne doit pas vous étonner?
--Nullement. Et quel serait le... misérable?
--Vous voulez savoir son nom?
--Oui.
--Vous vous rappelez que tout à l'heure vous vous êtes mis à mes ordres?
--Quels sont-ils?
--De faire arrêter à l'instant les coupables.
--Comme vous y allez!
--Vous les relâcherez ensuite si vous jugez que je me suis trompée. Vous allez entrer dans ce cabinet qui est devant vous. J'ai le téléphone. Vous communiquerez avec le bureau central de police.
--Et si vous vous jouiez de moi? demanda-t-il toujours défiant, en la regardant avec attention.
Mais la princesse demeurait très sérieuse, et on ne pouvait surprendre dans son visage aucune intention d'ironie.
--Enfin je sers vos rancunes.
--Peut-être, mais vous sauvez aussi votre existence.
Il ne sut pas cacher une soudaine émotion.
--Pourquoi voudraient-ils me tuer?
--N'êtes-vous pas un gouverneur assez sévère, et pensez-vous qu'on ne se souvienne plus du policier? S'il vous faut d'autres détails pour mettre votre vie en sûreté, je puis vous les donner.
Et elle lui dit quelques mots à l'oreille.
Il était de plus en plus inquiet.
--Les noms... les noms de ces brigands, vite! s'écria-t-il, rouge de colère.
--Voici le téléphone, dit-elle, vous allez les mettre sous bonne garde, j'espère.
--Vous pouvez m'en croire! je ne vais pas les ménager. Quels sont leurs noms?
--Je n'en connais que deux, mais je pourrai sans doute probablement vous donner les autres d'ici peu; le premier est... on vous a mis en communication avec le bureau de police!
--Vous m'avez entendu. Je viens de vous obéir. On vous attend.
--Le premier coupable est Soubotcheff.
--Mon secrétaire!
--Lui-même. En êtes-vous surpris?
--Pas trop. J'ai reçu déjà des lettres sur lui qui me le présentent comme un homme suspect en qui je ne dois avoir aucune confiance. Et quel est l'autre bandit?
--Un fanatique, un paysan de Glinnoë, un certain Vladimir. Dans le village on vous montrera sa demeure.
Le gouverneur lança quelques paroles au téléphone, puis s'approchant doucement de la princesse.
--Vous pensez m'avoir sauvé la vie, dit-il, et cependant après vous avoir vue si bonne et si rayonnante de beauté, il me semble que je ne puis plus vivre si je n'obtiens de vous ce don suprême sans lequel ceux qui vous ont connue ne peuvent plus espérer le bonheur.
--Comme vous êtes galant aujourd'hui!
Il fut tout démonté de cette réplique.
--Ah! vous raillez encore?
--Pas le moins du monde. Je vous admire.
--Vous me raillez. Vous ne pouvez oublier cette aventure de Pétersbourg. Santousky seul pourtant en était cause.
--Je n'en ai voulu ni à Santousky, ni à vous, croyez-le bien, mon cher gouverneur. Au contraire! Les femmes, vous le savez, aiment parfois qu'on les brutalise et ne gardent point rancune à leurs vainqueurs.
--Hélas! je ne suis pas un vainqueur, il s'en faut!
--N'est-ce donc rien de m'avoir eue en votre pouvoir? Il me semble-que si j'étais homme, j'aimerais être de la police. Contraindre une femme à se déshabiller, et lui infliger le traitement qui vous plaît, n'est-ce pas une belle victoire?
--Une victoire dont je me serais bien passé. Si vous croyez que je ne souffrais pas de voir meurtrir de si parfaites beautés!
--Souffrance bénigne, légère; et que, si vous êtes franc, vous appelleriez un plaisir... Je m'étonne que m'ayant ainsi à votre discrétion, vous vous soyez satisfait si vite et à si bon compte.
Il crut pouvoir commencer une déclaration et sottement, sur un ton de prière:
--Oh! princesse, je n'ai voulu jamais devoir qu'à votre générosité une si précieuse faveur!
--A ma générosité! s'écria-t-elle, eh bien, mon cher, vous l'attendrez longtemps!
Il sentit soudain la colère et le persiflage de la princesse; il en fut ému un instant, mais songeant combien était grande son autorité et que cette femme, malgré son rang, pouvait être de nouveau à sa merci, il retrouva toute son assurance.
--Vous oubliez trop, dit-il, que les pouvoirs d'un gouverneur surpassent de beaucoup ceux d'un simple policier et que plus ambitieux dans ses désirs il peut se satisfaire moins aisément.
Elle laissa passer entre ses lèvres une sifflante injure, il n'y prit pas garde et avec plus d'insolence:
--Qui m'empêche de vous mettre vous aussi dans ce complot que vous venez de me révéler si imprudemment?
La princesse eut un rire triomphant.
--Le complot! fit-elle. Et si je l'avais inventé, ce complot? Si je m'étais jouée de vous! Si j'avais voulu ridiculiser et compromettre votre toute puissante autorité!
--Je m'en doutais, murmura-t-il entre ses dents.
--Vous vous en doutiez. Seulement vous avez téléphoné tout à l'heure à Kalouga; vos ordres ont été exécutés. Soubotcheff est arrêté en ce moment. C'était ce que je voulais.
--Mais je vais le faire relâcher à l'instant!
--Si vous le pouvez, dit-elle en se mettant entre lui et la chambrette du téléphone. Il voulut l'écarter, mais elle saisit un revolver et le dirigea contre lui, prête à tirer. Vainement essaya-t-il de lui saisir le bras, de détourner l'arme; la princesse ne céda pas.
--Ne tirez pas, au nom de Dieu! fit-il pâle d'effroi.
--Agenouillez-vous, dit-elle, et demandez-moi pardon.
Il tomba tout tremblant aux pieds de la princesse.
--Ah! ah! dit-elle, tu es moins fier lorsque tu es seul avec moi. Tu as besoin pour maîtriser une femme de sentir derrière toi tous tes policiers!
--Grâce! implora-t-il.
--Relève-toi, dit-elle, en lui lançant des coups de pied, relève-toi donc, misérable! Et maintenant pars. Mais va-t-en donc, coquin! va-t-en donc.
Elle lui ouvrit une petite porte par laquelle il sortit effaré, sans prononcer une parole. Il se trouva dans un étroit escalier qui dépendait des appartements de la princesse et donnait sur un bois de pins. Un chemin qui traversait le bois conduisait au village de Glinnoë. Le gouverneur le prit, croyant que c'était une allée de parc. Avant de s'y engager il se retourna vers la princesse qui d'une fenêtre observait son départ.
--Tu entendras parler de moi! cria-t-il. Sois sûre que je ne t'oublierai pas dès que je serai à Kalouga!
--Il faudrait pour cela y arriver, mon cher, répartit la princesse.
Et elle le regarda s'éloigner sous les grands arbres. Déjà la nuit tombait et le chemin devenait obscur. Bientôt elle le perdit de vue. Elle resta à la fenêtre ne pouvant dominer son impatience fébrile, prêtant l'oreille au moindre bruit et tambourinant sur les vitres avec une sorte de rage. Soudain une détonation retentit au loin.
--Enfin! dit-elle.
Elle rentra dans son salon, alla s'étendre sur un canapé, les mains sur son coeur qui battait à coups précipités.
La nuit vint; un valet de chambre apporta des flambeaux allumés et donna l'électricité; le maître d'hôtel annonça le dîner; la princesse demeurait toujours dans la même position; seulement de temps à autre elle tournait la tête vers la porte du petit escalier et elle écoutait.
Un pas monta vivement; elle se leva, courut ouvrir: Mme Narischkin entra en toute hâte; ses cheveux en désordre, ses traits altérés, sa mise d'ordinaire si soignée et qui paraissait cette fois improvisée brusquement et comme à l'aventure la rendaient méconnaissable.
--C'est fait! dit-elle d'une voix assourdie.
La princesse lui saisit les mains avec effusion.
--Ah! Merci, merci! s'écria-t-elle. Et comment est-il mort, le misérable?
--Je l'ai atteint à la tête. Il a tourné sur lui-même et est tombé. Il a certainement été tué sur le coup.
--Tant pis!
--Pourquoi tant pis?
--J'aurais voulu qu'il souffrît mille fois ce qu'il m'a fait lui-même souffrir et qu'il vît lentement la mort s'approcher.
--Oui, mais ç'aurait été plus dangereux pour nous. S'il avait appelé au secours et parlé, un domestique, un paysan peut-être aurait pu l'entendre. Tandis qu'avec cette balle dans la tête, qui a fait de sa figure une bouillie sanglante, personne ne peut plus reconnaître son cadavre. J'ai eu soin de le déshabiller, d'emporter chez moi ses vêtements et de les brûler. Mais n'as-tu pas commis quelque imprudence quand il était avec toi?
La princesse raconta la scène qui s'était passée entre elle et le gouverneur.
--Oh! s'écria Madame Narischkin, pourquoi faire arrêter Soubotcheff?
--Parce que dans un assassinat bien organisé, il faut d'avance choisir le faux coupable sur lequel iront s'égarer les soupçons.
--Mais s'il te dénonce, à son tour?
--Je suis tranquille. Il n'osera jamais rien dire contre moi.
--Pauvre Soubotcheff! fit Madame Narischkin pensive.
--Tu le plains?
--Certes! Il était innocent et il avait pour toi un grand amour.
--Il savait mon secret, dit la princesse.
* * * * *
A quelques jours de là, il y avait grande réception au château de Glinnoë. Le général Kapief, qui était parmi les invités, s'approcha de la princesse.
--Eh bien, dit-il, cette fameuse comédie où vous deviez suggérer son rôle au personnage principal, quand donc la jouerons-nous?
--Mais général, répartit le prince Daschkoff qui, par hasard, ce soir-là, se trouvait au château, vous savez que nous sommes maintenant en plein drame: le secrétaire Soubotcheff est arrêté. On le soupçonne d'avoir fait assassiner le gouverneur. On soupçonne aussi divers paysans du district.
--Ah! ce Soubotcheff, dit le général. J'avais toujours prédit qu'il finirait mal. Il était trop adonné aux femmes! N'importe. Ce sont de vilaines histoires pour notre tranquille Kalouga.
--Elle était trop tranquille, répliqua la princesse, et le procès qui s'annonce nous promet des séances mouvementées. Je tâcherai d'avoir des cartes pour vous, messieurs.
LA CRINOLINE
Le souper auquel prenaient part de jolies femmes, de délicats jouisseurs, quelques entremetteuses fières de leur expérience et quelques antiques fashionables, vieux habitués de Compiègne et de Fontainebleau, farcis d'anecdotes et de souvenirs, se continuait joyeusement mais sans tumulte comme entre gens qui connaissent l'art du plaisir et jugent que le bruit empêche de goûter l'esprit d'une conversation, la saveur des mets, le fin bouquet des vins, l'éclat et la lumière des épaules nues et des chevelures diamantées. On parlait des toilettes de l'année et du retour qui s'annonçait déjà aux modes du second empire, quand le marquis de Clérambault s'écria tout à coup:
--Mesdames, permettez-moi d'abominer la crinoline: elle m'a fait rater mon mariage!
--Mais alors, observa quelqu'un, vous devriez avoir pour elle de la dévotion: ne vous a-t-elle pas rendu aux amours libres et volages?
--Les amours libres et volages, si charmantes qu'elles soient, ne m'ont pas encore consolé de m'être séparé de ma femme, pour ainsi dire avant d'en avoir goûté, car le fruit me paraissait exquis.
--Mon cher ami, si vous devenez élégiaque, nous nous en allons.
--Oh! je n'ai pas l'intention de vous conter mon histoire.
--Si! si! cria la voisine de Clérambault, une petite blonde à l'oeil narquois et au nez joliment retroussé, contez-nous la!
--Oui! oui! contez-nous la, reprirent en choeur toutes les femmes, duègnes et amoureuses.
--Puisque vous le désirez, dit Clérambault, qui était en veine de paroles ce soir-là, je vais vous satisfaire: du moins essaierais-je d'être le moins triste et le plus joyeux que je pourrai.
--Quand vous deviendrez trop lugubre, on vous donnera une coupe de champagne pour vous rendre la gaieté.
--Soit, fit Clérambault qui commença aussitôt le récit de son infortune conjugale:
Elle s'appelait Alix. Il est inutile que je vous donne son nom de famille. Elle était riche et de vieille lignée, orpheline et sous la gouverne d'une grand'mère dont elle faisait l'enchantement et qui, en retour, était soumise à tous ses caprices. Elle sortait du couvent, avait l'air modeste qui alors était de mode chez les jeunes filles, mais cependant ne se montrait ni gauche, ni embarrassée; elle n'était même pas dépourvue d'une certaine coquetterie, s'habillait avec le goût d'une femme expérimentée et prenait de temps à autre des allures fières qui ne déplaisaient point à un chasseur de femmes de mon genre, dédaigneux des proies faciles, cherchant le gibier qui se dérobe et qu'on n'atteint qu'à force d'art et d'habileté.
On commençait alors à porter des crinolines, et Alix en avait une monumentale, étant à un âge où l'on se fait un point d'honneur d'exagérer tout ce qui paraît neuf, comme si on était fier de montrer ainsi sa jeunesse et d'insulter aux vieilles façons. Malgré ses proportions inusitées, je vous avoue que cette crinoline ne me paraissait nullement ridicule et que je trouvais au contraire qu'elle convenait à merveille à la beauté d'Alix.
Imaginez une petite tête fine sans maigreur, encadrée de beaux cheveux châtain clair dont les yeux bruns, un peu myopes, semblaient de loin par leur clignement vous regarder avec insolence et devenaient plus larges et plus doux lorsque vous approchiez; une peau fort blanche de blonde, pourtant bien enluminée aux joues d'une rougeur de santé; la taille assez mince et ornée, pour tout joyau, d'une croix d'or suspendue par une longue chaîne de cou: cette figure où l'on trouvait à la fois les traits d'une madone et l'expression d'une petite fille espiègle; ce buste vraiment virginal aux épaules et aux bras chastement couverts, aux seins menus et à peine accusés sous la mousseline; cette image d'autel retouchée par un peintre un peu sensuel et irrévérencieux, mais malgré cela, grave, convenable, évoquant les vertus de famille, vous la voyiez se dresser comme au-dessus d'une estrade d'étoffes, et tandis que cette figure, ce corsage et ces mains restaient si parfaitement honnêtes, les cent volants de la jupe se mouvaient, s'agitaient, s'étalaient, tourbillonnaient avec une coquetterie, une impertinence, une impudeur extraordinaire. Vous asseyiez-vous devant, derrière, à côté, loin de cette jupe crinolisée? Vous étiez sûr de l'avoir dans le dos, sur les épaules, à vos pieds ou même sous le nez. Vous ne pouviez pas y échapper. Elle vous entourait, vous enveloppait de soie et de parfums. On eût dit que la femme, telle qu'une étrange sirène, était parvenue à grandir monstrueusement le bas de son corps pour prendre les hommes comme dans une nasse énorme qui avait fini par s'adapter si bien à sa personne qu'elle en faisait partie, qu'on ne l'imaginait plus sans cela. Et quand sur un canapé, ou dans une voiture, vous étiez battu, souffleté, pressé par ces vagues d'étoffe, lourdes ou écumeuses, il vous semblait que c'était une chair féminine qui vous opprimait ainsi et c'était pour vos désirs mâles une irritation délicieuse. Enervante aussi. Devant la crinoline au repos d'Alix, il m'arrivait souvent de me demander quelle sorte de malicieux animal, grassouillet, large, cambré, palpitait au milieu de cette cage éblouissante. J'avais l'envie qu'on éprouve de briser un écrin pour avoir un diamant, de lacérer les feuilles d'un arbuste afin d'en cueillir le fruit.
L'innocente grand'mère s'étonnait en voyant sa mignonne petite fille se mouvoir avec aisance au milieu de ces jupes grossies, bouffantes, tendues, qui vous mettaient à chaque instant dans l'attente d'un malheur: la prise et l'arrêt d'une femme dans l'embrasure d'une porte, le renversement d'une table à thé ou d'une console. Mais Alix passait partout comme une sylphide et sans autre éclat qu'un long bruissement d'étoffes comme si elle courait sur des feuilles sèches, et elle n'avait à se reprocher jusqu'ici ni le bris d'une porcelaine, ni la déchirure d'un volant. Ce qui n'empêchait pas la grand'mère de s'écrier:
--Ah! ma pauvre enfant, comme ces modes nouvelles sont extravagantes! Si nous avions porté ces robes-là dans notre temps!
Observation qui amenait un sourire sur les lèvres d'Alix, et le sourire persistait au mot de la grand'mère:
--J'avoue qu'elles sont bien plus convenables pour une jeune fille que les jupes étroites.
Pauvre dame! Qu'importe l'étroitesse ou la largeur d'une jupe! Le Diable travaille toujours avec les couturières au grand bénéfice des amoureuses.
La vérité, c'est qu'avec ces robes qui remplissaient un salon et ces crinolines qui les défendaient contre toute entreprise, les femmes prenaient une importance, un orgueil, une hardiesse inimaginables. Sous la protection de pareilles cuirasses elles devenaient d'une liberté effrénée et elles s'exposaient au péril, avec la sérénité la plus complète, persuadées qu'elles pourraient y échapper sans aucun dommage.
Ma fiancée, sortie à peine du couvent, n'avait pas encore l'audace d'une femme habituée à la vie mondaine, mais à ses intempérances de langage, à ses réparties trop vives, au ton décidé, impérieux, tranchant de ses confidences qui avaient pour but principal de m'initier à ses fantaisies et à ses volontés, je sentais qu'en dépit de sa gentillesse et de sa grâce, elle allait être pour moi, si je n'y mettais ordre, un inlassable despote. Cela excitait bien mon désir de conquérant, mais effaçait toutes mes idées matrimoniales; elle se fût peut-être révélée la plus charmante des maîtresses; au contraire elle promettait à un mari l'existence la moins unie et les plus ennuyeuses aventures.
Seulement elle savait si bien corriger ses paroles imprudentes par une manière chaste d'abaisser les yeux, et une expression d'ineffable modestie, que mes craintes se dissipaient et que je me laissais aisément persuader par mon amour qu'elle était aussi douce que jolie.
--Ce sont, me disais-je, ces pimpantes toilettes, si nouvelles pour une fille qui sort du pensionnat, qui la grisent; elle a l'impression de figurer dans un bal costumé; comme un masque elle se croit tout permis. Plus habituée à ces robes, ou moins fastueusement vêtue, elle sera par là même moins vaniteuse, moins volontaire; elle perdra son effronterie et adoptera le maintien qui convient à une femme mariée.
Ayant hâte de voir cette transformation s'accomplir, je fus d'accord avec sa grand'mère pour décider que nous irions passer les premiers jours de notre union en Anjou, dans une vieille propriété de famille et qui faisait partie de sa dot.
Dès que nos noces furent célébrées, immédiatement après la collation, Alix dépouilla son étincelante robe et revêtit un costume de voyage, mais, hélas! s'il était de teinte plus sombre et d'étoffe moins fine, il avait une coupe aussi compliquée, des formes aussi embarrassantes que des toilettes de ville; enfin la jupe était soutenue par l'indispensable, l'inévitable crinoline.
Ce qui m'effraya davantage, ce furent les malles énormes dont on chargea la voiture. Une troupe de théâtre n'emporte pas plus de bagages.
--Mais, demandai-je, nous n'allons pas là-bas donner des réceptions?
--Rassurez-vous, dit-elle, c'est pour nous!
Nous arrivâmes assez tard et assez fatigués dans ce château de La Chesnaye où, malgré la lettre de la grand'mère, on ne nous attendait point. Il fallut réveiller les domestiques, préparer des chambres à la hâte. Alix feignit l'embarrassée quand elle vit qu'il n'y avait qu'un lit pour nous deux, mais, comme elle était assez lasse, elle cessa vite ses minauderies et se décida à se déshabiller, tandis que j'allais dans une chambre voisine procéder à ma toilette nocturne.
Elle était déjà couchée lorsque je revins la trouver. Elle ne parut pas trop effarouchée quand je me glissai à ses côtés, mais à peine étais-je dans le lit qu'elle se redressa et souffla vivement la bougie qui brûlait près de nous.
Rien ne pouvait m'être plus désagréable. Les jouissances de la vue sont pour moi les principales, et puis j'aime à savoir où je suis; d'un cloaque ou d'un jardin parfumé parfois les dehors sont les mêmes. Enfin j'espérai que le contact de cette peau éblouissante compenserait le chagrin que j'avais de ne point la contempler, et j'étreignis avidement Alix. Hélas! si mon épousée n'était pas en crinoline, cela n'en valait pas mieux pour moi. Une chemise empesée, aussi dure qu'une cuirasse, lui montait jusqu'au cou et lui descendait jusqu'aux pieds; vainement j'essayais de la soulever, Alix se mit à se débattre, à égratigner les mains qui la caressaient, à mordre les lèvres qui la voulaient baiser, à envoyer de furieux coups de genou dans ces jambes qui essayaient de la presser amoureusement. Bref cette nuit fut pour moi une révoltante défaite. Je perdis sans effet des flots d'éloquence. J'étais las de mon effort; elle criait toujours en me repoussant: «Laissez-moi, mais laissez-moi donc!» Je l'abandonnai; elle me tourna son derrière, protégé comme le reste de sa personne, et j'accueillis en sauveur le sommeil qui me fermait les paupières.