Part 5
--Permettez-moi un aveu, répliqua Haynau. Je ne conçois pas que dans nos relations avec une femme nous oubliions notre orgueil plus que notre plaisir. Monseigneur, dans l'aventure qu'il a bien voulu nous faire connaître, s'est souvenu surtout de son autorité: je ne puis lui donner tort. Vous, Herbillon, il me semble qu'à la mode de nombre de vos compatriotes, après avoir affecté de traiter votre petite prisonnière en conquérant, vous l'avez laissée devenir un peu trop votre maîtresse. Vous vous êtes placé dans un état d'infériorité fâcheux à l'égard de vos subordonnés qui n'ignoraient pas vos façons d'agir; le prince, lui, s'est seulement privé d'une jouissance. Je ne prétends pas m'offrir en exemple, mais je crois avoir réussi quelquefois à contenter mes désirs d'homme sans rien perdre de mon prestige sur mes soldats et mes officiers qui, soyez-en persuadés, connaissent la vie privée de leur chef et lui refusent, dans les circonstances périlleuses, pleine obéissance, lorsqu'ils savent qu'il a faibli ou s'est rendu le moins du monde ridicule devant une femme.
Je vais vous dire ce qui m'est arrivé à Brescia en avril 1849.
D'abord je tiens à me justifier des reproches que m'ont lancés les journalistes révolutionnaires. A les entendre nul bourreau n'a surpassé mes cruautés; je ne suis pas un homme, mais un monstre. Ces messieurs eussent voulu me voir panser les blessés et soigner les malades italiens, comme si j'étais un médecin ou une soeur de charité!
Je suis général, aux ordres de Sa Majesté l'empereur d'Autriche; mon devoir était d'obéir à mon souverain qui me commandait de pacifier ses états par les moyens les plus rapides et en épargnant autant que je pourrais la vie de ses soldats. Il me fallait choisir entre l'armée dont j'avais le soin et les bandes des insurgés qui s'attaquaient au pouvoir de mon maître. Quant aux représailles dont j'ai usé à l'égard des rebelles, les Français, durant la guerre d'Espagne, les Russes, durant la guerre de Pologne, m'en ont donné l'exemple; elles sont inévitables dans ces luttes de partisans; après un assaut pareil à celui de Brescia, où chaque rue avait une barricade, où chaque maison était une forteresse, mes troupes se seraient révoltées si je leur avais demandé d'être miséricordieuses; elles étaient exaspérées par une résistance aussi farouche, aussi meurtrière; elles avaient soif de vengeance.
On me reproche surtout, je le sais, d'avoir été impitoyable pour les femmes; mais si, comme moi, on les avait vues prêcher l'assassinat, si on avait découvert leur complicité dans plusieurs empoisonnements d'officiers autrichiens, on s'abstiendrait de me blâmer. J'ai évité d'ailleurs presque toujours de les condamner à mort, les regardant comme des enfants qu'il faut plutôt punir que supprimer. Les fusiller est un mauvais moyen de leur faire expier un crime; la plupart en apprenant leur sort perdent connaissance; on n'exécute que des cadavres. Au contraire, frapper leur orgueil, humilier leur beauté, dégrader, endolorir leurs chairs précieuses, voilà un châtiment sûr et que je ne me fis point faute de leur infliger...
Mais ce n'est point mon apologie que vous souhaitez entendre. Voici donc, sans plus tarder, l'aventure que je vous ai promise.
Je venais seulement d'entrer à Brescia.
A peine m'étais-je installé, avec mon état-major, à la maison de ville qu'un jeune homme fort élégamment vêtu vint se présenter devant moi. Assez bien fait, il avait un de ces jolis visages un peu efféminés dont Raphaël nous a laissé le portrait. Il me dit sans préambule:
--Son Excellence désire-t-elle connaître le nom des conspirateurs?
--Quels conspirateurs? lui demandai-je.
--Ceux qui ont juré d'anéantir l'armée autrichienne. Son Excellence ne doit pas croire qu'elle en a déjà fini avec Brescia?
--Je ne le pense pas non plus, répliquai-je, et je fais bonne garde. Mais, comment sais-tu qu'il y a une conspiration?
--J'ai surpris le secret d'un des conjurés.
--Tu es donc un traître ou un espion?
--Ni l'un ni l'autre.
--Un délateur en tout cas!
--Je n'ai qu'un moyen de me venger.
--Enfin quel est ce secret?
--Je ne puis pas le dire.
--Tu attends que je te donne de l'argent. Prends garde plutôt que je te fasse fusiller?
--Je ne dirai pas ce secret, parce que je n'en sais que ce que je viens de vous apprendre; il y a un complot; quel est ce complot? je l'ignore; mais je connais le nom de la personne chez qui se réunissent les conjurés.
--Nomme-la donc.
--Emma Camporesi. Elle habite Contrada della Palata.
--C'est bien. Reviens demain au Municipe, et si tu n'as pas menti, tu auras ta récompense: tout service en mérite une, quoique j'aie pu dire tout à l'heure...
--Oh! fit-il, je ne veux aucune récompense. Il suffit à mon plaisir d'être vengé.
J'eus lieu de voir, dans la suite, que ce mépris de l'argent, comme il arrive en pareils cas, n'était nullement sincère.
Cependant mon jeune homme s'éloigna et, absorbé par l'installation de mes troupes, je ne m'inquiétai point de sa dénonciation. Souvent on m'en a fait de semblables dont je reconnaissais bientôt la fausseté et qui n'étaient inspirées que par la cupidité ou un besoin servile de montrer du zèle au vainqueur. J'avais même tout à fait oublié le personnage et sa démarche quand le soir, en dînant avec les principaux officiers de l'armée, je sentis l'enivrement féroce qu'on éprouve en quittant les champs de bataille, cette griserie du sang où l'on oublie les fatigues de la lutte et où on sent naître, violent et terrible, le désir de l'étreinte comme si du carnage s'élevait un appel vers la vie. Mes compagnons, jeunes, ou dans la force de l'âge, subissaient, comme moi, cette ivresse. Au-dessus des verres on entendait à chaque instant se croiser les mêmes mots prononcés par cent voix différentes: «Les femmes... Les filles de Brescia... Ces putes-là!... Il paraît qu'il y en a de jolies... J'ai vu une frimousse tout à l'heure en sortant du Municipe...» Et toujours revenaient dans la conversation les mots de femme, de fille, de créature.
Soudain le colonel Zichy dit à son voisin:
--Il y a dans cette ville une très belle courtisane: Emma Camporesi.
Je me souvins du jeune délateur.
--C'est, prétend-on, m'écriai-je en souriant, un de nos plus terribles adversaires.
--Allons donc!
--Il n'y a qu'à l'envoyer chercher: nous apprécierons.
J'avais inscrit l'adresse d'Emma. J'envoyai une lettre fort galante que je fis porter par l'ordonnance du colonel Zichy. J'invitais la dame à venir boire du champagne le soir même en notre compagnie. La demande était peut-être un peu brusque, mais j'avais observé qu'en Italie, d'ordinaire, les princesses d'amour, même les plus huppées, ne se choquent point de façons vives et gaillardes.
L'ordonnance revint bientôt. Emma se trouvait à l'adresse indiquée. Elle habitait, au dire de notre soldat, un vieux palais très luxueusement meublé; l'abord majestueux, mais le visage gracieux et joli, elle ne mentait point à sa réputation. Seulement ce friand morceau n'était point pour notre bouche.
--Madame, nous dit l'ordonnance, a fait répondre qu'elle refusait d'assister à une fête donnée par les ennemis de sa patrie. Il ne lui convient pas, a-t-elle ajouté, de se réjouir au moment où l'Italie est en deuil.
--Peste! m'écriai-je, si nous avons affaire à des héroïnes, nous n'avons pas fini!
--Voulez-vous la voir? ce n'est pas difficile!
La personne qui venait de parler ainsi était une femme grande, blonde et rose, aux hanches fortes, aux yeux gris, aux traits fins, le type de ces beautés du Nord qui vous charment d'autant plus qu'on a goûté longtemps aux méridionales langoureuses, dont l'amabilité facile mais commune du visage, le corps d'ordinaire mal fait, à la taille longue et aux jambes courtes, vous lassent bien vite.
--Est-ce que cette dame est entrée par le plafond? demandai-je à Schwab.
--Mais non! répondit Schwab, vous n'avez pas vu la tête de Hartmann quand il l'a amenée à son bras?
--Est-ce donc sa maîtresse?
--Vous savez bien, me répliqua Schwab, que Hartmann n'a pas une fortune à s'offrir une pareille femme.
J'examinai la nouvelle venue; sa toilette d'une élégance recherchée, surtout les diamants de ses bracelets et de ses bagues, et les joyaux splendides qui étincelaient dans ses cheveux, qui chargeaient son cou et sa poitrine, tout annonçait en elle une femme qui met un haut prix à ses faveurs.
--Pourriez-vous nous amener votre amie, madame? lui demandai-je.
--Oh! ce n'est point mon amie, se hâta-t-elle de répondre, mais je vous l'amènerai tout de même.
--Vous aurez de la peine!
--Et pourquoi donc ne viendrait-elle pas où je vais bien, moi? Ne suis-je pas aussi riche et aussi distinguée que cette demoiselle?
--Vous n'êtes sans doute pas une italienne?
--Par bonheur! N'importe! elle viendra, qu'elle le veuille ou non.
--Vous avez l'air de lui en vouloir. Seriez-vous jalouse?
--Moi, jalouse d'elle? Ah! ce serait drôle par exemple. Si je n'habite pas, comme elle, un palais, mes amants sont plus riches que les siens, sans compter que j'ai une autre tournure!
Elle se cambrait et nous voyions se dessiner au milieu des fines batistes sa gorge aux pommes hautes et fermes et, sous la jupe serrée, les fesses amples et magnifiques.
--Avouez que vous avez une petite rancune à satisfaire.
--Certes! répliqua-t-elle, je déteste cette femme, je la déteste à mort.
--Mais tout le monde a donc pour elle de la haine?
Elle me regarda d'un oeil interrogateur. Je lui contai la visite que j'avais reçue dans l'après-midi.
--Ah! ah! fit-elle, je sais: c'est Casacietto, son ancien amant ou plutôt son maq...
--C'est qu'il n'a pas l'air du tout de lui vouloir du bien!
--Je vous crois! il s'imagine que la signora a un préféré, qui n'est pas lui, simplement parce que la Camporesi depuis quelque temps ne lui donne plus de galette et devient avare. On raconte qu'elle met de l'argent de côté pour qu'on lui dise des messes après sa mort.
--Vous êtes méchante. Que vous a-t-elle donc fait?
--Une petite chose que je ne lui pardonnerai jamais... Elle m'a battue quand je servais chez elle.
Elle fit cet aveu avec une sorte de fierté qui surprit tout l'entourage.
--Eh bien oui! dit-elle, j'ai été servante. Cela ne m'empêche pas d'être la maîtresse de ceux que je choisis pour m'adorer... Tenez, ce grand blanc qui est là, devant moi, avec sa poitrine couverte de plaques et de rubans, il sera à mes pieds quand je voudrai.
C'était à moi qu'elle s'adressait.
--Doucement, doucement, ma fille, lui dis-je en lui pinçant le derrière et je la secouai un peu rudement.
--Voulez-vous me lâcher, criait-elle en se débattant.
L'ancienne servante reparaissait toute dans ses façons grossières qui étaient en violent désaccord avec sa beauté gracieuse et l'élégance de sa toilette d'une richesse trop éclatante, mais pourtant de coupe et de nuances harmonieuses.
--Savez-vous que nous sommes les maîtres, dis-je, et que nous pouvons vous forcer à nous obéir?
Changeant alors subitement de ton, elle prit une attitude câline, une voix caressante et mielleuse, où il y avait pourtant comme un arrière-goût d'ironie.
--Pourquoi prétendez-vous me contraindre, susurrait-elle, quand je suis toute aux ordres du vainqueur de Brescia? Esther Bettington, dont la mère était autrichienne, est une admiratrice du général Haynau. Tout à l'heure je voulais plaisanter. Je sais bien qu'on n'est point la maîtresse du général, mais son humble servante. Que me commande votre Excellence?
--Ce que vous désirez vous-même, ma charmante Esther Bettington, répliquai-je, radouci. Nous voudrions voir comment votre beauté efface toutes les grâces si vantées de la Signera Camporesi.
--Je vais m'empresser de vous satisfaire. J'ai justement une lettre de Casacietto qui lui donne rendez-vous dans cette salle. Je vais envoyer porter cette lettre par une femme de chambre que la Camporesi ne connaît pas pour qu'elle vienne ici sans défiance.
--Vous croyez qu'elle viendra?
--Je n'en doute pas. Dès que son Casacietto l'appelle, elle accourt. Et l'imbécile s'imagine qu'elle ne l'aime plus! Il est vrai qu'elle n'a plus pour lui ses prodigalités d'autrefois. Aussi lui ai-je conseillé d'irriter un peu son amour et sa jalousie afin de la rendre plus généreuse. Les amours trop confiantes deviennent égoïstes... Mon Casacietto lui donne donc aujourd'hui, à cette maison de ville, un rendez-vous auquel il ne viendra point.
--Mais pourquoi l'accuse-t-il de conspirer contre nous?
--Par intérêt. Il espère obtenir ainsi une double récompense, de vous, pour l'avoir dénoncée; d'elle pour l'avoir sauvée, car il croit à son innocence et pense qu'après quelques jours de prison il sera facile d'obtenir sa mise en liberté. Il compte, pour cette grâce, sur sa parenté avec une dame qui accompagne l'armée autrichienne, épouse de la main gauche d'un colonel... mais je dois être discrète.
--Et vous pensez sans doute, comme Casacietto, que la Signora Camporesi n'est pas coupable?
--Je pense tout au contraire qu'elle est l'instigatrice du complot formé à Brescia pour massacrer les troupes autrichiennes. C'est moi qui ai dit à Casacietto d'aller la dénoncer, laissant croire à ce niais qu'il n'y avait à cela nul danger pour sa maîtresse et du profit pour lui-même.
--Mais parlera-t-elle?
Esther Bettington eut un atroce sourire.
--Vous savez, mieux que moi, dit-elle, les moyens de la rendre bavarde.
--Envoyez-lui donc porter la lettre de Casacietto!
Esther aussitôt prit un papier dans son corsage, et le remit à l'ordonnance de Zichy pour sa domestique. La salle devint alors presque silencieuse. Malgré le vin bu en abondance, l'excitation des batailles récentes, du danger proche, et la vue de cette belle fille dont la personne n'avait rien de pudique, l'idée de cette Emma Camporesi nous avait rendus anxieux. Seul le colonel Hartmann, fier d'avoir amené Esther, ne cessait de chuchoter des plaisanteries à l'oreille de sa prétendue conquête, qui, assise sur le bord de la table, l'air indifférent, les yeux distraits, les accueillait par un petit rire de politesse, en s'éventant de son mouchoir parfumé.
Une heure se passa dans cette attente. Nous entendîmes un pas vif monter l'escalier.
--Je suis sûre que c'est elle, dit Esther en prêtant l'oreille, éloignez les lumières: cela vaudra mieux. Elle n'entrerait pas ici. Vous les rapporterez ensuite.
Les ordonnances emportèrent les candélabres de la salle qui demeura dans une pénombre. Une petite lampe qui brûlait dans l'escalier glissait seulement par la porte entrebâillée une mince lueur. Esther se couvrit le visage de sa sortie de bal et s'avança sur le palier; puis contrefaisant sa voix:
--Vous cherchez sans doute Casacietto, Madame, dit-elle; il va venir à l'instant. Il m'a prié de vous dire de l'attendre dans cette salle.
Emma Camporesi, la figure voilée, entra, suivie d'Esther. Aussitôt on rapporte les candélabres et on ferme les portes. Emma aperçut les officiers attablés, Esther qui avait rejeté sa sortie de bal et moi qui m'avançais vers elle pour lui faire les honneurs de la fête.
--C'est une indignité, s'écriait-elle, un pareil guet-apens!... C'est toi, coquine, lança-t-elle à Esther, c'est toi qui m'as attirée ici!
--Il m'a semblé, ma chère Emma, répliqua Esther, qu'on ne pouvait se réjouir à Brescia en votre absence.
--Ce n'est pas le moment de se réjouir, dit Emma, mais de se lamenter.
--Voilà des paroles bien graves, signora, répondis-je, pour une bouche aussi jeune.
Je la regardai. Sans être petite elle avait la taille courte et assez forte; un visage aux grâces mignonnes, gentilles, presque enfantines, contrastait avec l'embonpoint naissant de son corps. Elle portait une mantille à l'espagnole et une jupe de satin noir; aucun bijou, sauf une broche ornée d'une grosse émeraude dont les feux verts étaient pour ses amis un symbole d'espérance.
--Qu'on me laisse partir! s'écria-t-elle comme mes officiers s'étaient approchés d'elle et l'entouraient. Qu'on me laisse partir! Je ne veux pas rester ici une minute de plus.
--Et pourquoi êtes-vous venue, cara signora?
--Un doux coeur et une bourse plus douce encore sans doute l'attendaient ici, chuchota Esther.
--Taisez-vous! répliqua Emma indignée, si je me suis donnée, c'est librement et à un italien.
--Si distingué que soit votre ami, madame, dit le colonel Zichy sérieusement, les officiers qui vous entourent ne lui cèdent en rien en noblesse. Vous avez ici devant vous les représentants de la meilleure aristocratie autrichienne, et vous pouvez faire un choix parmi eux, j'imagine, sans vous croire déshonorée.
--F... moi la paix, s'écria Emma, et laissez-moi sortir.
Je crus qu'il était temps d'intervenir.
--Si vous avez refusé, dis-je, une invitation qui vous était adressée avec courtoisie, du moins vous ne vous déroberez pas à mon interrogatoire.
Elle me regarda et pâlit. Elle vit que je n'avais nulle intention de plaisanter.
--Je sais, continuai-je, qu'on se réunit chez vous en secret, pour des desseins qui n'ont rien d'amoureux ni de divertissant. Pourriez-vous nous en faire part? Pourriez-vous nous nommer quelques-uns de ces mystérieux affiliés?
Elle eut un tremblement, mais reprit d'une voix ferme.
--Je ne vous dirai rien. Je ne vous dirai rien parce que je n'ai rien à vous dire.
--Vous oubliez qu'on peut vous faire parler.
--Vous pouvez seulement me faire fusiller.
--Oh! oh! ma chère, décidément vous étiez née pour la tragédie. Quel malheur que je goûte peu ce genre, et que je préfère le comique, qui, j'en suis sûr, vous divertit beaucoup moins. Vous faire fusiller? faire fusiller la plus belle femme de Brescia? Dieu m'en garde. L'Autriche se reprocherait une pareille cruauté; elle tient seulement à justifier au moins une fois le nom que vous lui donnez si fréquemment: «L'Autriche n'est pas une mère, dites-vous, c'est une marâtre.» Or une marâtre, avouez-le, est bien excusable si à une fille toujours en révolte elle administre à la fois une copieuse fessée. Ce châtiment est peut-être moins décoratif qu'une fusillade, mais il est aussi plus bénin et il aurait pour nous de plus sérieux avantages. Nous ne voulons pas votre mort, chère madame, mais des aveux, des aveux sincères. Hein, dites-moi, belle signora Camporesi, que penseriez-vous d'une fessée, d'une fessée administrée d'une main un peu rude, mais juste?
Emma Camporesi avait peine à se soutenir.
--C'est cela! qu'on lui donne la fessée! s'écria Esther en applaudissant.
--Oui! oui! qu'on la fouette! qu'on la fouette! rugirent les officiers.
--Vous entendez, chère amie! dis-je, vos hommes politiques soutiennent l'excellence du suffrage universel; vous accepterez donc une sentence qui a reçu une approbation aussi générale.
Emma tomba à mes pieds.
--Je supplie votre Excellence!... faites-moi grâce, laissez-moi me retirer sans outrage. Vous êtes un homme brave; vous devez avoir la générosité des soldats et ne pouvez prendre plaisir à déshonorer une femme!
--Vous déshonorer, ma chère? mais je n'en ai nullement l'intention. Est-ce que votre maman, ou votre institutrice vous déshonoraient en vous corrigeant? Vous n'allez pas vous calomnier en vous proclamant trop vieille pour avoir le fouet, je suppose. Il me semble en vous regardant que vous sortez du pensionnat. Ne vous plaignez donc pas si je vous traite en pensionnaire. C'est un hommage que je rends à votre jeunesse.
--Grâce! pitié! répétait la malheureuse Emma en étreignant mes jambes.
--Allons! m'écriai-je. En voilà assez!
Et faisant signe à des ordonnances qui étaient là pour nous servir les rafraîchissements et les liqueurs.
--Saisissez-la, dis-je, entraînez-la jusqu'au fauteuil; vous la forcerez de s'agenouiller sur les bras où vous l'attacherez par les pieds; l'un de vous lui inclinera le haut du corps sur le dossier tandis qu'un autre, par derrière, lui tiendra les mains.
L'ordre s'exécute malgré la fureur d'Emma qui ne suppliait plus, mais luttait désespérément comme un animal affolé. Enfin elle est liée sur le fauteuil.
--Allez donc, dis-je à Esther, ils vont lui déchirer ses jupes.
--Oh non! répond-elle, avec une moue, en s'éventant de son mouchoir parfumé, je craindrais ses mauvaises odeurs; je l'ai approchée de trop près; je sais comment elle soigne ses dessous.
--Comme je regrette, ma chère, fis-je à Emma en prenant un air apitoyé, comme je regrette que votre femme de chambre ne soit pas là pour vous déshabiller.
A ce moment elle poussa un cri de rage; ses jupons de soie craquaient; et on lui relevait sa chemise sur les épaules. Les officiers poussèrent des «och! och!» de plaisir. Pour moi j'étais à la fois surpris et amusé que cette petite tête mignonne et sérieuse de fillette pût appartenir à la même personne que cette croupe vraiment monumentale.
Jamais femme n'eut plus de honte. Emma, paraît-il, avait posé autrefois devant des peintres idéalistes fort épris de sa figure virginale et ingénue, mais que choquait le développement de ses charmes inférieurs. Ces artistes lui avaient persuadé que ses hanches et ses fesses n'étaient pas en harmonie avec le reste de sa personne. Aussi, sans parler de l'effroi qu'inspirait à cette courtisane douillette l'idée d'une peine physique, c'était déjà pour elle un supplice atroce de subir ce déshabillage et d'être contrainte d'étaler aux yeux d'une centaine d'hommes, cette partie de son corps qu'elle croyait imparfaite et qu'elle dérobait même à ses amoureux.
--Voilà donc les grâces qui ont passionné l'Italie, s'écria Hartmann.
--Je ne sais, dit Esther, si divulguées, elles ne perdront pas de leur valeur et si demain on paiera comme hier cent florins pour les voir.
--Les galants suivront notre exemple désormais et s'en offriront le spectacle gratuit.
--A moins qu'ils ne les jugent trop connues pour leur plaire.
Réduite à l'humiliation extrême, la Camporesi qui n'avait plus rien à ménager, retrouvait ses libertés anciennes de fille publique pour insulter et braver ses bourreaux. Et elle lançait les pires grossièretés à l'adresse de l'empereur, des officiers, de moi-même.
--Ah! fi donc, ma chère, disait Hartmann, on m'avait vanté vos talents de cantatrice, mais je croyais que vous les manifestiez d'une autre façon.
--Allons, dis-je aux ordonnances, prenez vos sangles, et qu'on se mette à la fouetter vigoureusement.
Sous les cinglons des soldats, des pois de pourpre apparurent sur les chairs qui nous étaient offertes, puis des raies sombres; bientôt la croupe de la Camporesi fut pareille à une grande compote de fraises, d'un rouge violacé. Elle retenait ses cris; mais la douleur fut plus forte que son courage; à une cinglade plus coupante, des hurlements montèrent de sa gorge, suivis de rugissements, et les injures alternèrent avec les supplications.
Je me penchai vers elle:
--Consentirez-vous maintenant à parler, à nommer vos complices?
Sans me répondre elle se mit à pousser des gémissements.
--Arrêtez un instant, commandai-je aux ordonnances; déliez-la et donnez-lui un verre de champagne. Si tout à l'heure elle refuse de faire des aveux, vous recommencerez à la sangler.
Elle avait un moment de répit. Comme l'endolorissement de ses fesses ne permettait pas de l'asseoir sur le fauteuil, on la coucha sur des coussins. Elle eut beaucoup de peine à boire car ses mains tremblaient, et son corps était secoué par de grands sanglots.
Esther Bettington contemplait sa rivale d'un oeil féroce; elle avait suivi le supplice sans en perdre le moindre détail:
--Je vois, me dit-elle, que ce ne sera pas facile de la faire parler sous le fouet. Il y aurait peut-être un autre moyen de lui arracher des paroles.
--Lequel?
--Je vous préviens qu'il sera assez coûteux.
--Je paierai ce qu'il faut si ce moyen me paraît effectif et praticable.
--Oui, il vous donnera un résultat. Il s'agit d'acheter Casacietto.
Je sus plus tard qu'il s'agissait aussi d'acheter Esther Bettington.
--Et il demande un prix si élevé pour se vendre?