Gringalette

Part 2

Chapter 23,882 wordsPublic domain

Et il releva les jupes légères qui formèrent au-dessus des reins comme une vaste auréole. De Juzaine, dans cette attitude, la tête, les épaules étaient complètement cachées; les pieds disparaissaient presque sous la paille de l'écurie; on n'apercevait que les fesses grassouillettes, un peu foncées par la clarté du tulle qui les environnait, saillantes, tendues malgré elles, et si bien en chair, si serrées par la frayeur que la fente s'en distinguait à peine sous le maillot collant et rosé. On eût dit, sous les larges feuilles d'un arbuste des tropiques, un beau fruit, à peine mûr, mais qui ravit déjà les yeux.

Mlle Cusani contemplait avec un visible plaisir ces grâces secrètes que Juzaine n'avait jamais laissé deviner qu'une seconde, dans une rapide voltige, et qu'elle offrait en spectacle, ce soir-là, malgré elle, pour qu'on les flétrît, et dans une posture qui les rendait ridicules. Gringalette, se faufilant au milieu du public, était arrivée auprès de sa jeune directrice et, comme elle, se délectait à cette humiliante exposition, non moins qu'à la pensée des sévices cruels qu'annonçaient ces préparatifs. La lueur de leurs regards, le sourire qui desserrait leurs lèvres, exprimaient la joie féroce et sans déguisement des jeunes filles.

--Pas de maillot! criait-on dans le public.

--C'est ça, pas de maillot! répéta Gringalette entre ses dents et avec une crainte vague que Bichot fût présent et l'entendît.

--Déculotte-la, papa, qu'elle le sente bien! glapissait Mlle Cusani. Veux-tu un canif?

--Je crois, faisait Cusani en tenant Juzaine entre ses jambes, je crois que, tout à l'heure, vous ne ferez plus la fière quand nous vous aurons fourbi devant le monde le médaillon.

Et il allait lui déchirer le maillot lorsque Mlle Cusani, tournant la tête avec inquiétude, dit à son père:

--Papa, dépêche-toi. Si la police allait arriver?

--Qu'elle arrive! repartit Cusani. Je n'en ai pas peur. J'ai bien le droit de corriger une voleuse, je suppose.

Puis, comme s'il n'était pas si tranquille qu'il essayait de le paraître:

--Passe-moi un fouet, une cravache, vite!

Mlle Cusani lui tendit une légère badine, qu'il leva sur les chairs tremblantes de Juzaine; mais le coup qu'il voulait porter fut donné dans le vide. Brusquement Bichot, surgissant du couloir, s'était élancé sur le directeur, lui avait arrêté la main et, le repoussant du genou, l'envoya tomber à quelques pas.

Il releva Juzaine et, se frayant un chemin à travers la foule, il rentra avec la fillette tout en pleurs dans sa loge où il s'enferma.

--Arrêtez les voleurs! criait M. Cusani qui s'était relevé. Je ne veux pas que ces misérables passent la nuit sous mon toit.

Il fit grand bruit et, accompagné par sa fille, il proféra nombre d'injures à la porte de Bichot, mais n'obtenant aucune réponse et fatigué de cette scène, il alla se coucher après avoir donné l'ordre à deux valets d'écurie d'empêcher le clown de se sauver avant l'arrivée de la police. Mais soit qu'on eût négligé de la prévenir, soit qu'elle ne jugeât pas utile de se déranger, la police ne parut pas et laissa Bichot pleurer à son aise avec la pauvre Juzaine qu'il essayait vainement de consoler et dont il ne sut que partager le chagrin.

Dès le matin, M. Cusani, qu'un peu de sommeil avait calmé, vint avec sa fille frapper à la logette du clown. Bichot lui ouvrit. Il y eut une explication, puis des excuses de la part du directeur, qui ne voulait point se priver de deux artistes qui étaient l'honneur de sa troupe.

--J'avais bu trop de champagne, dit-il en les quittant. Oubliez ma brutalité... Certainement quelqu'un vous en veut et a essayé de vous faire passer pour des voleurs.

L'attitude de Gringalette était si embarrassée et, la veille, elle avait si bien encouragé Monsieur Cusani à châtier Juzaine que les soupçons du clown s'étaient portés aussitôt sur elle, et il ne lui laissait aucunement ignorer. Il n'était pas sûr qu'elle fût coupable; mais cette incertitude, loin de l'apaiser, excitait d'autant plus son irritation.

Elle éclata un beau jour que, rentrant dans sa loge à l'improviste, il surprit Gringalette, des ciseaux aux doigts, occupée avec Juzaine d'une façon fort singulière. Les exercices de la matinée, la chaleur du jour, avaient fatigué la petite écuyère, qui dormait profondément. Gringalette profitait de ce sommeil pour couper les beaux cheveux blonds de la fillette. Déjà de longues boucles étaient éparses à terre et sur le lit. L'étonnement, la colère du clown furent extrêmes; et Gringalette, qui ne s'attendait point à le voir, laissa, de stupeur, tomber ses ciseaux.

--Canaille! s'écria-t-il.

Elle voulut sourire, mais vite l'expression narquoise de son visage disparut et fit place à de l'épouvante, tant la fureur de Bichot semblait terrible. Il lui frappa la tête d'abord violemment, à lui laisser croire qu'il allait l'assommer. Elle eut une voix si plaintive pour demander grâce qu'il s'arrêta, ému de pitié malgré lui; mais le sourire qui revint sur les lèvres de la fillette comme si, en dépit de sa faiblesse corporelle, elle se sentait réellement la plus forte, l'exaspéra et lui rendit toute sa colère. Alors il se décida à la meurtrir d'une façon ignominieuse et qui brisât son orgueil. Il la courba vers la terre, puis la chevauchant à reculons, il la saisit par le ventre, comme une enfant.

Ce fut un curieux spectacle que le corps à corps de cette fillette à la face malicieuse et de ce grand clown dégingandé, spectacle dont Juzaine, qui venait de s'éveiller, put jouir tout à son aise. Quand Bichot eut troussé la courte jupe et la chemise, apparurent des fesses jaunes et longues dont la fente ici et là se creusait en des replis sombres; des fesses qui semblaient rire d'une gaieté railleuse. Bichot qui avait pris sa ceinture, se mit à les fouetter vigoureusement. Alors les jambes de la victime battirent l'air, et son corps souple se redressa, parut s'enrouler comme un serpent. Sa figure, toute rouge, se retourna vers le clown et lui fit mille grimaces pour le narguer. Mais vainement Gringalette voulait-elle paraître moqueuse; à chaque coup, il lui fallait faire un effort pour ne pas crier, tous ses traits se contractaient, en même temps que la douleur entr'ouvrait de force les fesses qui essayaient de dérober au supplice leur chair la plus sensible.

Vaincue et châtiée, mais non pas soumise, elle luttait, se défendait toujours. Etait-ce des larmes, était-ce des éclairs de colère qui brillaient dans ses yeux? Elle essayait de saisir en arrière et à la volée la ceinture du clown, ou encore de le mordre; elle parvenait à le griffer.

Tout a coup, au milieu des valets et des écuyers qui étaient venus assister à cette féroce fessée, Mlle Cusani montra son nez retroussé, son visage rieur et curieux. Gringalette l'aperçut, et alors toute la résistance qu'elle avait jusqu'ici opposée à son bourreau cessa; on eût dit qu'elle venait de sentir subitement la cruauté du fouet; elle poussa des cris de bête et, sans plus essayer d'arrêter le clown, elle s'abandonna aux coups avec une sorte de désespoir.

--Allons, Monsieur Bichot, dit Mlle Cusani, je ne sais pas ce qu'elle a fait, mais elle en a assez; voyez comme elle saigne!

--C'est une infection, Mademoiselle. C'est elle qui vous a volée, il n'y a plus de doute, et vous voyez ce qu'elle a fait à la pauvre Juzaine! Si je n'étais arrivé, elle lui rasait la tête ainsi qu'à une galeuse.

Enfin, il lâcha Gringalette, que Mlle Cusani fit coucher sur le lit d'une loge voisine. Elle fermait à demi les yeux, comme si elle était près de s'évanouir, et respirait avec difficulté. Un verre de Porto que lui apporta Mlle Cusani la réconforta un peu.

* * * * *

Elle resta au cirque, mais ne coucha plus dans la loge du clown. La directrice lui offrit un lit dans un cabinet proche de sa chambre.

Cette correction publique l'avait profondément humiliée; elle en avait perdu son narquois et malicieux sourire. Elle ne pouvait rencontrer Juzaine sans murmurer entre ses dents ou lui lancer quelque injure; au contraire, elle ne semblait point garder rancune à Bichot; elle essayait même de lier la conversation avec lui, mais ses paroles n'obtenaient aucune réponse.

Il avait refusé, malgré la promesse faite naguère, de lui apprendre à danser. Il ne voulait plus s'occuper d'elle, et c'était Mlle Cusani qui lui montrait la valse et certaines danses espagnoles pour qu'elle figurât avec des jeunes filles et des enfants dans un grand bal donné au cirque lors du Carnaval.

Cette fête dont elle espérait tant de plaisir ne lui causa que du dépit. Elle fut vivement irritée, ainsi que Mlle Cusani, de voir que tous les applaudissements étaient allés aux danses équestres de Juzaine.

Comme pour renouveler le triomphe de la petite écuyère, le cirque Cusani donna le même spectacle deux jours après. Mais au moment où Juzaine se disposait à monter en selle, un valet d'écurie accourut, effaré.

--Eh bien, dit-elle, vous ne m'amenez pas Reine-de-Mai?

--Mademoiselle, Reine-de-Mai est couchée dans sa stalle. Il n'y a pas moyen de la faire lever. Elle doit être malade.

Juzaine, qui éprouvait pour sa jument toute l'affection d'une amie, fut très émue. Elle entra dans l'écurie, s'approcha de Reine-de-Mai, lui donna de petites tapes, lui caressa l'encolure, l'embrassa. Mais Reine-de-Mai, qui savait si bien d'ordinaire reconnaître les attentions de sa jeune maîtresse, parut cette fois insensible. Elle demeura couchée; son oeil était terne et immobile, et Juzaine observa qu'elle avait le ventre très enflé.

--Pauvre Reine-de-Mai! répétait Juzaine qui avait les larmes aux yeux. Il faut qu'on aille chercher le vétérinaire dès ce soir.

A ce moment, M. Cusani parut, suivi de sa fille en jupe d'amazone.

--Il ne s'agit pas de vétérinaire, dit le directeur, il s'agit de vous, Juzaine. On vous attend. Si Reine-de-Mai est malade, prenez Frimousse que vous avez déjà montée.

--Ah! non, s'écria Mlle Cusani. Je garde Frimousse. Qu'elle monte Le Kabyle.

--Mais Le Kabyle a trop de fougue. Elle ne pourra rien en faire.

--Tant pis! dit Mlle Cusani, moi je garde Frimousse.

Juzaine fut obligée de prendre Le Kabyle.

C'était un magnifique cheval noir à la crinière et à la longue queue flottante, vif, docile quand il se sentait conduit par une main solide, mais prêt à s'abandonner à toutes ses fantaisies dès que son cavalier était neuf, inexpérimenté, faible ou indulgent.

Juzaine, on l'a vu, n'était point une novice dans l'art de l'équitation, mais elle connaissait mal Le Kabyle. Elle sut pourtant le maîtriser durant une partie de la représentation. Le spectacle se terminait par une grande pantomime: _Scènes du Far-West_, où Juzaine figurait une jeune Américaine, fille d'un cowboy, que veulent enlever, puis que se disputent des Pawnies. Prisonnière d'un Indien, qui l'emportait en croupe du Kabyle, elle parvenait à rompre ses liens et, se dressant sur le cheval, elle frappait son ravisseur. A ce moment, un Indien à pied, qui n'avait point paru aux répétitions et dont la venue subite parut surprendre les autres acteurs de la pantomime, s'approcha du cheval et lui tira de côté, mais presque à bout portant, un coup de pistolet. Devant ce jet de feu et de fumée, Le Kabyle fit un écart et se leva sur ses pattes de derrière. Ce mouvement fut si brusque et si inattendu que Juzaine, qui se tenait alors tout debout sur le cheval, fut jetée à terre. La cavalerie des Indiens arrivait par derrière au galop. Ils ne purent retenir leurs chevaux. Juzaine fut piétinée. Un cri étrange, à la fois atroce et comique, cri d'oiseau blessé et poursuivi, cri de perroquet effarouché, remplit le cirque, et l'on vit attifé en burlesque, coiffé de son petit chapeau pointu et vêtu de sa culotte bouffante semée de grenouilles noires, Bichot écarter les Indiens et les écuyers, se précipiter entre les chevaux et se jeter sur Juzaine. Comme les spectateurs n'attendent que du plaisir, et que la tournure et la voix du clown avaient le don d'exciter l'hilarité, on crut pendant quelques minutes à une nouvelle farce du comique, et il y eut une fusée bruyante de rires; mais cette gaieté eut un arrêt soudain, terrible, lorsqu'à la stupeur des écuyers, au désarroi des mimes, aux hurlements et aux lamentations de Bichot, il fallut bien que le public reconnût sa méprise et un accident peut-être mortel. Monsieur Cusani eut beau paraître en habit noir, saluer le public et annoncer que «la chute de cheval de Mlle Juzaine était sans gravité et que la représentation allait continuer», sa venue ne dissipa point l'impression tragique de la foule, non plus d'ailleurs que les danses les plus gracieuses de sa fille et de Gringalette. La douleur du clown, s'arrachant les cheveux de désespoir, derrière Juzaine inanimée, que deux écuyers se hâtaient de transporter hors de la salle, était un spectacle trop saisissant pour qu'on pût, d'une minute à l'autre, l'oublier.

Juzaine était réellement morte, et le pauvre clown qui la pleurait ressentait davantage son malheur à la vue de ce visage si joli il n'y avait qu'un instant et à présent défiguré par les sabots des chevaux. Le nez et l'oeil droit étaient écrasés; il n'y avait plus de traces de lèvres, et les dents fines, dans cette bouche découverte, paraissaient hideuses. Les beaux cheveux blonds eux-mêmes étaient éclaboussés de sang. Jamais la mort ne fut plus cruellement profanatrice.

Le chagrin du clown touchait tout le monde, mais Bichot demeurait indifférent aux témoignages d'intérêt ou d'amitié que lui prodiguaient ses camarades. Il semblait inconsolable.

* * * * *

Le soir de l'enterrement, comme il pleurait, agenouillé devant le lit vide de Juzaine, des cheveux effleurèrent sa joue, et une voix douce lui chuchota à l'oreille:

--Maintenant qu'Elle n'est plus là, veux-tu que je sois ta fille et m'aimer un peu?

Il tressaillit à ces paroles et leva la tête avec une sorte de terreur.

Gringalette était devant lui.

Il la regarda longtemps comme s'il cherchait à lire dans ce visage qui voulait paraître triste pour lui complaire, mais dont les yeux, involontairement, avaient un sourire. Sans doute une image effrayante passa dans son esprit; il se couvrit le front, il écarta Gringalette avec horreur et sortit en courant comme un insensé. Des écuyers qui le rencontrèrent ont rapporté qu'il les arrêtait en leur disant: «Je suis un misérable! J'ai recueilli, j'ai nourri moi-même l'assassin de mon enfant.»

Et à chacun il répétait ces paroles.

Depuis on ne l'a plus jamais revu.

UN JEU DE FEMME

Mlle Trébuchet, l'une des plus ferventes dévotes de la paroisse Saint-Jacques du Haut-Pas, qui venait chaque jour assister à la première messe, arrivait, par faute de sa pendule, un peu en retard ce matin-là, et gagnait sa chaise avec plus de hâte et moins de componction que d'habitude, lorsque le bedeau l'arrêta par le bord de son châle.

--Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé, Mademoiselle, chuchocha-t-il?

Mlle Trébuchet parut très étonnée. Depuis des années, la vie s'écoulait pour elle d'un flot si semblable qu'elle n'imaginait même pas que le lendemain pût différer de la veille.

--Un grand malheur! continua le bedeau qui se composa un visage de circonstance et leva les yeux vers la voûte de l'église comme s'il eût espéré y apercevoir le visage de Dieu, un grand malheur!

--M. l'abbé Palloy ne dit pas la messe de sept heures?

Elle ne prévoyait pas dans le cours de son existence de révolution plus considérable.

--Non, répondit le bedeau d'un ton d'infini dédain, l'abbé Palloy ne dit pas sa messe.

--Il est malade? demanda-t-elle avec inquiétude.

--Il vaudrait mieux qu'il fût malade, et même qu'il fût mort.

Alors se penchant à l'oreille de Mlle Trébuchet, il murmura d'une voix à peine sensible:

--Il vient d'être arrêté par la police... pour affaire de moeurs... Il paraît que ce qu'il a commis est abominable.

--Mon Dieu! Mon Dieu! soupira Mademoiselle Trébuchet qui chancela et dut s'appuyer sur une chaise.

Elle crut qu'elle allait devenir folle. L'idée que le bon abbé Palloy, son confesseur, était un criminel, qu'on pouvait le confondre à présent avec le mauvais larron ou le Judas de son chemin de Croix était insupportable à sa pensée; elle eût admis plus facilement la simultanéité du jour et de la nuit.

Ce ne fut qu'en récitant machinalement des prières qu'elle parvint peu à peu à dominer son trouble. Elle entendit la messe de huit heures et demeura longtemps en oraison après que le prêtre eut quitté l'autel.

Lorsqu'elle sortit de l'église, elle se sentit plus calme, mais avec un vif besoin de confidence. Elle ne pouvait garder pour elle seule le secret d'une telle aventure. Volontiers elle l'eût crié aux passants, mais elle préférait en instruire sa jeune amie Valentine Chassériau.

Comment Mlle Trébuchet, femme d'un âge mûr, d'une dévotion scrupuleuse, d'une vie modeste et tranquille, était-elle liée avec cette petite personne, coquette et évaporée, qui souriait aux jeunes gens et dont jasait tout le quartier? Une circonstance les avait rapprochées. Le tuteur de Valentine était un parent de Mademoiselle Trébuchet, et comme il habitait La Rochelle et que Valentine désirait achever son éducation à Paris, il lui avait confié sa pupille. Deux ans plus tard, Valentine se mariait, malgré les conseils de Mlle Trébuchet, avec un professeur connu pour son anticléricalisme. A cette occasion, Mlle Trébuchet avait tenté une rupture, mais son âme tendre s'y était refusée. Valentine et l'abbé Palloy étaient ses seules attaches terrestres; elles en étaient d'autant plus fortes.

Mademoiselle se dirigea vers une haute maison de la rue Claude-Bernard. Elle monta au second étage et fut introduite par une bonne, jeune, de visage aimable et fort proprement vêtue. L'appartement n'avait rien de fastueux; les appointements de M. Chassériau ne permettaient pas à sa femme d'être aussi dépensière qu'elle l'eût souhaité; mais Valentine était de ces personnes qui, faute de pouvoir posséder des meubles vraiment beaux, préfèrent à une simplicité qui ne tire point l'oeil l'imitation banale et grossière du luxe. Il y avait de faux canapés Louis XVI, de faux bahuts Henri II, de petites tables de Mapple achetées aux ventes publiques, des lambeaux de tentures liberty, et, pour harmoniser cet assemblage disparate, des rubans partout: aux fauteuils, aux tapis, aux rideaux, aux cadres. La bibliothèque, les livres mêmes du professeur en étaient entourés. On eût dit l'intérieur d'une «étudiante» ou d'une petite provinciale de la galanterie, et l'on juge que le châle noir, la capeline sombre et le long visage jaune et osseux de Mlle Trébuchet s'y trouvaient quelque peu dépaysés.

Bien qu'il fût onze heures, Valentine était encore au lit. En cette chaude matinée, elle avait rejeté les draps à ses pieds et, tournée vers l'ombre de la muraille, la chemise de soie noire retroussée sur les reins, c'était la médaille fendue et poinçonnée de sa personne qu'elle présentait aux regards.

--Que tu es paresseuse, ma pauvre Valentine! s'écria Mlle Trébuchet en entrant; mais voyant à quel interlocuteur inattendu elle avait affaire, elle parut très choquée et détourna pudiquement les yeux. Quelle indécence! fit-elle, si au lieu d'une dame de mon âge, ç'avait été son mari ou sa bonne qui fût entrée dans sa chambre; joli et édifiant spectacle, en vérité!

Les réflexions de Mlle Trébuchet, proférées à haute voix, éveillèrent la dormeuse.

Mouvant toute une vague d'odeurs: la senteur forte de sa chair unie aux pénétrants parfums des essences, Valentine se retourna brusquement et montra son autre figure, un petit nez fin aux ailes palpitantes, aux narines voluptueuses, des dents riantes dans une bouche large et molle comme un fruit; des yeux brillants et calins sous leurs longs cils, et une chevelure sombre, ébouriffée, dont la double crinière cachait les seins menus laissés à découvert par la chemise trop lâche.

--Ah! c'est vous, Mademoiselle, s'écria Valentine. Vous êtes bien aimable de venir me voir; mais vous auriez bien dû ne pas venir si tôt.

--Si tôt! Il y a cinq heures que je suis debout.

--Oh! vous, vous êtes une sainte.

--Ce n'est pas un acte de sainteté de se lever de bonne heure; seulement on a tort de passer comme vous ses journées dans son lit, surtout quand on a un ménage, un mari...

--Oh! mon mari, vous savez bien qu'il ne rentre que le soir, pour dîner...

--Vous avez d'autres obligations, vous le savez, que de préparer le repas de votre mari... Il me semble, Valentine, que vous devenez bien indifférente à la religion, que vous négligez vos devoirs de chrétienne. Le matin, vous devriez assister à la messe...

--Mais vous-même, Mademoiselle, il me semble que vous ne prêchez pas d'exemple.

--J'ai entendu la messe il y a deux heures et, si je ne m'occupe pas aujourd'hui de mes oeuvres ordinaires, c'est que je suis pour le moment incapable de penser à quoi que ce soit, sinon au grand malheur qui vient de m'arriver.

--Vous avez perdu de l'argent?

--J'ai perdu, ce qui est bien plus douloureux pour moi, mon confesseur, le vénérable abbé Palloy, qui vient d'être arrêté sur une dénonciation que j'ai toute raison de croire calomnieuse. Je venais vous demander un conseil. Malgré votre jeunesse, vous connaissez bien mieux que moi les choses de ce monde, et peut-être sauriez-vous ce que je dois faire pour le voir, et même pour obtenir sa mise en liberté. Au besoin votre mari, qui est très instruit, connu pour son savoir et son honorabilité, pourrait nous aider. Il ne s'agit pas ici de combattre ou de défendre la religion, mais de sauver un innocent, accusé à tort, j'en suis persuadée.

Valentine se mordit les lèvres, se gratta la tête, rejeta sur son dos les touffes de cheveux qui lui couvraient la gorge et ne répondit pas.

--Qu'avez-vous! s'écria Mlle Trébuchet surprise. Le service que je vous demande n'a rien d'extraordinaire.

--Il m'est impossible de vous le rendre, répliqua vivement Valentine.

--Et pourquoi cela?

--Parce que c'est mon mari lui-même qui a fait arrêter l'abbé Palloy.

--Votre mari! mais c'est donc un monstre. Et quels griefs peut-il avoir contre notre malheureux vicaire?

--Mais comment voulez-vous que je le sache?

--Vous le savez, j'en ai la conviction. Votre mari ne s'est pas déterminé à un acte pareil sans vous en avertir.

--Pourquoi m'aurait-il averti? Il ne me parle pas de ses affaires.

--Ce ne sont pas ses affaires, mais les vôtres. Vous avez vu l'abbé Palloy chez moi, vous avez entendu sa messe, peut-être vous êtes-vous confessée à lui. Si votre mari a songé à ce digne prêtre, c'est que vous lui en avez parlé. Qu'avez-vous pu lui dire?

--Je ne lui ai rien dit à son sujet, je vous assure. Seulement, Victor, depuis quelque temps, est devenu très jaloux; il s'est imaginé que l'abbé Palloy fleuretait avec moi.

--Voyons, votre mari n'a pas encore perdu la raison. Comment se serait-il imaginé de lui-même que l'abbé Palloy vous courtisait? Si l'abbé Palloy est venu vous voir, ce n'est que dans la journée; il ne sort jamais après six heures. Or, vous m'avez dit plusieurs fois que votre mari ne rentrait que fort tard dans la soirée à cause de ses cours et de ses leçons.

--Il est rentré une fois dans l'après-midi; l'abbé était venu quêter chez moi pour une oeuvre de charité. Cette visite a donné des soupçons à Victor.

--Et c'est sur de pareils soupçons qu'il aurait pu le faire arrêter! Valentine, vous me trompez. Vous savez la vérité et vous ne voulez pas me la dire; mais vous me la direz, je vous le promets; et je ne m'en irai pas d'ici que vous ne me l'ayez dite complètement!

Valentine, petite créature faible, se sentit vaincue par la volonté de Mlle Trébuchet; elle eut une mine craintive, imploratrice; puis d'une voix gémissante:

--Je vous assure, Mademoiselle, que je ne suis pas coupable. Il ne faut pas m'en vouloir... C'est une aventure bien singulière.