Part 10
J'étais alors toute gamine et j'avais un petit ami que j'aimais bien, qu'on appelait Totor. Totor et moi nous faisions des promenades à n'en plus finir dans la banlieue de Paris, même que nos paternels ne nous arrangeaient pas au retour pour cracher comme ça sur l'ouvrage et passer en ballade les trois quarts de la journée et la moitié de l'autre quart. Une fois, un jeudi que je crois, nous étions partis toute une bande. Chacun de nous, Gisèle, Henriette, Clémentine, avait son ami. Il y avait même un garçon de trop, le petit Riri, qui était vieux d'à peine quinze ans et qui ne promenait point de demoiselle à son bras, quoiqu'il ne lui eût p't'être pas marché su'l'pied s'il en avait trouvé une à sa convenance, vu qu'y nous regardait toutes avec des mirettes en braise à chacun de nos tourniquets. Seulement Totor lui avait dit en partant: «Riri, n'te fais pas de bile! Nous te trouverons une gosse gironde et nous te marierons en route.» Or nous voilà tous envolés sur les hauteurs, là-bas, à Montmartre, qui n'était point un quartier de rupins comme aujourd'hui, mais pour ainsi dire la campagne perdue. Totor nous conduisit chez «La Mère Michel,» un petit caboulot on l'on sirotait pour un rond une prune à l'eau-de-vie. Comme nous étions là à rire, à buvocher et à chanter, nous voyons défiler des régiments de demoiselles, des petites et des grandes et des moyennes, avec des soeurs dont les grandes coiffes claquaient en l'air et de longs chapelets qui leur battaient les cuisses avec le bruit d'un sabre de cavalerie, et toutes ces chères soeurs se remuaient et se trémoussaient et allaient de droite à gauche et alignaient les unes et morigénaient les autres, et avançaient celles-ci, et reculaient celles-là, que toutes baissaient les yeux et se laissaient mettre en place comme un troupeau de baudets. «Qu'est-ce que toute cette bondieuserie, Mère Michel? demanda Totor.»--M'sieur Totor, répondit la bonne femme qui était une copine pour lui, tout ça vient de Saint-Pierre. Y a fête et, je crois bien, pèlerinage.» Enfin comme le soir venait, toutes les chères soeurs se remisèrent avec les petites oies qu'elles conduisaient. «Y faut rentrer aussi nous,» dit Totor, et il paya, en grand seigneur, la Mère Michel. Nous étions encore à souhaiter le bonsoir à la bonne femme quand voilà une grande demoiselle de quatorze, quinze ans, qui passe à côté de nous, effarée et toute niaise, comme si elle cherchait son esprit qu'elle avait perdu en chemin: «Messieurs, Mesdemoiselles, le chemin de Paris, s'il vous plaît?
--Le chemin de Paris, le voilà! s'écrie Totor, et nous descendons avec vous.» Elle voulait se sauver, mais nous la rejoignons. «Tiens! dit Totor à Riri, voici la femme que tu cherchais. Donne-lui le bras.» Et nous le poussions dans les jupons de la petite qui faisait toujours son effarouchée, d'autant mieux que Riri, qui n'avait point l'air moins penaud, ne pouvait guère lui donner confiance. Enfin, comme nous poussions toujours Riri et que nous nous moquions de sa timidité, mon Riri, d'un coup, s'enhardit, parle à Mademoiselle. Ce qu'il lui raconte, je n'en sais rien, mais ça ne devait pas être des oraisons, car la frimousse de Mademoiselle devient rouge comme un panier de cerises. Riri n'en reste pas là. Il lui prend la taille et l'embrasse. Pour le coup, Mademoiselle se fâche. Elle le gifle. Riri lui répond par une claque. Mademoiselle lui lance une ruade. Riri lui botte le fessier. Ils se prennent aux cheveux, se griffent, se mordent, se donnent des coups de poing. Nous les séparons, mais, comme Mademoiselle faisait toujours sa renchérie, Clémentine, qui venait d'avoir une roulée de sa belle-mère et la sentait encore dans les jambes, propose, histoire de se venger, de flanquer le fouet à Mademoiselle. «C'est ça! c'est ça! crient toutes les filles et les garçons qui mouraient d'envie de voir le derrière d'une personne du monde, fichons-lui le fouet.» Nous entrons dans un autre rince-gueule, du genre de celui que nous venions de quitter, et, au milieu de la cour, la demoiselle a beau jouer des pieds et des mains, ses cotillons et sa chemise sont bientôt par-dessus sa tête, et nous y allons chacun d'une claque sur sa fesse, avec un entrain tel qu'on nous aurait payés nous n'y aurions pas mis plus de coeur! Quand son séant a été rouge comme une culotte de soldat, elle s'est cachée la tête contre le mur, dans son jupon, mais alors Riri s'est mis à lui parler doucement, doucement, et, comme elle était toute tremblante et qu'elle n'aurait pas fait de mal à une mouche, je crois bien que mon Riri s'est conduit avec elle comme un petit homme. En tout cas, il en était fort capable, le scélérat! Totor, qui les avait laissés s'expliquer en tête-à-tête un moment, est revenu avec nous et, voyant Riri embrasser la fillette, il lui a dit: «Riri, à présent, tu as une femme, c'est bien, mais ton mariage n'est pas signé! Faut que tu passes devant Monsieur le Maire!» Il appelait ainsi un grand maigre, un ancien matelot, qui était toujours dans la boutique et qui faisait métier de dessiner et d'écrire des devises sur la peau. Cet homme est venu. Et il a demandé à la demoiselle quel était son nom. «Alix,» a-t-elle répondu. Alors Totor a commandé au dessinateur de lui écrire ceci: «Alix est à Riri pour la vie.»
--Et où faut-il lui écrire ça?
--Sur le c...! dit Totor que nous avons tous applaudi pour cette idée.
Là-dessus on a couché Alix sur le lit, on l'a retroussée encore une fois, et on lui a gravé en haut de la fesse droite deux coeurs percés d'une flèche avec cette inscription: _Alix est à Riri pour la vie_.
Quand l'opération lui causait trop de mal, nous lui apportions pour la calmer un verre d'anisette. Je crois bien qu'elle était ivre à la fin de la séance; elle n'en dut pas moins assister à l'inscription de son mari auquel on grava sur le bras le même dessin avec cette devise:
_Riri est pour toute la vie à Alix._
Puis nous banquetâmes en l'honneur des nouveaux époux et toute la nuit se passa dans cette maison nuptiale.
Le lendemain Alix errait, dégrisée, d'une chambre à l'autre, comme une folle, criant sans cesse:
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! Que vais-je devenir! que m'a-t-on fait! Mon Dieu! mon Dieu! prenez pitié de moi! Que vont dire les soeurs?
Ses supplications nous émurent:
--Faut la ramener, dit Totor, mais où demeures-tu, la gosse?
--Chez les soeurs de Marie, gémit Alix.
--Et où logent-elles, ces soeurs de Marie?
--Au coin de la rue de Bourgogne et de la rue de Varennes.
--C'est bien, et comme Totor agissait toujours en grand seigneur, il prit une voiture pour reconduire Alix à son couvent.
On fut bientôt arrivé, Totor descendit avec la fillette et sonna à une grande porte; une vieille tourière vint ouvrir.
--Dites donc, madame! c'est une demoiselle qui s'est égarée de notre côté, qui était quasiment perdue et que nous vous ramenons. Y a-t-il une récompense?
Pour toute réponse, la tourière prit Alix par le bras, la fit entrer dans le couvent et ferma la porte violemment.
--Eh bien, y sont rien pingres, dans cette boîte, observa Totor en réglant la voiture avec les quarante sous qui lui restaient.
A présent, je crois bien que Alix de Pommereuil,--car c'est bien le nom que j'ai vu inscrit sur le livret que la gosse avait laissé tomber de son jupon,--Alix de Pommereuil n'a point fait de boniments sur cette histoire, et si les chères soeurs en ont su quelque chose, elles se sont bien gardées d'en souffler mot à sa grand mère.
* * * * *
--Allez donc vous fier aux jeunes filles, déclara Clérambault en matière de conclusion.
--Tu parais tout triste, mon vieux, dit la petite blonde au nez retroussé.
--On le serait à moins!
--Mais puisque tu t'es séparé de ta femme, que l'importent à présent les aventures qui lui sont arrivées avant ou après toi?
--Je pensais que j'avais épousé une fière et chaste jeune fille, soupira Clérambault, et c'est navrant de perdre à mon âge ses illusions.
--Tout ça ce sont des fadaises! s'écria la petite blonde qui, grisée, allumée par le champagne, monta sur le canapé du salon et releva ses jupes. Tiens! contemple! Tu n'auras pas d'illusions à perdre avec moi. Tu peux me regarder à gauche, à droite, de haut en bas, tu ne découvriras pas un défaut.
Et frappant sur ses fesses avec orgueil:
--J'ai posé pour Dalou, pour Falguière, pour Rodin, mon cher! Il n'y a pas beaucoup de femmes qui pourraient s'en vanter! Et j'en suis plus fière, moi, que d'avoir eu sur le dos des diamants et des frusques pour cinq cent mille francs!
TABLE DES MATIÈRES
Gringalette 1 Un jeu de femme 47 Les Révoltées de Brescia 93 La Comédie chez la Princesse 165 La Crinoline 225
ALENÇON.--IMP. VEUVE FÉLIX GUY ET Cie