Ghislaine

Chapter 9

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--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec la liberté dont tu parles: moi ton père, moi chef de famille, je ne permets pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse te pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai imposée, je l'ai prise avec l'autorité que me donne l'expérience de la vie et j'en assume toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle de la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; d'ici là tu décideras.

--N'admettez pas un seul instant la pensée que je puisse vous désobéir, nous partirons samedi.

--Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait t'empêcher de te suicider. Maintenant que ta résolution est prise, comprends que pas plus que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; puis je viendrai la chercher et l'amènerai en France, près de Paris, où je pourrai la voir et la surveiller.

VIII

Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, lady Cappadoce voulut arranger avec elle la reprise des leçons, telles qu'elles avaient lieu avant le départ pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire immuable: elles étaient la justification de son pouvoir, ces leçons, aussi y tenait-elle.

Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donné leurs heures; quant à Nicétas, il avait quitté Paris pour l'Amérique du Sud, le Brésil, la Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'était entendue à ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand talent.

Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul fait de l'installation de M. de Chambrais au château, les habitudes d'autrefois se trouvaient changées du tout au tout; c'était le comte qui était le maître désormais et tout devait être subordonné à son agrément; on ne pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois qui, seule, permettait d'assurer la régularité des leçons; le sacrifice qu'il faisait en abandonnant Paris était assez grand pour qu'on lui en fût reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le distraire et se remettre entièrement à sa disposition, en étant toujours prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il lui plairait d'aller, à recevoir qui il voudrait inviter.

Lady Cappadoce avait été positivement renversée.

--Mais les leçons....

--Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je pusse peut-être employer mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines études, et je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai disposer: ainsi nous verrons à nous entendre avec M. Lavalette et M. Casparis....

--Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? interrompit lady Cappadoce, poussée par la passion musicale.

--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront pas mon oncle.

--La musique ne le gênerait pas plus que la littérature ou la sculpture.

Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:

--Peut-être l'ennuierait-elle davantage.

--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce avec un mélange d'aigreur et de compassion.

--Je dois donc la lui éviter.

--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?

--Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous serai reconnaissante de les faciliter.

Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux arrangements, au moins était-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait inspirés à Ghislaine.

Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils avaient parlé de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annoncé son intention de se fixer au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans doute elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, mais connaissant les goûts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas se demander comment il s'habituerait à la vie de la campagne monotone et régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence, peu faite pour lui, c'était sous le coup de la nécessité; mais à quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?

Franchement, et après l'avoir remercié avec une effusion toute pleine de gratitude émue, elle lui avait fait part de ses scrupules.

C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle n'était pas de caractère à ne penser qu'à elle égoïstement, l'attendait.

--Certainement la vie des champs n'est pas précisément pour me plaire, mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, régulière et retirée? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.

--Comment serait-elle autre?

--En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis que tu as perdu ton père, et ta mère, parce que tu n'étais qu'une petite fille; mais l'âge est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu es émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au château d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades à moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement fermée, et égaieraient cette monotonie?

--Est-ce donc possible?

--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible, et tout est faisable; il n'y a qu'à vouloir.

--Je veux tout ce qui peut vous être agréable.

--Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est pas très récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. Et d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.

C'était dans ce dernier mot que se trouvait la raison déterminante qui avait suggéré l'idée de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il n'avait prononcé qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, et au trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait compris qu'elle croyait que le mariage dont il l'avait entretenue était maintenant à jamais impossible, ce qui était pour elle une douleur d'autant plus grande qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait vivement ce mariage. Qu'il essayât de lui prouver qu'elle se trompait, il ne réussirait point à ébranler un sentiment contre lequel les raisonnements les plus adroits seraient sans influence, précisément par cela même que c'était un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unières, et rien de ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien à dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.

De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais moins triste: d'Unières que, dans les circonstances présentes il était impossible d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le reste: la première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le serait un peu moins: elle désirerait, elle attendrait la cinquième ou la sixième.

Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux alliés: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas la bataille?

Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait été de s'imaginer que l'émancipation lui donnerait cette liberté.

Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui communiqua le nom du comte d'Unières, elle ne fut pas maîtresse de retenir une exclamation douloureuse:

--Vous avez invité M. d'Unières!

Il évita de la regarder.

--M'était-il possible de faire autrement?

--Mais après ce qui s'est passé....

--C'est justement sa demande et ce qui s'est passé qui m'obligeaient à l'inviter. Depuis notre départ pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de lui, mais tu dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, nous ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui d'Italie, sans que je lui donne des explications.

--Des explications?

--Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, je lui avais écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, son élection faite, nous examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand contentement.

--Vous avez dit cela?

--N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment lui tenir un autre langage? Il désirait t'épouser, tu étais favorable à sa demande, moi-même je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez, je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre.

--N'était-ce pas le mieux?

--Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas cette injure, et je n'étais pas en disposition d'en faire à un homme tel que lui, que j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage par ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. Depuis, nous sommes restés en correspondance; il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a parlé de toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous rentrons, la première personne que je dois voir, c'est lui.

--Et après?

--C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous aviserons.

--Je vous assure qu'il m'est très pénible de me trouver avec M. d'Unières.

--Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette impression pénible se calmera et passera....

Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: Avez-vous donc l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas paraître intervenir dans le choix des invités de son oncle.

--N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unières vous entretienne des intentions qu'il avait il y a un an?

--Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.

--Alors?

--Je répondrai ce que tu voudras.

--Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.

--J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des tiennes; mais puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas être devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons et je n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des échappatoires; les médecins conseillent de ne pas te marier trop jeune; enfin je gagnerai du temps.

--Il faudra toujours se prononcer à un certain moment.

--Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on ne veut pas de lui et qu'alors il se retire.

--Et s'il ne se retire pas?

--S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment sérieux, profond, et dans ce cas ce sera à toi de voir comment tu veux répondre à cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper de cela. En vertu de certaines idées, dont je sens toute la force, tu crois devoir renoncer à ton mariage avec d'Unières....

--Avec lui et avec tout autre.

--Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne romps pas ce mariage brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou en blessant d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.

Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question entre M. de Chambrais et le comte d'Unières, et les raisons les meilleures s'enchaînèrent pour le justifier:

Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de mariage, c'était d'abord par estime et par amitié pour le mari qui se présentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine était parfaitement en âge de se marier. Mais quand l'indisposition qui avait nécessité leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des médecins, il était revenu sur cette opinion.

S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient se marier à dix-huit ans et même à seize, il en est d'autres pour lesquelles les mariages précoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet développement qui, pour la Française, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. Sans doute, Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant elle se trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable qu'on attendît ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait retardé, mieux s'en trouverait sa santé.

A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre moral non moins grave pour M. de Chambrais.

S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le comte d'Unières, il ne voulait cependant pas la marier à lui tout seul, et sans que par un choix librement fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand on ne connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas elle-même--ce que justement il voulait. De là la vie nouvelle qu'il avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se déciderait, ce serait en connaissance de cause.

--Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de d'Unières, après ces explications, le mariage dépend de vous et est entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices, j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de meilleures conditions que vous.

IX

Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le seul homme qui pût faire revenir Ghislaine sur sa résolution: qu'il ne réussit pas et qu'elle s'obstinât dans son idée, qu'elle n'était pas digne de se marier, elle en arriverait un jour à reconnaître Claude; à la vérité, tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que lui donnait sa qualité d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine, empêcher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle serait libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.

Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des députés, le comte d'Unières s'était déjà placé à la tête du parti royaliste. Son élection violemment contestée l'avait, dès son entrée à la Chambre, amené à la tribune; et aux premières phrases il s'était révélé orateur. Il était facile de contester ce qu'il disait, il était impossible de ne pas écouter avec plaisir la langue qu'il parlait, abondante, imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue, avec des redites et des périodes inachevées, mais originale toujours, ne ressemblant pas plus à la phraséologie vague des avocats, qu'à la platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'élan, passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions littéraires, ni le bon goût, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entraîner les esprits et d'ébranler les coeurs.

On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, charmé bien vite, et son élection, qui pouvait être cassée dix fois, avait été validée. Ce fort et ce violent, qui était aussi un timide, serait probablement resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours il s'était montré l'homme de son début.

Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes pour se faire aimer, mais d'Unières n'était pas passionné seulement dans ses discours, et les passionnés enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par sa propre flamme met le feu à votre esprit et à votre coeur; avec cela beau garçon, d'une élégance simple, d'une distinction affable, tendre comme une femme, il entraînerait Ghislaine.

Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, pour l'avoir rencontré trois fois, elle avait été à lui; maintenant, quoi qu'elle voulût, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence qu'il exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé paraître, en le voyant sur la liste des invités: indifférent, elle n'eût pas craint de se trouver avec lui.

Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet émoi, était la crainte que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans une prudente réserve, mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient été menées à un point si avancé l'année précédente, et quand il lui disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu entrer dans des explications telles que le mieux encore était de s'en remettre au tact de d'Unières qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur.

Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité comme les autres, d'Unières, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir accaparer Ghislaine comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le déjeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc, il loua discrètement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la première fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles pût donner à supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour. S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient sortis des mains de Le Nôtre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cyprès taillés à l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox, Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allées et les pièces d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-être, il était l'homme de la tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne parla que des oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, très simplement, sans aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste, pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-même.

--Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités partis, il fut seul avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unières; n'a-t-il pas été parfait?

Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré d'une grande discrétion.

--Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est parfait en tout.

Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux lèvres et qui était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion de le connaître mieux. Mais elle ne voulait pas gêner son oncle dans ses relations. Et en même temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât franchement, qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir d'Unières, et son oncle assurément la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à distance s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait renoncé à se marier? Au contraire, s'il ne lui était pas indifférent, pourquoi s'obstinait-elle à ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent qu'elle laissât lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fût un empêchement à ce mariage qu'il voulait.

Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent qu'il plut à son oncle, non seulement à Chambrais où il n'y eut pas de réunion sans lui, mais encore à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes les fois qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis à l'Opéra, où son oncle se fit céder une loge par un de ses amis.

Ce fut un événement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit paraître dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crêpe blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration et d'envie à plus d'une femme.

--Quelle était cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait, et qu'on voyait pour la première fois à l'Opéra?

Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde affirmaient que c'était la nièce du comte, la princesse Ghislaine; d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse, ni ne l'ayant jamais rencontrée.

Le collier trancha le différend; des femmes d'un certain âge, qui avaient été en relations avec la mère de Ghislaine, reconnaissaient ce collier fameux par la beauté et la pureté des quatre cents perles qui le composaient:

--C'est le collier des princesses de Chambrais.

--Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette importance?

C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce bijou comme il avait exigé la robe décolletée, au grand étonnement et à la grande gêne de Ghislaine qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un de ses axiomes.

--Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la toilette était la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre distinction?

--Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou quand on ne doit pas se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire.

Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de donner ses autres raisons qui étaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que, quand le comte d'Unières viendrait dans sa loge, tout le monde eût les yeux tournés vers cette loge.

Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'_Africaine_, on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte d'Unières, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir les fiançailles «d'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti monarchique».

Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait, non les français bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond mépris, mais le _Morning Post_ sans lequel elle ne faisait pas un pas, en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille et même de l'avant-veille, soigneusement pliés sous le bras gauche, les serrant sur son coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle les finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la trace, comme si elle avait pris soin de jalonner son passage.

Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut surprise un matin de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitée un numéro du _Morning Post_, et elle crut, tant était vive l'agitation de sa gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se fâcha:

--Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.

Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques lignes du _Morning Post_ en le lui mettant devant les yeux.

C'était la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais reproduisait, mais en la précisant, sinon pour Ghislaine, qui restait «l'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain», au moins pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti monarchique», qui était nommé tout au long.

--N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage par un journal? demanda lady Cappadoce.

--Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de cette façon?

Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cher _Morning Post_ pût annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si méthodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.

--Ce ne serait pas vrai?

--C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.

--Il aura été trompé par quelque journal français, répondit lady Cappadoce en jetant sur son cher _Morning Post_ un regard attendri; alors, ce n'est pas vrai?

--Ce n'est pas vrai.

--Convenez que cette intimité avec M. d'Unières est bien faite pour susciter ces bruits de mariage.

Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, lady Cappadoce continua: