Ghislaine

Chapter 7

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--Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je n'ai qu'une réponse à vous faire, c'est vous répéter ce que je vous ai dit: une nouvelle tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un sauvage; c'est en sauvage que vous serez traité.

IV

C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M. de Chambrais avait compté pour occuper Ghislaine.

Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha à elle-même, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle.

Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le meilleur des parents assurément, bon, prévenant, indulgent, affectueux, mais avec l'acuité de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il ne se donnait pas entièrement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vînt déjeuner à Chambrais comme il lui en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait jamais l'heure du départ; toujours il avait les meilleures raisons pour rentrer à Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était pour lui qu'une nièce, et non une fille.

Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient quitté Paris pour Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppée d'une tendresse qu'elle avait si longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle l'imaginait, son angoisse nerveuse s'était fondue: elle n'avait point douté de lui quand il avait dit que «l'oncle désormais ferait place au père», mais ce n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant ces paroles étaient réalité.

Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était partagée en deux parts inégales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant les treize années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture, l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes de sollicitude, de prévenance, de petits soins qui lui étaient instantanément revenus auprès de Ghislaine.

Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, mais l'homme de devoir fut tout de suite à son aise; il n'eut qu'à se souvenir.

Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris, et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupé qu'il avait fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de contrariété et de mélancolie.

--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait esclave; et quand la liberté lui serait rendue, si jamais elle l'était, la vieillesse l'empêcherait d'en profiter.

Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; aussitôt il monta près d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les précautions d'un habitué des voyages.

--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va être un plaisir pour moi?

--Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.

--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. C'est la première fois que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais jouir de tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates, mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu sens, et ce me sera une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus charmant qu'une aurore!

Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette sévérité tenait à de certains scrupules: il voulait réserver à un mari aimé la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer un pareil souvenir en ce moment? Comment faire allusion à un mari ou un mariage? Ce mariage, c'était celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari, c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les évoquer serait une blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?

Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle s'était bâti entrait-il dans son désespoir? car pour elle ce mariage qu'elle désirait était rompu, et ce mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile que dangereux. Si ce projet pouvait être jamais repris, ce qu'il ignorait lui-même, ce ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait à cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il devait se renfermer en attendant.

Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu du ciel, les hautes cheminées et les combles du château d'Écouen; à gauche c'était Chantilly, ses étangs, sa forêt et son château: les sujets de causerie s'enchaînaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arrière, ni de réfléchir.

Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, où pour la première fois elle vit la mer, à Anvers où les Rubens de la cathédrale et les Metsys du Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.

Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut succédèrent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux éblouissements des Rubens, les révélations des Rembrandt de La Haye et d'Amsterdam.

Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journée écoulée, s'applaudissait d'avoir eu cette idée de voyager, car chaque soir il la trouvait plus calme que la veille, plus reposée: évidemment la distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en eût conscience. Ce n'était pas seulement une distance matérielle qui l'éloignait de Chambrais, c'était encore une distance morale: l'angoisse des premiers moments s'affaiblissait.

A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à sa disposition pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son vissage ou dans son attitude, des traces évidentes de trouble; des plis au front et aux lèvres, des contractions aux paupières, une profondeur de regard qui disaient que son sommeil avait été agité, mais il lui semblait que ces plis étaient maintenant moins profonds qu'en quittant Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient peu à peu, il se disait que bientôt ils disparaîtraient entièrement si des complications ne se présentaient pas.

C'était un grand point obtenu que cette amélioration continue, et tel qu'on pouvait espérer la guérison dans un délai donné, mais il y en avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour quelques semaines encore.

Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait pas, et il y avait certaines questions qu'une mère seule aurait su adresser à cette jeune fille. Condamné au silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher de deviner ce qui était impossible à demander, mais encore était-ce avec une extrême réserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement il était sûr de la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et honteuse pour plusieurs heures.

Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher en elle un indice qui fut une lumière, et s'il en trouvait un plus ou moins caractéristique, il ne l'acceptait jamais sans hésitation: parce que ses yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; parce que son regard avait perdu de sa vivacité; parce que sa peau se décolorait, en résultait-il nécessairement qu'il devait croire à une grossesse? Et des raisons toutes simples ne se présentaient-elles pas aussitôt à l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux extrêmes?

Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?

Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances qui se présentaient dans ses observations, et il l'était aussi peu que possible, surtout en cette partie de la médecine.

Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait offrir quelque précision il interrogeait Ghislaine, mais d'une façon si vague que les réponses qu'il obtenait ne pouvaient guère avoir de sens.

Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait si elle avait mal à l'estomac, et quand elle avait répondu négativement il n'insistait pas.

Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût jamais de bouillon gras et qu'elle ne bût plus de vin? Ne l'était-il pas qu'elle demandât toujours de la salade et des fruits?

Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse, souffert de névralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du tout.

--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux dents, alors j'avais pensé...

--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.

--Tant mieux!

Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger soulagement et un mince sujet d'espérance: si la grossesse se manifeste quelquefois par des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: Ghislaine ne souffrait pas des dents, voilà tout; rien ne prouvait qu'un autre symptôme n'éclaterait pas le lendemain, décisif celui-là.

Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se partageait en visites aux musées, aux collections particulières et en promenades aux environs. Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture sur le quai de l'Y, et là ils montaient dans l'un des nombreux petits bateaux à vapeur prêts à partir; au hasard, ils verraient bien où ils arriveraient.

Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un vapeur sans autre but que de passer entre des rives fraîches et vertes, de chaque côté desquelles s'étalaient d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et là un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit en tuiles noires, ils étaient arrivés à un gros village appelé Monnickendam; là M. de Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'île de Marken, et il proposa cette excursion à Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce serait sa première promenade sur mer; le temps était beau, la traversée du détroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'était charmant.

La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent au milieu d'une mer glauque, laissant derrière eux les clochers de Monnickendam, et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume légère se découpait sur un ciel d'un gris tendre. C'était à peine si la légère brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine ne tarda pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se troubla.

Était-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le mal de mer?

Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue qui protège l'île contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiété qu'il n'avait jamais mise dans ses questions:

--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur?

Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'éveillant, elle avait des nausées.

V

D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans ses discours quand il connaissait le pays où ils se promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu à Marken dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île sans une de ces longues explications auxquelles il se plaisait.

Ils marchaient lentement sur les étroites levées de terre qui coupent ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient à un groupe de maisons, toutes de la même forme, ne variant entre elles que par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles étaient peintes, ils s'arrêtaient un moment.

Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à vapeur à Amsterdam furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais prononçait quelques mots insignifiants, et encore était-ce plutôt pour parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitôt à ses réflexions.

Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence ce mal de mer survenant sans raisons, et l'aveu des nausées du matin n'étaient que trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà observés: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac, les dégoûts pour certains aliments,--c'était bien une grossesse.

Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée à son esprit, ne pouvait plus être repoussée; les signes étaient désormais certains et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues la réalité.

--Une Chambrais!

Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement ce qu'il aurait à faire dans ce cas, il restait paralysé ce n'était plus dans un délai plus ou moins reculé, c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec Ghislaine.

Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer leur soirée à une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à une table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait plaisir à jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux noirs, le teint ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui occupaient les tables voisines.

Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la trouver prête à sortir, elle ne l'était point.

--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.

--Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, qu'avant de sortir je vous prie de me donner quelques instants.

--Tu as quelque chose à me demander?

Elle baissa la voix:

--Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous insisté afin de savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?

--Ah! tu as remarqué que j'insistais.

--Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée des questions que vous m'adressez à chaque instant sur ma santé est la preuve que vous craignez quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse à vous demander.

Avant qu'il pût répondre, elle continua:

--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prévenances pour adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre départ de Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre tendresse que je le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas. Peut-être ce que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand vous m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions empêchés de revenir à Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions à l'étranger, où nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, si peu en état d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher à ces paroles qui ne sont peut-être pas les vôtres précisément.

--Au moins est-ce leur sens.

--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre; mais à bout d'anxiété, j'imagine que la vérité, si cruelle qu'elle soit, ne peut pas être pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures où je me demande si j'ai ma tête.

--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait déjà, n'était la difficulté, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines paroles.

Elle lui prit la main et l'embrassant:

--Sûre de votre appui et de votre affection, je suis peut-être plus forte que vous ne pensez.

--Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de moi; tu me montres ce que je dois faire, comme une brave que tu es.

--Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est peut-être dans le désespoir qu'on prend quelquefois le courage.

Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyée contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et s'arrêtant devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissées de quais, formaient perspective pour l'hôtel, mais en réalité regardant en lui-même et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait dire pour n'en pas trop dire.

--Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes questions sur ta santé visaient plus loin que l'heure présente, et que leur intérêt n'était pas seulement immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre si les craintes dont je t'ai parlé et que tu viens de rappeler ne menaçaient pas de se réaliser.

--Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.

Il inclina la tête d'un signe affirmatif.

--Elles paraissent se réaliser.

Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il baissa les siens:

--Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te parler un langage que j'aurais voulu épargner à ta pureté... nous avons à craindre une grossesse.

Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné la tête pour ne pas ajouter à sa honte en la regardant, il entendit qu'elle était agitée par un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.

--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de liberté, car maintenant le mot terrible était lâché, mais enfin tu dois t'habituer à l'idée qu'elle est possible... et même probable si nous ajoutons foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, se sont manifestés dans ton état; pour être fixés, nous devrions sans douter consulter un médecin....

--Oh!

--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle épreuve puisque le temps nous fixera lui-même; nous n'avons qu'à attendre en prenant nos précautions.

Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, et de ses doigts crispés elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.

--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve pas désarmés. Tu n'es pas une pauvre fille écrasée par le poids de sa faute et abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnée tu ne l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc résister. Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as raconté... ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être nous serions empêchés de revenir à Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions à l'étranger; quelque part où nous ne serions pas connus. Je ne pouvais pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces ménagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et ce sera pour cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien, n'est-ce pas, tu ne peux pas être la mère.

Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le comprenait pas, comme il l'avait cru.

--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie, et que, dans les circonstances où nous nous trouvons, je dois savoir ce qu'il convient de faire?

--Oh! sans doute.

--Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as appelé à ton secours, j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis préparé à le recevoir; il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce que je te dis est réfléchi: tu peux avoir confiance.

--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous dites que cet enfant dont je serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est là ce que je ne comprends pas.

--Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez maîtresse de ta volonté pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la Hollande et nous rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; mais je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps à Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unières y reviendra...

Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme s'il ne l'avait pas remarqué:

--Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût vif pour l'étude de la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de comparer les maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison la chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, à Rome, nous ferons un séjour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac de Côme, là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, nous descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence, Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont, mais alors même qu'elles amèneraient parfois un peu de fatigue et d'ennui, elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu puisses en parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous créons. Quand nous arriverons à Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas à être rencontrés par des personnes de connaissance. Alors nous partirons pour la Sicile où nous passerons les derniers mois de la grossesse dans un village perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, et assez près de la ville cependant pour avoir à notre disposition un bon médecin; ce sera ce médecin qui fera la déclaration de l'enfant comme né de père et mère inconnus; après quelque temps de repos nous reviendrons à Chambrais.

--Et lui?

--Qui?

--L'enfant, murmura-t-elle.

--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvée.

--Mais c'est l'abandonner!

--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un enfant naturel; peux-tu rentrer en France en l'ayant à tes côtés? Je comprends ton cri: «C'est l'abandonner!» Mais il y a un autre abandon auquel nous devons penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom. S'il était possible que tu fusses la mère de cet enfant, toutes les précautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement nous confesserions la vérité, en livrant le misérable à la justice. Pour être élevé par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas perdu.

--Et après?

--Quand il aura atteint un certain âge, il viendra en France et je surveillerai son éducation. Enfin, plus tard, je l'aiderai à entrer dans la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce que tu ne pourrais pas faire toi-même. Peut-être dira-t-on, peut-être croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux, moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prévu, ou à peu près.

VI

Pour éviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de Chambrais voulut que Ghislaine écrivît à celle-ci leur projet de voyage en Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait rien à dire.

Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire, et beaucoup.

--Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces voyages qui s'enchaînaient sans raison? Était-ce un prétexte pour lui faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'était pas femme à s'imposer.