Ghislaine

Chapter 5

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--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter près d'elle un maître de musique qui lui a déclaré sa flamme, et auquel elle a répondu: Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait été une curieuse ou une gaillarde disposée à trouver dans cet amour des distractions ou autre chose, si même elle n'avait été simplement qu'une coquette, elle ne t'aurait pas flanqué à la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou après-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande écriture anglaise, t'écrivait que les leçons d'accompagnement sont momentanément suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile à la petite Ghislaine de trouver un prétexte pour justifier la suspension de ces leçons. Alors?

--Alors?

--Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, à la brune, dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: «Je vous aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et sans s'être demandé comment cet aveu serait reçu.

--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne pas avoir. Je n'ai rien calculé; je ne me suis rien demandé. Entraîné malgré moi, poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un besoin irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je n'ai pas vu autre chose que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai écrit vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commencé comme vous par être homme.

--C'est donc vrai que tu es si bambino que ça! Comment as-tu eu le courage d'entrer dans la chambre et de parler?

--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces quand ils sont poussés à bout... et je l'étais par mon amour. Une fois sorti de ma réserve ordinaire, rien ne m'arrête plus.

--Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de toi. C'est égal, fichue aventure. Buvons un grog.

Il caressa son verre:

--Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin; tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. A ta santé.

IX

Sur la bergère où il avait pour toute couverture un vieux tapis de table, Nicétas dormit peu, et le matin, avant que la maison fût éveillée, il partit pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.

Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il avait cru que l'obscurité dans laquelle il se débattait allait se dissiper, et que Soupert, avec son expérience de la vie, éclairerait son lendemain; mais Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et son lendemain était aussi plein d'indécision et d'incertitude que la veille.

De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tiré qu'un seul enseignement, c'est qu'il avait été plus que naïf d'obéir à Ghislaine quand elle lui avait demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt fois dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces railleries pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il avait pu s'adresser.

Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur son mariage «indispensable», il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile: évidemment la comparaison entre son procédé et celui de Soupert n'était pas à son avantage: Soupert s'était fait aimer par une fille qui était l'égale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était fait flanquer à la porte.

Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait sa maîtresse; tandis que maintenant il fallait bien reconnaître que les probabilités étaient pour que lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.

Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à chaque instant, il rentra demander si l'on n'avait rien reçu pour lui.

Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à espérer qu'elle ne viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait été réellement blessée par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle commencerait sa journée par lui faire signifier congé; les prétextes ne lui manqueraient pas si, comme il était probable, elle ne voulait pas confesser la vérité. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons s'enchaînaient dans son imagination enfiévrée.

Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? Parce qu'elle avait repoussé un amant alors qu'il se présentait maladroitement et de façon à effrayer une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui déplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait très bien lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il était tout disposé à se contenter de ce rôle... au moins en attendant. Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de ne trouver que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot, d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une au-devant de l'autre; leurs silences même auraient une douceur et une ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin ce serait un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majesté héréditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez.

Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et de repos après les angoisses de la journée.

Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on pouvait croire que, plus tard, elle serait amenée fatalement à en accepter une autre: à lui de la préparer.

Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa concierge n'étant point femme à monter ses cinq étages pour la lui remettre: chaque fois il eut la même réponse: rien; à la dernière, sa concierge qui voyait son trouble, crut à propos de lui adresser un mot d'encouragement.

--Ce sera pour demain.

Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; Ghislaine n'avait rien dit, lady Cappadoce n'écrirait pas.

Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde à la porte de la loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiété il se pencha par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le nez, faisait son tri.

--Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce sera pour la seconde.

Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait partir à une heure pour Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que décidément Ghislaine acceptait la déclaration avec ses conséquences.

Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, que Soupert le disait; pas si naïve, sa sortie; décidément, il était vieux jeu, le maestro.

Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait.

--Monsieur Nicétas, une dépêche.

Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche sûrement venait de Chambrais.

Elle en venait en effet, et elle était signée de lady Cappadoce:

«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai quand pourra être reprise.»

Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison les leçons étaient momentanément suspendues.

Était-ce momentanément?

Après un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait attendre que lady Cappadoce le prévint; il fallait savoir et tout de suite, car malgré ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances; avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore tout à fait.

Il écrivit:

«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce mon respectueux hommage, et de la prier de me faire savoir si les empêchements dont parle sa dépêche semblent probables pour vendredi.»

Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il était résolu, car c'était son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractère, violent au contraire et emporté; la réponse de la gouvernante déciderait la question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de rester dans le doute.

Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle arriva:

«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir M. Nicétas à l'avance lorsque les leçons pourront être reprises, mais en ce moment il y a empêchement à fixer une date.»

A ce court billet était joint un chèque pour le paiement du mois.

Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles à échafauder pour chercher un doute, c'était bien un congé, malgré la forme aimable dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine avait trouvé un prétexte pour supprimer les leçons, et avec sa naïveté ordinaire, la vieille Anglaise croyait à une simple suspension.

Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le revoir jamais, et elle prenait ses précautions pour qu'il en fût ainsi.

Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre les siennes pour la revoir le jour même.

Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à partir, un marché était intervenu entre eux: «Vous vous souviendrez»; c'était une condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre l'entretien au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, et cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour respectueux dont il se serait contenté; à elle la responsabilité de ce qui arriverait.

Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour travailler dans l'atelier de Casparis; avant d'arrêter son plan, il voulut savoir si elle viendrait; sans doute c'était une sorte de faiblesse, quelque chose comme une acceptation «des empêchements» mis en avant par lady Cappadoce; mais si comme il en était sûr à l'avance, les empêchements n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa résolution.

A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer avenue de Villiers, et en se promenant à une petite distance de l'atelier du statuaire, il attendit; bientôt, il la vit descendre de voiture, accompagnée de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit pour la gare de Sceaux.

Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il fallait, en effet, qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non après le dîner, mais pendant le dîner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne heure à Chambrais.

Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le soir, quand elle n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'était plus naturel, mais instruite par l'expérience, elle avait dû prendre des précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et il y eût eu naïveté à lui de procéder une seconde fois de la même façon que la première. Qu'il se présentât à la grille d'entrée, et le concierge ne le laisserait pas probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans la chambre à la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait donc manoeuvrer autrement.

C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady Cappadoce, et c'était à la même heure que les jardiniers cessaient leur travail pour rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement de Ghislaine devait être abandonnée; à sept heures les jardins devaient être déserts; enfin à sept heures, les maçons qui réparaient le mur du parc finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il avait des chances pour arriver à cet appartement sans être rencontré et aperçu; s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il ne s'en tirerait pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.

Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins qui, comme il l'avait prévu, étaient déserts; mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'était que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue du château, il vit qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, ne pensant même pas à se cacher: c'était l'anéantissement de son plan.

Mais dans cette façade, un petit perron descendait au jardin; si la porte n'était pas fermée il pourrait entrer par là; assurément cette voie était plus périlleuse, mais il n'avait pas à choisir: cela ou rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui s'ouvrit.

N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas n'attirerait-il pas l'attention?

Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la première porte qu'il trouva et qui, d'après son estime, devait conduire dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord de se reconnaître, mais bientôt il vit que cette pièce meublée simplement devait être habitée par la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.

Son intention n'était pas de se cacher comme la première fois, derrière un rideau, car les précautions prises indiquaient qu'il devait employer des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était quelque coin sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du château qu'il connaissait, elles étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses; n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces habitées par Ghislaine comme dans les autres?

Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisième, et se décida enfin pour un placard haut et profond qui servait à ranger les balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de ménage. Là, il devait être en sûreté; ce n'était pas l'heure de se servir de ces objets, et en ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la porte sur lui.

Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son aise pour prendre les positions qu'il voulait, il pouvait rester là une partie de la nuit.

Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, il entendit qu'on entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes.

--Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.

--Oui, mademoiselle.

Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, une jeune femme de chambre attachée spécialement au service de Ghislaine.

Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées et venues qui vint faiblement jusqu'à lui.

--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mère ce soir? demanda la femme de chambre.

--Quand rentrerez-vous?

--Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me ramènera.

--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la clé.

--Oui, mademoiselle.

La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi Ghislaine devait se croire en sûreté.

Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignât; mais peu importait, car son dessein n'était pas d'aller dans la chambre, il attendrait qu'elle vînt dans le cabinet de toilette.

Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de lumière annonça qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit poser sa bougie sur une console; elle était à deux pas du placard, lui tournant le dos.

Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un cri, il la prit dans son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche:

--Ce soir, je ne partirai pas.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE

I

Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre du comte de Chambrais, se décidait, après avoir hésité plusieurs fois, à éveiller son maître qui, rentré seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil des nuits prolongées.

--Je demande pardon à monsieur le comte de le réveiller, dit-il en toussant discrètement. C'est une dépêche que j'ai reçue de Mlle de Chambrais, il y a déjà près de deux heures; elle demande une réponse, alors...

Brusquement le comte se mit sur son séant et prit le papier bleu que Philippe lui présentait sur un plateau.

--Tire les rideaux.

C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la place de la Concorde, que demeurait le comte, à l'une des expositions les plus claires et les plus ensoleillées de Paris assurément; cependant la nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout de bras par coquetterie, il n'avait pas voulu se résigner encore aux lunettes ni aux pince-nez, et pour qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui étaient nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drapé de rideaux de satin rouge.

--Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à Philippe.

«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le prie de venir à Chambrais. S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche, portez-la lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux heures.»

--Que me lis-tu là?

--Rien que ce qui est sur la dépêche.

Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où il trouverait l'éclairage qu'il lui fallait.

Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand Philippe la lui avait lue, elle ne fut guère moins obscure quand il la lut lui-même.

Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle l'appelât ainsi en toute hâte? Il n'y avait pas à hésiter: il fallait partir.

--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, dit-il.

Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença à s'babiller.

--Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait ma liberté! s'écria-t-il tout à coup.

Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-là il fût libre.

A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider un de ses amis à choisir un cheval; à quatre heures, il présidait une séance d'escrime; à sept heures, il dînait au cabaret avec une petite femme charmante qui vingt fois avait refusé son invitation et capitulait enfin.

Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au monde, écrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall, la séance d'escrime, passe encore, mais le dîner! elle pourrait très bien se fâcher, la petite femme charmante, alors c'était une occasion perdue qui ne se retrouverait pas.

A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il avala son déjeuner, et à trois heures il descendait de voiture devant le perron du château où Ghislaine l'attendait, seule.

En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son attitude, comme en écoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons rauques de sa voix tremblante.

--Se serait-il passé quelque chose de plus grave que ce qu'il avait imaginé?

Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitôt qu'ils furent entrés dans le petit salon qui précédait la chambre de Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré la chaleur, les fenêtres donnant sur le Nord étaient closes. Il chercha les yeux de sa nièce pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.

--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il à mi-voix d'un ton affectueux et encourageant.

Elle ne répondit pas.

--Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.

Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisée, à peine perceptible, elle murmura.

--La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....

L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononça; puis, brusquement, elle s'arrêta et fondit en larmes.

Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de la vérité, terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la deviner, sans oser même l'envisager hardiment.

Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, et par de bonnes paroles la pousser, la forcer:

--Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton père, ce qui t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai pas été tout à fait un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il t'écoutait.

Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya contre lui, la tête basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.

Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'était sans la brusquer.

--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.

Puis, baissant encore la voix:

--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à propos de mon goût pour la musique....

Un éclair le frappa:

--Nicétas, s'écria-t-il.

--Oui.

Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un silence s'établit. M. de Chambrais se refusait à aller jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de Ghislaine le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce qu'il lui restait à dire.

Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entraînât et la soutînt en même temps.

--Tu vois que j'avais raison de me défier de ce Nicétas et de te recommander la réserve avec lui.

--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée dans cette réserve.

Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire; si elle ne s'était pas laissé prendre aux regards passionnés de ce musicien, rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. Sans doute, il s'agissait de quelque déclaration ridicule dont elle s'était exagéré la portée; il n'y avait qu'à congédier le drôle, et cela serait facile.

--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pénible que cela puisse être.

--Comment?

--Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?

--Oh! jamais.

--Cependant?

--Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il pût prendre mon attitude avec lui pour un encouragement: à la vérité, il était quelquefois étrange, souvent il me regardait d'une façon gênante, il tenait des discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie de son caractère. Comment supposer...

--Évidemment.

--Les choses en étaient là, et je me proposais même d'observer avec lui une plus grande réserve encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....

--Et pourquoi?

--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fût mouillé en retournant à la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de sympathie. Pendant le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et moi, nous fîmes une promenade dans le parc, la pluie ayant cessé, et... lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en rentrant après notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans doute il était entré par une fenêtre ouverte et il s'était caché derrière un rideau d'où il sortit quand je fus seule. Mon premier mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé entre elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, mais la peur du scandale me retint, la honte d'avoir à rougir devant les domestiques; et avant d'en venir là je voulus essayer de me défendre seule.

--Bien, ma fille.

--Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?

--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.

--Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me parlât, qu'il y allait de sa vie; je lui répondis que je n'avais rien à entendre; que je l'écouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point et alors il se jeta à genoux....

--Je comprends, passe.