Chapter 4
En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à droite, Ghislaine tourna à gauche accompagnée de lady Cappadoce, et tandis qu'elles descendaient le perron du vestibule qui accède aux jardins, il descendait, lui, celui de la cour d'honneur.
--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas ce soir, dit lady Cappadoce, continuant son idée.
--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai proposé cette promenade.
--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?
--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et désire que j'en fasse moins.
--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.
Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir une discussion sur les idées et les goûts de son oncle, elle ne répondit pas, mais lady Cappadoce, qui était outrée, continua:
--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adressé son observation; puisque j'ai la direction de votre travail, c'était à moi qu'elle devait être présentée.
--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale au lieu de vous l'adresser.
Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, il ne désarma point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle était le plus furieuse, ou de l'atteinte portée à son autorité, ou de la suppression des séances supplémentaires de musique.
--Je ne connais pas de distractions mieux employées que celles qu'on donne à la musique, plus saines, plus morales.
Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée de ces dîners, cela suffisait, et pour l'heure présente, plutôt que de discuter, elle aimait mieux être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: le soir tombait, et de la terre trempée par l'orage montait avec des buées blanches le parfum des fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes et des mousses du parc; après la chaleur du jour il était réconfortant de se baigner dans cette fraîcheur, comme il était doux aux yeux, après les violentes clartés du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui rampaient aux extrémités des longues allées droites.
C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle allait s'occuper!
VII
Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable pour les domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dédaigneux avec affectation, à ce point que ceux qui avaient de l'autorité dans la maison s'étaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait le premier; lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas lui ouvrir la porte, et à table, le maître d'hôtel le livrait dédaigneusement aux mains d'un subalterne.
Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il s'arrêta pour échanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait la fenétre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.
--Bonsoir, bonsoir.
--Bonsoir, Monsieur.
--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?
--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.
--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver à la station sans pluie?
--Oh! pour sûr.
Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions peu naturelles.
Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte d'arriver, mais il ne tarda pas à ralentir sa marche, longeant le parc, il s'était arrêté à un endroit où le mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé par un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour empêcher la sortie des lièvres, des chevreuils et des daims, ce grillage n'était qu'une défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés de chaque côté des fondations commencées. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long de la route vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies, à cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne, n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.
Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant soin de faire constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le château, mais en s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder. Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à arriver au berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était assis. Mais à ce moment, il ne pouvait plus être question de reprendre cette place où il se trouverait en vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce mur de verdure.
Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, les jardiniers étaient rentrés chez eux; et c'était dans une partie opposée du parc que Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il n'avait donc pas à craindre que personne vînt le déranger. A ce moment même, une femme de chambre parut à l'une des fenêtres de l'appartement de Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa à une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptée, qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de façon à ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.
De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle manoeuvrait. Le ménage dura assez longtemps, puis une porte claqua et rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre était partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du château se trouvait abandonnée, le personnel domestique dînant tranquillement à l'office dans d'aile opposée.
La nuit se serait faite depuis quelques instants déjà si la lune en se levant n'avait ajouté sa lumière frisante aux dernières lueurs du couchant, mais cependant les ombres commençaient à être assez confuses pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par extraordinaire quelqu'un regardait de ce coté. Sortant de derrière sa cachette, il vint s'asseoir dans le berceau, où il resta près de dix minutes, se levant brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui balance une résolution, prise, abandonnée et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant de manière à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnées pour que son pas ne criât pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenêtre restée ouverte; son appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.
Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soirée, il l'avait examinée en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa disposition comme son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, le lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, le paravent à six feuilles, ses grands fauteuils en bois doré, mais dans la demi-obscurité où la plongeaient les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, chaque chose se fit distincte en prenant sa forme réelle; alors, allant à une des fenêtres fermées, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le présumait, l'embrasure était assez profonde pour qu'on pût se cacher là en toute sûreté; par leur poids et leur épaisseur, ces rideaux en velours ciselé formaient une sorte de mur, et il n'était pas vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'était pas embusqué derrière!
Maintenant que la première partie de son plan avait réussi, il n'avait qu'à réfléchir à l'exécution de la seconde, et il était bien aise d'avoir quelques instants à lui, avant le retour de mademoiselle de Chambrais, pour se calmer.
Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure que le temps s'écoulait, son agitation enfiévrée le dévorait, et par moment, étouffé derrière les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui tomber sur les mains.
Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit que Ghislaine n'était pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?
--Faut-il fermer la fenêtre?
C'était une femme de chambre.
--Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.
--Mademoiselle n'a pas besoin de moi?
--Pas du tout.
La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitôt la lampe fut éteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la fenêtre restée ouverte.
Il attendit quelques instants que le silence se fût établi, puis écartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.
--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilité qu'une autre personne que sa femme de chambre fût là.
--Non, mademoiselle.
Elle poussa un cri en se levant d'un bond.
--Ne craignez rien.
Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; il la voyait haletante.
--N'approchez pas, j'appelle.
--Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le jure.
--Pourquoi êtes-vous ici? Comment?
--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.
Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement passé, de reprendre courage:
--Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.
Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix étouffée, peut-être parce que lui-même avait pris ce ton.
--Partez, monsieur, demain je vous écouterai.
Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle voyait briller dans l'ombre, car il faisait face à la fenêtre, elle continua:
--Me forcerez-vous à sonner?
--Vous ne sonnerez pas.
--Qui m'en empêchera?
--Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; que penserait-on, que dirait-on si, répondant à votre coup de sonnette, on nous trouvait en tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?
Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était vrai; que dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était le calme, le sang-froid qu'elle devait appeler seuls à son aide.
--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?
Il avait été un moment démonté, mais en voyant ce changement d'attitude, l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:
--Vous dire ce que mes regards vous ont répété cent fois, que je vous aime, que je vous adore....
Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite elle les abaissa en relevant la tête pour le regarder en face:
--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous êtes introduit ici, partez, monsieur.
Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil qu'elle venait de quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas l'indignation de Ghislaine:
--Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la pensée que je vous écouterais?
--Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon amour de trouver un outrage dans son aveu; qu'ai-je demandé?
--L'outrage est de vous être introduit dans cette chambre; il est dans votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez, partez, partez.
A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était pas seulement sa pudeur et son honnêteté, sa dignité et sa fierté que cette brutale déclaration blessait, c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses plus chères croyances; combien souvent avait-elle pensé à la première parole d'amour qu'on lui adresserait; quels rêves radieux avait-elle faits en les poétisant, en les idéalisant de tout ce que son imagination inventait:--et voilà quelle était la réalité.
--Partez, répétait-elle.
--Pas avant que vous m'ayez entendu.
--Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance est odieuse; si vous êtes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? partez.
--Je ne partirai pas.
--Eh bien! moi, je pars.
Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il se plaça devant elle les bras étendus:
--Vous ne passerez pas.
Elle recula.
--Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé à cette résolution désespérée, c'est que je ne suis pas maître de mon amour, c'est lui qui m'a amené ici contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.
--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.
--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. Je vous aime. Et quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne pas rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis heureux.
--Eh bien! je le sais, partez.
--Oui, je partirai puisque ma présence ici vous jette dans cet émoi, mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien à ce qui est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un homme payé par vous, qui est à vos ordres, ait osé lever les yeux jusqu'à vous, mais si cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant lui est permise.
--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse: jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parlé comme vous venez de le faire se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez pour vous, doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps votre présence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en advenir, je sonne.
--Je vous en empêcherai bien.
--Alors j'appelle.
Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tête, dans son regard une résolution qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, l'élève qu'il était habitué à voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait. Alors, qu'arriverait-il?
--Et si je partais? dit-il.
C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.
--Partez, dit-elle.
--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras à étendre pour vous empêcher de sonner, que je n'avais qu'à vous mettre la main sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'à vous aimer... silencieusement, respectueusement.
Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait autour du fauteuil; il enjamba l'appui:
--Vous vous souviendrez.
VIII
Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que l'heure était trop avancée pour qu'il pût prendre le dernier train de Paris.
Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait qu'à aller coucher chez Soupert. Quelques kilomètres à travers les champs par cette belle nuit lumineuse n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à Palaiseau, la porte du vieux maître était fermée, il frapperait et on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué à recevoir ainsi quelquefois la visite de noctambules égarés.
La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit devant lui par la campagne déserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on l'avait vu à cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine silencieuse on n'entendait que le cri articulé des perdrix, et de temps en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand il longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs moutons parqués; dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne derrière les collines de Montlhéry.
Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il était encore dans la chambre de Ghislaine se demandant comment il en était sorti et pourquoi. Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eût appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait pas encore comment il s'était laissé dominer. Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui avait obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine vraiment de se jeter dans cette aventure pour arriver à cette sortie piteuse. Partez. Et il était parti.
Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demandé; ou bien sa fierté persisterait-elle, comme elle l'en avait menacé?
La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierté.
Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, les retournant, mais sans s'arrêter à rien de satisfaisant, il fut tout surpris de se trouver à Palaiseau qu'il traversa: pas une maison ouverte; pas une lumière derrière les volets clos; certainement il serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.
C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay, au milieu de la plaine, que se trouvait la maisonnette où Soupert était venu échouer, heureux encore d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un jardin du côté des champs, elle était en façade sur la grande route de Versailles, et c'était sur cette disposition que Nicétas comptait pour se faire ouvrir en cognant à la porte.
Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison dont il voyait déjà la façade toute blanche éclairée par la lune, il crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano.
--Soupert faisant de la musique, voilà qui serait étrange!
Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert; non seulement il jouait du piano, mais encore de sa voix cassée et chevrotante il chantait la romance du ténor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans auparavant, avait eu une si grande vogue.
Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir sur les autres, cependant il fut ému, et avant de frapper il voulut attendre que la romance fût achevée.
Comme il avançait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa.
--Holà, qui est là?
--Moi, maestro.
--Qui toi?
--Nicétas.
--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais.
La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce assez grande qui servait à la fois de salon, de salle à manger et de cabinet de travail; un piano à queue, reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble principal avec une immense bergère recouverte en velours d'Utrecht.
--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander à coucher?
--Si vous le voulez bien.
--La bergère te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog.
Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon était retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa main tremblante:
--Tu dois avoir soif.
--Un peu.
--Comme tu dis cela.
Il le regarda en face.
--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es troublé.
--Mais non.
--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque chose. Mais restons-en là si tu ne veux pas répondre; tu me connais: pas curieux. A ta santé, mon garçon.
Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le reposant sur la table, il continua de façon à changer de conversation:
--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse élève que je t'ai donnée là, n'est-ce pas? Elle est douée, cette petite, et jolie; à ton âge, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus d'amoureux--regardant le verre de Nicétas encore plein--comme il n'y a plus de buveurs; à quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien?
--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?
--De mademoiselle de Chambrais?
Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table, regardait Nicétas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de tenture.
--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans une aventure, laquelle m'amène ici ce soir.
Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions où le besoin des confidences force les lèvres les plus étroitement fermées à s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux bonhomme dévoyé et tombé qui ne pensait plus qu'à boire, il avait été un vainqueur.
Du doigt, Soupert montra le plafond:
--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.
Cette invitation directe décida Nicétas.
--Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il, vous ne devez pas vous étonner que je le sois devenu.
--Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie fille, un garçon comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'était écrit.
--Quand je me suis aperçu que je commençais à l'aimer, et ç'a été tout de suite, j'ai voulu me défendre contre ce sentiment. Nicétas amoureux de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où pouvait-elle me conduire?
--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande jamais où les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et de l'avant.
--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me manquaient pas, pour me détacher, votre exemple, maestro, a pesé sur moi; ne vous êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?
--Elle lui était supérieure.
--Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.
--Oui, mais avec le prestige du talent.
--Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; après chaque leçon je me retirais plus épris, possédé, je l'aimais, je l'aimais passionnément.
--Et elle?
--Nous allons y arriver. Je passe sur le développement de mon amour, sur ses espérances et ses craintes....
--Je connais ça.
--Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.
--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était donc disposée à t'écouter?
--Je n'en savais rien, et c'était justement pour le savoir que je voulais lui parler. Ce soir, après avoir dîné au château, pendant qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon amour.
--Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. Flanqué à la porte.
--Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, je me suis laissé toucher par son émoi: je suis parti.
--C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant que va-t-il arriver?
--Je vous le demande.
--Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te réponde, je n'ai jamais passé par là. Vois-tu, en amour, il y a trois façons de procéder: écrire, ce qui est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai été homme tout de suite, et j'ai épousé une femme qui, comme tu le dis, était l'égale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrivé, je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui adresser un beau discours. Il n'y a pas eu à me répondre; elle d'abord, la famille ensuite n'ont eu qu'à accepter un mariage indispensable. Alors c'est elle qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas ta rentrée auprès de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti.
--C'est justement ce qui prouve mon amour.
--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter devant elle comme si rien ne s'était passé entre vous? Quel jour donnes-tu ta leçon?
--Lundi.
--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: «Qu'est-ce que nous jouons aujourd'hui?»
--Je vous le demande.