Chapter 21
--Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mérite pas, a usurpé un nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils d'un prince russe comme il le prétend, il est simplement celui d'un professeur de musique de Marseille appelé Clovis Blanc qui l'a légitimé par mariage subséquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique où il a fait tous les métiers, tour à tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat; et qu'à bout de ressources, il n'a inventé cette reconnaissance d'un enfant naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant bien à l'avance qu'il n'avait aucune chance de réussir puisque sa prétention ne s'appuie sur rien, mais espérant par l'intimidation, la menace du scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom, se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur, perdez cette espérance; on ne vous achètera rien du tout, par cette raison que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons rien à craindre.
--C'est ce que nous verrons.
--J'en appelle à votre expérience: entre le personnage que je viens d'esquisser et la comtesse d'Unières entourée d'estime et de respect, vous sentez bien qu'il n'y aurait même pas de doute.
--Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de reconnaissance avec indication du nom de la mère, quand j'aurai notifié cet acte avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin quand j'aurais commencé le procès en recherche de maternité, nous verrons si madame d'Unières restera la femme entourée d'estime et de respect que vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre quand, de mon côté, je demandais que la paix.
--Encore un mot, le dernier: quand on se prépare à la guerre, il ne faut pas donner d'armes à ses adversaires...
Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui montrant:
--... Et pour commencer on ne leur livre pas des pièces qui vous placent sous le coup de certains articles du code pénal pour usurpation de nom et de titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.
Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas la moindre inclinaison de tête à Nicétas qui sortit furieux.
Positivement il avait été abasourdi par cette vieille momie en cravate blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi, comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que répondre à un homme qui à chaque instant vous parle de la loi et du code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les jambes à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard, aux yeux bandés, il ne pouvait que s'arrêter quand on lui criait «casse-cou».
Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver une bonne part de faux.
Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour lui, mais non le découragement, car pour être battu d'un côté il ne renoncerait pas à la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des avocats ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.
Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui en coûtait de laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce n'était pas l'heure de marchander.
Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il serait probablement retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire importante, dit le clerc.
Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne? Décidément, sa mauvaise chance le poursuivait.
XIII
Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire.
Assurément cette attitude hautaine et provocante n'était pas du tout celle d'un résigné.
Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet aventurier, et il pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque chose.
Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la sage raison avait échoué, recourir à des moyens plus énergiques, et par cela peut-être plus efficaces.
Un quart d'heure après, il montait les trois étages de la grande caserne de la Cité, et demandait à l'huissier de service d'être admis auprès du préfet de police pour affaire urgente. Comme à la préfecture toutes les affaires sont urgentes, l'huissier se montra résistant: c'était l'heure du rapport, M. le préfet était occupé.
Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et porter cette carte au préfet.
C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le premier venu.
Après une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le notaire fut enfin reçu, et il put exposer sa demande.
Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle, née de père et de mère inconnus, à laquelle on avait légué une belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la reconnaître.
--Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la justice.
--Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage.
--Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni mère n'est pas bien dangereux.
--Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité de cette petite, il prétend aussi lui imposer une mère; c'est-à-dire qu'il menace une honnête femme de la compromettre dans un procès en recherche de maternité.
--Mais la recherche de la maternité est admise par la loi; c'est affaire au tribunal d'apprécier si cette femme est ou n'est pas la mère de cette enfant.
--Elle ne l'est pas.
--Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le rôle de la police n'est pas de prévenir les procès et de se substituer à la justice.
--N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être une sorte de Providence pour les familles.
--La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus d'elle; la police a les mains liées par la légalité, et quelquefois aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux.
Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper de cette affaire et ne cherchait qu'à décourager le notaire.
--J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacées par ce chantage.
--Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules professionnels.
Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, cependant, qu'il l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait pas livré: il fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.
--Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait été instituée légataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme du député.
--Qui s'est trouvée déshéritée.
--Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il pas le père de cette enfant qu'on veut reconnaître aujourd'hui? C'est un secret qu'il a emporté dans la tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative, je reconnais que nous n'avons que des probabilités. Cependant elles reposent sur un fait à mon sens considérable: madame d'Unières, seule héritière légitime de son oncle, se trouvant exhérédée par le testament dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance et de l'éducation de l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels. Il y aurait là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est plus logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopté cette enfant, c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais. Eh bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières que le chantage menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni acte de naissance, ni commencement de preuves par écrit, cet aventurier prétend que madame d'Unières serait la mère de cette enfant qu'elle aurait eu avant son mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et à la comtesse par la menace d'un procès scandaleux.
Le notaire fit une pause, et la physionomie du préfet lui dit que les dispositions auxquelles il s'était tout d'abord heurté se modifiaient.
--C'est pour un adversaire politique que je réclame votre protection, monsieur le préfet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous toucher.
Le préfet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre n'avaient jamais été en faveur dans la maison.
--Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son honneur est menacé. J'en ai été le premier informé par une démarche de notre personnage qui va à elle seule vous le faire connaître: sachant que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unières, il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour que je le dresse réellement, mais pour que je prépare mes clients effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à eux, je viens à vous.
--L'affaire est délicate.
--Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier, dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est paré d'un nom et d'un titre des plus honorables: celui de prince Amouroff, se prétendant le fils du lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, qui a occupé une grande situation à la cour de Russie.
--Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom, ni à ce titre?
--Aucun droit.
--Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre?
--J'ai cette lettre signée par lui.
Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre qu'il avait eu la précaution de se faire écrire par Nicétas.
--S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette usurpation de nom et de titre.
--Il ne l'est pas.
--Une enquête doit être faite; accordez-moi un certain temps.
--Il y a urgence.
--Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai.
Le notaire allait partir, le préfet le retint:
--Pouvez-vous me donner le signalement de ce prétendu prince?
--Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas de barbe, gras, bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé; il demeure au n° 44 des Champs-Elysées.
--Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes renseignements sont conformes aux vôtres, on le conduira à la frontière. Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille... Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort seule interrompt un bon chanteur dans son métier et encore il laisse bien souvent des héritiers.
Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de ses secrétaires, car cette mission n'était pas de celles qui se donnent au premier venu, et le chargea d'aller tout de suite à l'ambassade de Russie: il s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général et aide camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se trouvait aujourd'hui à Paris et s'il répondait au signalement d'un homme de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs.
Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure:
--Le lieutenant-général Amouroff était mort, il n'avait laissé qu'un fils mort lui-même depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son titre étaient éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit, c'était un aventurier et probablement un escroc.
Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des Champs Elysées un inspecteur chargé de dire au prince Amouroff--parlant à sa personne--que le préfet de police le priait de passer à son cabinet le lendemain matin à dix heures. En même temps, il fit prévenir Me Le Genest de la Crochardière d'assister à cette entrevue.
Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures moins cinq minutes, il était introduit auprès du préfet, qui lui communiqua les renseignements transmis par l'ambassade.
--Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire.
--Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la certitude; mais il fallait une preuve qui fermât la bouche à votre coquin, et l'ambassade nous la donne.
--Viendra-t-il?
--Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à penser qu'il voudra payer d'audace; d'ailleurs, il a intérêt à apprendre ce que nous savons, ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons.
L'huissier entra portant une carte.
--Le voici; faites entrer.
Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta la tête haute, froid et calme,--au moins en apparence.
Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain.
--La présence de Me Le Genest de la Crochardière doit vous apprendre de quoi il s'agit, dit le préfet. Me Le Genest prétend que vous n'avez aucun droit à vous dire le père d'une enfant que vous voulez reconnaître.
--Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses affirmations; serait-il décent de lui demander sur quoi il les appuie?
--Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait souri au mot décent, sur quoi appuyez-vous les vôtres?
--Sur des pièces qui seront soumises au tribunal.
--Verriez-vous un inconvénient à les produire ici?
--Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il insolemment.
--Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces que j'ai le droit de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince.
Nicétas ne se troubla point.
--Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas chargé de ma généalogie, qui constitue un ballot un peu lourd.
--C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre ambassade qu'elle se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laissé qu'un fils mort depuis trois ans, et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait le désagrément d'être reconduit à la frontière par mes soins.
--Ce serait une illégalité.
Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers d'illégalité quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on lui en parlât.
--Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa protection, je m'incline.
Nicétas ne répondit pas.
--Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas Russe? alors je vous ferai remarquer que vous n'auriez pas dû signer cette lettre--il montra la lettre écrite au notaire--«Prince Amouroff», ce qui constitue un faux.
--Oh! un faux!
Au lieu de répondre, le préfet sonna:
--Prévenez un des messieurs les commissaires aux délégations, dit-il à l'huissier, que je le prie de se rendre ici.
En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicétas, il annota quelques pièces à grands coups de crayon rouge.
Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques mots et celui-ci, s'asseyant à un bureau, se mit à écrire.
--C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent à Nicétas, visant votre lettre à Me Le Genest.
Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant une plume à Nicétas:
--Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à signer _ne varietur_ la lettre annexée.
Nicétas hésita un moment.
--J'aime encore mieux la frontière.
--Avez-vous des préférences? demanda le préfet d'un air un peu goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse?
--La Belgique, si vous le voulez bien.
--Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez à la tentation de descendre à Chantilly ou à Creil; si cela vous est utile, je peux vous offrir les frais de ce petit déplacement.
--Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent; je vous prie seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en première classe sans se faire remarquer.
--Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles à midi trente.
--Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.
Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et un agent était presque aussitôt entré; si ce n'était pas tout à fait le diplomate annoncé, cependant c'était un compagnon de voyage suffisant.
Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un signe de main:
--Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne rentrez pas en France.
Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait le pas derrière Nicétas, le préfet se tourna vers le notaire:
--C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût dedans plutôt que dehors; heureusement, c'est un violent, malgré son attitude dédaigneuse, et des violents on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons.
XIV
Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à Mons il descendit de wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre qui, quelques minutes après, partait pour Charleroi.
De Paris à la frontière, assis en face de son agent, il avait eu tout le temps de réfléchir et de bâtir un plan qui lui donnerait sa revanche; pour le bien étudier sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil acheté un _Indicateur des chemins de fer étrangers_, qu'il avait pu consulter sans que l'agent s'en inquiétât: n'était-il pas tout naturel de se tracer un itinéraire, alors; surtout, qu'on partait aussi à l'improviste?
Le propre de sa nature était de ne pas se laisser abattre et par conséquent de s'acharner contre la chance, quand elle lui était contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, étant un rageur et un vindicatif, non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours été.
Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant se servir de la loi; c'était une arme à laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits.
Depuis longtemps l'expérience lui avait appris qu'on ne fait bien ses affaires que soi-même, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on y est habitué. Son outil à lui, c'était ses poings. Si au lieu de s'en remettre à Caffié et de suivre les sentiers détournés de la chicane que le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours à ses poings, et s'était jeté bravement dans le droit chemin sans souci de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en écartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par ce vieux notaire et ce préfet de police du diable.
Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de Chambrais pouvait bien être sa fille, il l'avait simplement enlevée et cachée à l'étranger quelque part, tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à s'adresser à madame d'Unières avec des détours et des ménagements, c'eût été madame d'Unières qui aurait dû s'adresser à lui; et pour ravoir l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulât.
Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fît maintenant; et avec de la décision et de l'énergie, toutes ses maladresses pouvaient se réparer. Pour cela, il n'avait qu'à prendre Claude. Il n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux mois auparavant la _Normandie_ débarquait au Havre: il disposerait de plus de trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement la lutte contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; au bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait ses conditions et ne rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions, cette petite.
Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait déjà pensé plus d'une fois, réussît, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire, conseillé par le préfet de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on expulse ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire mettre Claude à l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions et le reste, les choses en étaient arrivées à un point où le procès en reconnaissance serait une folie.
Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur que pour trouver des trains de Mons à Charleroi et de Charleroi à Givet, car une surveillance devant être, sans aucun doute, organisée contre lui à la gare du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à Paris par là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train à Givet. Débarrassé de son agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de soupçons, étudier la marche des trains de Givet à Paris en passant par Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures.
Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions pour qu'il ne pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurément pas aussitôt.
Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait eu le temps de s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus grande partie de la journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc qu'à se trouver sur son passage à l'aller ou au retour, et à lui donner rendez-vous à la nuit tombante, dans un endroit désert où il l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment bien maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui pour «voir son père»; une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer. A l'accent avec lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait loin.
Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais en route il modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les chances de son côté, même celles peu vraisemblables où on le guetterait à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue, et descendant à Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'à Longjumeau.
Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-même, et choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'être pas ratteint s'il pouvait prendre un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge son cheval à Villemeneu, qui est à deux kilomètres de Chambrais, et vers trois heures et demie, il vint en promeneur flâner dans le chemin que Claude devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.
Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel chez une fille qu'on laisse courir à travers les blés cueillir l'herbe de ses lapins, mais quand il la vit venir, elle était accompagnée d'une paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement son carnet, il se mit en posture de faire un croquis.
Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer ne parut pas s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans tourner la tête de son côté, lui lança un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait sûrement ce qu'il voulait.
Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir qu'elle pouvait être encore accompagnée, il prépara un billet qu'il devait trouver moyen de lui remettre: «Soyez ce soir, à la nuit tombante, au Calvaire de la RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout.»
Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du garde, fidèle aux prescriptions de madame d'Unières, accompagnait encore Claude; il les laissa venir jusqu'à lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de façon à se placer entre elle et Claude.
--Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me dire, si en suivant ce chemin j'arriverai à la Croix-du-Roi?
C'était de la main gauche étendue qu'il montrait le chemin; de la droite, placée derrière son dos, il agitait doucement son papier: il sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa passer.
Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept heures et demie, il fit atteler et partit grand train comme s'il était pressé; arrivé à la _Réserve_, il descendit de voiture et attacha son cheval à un arbre; le soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré tombait une lumière rose qui promettait une soirée sereine.