Ghislaine

Chapter 20

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--Et la mère, dit-il, est la princesse de Chambrais, aujourd'hui comtesse d'Unières; au moment de la naissance de l'enfant elle n'était pas encore mariée.

Le notaire ne poussa aucune exclamation, mais il saisit des deux mains les bras de son fauteuil, et avec une énergie qui disait sa stupéfaction, il resta ainsi, les yeux collés sur son buvard, sans regarder Nicétas.

--Si je vous demande d'insérer le nom de la mère dans l'acte de reconnaissance, continua Nicétas après un moment de silence, c'est que j'ai l'intention d'intenter prochainement une action en recherche de maternité, qu'il me sera facile de prouver, et qui d'ailleurs s'appuiera sur des présomptions presque aussi fortes qu'un aveu, j'entends les soins donnés à l'enfant par madame d'Unières, sa sollicitude, sa tendresse.

La première pensée du notaire avait été de considérer le prince Amouroff comme un fou, mais le mot recherche de maternité donna un autre cours à ses soupçons: le fou qu'il avait cru n'était-il pas plutôt un intrigant et un coquin qui ne méritait que d'être jeté à la porte?

Au commencement de son notariat, il n'eût pas hésité: «Accuser la princesse de Chambrais d'avoir eu un enfant! Sortez, misérable!»; mais l'expérience de la vie et de sa profession lui avaient appris qu'il est sage de ne jeter les coquins à la porte que lorsqu'ils ont vidé leur sac, et celui-là n'avait qu'entr'ouvert le sien; il fallait voir ce qu'il cachait au fond. Notaire de madame d'Unières et de l'enfant, il devait les défendre.

La fin du petit discours de Nicétas lui avait donné le temps de réfléchir et de reprendre son calme professionnel.

--L'acte que vous demandez ne peut pas être dressé aujourd'hui, dit-il d'une voix parfaitement tranquille.

--Et pourquoi donc? dit Nicétas, qui pensa que décidément le crocodile était bien le malin qu'il se vantait d'être.

--Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, c'est vous même qui l'avez dit, et je ne puis recevoir cet acte qu'après que deux témoins auront attesté votre identité. Simple formalité, vous le voyez. Et pour vous, petit ennui; parmi vos amis et dans votre monde, il vous sera facile de trouver ces témoins. Voulez-vous que nous fixions rendez-vous? Demain, après demain, je suis pris toute la journée.--Samedi vous convient-il?

--Parfaitement.

--Alors, samedi à onze heures.

Comme Nicétas se levait, le notaire le retint.

--Votre adresse, je vous prie, pour le cas où j'aurais à vous écrire.

--Champs-Élysées, 44 ter.

XI

Nicétas parti, le notaire appela son second clerc.

--Vous allez tout de suite courir à la Chambre des députés et vous vous arrangerez pour savoir si M. le comte d'Unières doit venir à Paris aujourd'hui.

--Mais à cette heure-ci je ne trouverai personne à la Chambre pour me répondre.

Il fallait vraiment que le notaire fût troublé pour n'avoir pas pensé à cela.

--Alors allez rue Monsieur, peut-être le concierge pourra-t-il vous répondre. Tâchez d'apprendre aussi si la comtesse doit venir; ne perdez pas de temps, prenez une voiture à l'heure; faites cela discrètement.

Comme le clerc allait sortir, il le rappela, car ces instructions pouvaient paraître étranges, et il fallait les expliquer.

--Le bail de la maison de la rue de Rennes est-il préparé?

--Pas encore.

--Eh bien! dites qu'on le prépare de façon à ce que M. le comte d'Unières puisse le signer.

Le clerc ne tarda pas à revenir: M. d'Unières était dans son département depuis deux jours; on ne savait quand il rentrerait; en son absence, la comtesse ne quittait que très rarement Chambrais.

M. Le Genest sonna son valet de chambre.

--Allez me commander tout de suite un coupé à deux chevaux; qu'ils soient bons, la course sera longue; qu'on me serve à déjeuner immédiatement.

Quand le coupé arriva devant la porte, le notaire était prêt, il monta en voiture, et dit au cocher de prendre la route d'Orléans.

En faisant demander, rue Monsieur, si le comte devait venir à Paris, son plan n'était pas d'avertir celui-ci des intentions du prince Amouroff; au contraire; et dans les circonstances critiques qui se présentaient, il lui semblait que le mieux était d'avoir tout d'abord un entretien avec la comtesse seule; après, on verrait ce qu'on devrait dire ou ne pas dire au mari.

Madame d'Unières pouvait-elle vraiment être la mère de cette enfant? Cela lui paraissait difficile à admettre, et même invraisemblable. Cependant, comme il y avait incontestablement des points mystérieux dans la naissance de cette enfant, il fallait, avant de lâcher la bride à l'imagination, tâcher de les éclaircir. Après, on verrait. Méthodique, le vieux notaire n'avait pas l'habitude d'aller tout de suite à l'après en négligeant l'avant, et l'imagination pas plus que l'impatience ne l'emportaient jamais; sa règle de conduite était: «Ne brusquons rien, ni les hommes ni les choses», et il s'en était toujours bien trouvé, pour lui comme pour les autres. A quoi bon tourmenter un mari de suppositions, de soupçons que la femme pouvait peut-être arrêter d'un mot?

De là cette démarche qu'il tentait auprès de madame d'Unières: elle était l'avant, le mari serait l'après, s'il le fallait,--mais seulement s'il le fallait.

Quand il arriva à Chambrais, madame d'Unières n'était pas au château; il insista pour la voir; on lui dit alors qu'elle devait être au pavillon du garde-chef, et il pria qu'on lui portât sa carte sur laquelle il écrivit: «Affaire urgente».

Après une demi-heure d'attente, il vit entrer madame d'Unières qui lui parut profondément troublée; mais précisément parce que ce trouble était caractéristique, il crut à propos de ne pas laisser deviner qu'il le remarquait: dans cet entretien il ne comprendrait, il ne montrerait que ce qu'elle voudrait elle-même qu'il comprît et montrât; s'il recevait les confidences qu'on lui faisait de force, il n'en provoquait jamais aucune, et quand il n'était pas indispensable qu'il les reçût, il s'arrangeait toujours pour les éviter.

--Excusez-moi de vous avoir dérangée, dit-il, avec un salut respectueux et affectueux à la fois; j'aurais voulu attendre votre retour sans vous faire avertir de mon arrivée, mais on m'a dit que vous étiez auprès de la jeune Claude, et pensant que vous pourriez y rester longtemps encore, je vous ai fait porter ma carte.

Il avait préparé cette phrase d'entrée en matière de façon à amener tout de suite le nom de Claude, et rappeler du même coup qu'il savait l'affection qu'elle témoignait à l'enfant; la situation était assez délicate pour qu'il ne négligeât rien de ce qui pouvait en faciliter l'abord; c'était de la prudence, de la légèreté, de la finesse qu'il fallait, et s'il était sûr de ne pas commettre d'imprudence, il ne l'était pas du tout de ne pas tomber dans quelque maladresse.

--C'est justement pour elle que je viens, reprit-il.

Le regard que Ghislaine attacha sur lui fut si éloquent dans son angoisse qu'il détourna les yeux et se hâta de continuer:

--Ayant appris que M. d'Unières était auprès de ses électeurs et concluant de là que selon votre habitude vous ne quitteriez pas Chambrais, j'ai pensé devoir venir moi-même pour vous entretenir d'une visite que j'ai reçue ce matin au sujet de cette enfant.

Il fit une courte pause, car il était arrivé au nom qui devait ou tout apprendre à madame d'Unières ou n'avoir aucun sens pour elle.

--Celle du prince Amouroff, dit-il aussi indifféremment qu'il put.

Il avait évité de la regarder en parlant, et comme elle n'avait laissé échapper aucune exclamation, il ne sut pas l'effet qu'il avait produit.

S'il avait levé les yeux sur elle, il l'aurait vue pâle et défaillante.

Il reprit:

--Le prince venait me demander de dresser un acte par lequel il reconnaîtrait cette enfant pour sa fille.

--Et vous avez dressé cet acte? demanda-t-elle d'une voix à peine perceptible.

--Certes non, madame, ce n'est point mon habitude de rien brusquer.

Elle laissa échapper un soupir de soulagement.

--Quand il s'agissait de dresser un acte dans lequel devait figurer une de mes clientes, je n'allais pas manquer à ce principe, qui a été ma règle de conduite depuis que je suis notaire.

De quelle cliente voulait-il parler? de Claude? de madame d'Unières? C'était ce qu'il se gardait bien de préciser.

--Mais le premier venu peut-il donc reconnaître ainsi un enfant? demanda-t-elle.

Depuis qu'elle était sous le coup de cette menace, elle se posait cette question, qui pour elle était devenue une véritable obsession, sans qu'elle eût pu l'adresser à personne: elle allait donc savoir.

--Parfaitement, répondit le notaire, on peut reconnaître qui on veut, même un enfant qui ne vous est rien, mais qu'on a intérêt à faire sien, par une reconnaissance passée devant un officier de l'état civil, c'est-à-dire un maire, ou devant un notaire. Ainsi la petite Claude étant une riche héritière, vous sentez qu'il peut devenir productif d'être son père, sinon en ce moment puisqu'elle ne jouit pas de ses revenus, au moins pour le jour de sa majorité ou de sa mort.

--Et personne ne peut empêcher cette reconnaissance?

--La prévenir, non; arrêter ses effets, oui. Ainsi, au cas où cette reconnaissance aurait lieu, le conseil de famille pourrait la contester, si réellement le prince n'est pas le père de l'enfant. Nous aurions alors à prouver l'impossibilité et l'invraisemblance d'une paternité mensongère et frauduleuse, invoquée dans un but de lucre; tandis que de son côté le prétendu père aurait à faire la preuve du bien fondé de sa prétention. Ce serait donc un procès avec tout ce qui s'ensuit, publicité, enquête ordonnée probablement par le tribunal et, comme complication, le scandale autour du nom de la mère qu'on aurait fait insérer dans l'acte de reconnaissance, en vue de rechercher la maternité.

C'était une porte qu'il ouvrait à la comtesse. Qu'elle lui demandât si le nom de la mère avait été donné, pour être inséré dans l'acte, il répondrait franchement. Qu'elle ne dît rien, de son côté il n'ajouterait rien.

Elle ne lui fit aucune question, alors il continua:

--Vous comprenez, madame, que dans de pareilles conditions je ne pouvais pas recevoir la reconnaissance du prince Amouroff, sans avant tout soumettre sa prétention à ceux qui s'intéressent à l'enfant; de là ma visite.

Cette fois, il n'avait plus qu'à attendre, ayant dit tout ce qui était possible sans préciser et sans aller trop loin; à elle de répondre si elle le voulait et comme elle le voudrait.

Il y eut un temps de silence assez long, embarrassant pour lui, terrible pour Ghislaine.

Enfin elle se décida:

--Ne me disiez-vous pas qu'on ne pouvait pas prévenir la reconnaissance?

--Cela dépend; si celui qui veut reconnaître l'enfant est sincère, s'il est réellement ou s'il se croit le père, il est difficile d'empêcher la reconnaissance; mais s'il ne cherche qu'une spéculation visant l'enfant ou la mère, il y a à considérer s'il ne serait pas opportun de s'entendre avec lui.

Sur ce point non plus il ne pouvait pas aller plus loin; la question était posée aussi nettement que possible, et c'était à madame d'Unières de décider s'il n'avait pas eu la légèreté et la finesse qu'il aurait voulues, au moins sa conscience ne lui reprochait-elle aucune maladresse: la comtesse était prévenue, et il avait réussi à se maintenir dans des termes vagues qui permettaient qu'elle ne fût jamais gênée devant lui,--ce qui, à son point de vue, était l'essentiel.

Ghislaine ne pouvait prendre la main qui lui était tendue qu'en confessant la vérité, mais si touchée qu'elle fût de cette démarche dont elle sentait toute la délicatesse, ce n'était pas au vieux notaire qu'elle pouvait faire sa confession: au point où les choses en étaient arrivées, rien ni personne ne la sauverait, et puisque la vérité devait être connue, ce serait son mari seul qui recevrait l'aveu de la faute et de sa honte; son parti était arrêté.

--M. d'Unières seul peut vous répondre, dit-elle lentement, je vais le prier de hâter son retour.

Ces quelques mots furent prononcés d'un ton si désespéré et en même temps avec une si parfaite dignité que le notaire, qui cependant avait été le témoin pendant sa longue carrière de bien des douleurs et de bien des misères qui lui avaient bronzé le coeur, sentit l'émotion lui serrer la gorge.

--Pauvre petite femme, se dit-il, elle est décidée à un aveu, et déjà son agonie a commencé: elle aime son mari, son mari l'aime, et ils vont être égorgés par ce Cosaque.

N'aurait-il donc entrepris cette démarche que pour arriver à ce résultait? Certes il n'était pas chevaleresque et il se croyait le plus froid et le plus pratique des notaires, mais il ne laisserait pas cet égorgement s'accomplir sous ses yeux, sans risquer un nouvel effort pour la sauver malgré elle puisqu'elle ne pouvait invoquer son secours.

--Ne brusquons rien, je vous en prie, madame la comtesse, dit le notaire revenant à sa formule habituelle et la jetant avec une vivacité chez lui extraordinaire. Pourquoi faire revenir M. d'Unières? Il peut avoir besoin là où il est, et rien ne réclame sa présence immédiate ici; quand on a attendu onze ans pour réclamer sa fille, on n'est pas tellement affamé des joies de la paternité qu'on ne puisse attendre quelques jours de plus. Je n'ai point dressé l'acte de reconnaissance au moment où on me l'a demandé, j'en différerai encore la passation tout le temps qu'il faudra; c'est mon affaire. N'inquiétez donc pas M. d'Unières. Il n'y a pas urgence à lui parler de ma visite et du danger qui menace cette pauvre enfant.

Il insista sur ces derniers mots de façon à ce qu'il fût bien compris qu'il n'admettait pas qu'une autre que «la pauvre enfant» pouvait être menacée; puis il continua:

--Car il n'y a pas d'illusion à se faire, cette reconnaissance est pour elle un danger, ce prince Amouroff m'ayant tout l'air d'un aventurier à la recherche d'une spéculation.

Une question s'imposait, devant laquelle il avait toujours reculé, mais qui maintenant devait être faite:

--Vous n'avez pas de renseignements sur lui, vous ne savez pas ce qu'il est?

Il fallait que Ghislaine répondît:

--Je l'ai connu dans ma jeunesse, mais pas sous ce nom ni avec ce titre: il était alors musicien et il ne s'appelait que Nicétas.

--Comment ce musicien est-il devenu prince? Voilà qui est étrange.

--Je l'ignore.

--Comment l'avez-vous connu?

--Il nous avait été recommandé par Soupert.

--Le compositeur?

--Oui; il était l'élève de Soupert.

--Alors, Soupert le connaissait.

--Je ne sais pas.

--Est-ce qu'il est toujours de ce monde, Soupert? On n'entend plus parler de lui.

--Il demeure dans nos environs, à Palaiseau.

--A Palaiseau, vraiment. Eh bien! je vais lui faire ma visite en rentrant à Paris. Qui sait s'il ne me fournira pas quelque renseignement utile sur ce prince?

Ghislaine n'osa ni approuver ni désapprouver; d'ailleurs, dans sa désespérance, elle s'était abandonnée à la fatalité, et n'avait plus ni jugement ni volonté.

--J'aurai l'honneur de vous écrire, dit le notaire en prenant congé; mais d'ici là dites-vous bien que ma petite cliente a un défenseur dévoué.

XII

En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, le notaire fit arrêter sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il pria qu'on lui indiquât où demeurait M. Soupert.

--M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?

--Non, M. Soupert, le musicien.

--Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on en a besoin pour une noce, on les fait venir de Longjumeau.

--Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.

A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, grâce à un indigène un peu plus ouvert qui, étant entré pour acheter le _Petit Journal_, comprit de qui il était question, et ne confondit point le compositeur Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire paraissait beaucoup plus connu que le musicien.

--Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la maison aux volets verts dans la plaine.

Le notaire se remit en route, après avoir transmis ces renseignements à son cocher.

Le village traversé et la côte montée, il aperçut dans la plaine la maison aux volets verts qui lui avait été indiquée; assis sur un banc devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux blancs et au visage rouge congestionné, était occupé à se confectionner gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la bouteille d'eau-de-vie contre le verre.

Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien qu'il ne le reconnût qu'à grand'peine, mais il fit arrêter sa voiture comme s'il n'avait pas le plus léger doute, et vint à lui la main tendue:

--M. Soupert.

Soupert le regarda sans le reconnaître.

--Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.

--Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.

Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage par deux héritages inespérés, s'imagina que c'en était un troisième qui lui tombait du ciel.

Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.

--Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un entretien pût commencer autrement.

--Je vous remercie.

--Si, si, je vous en prie.

Et Soupert appela:

--Eulalie.

Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, parut en camisole et en tablier bleu, les pieds chaussés de savates; si elle avait quarante ans de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils étaient à peu près du même âge.

--Un autre verre, demanda Soupert.

Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le grog qu'il offrait au notaire et le fit comme pour lui, c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de vie et très peu de sucre.

--Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientôt un pendant au _Croisé_?

--Ah! le _Croisé_! C'était le beau temps; il y avait des directeurs pour monter les oeuvres sérieuses, des artistes, pour les exécuter, un public pour les apprécier; mais maintenant! Ah! maintenant.

Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et le public, et le notaire le laissa aller.

Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulagé:

--Vous ne laisserez pas d'élève?

--Ma foi non; et c'est heureux.

--Vous en avez eu un cependant qui promettait.

--Qui donc?

--Vous avez oublié Nicétas.

--Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui avait des dispositions, n'a jamais été qu'un virtuose.

--Ah! je croyais...

--Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait abandonné l'art pour courir les aventures à travers les deux Amériques, se faire mineur, gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...

--Et aujourd'hui prince.

--Comment, il est prince, Nicétas?

--Prince Amouroff.

--Il a donc hérité du titre de son père?

--Il paraît.

--C'est une fière chance.

--N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?

--Quand on est le fils de son père, mais quand on a légalement pour père un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fière chance d'hériter de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.

--Je ne comprends pas.

Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, et pourvu qu'il pût assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arrêtait que quand son verre était vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas, en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement fils d'un professeur au Conservatoire de Marseille, appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.

--Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrivé au bout de son histoire, il paraît que les choses se sont arrangées, car aujourd'hui votre ancien élève est prince.

--J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?

--Je ne suis pas au courant de la législation russe.

Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert enchanté de l'avoir revu, et d'avoir passé quelques instants avec lui; mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il continua tout droit comme s'il allait à Versailles; à Saclay, il prendrait la route de Bièvres pour revenir à Paris.

Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à Nicétas:

«Prince,

«J'aurais quelques renseignements à vous demander avant de dresser l'acte dont vous m'avez parlé; voulez-vous prendre la peine de passer demain jeudi à mon étude entre deux et trois heures; je vous serais reconnaissant de m'écrire ce soir même un mot pour me dire si je dois vous attendre.

«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments de haute considération.

«LE GENEST.»

Il relut sa lettre:

--Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le faut.

Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hâte que de coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:

«Mercredi soir, 10 heures.

«Monsieur,

«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.

«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.

«Prince AMOUROFF.»

A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait exact, entrait dans le cabinet du notaire, préparé à une discussion serrée sur les propositions que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser entortiller par la vieille momie.

Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son bureau, le notaire était si froid, si raide, si impassible, qu'on pouvait le prendre en effet pour une momie.

--Lorsque vous vous êtes présenté dans mon étude, dit-il, vous saviez, n'est-ce pas, que j'étais le notaire de madame la comtesse et de M. le comte d'Unières ainsi que de la jeune Claude?

--Je le savais; c'est précisément pour cela que je me suis adressé à vous.

--Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien, car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite que, notaire de M. et madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon devoir était de prendre leur défense.

--Leur défense? je ne comprends pas.

--Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous désiriez reconnaître la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame d'Unières?

--Qui est.

--C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pièces qui peuvent établir un commencement de preuve par écrit exigé par la loi pour poursuivre les recherches de la maternité. Vous avez ces pièces?

Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain embarras:

--Je les produirai plus tard.

--Quand?

--Lorsqu'il sera nécessaire.

--Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas cette production, on pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pièces n'étant pas en votre possession.

--Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?

--Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là qu'on croit que vous n'avez pas ces pièces, on peut être amené à supposer: 1° que vous n'êtes pas le père de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette reconnaissance n'est qu'une spéculation; 4° que la menace de rechercher la maternité est une intimidation devant aider à cette spéculation; vous voyez comme tout s'enchaîne.

--Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.

--A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de renoncer à cette reconnaissance et à tout ce qui s'ensuit, attendu que tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de désagréments graves.

--Vraiment!

--Mon Dieu oui.

--Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon vous, ces désagréments?

--Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient et la première chose que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se prétend le père de cette enfant est un aventurier...

--Monsieur!