Chapter 2
--Comment! s'écria le gouvernante, vous allez donner votre musique à relier à des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous tenez à lui faire du bien.
--Elle ne demande pas l'aumône.
--Si elle est réduite à la misère que vous dites, comment voulez-vous qu'elle achète ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton, le papier?
--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse faire ces achats.
--Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer comment elle voulait que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs.
A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se ranger devant le perron, car pour aller à Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou pour venir de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude qu'on prit le chemin de fer: quatre postiers étaient attachés à ce service, et en leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.
Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du tête-à-tête que M. de Chambrais avait voulu se ménager avec Ghislaine, elle avait compté sur ce voyage pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue promenade autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité vaine qui la poussait, le seul désir de savoir pour savoir, c'était son intérêt.
Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il se passer? Était-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue? La question. était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une navrante mortification d'en être réduite, elle, une lady, à vivre dans une position subalterne, en réalité, elle tenait à cette position qui n'était pas sans avantages. Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir que du dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter cette France détestée pour retourner dans son Angleterre adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable, incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle fût, elle ne craignait rien tant que d'être obligée, par le mariage de Ghislaine, de renoncer à son malheur et à son humiliation.
A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des Invalides, qu'elle commença ses questions:
--Cette émancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes? dit-elle de son ton le plus affable.
--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander.
--Et vous lui avez répondu?
--Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais la semaine prochaine ce que j'avais fait la semaine dernière.
--Il est certain que l'émancipation ne confère pas tout d'un coup des grâces spéciales.
--Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si vous le voulez bien, je vais préparer ma leçon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_.
Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la conversation sur ce sujet, mais déjà Ghislaine avait pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans une poche de la voiture et sa lecture était commencée; elle dut donc se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs était rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait qu'une enfant.
Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine, ordinairement attentive et appliquée, faisait sa lecture, l'inquiétude prit la place de la confiance; certainement il s'était dit, entre l'oncle et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui avait répété, et cette lecture n'était qu'un prétexte pour penser librement à cette autre chose.
A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité, elle la questionna de nouveau; mais cette fois indirectement:
--Il me semble que _Chatterton_ ne vous intéresse guère?
--Je réfléchis.
--C'est précisément ma remarque.
--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer ses lectures.
--Encore faut-il les suivre.
--C'est ce que je vais faire.
Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire, au moins pour échapper à ces interrogations. Elle avait bien l'esprit à la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle?
Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation pour se dire qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les tendresses qui avaient si tristement manqué à sa première jeunesse; mais les idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de prendre corps par la forme précise que son oncle leur avait données et elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait.
Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les espérances dont son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commencé à juger la vie?
Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps étaient tous pleins de joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont l'unique souci semblait être son bonheur; autour d'elle, une existence de fêtes qui lui avait laissé comme des visions de féeries: au château, dans les allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle était mêlée, galopant sur son poney à côté de sa mère; à l'hôtel de la rue Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée des invités, et la musique qui, la nuit, la berçait dans son lit, et toujours à Paris, à la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour.
Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père, plus de mère, plus de fêtes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le père avait été tué dans un accident de chasse. Huit jours après, la mère était morte d'un accès de fièvre chaude.
Du côté de son père, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais, dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie française; du côté de sa mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes; mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient guère s'acquitter de leurs devoirs de parenté envers cette petite Française qu'ils connaissaient à peine.
Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la maison déserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser de son oncle quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et plus souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château où l'on n'arrivait qu'après un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste solennel, la leçon à propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude toujours gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuée de sa naissance, exaspérée de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait sa situation par sa dignité.
A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine avait accepté cette vie monotone, soumise et résignée, sans échappée au dehors, n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre. Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par scrupule et pour qu'on ne l'accusât point de s'être débarrassé d'un devoir difficile, que son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation. Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir les sévérités; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et toujours appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne pas faire une observation qui ne fussent dictés par la justice même, elle sentait qu'elle eût été ingrate de se plaindre. On était pour elle ce que les circonstances permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père; une gouvernante n'est pas une mère; c'était là le malheur, la tristesse de sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher.
Mais la floraison de la quinzième année avait suscité en elle des échappées au dehors, qui étaient nées de ses souvenirs mêmes.
C'était en se rappelant les regards émus et les paroles de tendresse que sa mère et son père échangeaient en l'embrassant, qu'elle s'était dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se dissiperaient que le jour où elle se marierait. Pourquoi, alors, ne serait-elle pas heureuse comme sa mère l'avait été? Pourquoi le babil d'un enfant n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle avait vu le sien provoquer sur celles de sa mère?
Et de même c'était en se rappelant les illuminations et les fleurs des grands appartements de l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en retrouvant dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du château les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle les soirs où l'on jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela ressusciterait quand elle se marierait.
Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui donner un corps, l'être idéal qui flottait indécis dans les féeries de son imagination devenait un personnage réel; il existait, il la connaissait; tout au moins il l'avait vue.
Où?
Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines qui, à dix-huit ans, ont été partout; en vraie fille du monde où les traditions sont une religion, elle n'avait été nulle part! les offices à Saint-François-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche à Paris; quelques rares visites chez des parentes à qui elle avait des devoirs à rendre, en janvier ou à de certains anniversaires; en mai, des séances d'étude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'était tout; il lui était donc facile de remonter dans ses souvenirs en se demandant où elle avait vu «l'homme de son monde qu'elle accepterait pour mari et qui pouvait prétendre à sa main».
Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon. Jamais personne n'y avait fait attention à elle. Tout d'abord, elle en avait été mortifiée, s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tardé à comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder ce regard à une fille simplement habillée, que pour le costume on pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa maîtresse, plutôt que pour une fille de grande maison accompagnée de sa gouvernante.
C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient réunir les qualités dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui les eût toutes,--celles-là et beaucoup d'autres qu'elle était disposée à lui reconnaître,--le comte d'Unières. En tout elle ne l'avait pas vu trois fois, et ils n'avaient pas échangé dix paroles; mais certainement il était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être idéal dont elle avait si souvent rêvé.
Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée de le dire, ne sachant rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en était ainsi.
IV
C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha tous les soirs à neuf heures et demie. Mais ce jour-là, si elle entra dans sa chambre à l'heure réglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était trop agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le voyage de Paris à Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la quittaient pas, elle avait besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte close, elle l'était.
Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre d'enfant, à côté de sa gouvernante, au premier étage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle prit l'appartement de sa mère, qui se composait de quatre pièces au rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un petit salon, une chambre à coucher qui était immense avec six fenêtres, deux sur la cour d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet où couchait une femme de chambre.
Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement qui lui semblait amoindrir son autorité; mais c'était justement en vue de cet affaiblissement d'autorité que M. de Chambrais avait imposé sa volonté. Ne fallait-il pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour cela le mieux était de l'habituer à une certaine liberté. Chez elle, dans l'appartement qu'avaient toujours habité les princesses de Chambrais depuis deux cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille.
Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença par éteindre sa lampe, puis ouvrant une des fenêtres qui donnent sur les jardins, elle resta à rêver en laissant sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc qu'éclairait la pleine lune.
Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporté aucun changement aux dispositions primitives de leur château et de leur parc: tels ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient conservés. Chaque fois que les dégradations du temps l'avaient exigé, ils avaient fait réparer le château, mais sans jamais accepter des restaurations plus ou moins savantes qui auraient altéré son caractère. De même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes toutes les fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais toujours en respectant l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine, qui dans son neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait été recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours de Gênes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom.
Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui leur faisait suite n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis qu'on voyait à Versailles le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais restait ce qu'il avait toujours été avec ses avenues droites, ses arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et ses cyprès taillés, ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues.
Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle était ainsi venue s'asseoir à cette place. Certaine de n'être pas surprise par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette fenêtre, elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle voulait. C'étaient les seuls moments de la journée où elle eût sa liberté d'esprit et ne fut pas exposée à entendre sa gouvernante, toujours aux aguets, lui dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la rêverie, n'est-ce pas?»
Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'être pas bavard avec soi-même; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres que cette partie du jardin et du parc que de cette fenêtre son regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien tranquillement se confesser à quelque coin de sa chambre ou à quelque meuble, mais ils n'eussent été que de muets confesseurs, tandis que le jardin et le parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que la neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des orangers passât dans l'air tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours elle les trouvait en accord avec ses sentiments: triste, ils étaient tristes aussi: «Tu te plains d'être abandonnée; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et à l'avenir en te rappelant le passé; et nous?»
Mais, ce soir-là, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents lui répondirent. Comme ils s'étaient associés à ses tristesses, ils s'associèrent à ses espérances: on allait donc revoir les fêtes d'autrefois; les promenades des amis dans les allées; les danses dans les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la forêt.
L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce, éclairée par la pleine lune de mai, parfumée par les senteurs des roses et des chèvrefeuilles, qu'il était tard lorsqu'elle se décida à fermer doucement sa fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer son rêve de la soirée.
Le temps avait marché: on célébrait son mariage avec le comte d'Unières, dans l'église Saint-François Xavier; elle avait la toilette ordinaire des mariées, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon. Mais le comte était en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_, tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Doré: justaucorps de satin rose, toque à plumes, épée; en même temps, par un dédoublement de personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait au baptême de son premier né.
Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite pendant ses leçons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce: évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.
Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante l'accompagna jusque dans la cour où attendait la voiture qui devait le reconduire à la station.
--Je suppose, dit-elle en marchant près de lui, que vous avez remarqué le trouble de votre élève?
--Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était pas homme à remarquer quoi que ce fût quand il s'écoutait parler.
--C'est à peine si elle vous a entendu.
--Vraiment?
--Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant à cela avec un pareil sujet.
--Mais il est anglais, ce sujet.
--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous l'accorde, mais pour les sentiments, les idées, les moeurs, les actions, ces gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger: croyez-vous qu'un pareil sujet, traité comme il l'est, ne soit pas de nature à éveiller les idées d'une jeune fille?
--Et comment voulez vous que j'enseigne notre littérature contemporaine sans parler de ses oeuvres, typiques?
--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en à des modèles plus anciens; pour moi, j'ai appris le français dans les _Mémoires de Joinville_, et je m'en suis bien trouvée.
--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager une discussion inutile, je le soumettrai à M. le comte de Chambrais.
--Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain, répliqua lady Cappadoce qui n'avait jamais admis qu'on lui répondit ironiquement.
Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein, car lorsque M. de Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait fait le jour de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer de derrière une persienne pour tâcher de comprendre à leur pantomime ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle était si discrète, cette pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un mariage, une affaire d'intérêts, il pouvait être aussi bien question de ceci que de cela.
--Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je t'ai dit avant-hier, avait commencé M. de Chambrais lorsqu'ils avaient été à une certaine distance de la maison?
--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!
--Et tu as trouvé?
--Comment voulez-vous que je sache?
--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus à l'esprit.
--Mais je vous assure que cela m'est tout à fait difficile; je n'ose pas.
--Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas le plus souvent en vertu de certaines affinités mystérieuses dans lesquelles notre volonté ne joue aucun rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les jeunes gens que tu as vus et qui peuvent être des maris pour toi, il en est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien de plus.
--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me semble, accepter pour mari.
--Un seul?
--J'ai vu si peu de monde!
--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?
Elle hésita un moment, détournant la tête pour cacher sa confusion, car il lui semblait que c'était là un aveu.
Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un ton tout plein d'une tendre affection:
--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter d'être ton confident?
--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence. Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me défendre sottement: j'ai pensé à M. d'Unières.
Il poussa une exclamation de joie.
--Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de d'Unières qu'il s'agit. Tu vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un peu aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me prouve que nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera heureux. Vous vous êtes vus quatre ou cinq fois....
--Trois.
--C'est encore mieux; les affinités dont je parlais se manifestent plus franchement; sans vous connaître, vous avez été l'un à l'autre attirés, par une sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment plus tendre, et qui le deviendra. Tu m'aurais demandé un mari que je ne t'en aurais pas choisi un autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même, c'est beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observés en pensant que j'aurais un jour la responsabilité de ton mariage, je n'en connais aucun qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune n'est pas l'égale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin c'est un homme d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu de perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il a travaillé; il a fait de bonnes études en droit; il a voyagé, en séjournant dans les pays étrangers où il y a à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on peut être certain que, quand il entrera à la Chambre, il sera un des meilleurs députés de notre parti.
--Quel âge a-t-il donc?
--Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est pour la préparer qu'il est en ce moment dans son département. Il en reviendra dans six semaines. Et alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à ton mari la Grandesse d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale.
V
Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et à son corps défendant les leçons de littérature française contemporaine, par contre elle était passionnée pour celles de musique; que cette musique fût allemande, italienne ou française, ancienne ou nouvelle, peu importait, pour elle il n'y avait ni nationalité, ni âge. Tout à craindre de Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que des corrupteurs. Rien à redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont des charmeurs. Infâme le rapt de la fille de Triboulet par François Ier; innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue.
Pour elle, il en était des professeurs comme de leur science ou de leur art; c'était ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou en tendresse et qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts: M. Lavalette, le professeur de littérature française, ne pouvait être qu'un sacripant, et Nicétas, le professeur d'accompagnement, qu'un charmant jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété sur tous les tons que M. Lavalette était un critique de grand talent, un esprit distingué, une conscience droite, en tout le plus honnête homme du monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait pas, on se trompait. Au contraire, elle était disposée à voir un ange dans Nicétas: en pouvait-il être autrement avec l'âme et la verve qu'il mettait dans son exécution?