Chapter 18
Et en effet, quand elle arriva le samedi, elle trouva le collier faux dans son écrin, et dans une boîte les perles vraies. Le bijoutier aurait voulu qu'elle admirât longuement «son oeuvre d'art»; mais elle n'en avait pas le temps; après avoir jeté un rapide coup d'oeil au collier, compté les perles vraies et payé sa facture, qu'on avait eu la délicatesse de préparer sans nom, elle remonta dans son fiacre et se fit conduire à la gare de l'Est; quand elle entra dans la salle, l'horloge marquait trois heures vingt-huit minutes.
Elle chercha autour d'elle et ne l'aperçut pas. Comme ce n'était pas une heure de départ, la salle était presque déserte; seuls quelques paysans arrivés longtemps à l'avance étaient assis sur des bancs, leurs paniers et leurs paquets devant eux.
Ne sachant que faire, elle se mit à lire une affiche machinalement: tournée contre la muraille, elle ne cédait point à la tentation de jeter çà et là des regards inquiets qui auraient trahi son agitation.
Sans doute il ne la ferait pas longtemps attendre; l'âpreté lui donnerait de l'empressement.
Comme elle passait d'une affiche à une autre, elle crut voir que de loin quelqu'un se dirigeait vers elle. Mais ce quelqu'un ne ressemblait en rien, par sa tenue, au misérable que deux fois elle avait reçu, et dont le débraillé s'était imprimé dans ses yeux de façon à ce qu'elle ne l'oubliât jamais: c'était un gentleman de tournure élégante, la toilette soignée: bottines à guêtres mastic, pantalon quadrillé noir et blanc, gilet blanc, jaquette à carreaux, chapeau gris; dans une de ses mains gantées de chevreau clair, un jonc à pomme de lapis.
Et pourtant, c'était sa taille élevée; quand il se fut rapproché, le doute n'était plus possible: elle ne l'avait pas reconnu déguenillé, et maintenant elle ne le reconnaissait pas élégant.
Il l'aborda, chapeau bas, avec toutes les marques du respect:
--Oserai-je vous offrir mon bras?
Elle eut un mouvement de répulsion.
--Marchez près de moi.
Il l'accompagna, le chapeau à la main.
--Je n'ai pas l'argent, dit-elle.
Il mit son chapeau.
--Et alors? dit-il brutalement.
--Dans cette boite il y a quatre cents perles provenant d'un collier pesant plus de six mille grains, qui a été estimé quatre cent mille francs; prenez-les et vendez-les vous-même, ce que je n'ai pu faire; vous en obtiendrez certainement plus de deux cent cinquante mille francs.
--En êtes-vous sûre?
--Les perles sont de premier choix; elles font l'envie des bijoutiers.
--S'il en est ainsi... d'ailleurs, la perle est en hausse, je crois.
--Je voudrais qu'elles fussent vendues ailleurs qu'à Paris où elles sont connues.
--Vos désirs sont des ordres, et puisque vous mettez votre honneur entre mes mains, soyez tranquille; ne sommes-nous pas associés?
Elle lui tendait la boîte; il fit mine de ne pas la prendre:
--L'argent me remplacera-t-il jamais l'affection de ma fille; ah! madame, aimez-la bien.
Il prit la boîte, salua plus bas encore qu'en arrivant et s'en alla.
VII
Le calme avait succédé aux angoisses désespérées qui avaient bouleversé Ghislaine pendant les quelques jours où elle était restée sous le coup des exigences de Nicétas.
Certes, ce calme ne ressemblait en rien à l'heureuse sérénité des années qui avaient précédé cet orage, mais elle respirait; si tout danger n'était pas à jamais écarté, il était au moins ajourné.
Était-il déraisonnable d'admettre qu'il pouvait retourner à l'étranger et y rester? Puisqu'il avait passé onze ans sans revenir à Paris, c'est que rien ne l'y appelait et ne l'y retenait; ce n'était pas sans intention qu'elle lui avait demandé de ne pas vendre les perles du collier à Paris; et si tout d'abord il y avait là une raison de prudence, il y en avait une aussi d'espérance: une fois à Londres, à Vienne, ou à New York, il pouvait très bien ne pas penser à rentrer à Paris.
Cependant, comme c'eût été folie de s'endormir dans cette espérance qui ne reposait sur rien de précis, elle voulut prendre quelques précautions contre un retour possible et une nouvelle attaque.
Pour elle, il n'était que trop certain qu'elle ne pouvait rien, et comme elle avait été une marionnette entre ses mains, dont il jouait selon sa fantaisie, elle le serait toujours.
Mais pour Claude, il en était autrement, et si après avoir agi contre la mère, il trouvait de son intérêt de se tourner contre l'enfant, il fallait qu'à ce moment celle-ci fût en sûreté.
Pour cela, le mieux était de la mettre au couvent; s'il voulait tenter quelque chose, où la chercherait-il quand les portes d'un couvent se seraient refermées sur elle à Paris ou aux environs?
Mais elle ne voulut pas prendre cette résolution sans avoir consulté son médecin qu'elle fit venir à Chambrais, pour qu'il examinât Claude de nouveau.
Le médecin fut d'avis qu'à la rentrée d'octobre elle pourrait travailler comme toutes les filles de son âge, mais que pour le moment il importait qu'elle passât les mois d'été à la campagne sans faire grand'chose.
--Encore trois mois de vie animale, dit-il en concluant, et je crois qu'à l'automne elle sera en état de supporter la règle et le travail d'un internat. Mais à condition cependant que ce ne sera pas à Paris. Là-dessus ma prescription est formelle: sa bonne santé dans l'avenir dépend de la vie à la campagne. C'est une absurdité meurtrière de maintenir des internats à Paris: lycées ou couvents; et il y a longtemps qu'on les aurait transportés aux champs, si dans toute maison d'éducation on ne faisait point passer les convenances des directeurs et des professeurs avant l'intérêt des élèves.
Ce n'était pas pour ne pas suivre les conseils de son médecin qu'elle les avait demandés; il aurait ordonné le couvent que Claude eût tout de suite quitté Chambrais, mais la prescription d'attendre jusqu'à l'automne était trop bien d'accord avec son secret dessein pour qu'elle n'en fût pas heureuse: elle aurait sa fille pendant trois mois encore.
En trois mois il ne dépenserait pas trois cent mille francs, sans doute, et avant qu'il revînt à l'assaut--si comme elle le pressentait il devait y revenir,--on aurait le temps de cacher Claude dans quelque petite ville des environs de Paris, assez bien pour qu'il ne pût pas la découvrir.
Cependant, comme il était sage de s'entourer de toutes les précautions, même de celles qui paraissaient ne devoir pas servir, elle recommanda à Dagomer de faire bonne garde autour de Claude et de ne jamais la laisser sortir avec personne autre que lui et que sa femme; quand elle irait chez lady Cappadoce, comme quand elle en reviendrait, elle devrait être accompagnée. Elle n'était plus une gamine qui peut s'en aller par les chemins.
Cela organisé de la sorte, il semblait que Ghislaine pouvait reprendre sa vie ordinaire et être tranquille.
Et de fait elle le fut pendant un certain temps, mais, un jour, elle se trouva tout a coup menacée précisément par où elle se croyait le plus en sûreté, c'est-à-dire du côté de son mari.
Pendant l'été ils vivaient à Chambrais, mais cependant sans que l'hôtel de la rue Monsieur fût complètement fermé; le comte y venait tous les jours en allant à la Chambre, Ghislaine l'accompagnait souvent, et, jusqu'aux vacances parlementaires, ils y recevaient parfois des amis, notamment des étrangers, pour lesquels une excursion à Chambrais n'eût pas été un agrément; c'était le moment où Ghislaine voyait ses parents d'Espagne à Paris, et le comte les amis avec lesquels il s'était lié dans ses voyages.
Au commencement de juillet un dîner fut ainsi donné en l'honneur d'une infante d'Espagne qui était venue passer à Paris le mois du Grand Prix, et pour se rencontrer avec elle les d'Unières avaient choisi la fleur de leurs amis, l'hôtel avait pris son air de gala et les serres de Chambrais s'étaient vidées dans les appartements et dans le jardin de la rue Monsieur.
Quand le comte revint de la Chambre où il y avait une séance importante, il trouva Ghislaine déjà habillée et installée dans le grand salon prête à recevoir ses invités: ce soir-là, elle avait renoncée à ses habitudes de simplicité, et portait une robe de crêpe de Chine blanc brodé d'or qu'elle mettait pour la première fois.
A quelques pas d'elle le comte s'arrêta pour la regarder, pour l'admirer:
--Comme cette robe te va bien, dit-il, elle est faite pour ta beauté brune; c'est une merveille d'harmonie.
Le premier coup d'oeil avait été, comme toujours, pour l'admiration, mais le second fut pour la critique:
--Comment, pas un bijou, dit-il, c'est trop de simplicité pour nos hôtes.
--Oh! en cette saison, répondit-elle surprise de cette observation, la première de ce genre qu'il se permît depuis dix ans.
--Aujourd'hui que nous recevons les Infants il n'y a pas de saison; je ne te demande pas de te charger de diamants, mais tu pourrais mettre ton collier de perles qui sur tes épaules, éclairé par les reflets noirs de tes cheveux et l'or de la bordure de ton corsage, produira un effet superbe.
Elle restait interdite.
--As-tu des raisons pour ne pas mettre ce collier? demanda-t-il en l'examinant.
--Quelles raisons?
--Eh bien! alors, fais-moi ce plaisir, c'est sérieusement que je te le demande; non seulement par égard pour nos invités, mais encore pour mon agrément.
Elle pensa à dire que le collier n'était pas en état, mais le comte prévint cette objection:
--Il est en bon état, puisque Marche et Chabert ont dernièrement réparé le fermoir.
Toute résistance était impossible.
--Je vais le mettre, dit-elle.
Elle monta à son cabinet de toilette, soumise à la fatalité.
--C'est la punition qui commence, se dit-elle en l'accrochant, où s'arrêtera-t-elle? C'est mon premier mensonge, dans combien d'autres serai-je encore entraînée?
Elle se regarda dans la psyché, mais son trouble la rendait incapable de voir si la fausseté des perles sautait aux yeux. Il lui semblait que, si l'on n'était pas prévenu, on pouvait les croire vraies, alors surtout qu'on ne les examinerait pas de très près. Seulement ne se laissait-elle pas influencer par les éloges que le bijoutier s'était lui-même décernés? Et ne les voyait-elle pas telles qu'elle voulait qu'elles fussent?
Il fallait redescendre, car les invités allaient arriver, et il fallait aussi se donner une assurance qui lui permit de ne pas se troubler quand elle verrait les regards s'attacher, comme toujours, sur son collier qui ne manquait jamais son effet. Ordinairement, ces regards la gênaient plus qu'il ne la flattaient; que serait-ce ce soir là?
En effet, chaque fois que, pendant le dîner et la soirée, elle sentit les yeux s'attacher sur elle un peu plus longtemps qu'il n'était naturel, croyait-elle, elle s'imaginait qu'on était frappé par l'étrangeté de ses perles et qu'on se demandait d'où elles provenaient: les hommes, pour la plupart, ne se connaissent guère en bijoux, mais combien de femmes en remontreraient aux joailliers! Elle ignorait si parmi ses convives il ne s'en trouverait pas une en état de deviner son mensonge. C'est dans leur amour-propre que tremblent les femmes qui ont la faiblesse de porter des bijoux faux, elle, c'était dans son amour et dans son honneur.
A un moment de la soirée, elle éprouva une émotion qui la paralysa: une de ses cousines, une jeune Espagnole, qui faisait son voyage de noces, porta la main sur le collier:
--Oh! ma cousine, que je suis contente de voir votre collier; j'en avais bien entendu parler par maman, mais je n'imaginais pas qu'il fût si beau, laissez-moi le regarder de près.
Elle ne pouvait pas refuser; heureusement elle était jeune, la cousine, et elle ne devait pas avoir de fortes connaissances en joaillerie, étant sortie du couvent pour se marier; et puis, comment soupçonnerait-elle que ce collier dont on parlait tant pouvait être faux? C'était à travers son histoire et la tradition qu'on le regardait, non à travers la réalité.
C'était là surtout qu'elle devait trouver une raison pour se rassurer et prendre confiance.
Cependant quand la soirée se termina et que les derniers convives partirent, elle fut grandement soulagée; enfin elle était sauvée; tout au moins l'était-elle pour cette fois; et après cette épreuve, si l'hiver prochain elle devait le mettre encore «par ordre», elle serait moins inquiète.
Montée dans sa chambre, elle le défit tout de suite pour le réintégrer dans l'écrin où elle espérait bien le tenir longtemps renfermé; mais au moment où elle allait ouvrir cet écrin, elle entendit le pas de son mari; alors, instinctivement, comme si elle était en faute, elle posa le collier sur une table en malachite et le recouvrit du fichu de dentelles dans lequel elle s'était enveloppé les épaules en sortant du salon.
--Vous vous déshabillez? dit-il.
--Oui.
--Eh bien! je vais attendre, nous causerons tout à l'heure; ne vous pressez pas; j'ai à lire ce paquet de lettres qu'on vient de me remettre.
Elle passa dans son cabinet, n'osant pas prendre le collier qui d'ailleurs, était bien caché, croyait-elle.
Le comte s'assit auprès de la table, sur laquelle était posée une grosse lampe en bronze, et il ouvrit une de ses lettres. Mais comme il se trouvait en dehors du rayon de la lumière, il se leva et prit la lampe pour la rapprocher.
En la reposant, une des trois griffes qui formaient le pied rencontra un coin du fichu et il se produisit un petit bruit sec comme celui d'une fracture.
Qu'avait-il donc cassé?
Il enleva le fichu et trouva le collier étalé sur la malachite; il avait écrasé deux perles.
Son premier mouvement fut du dépit et du chagrin.
--Quel maladroit je fais, se dit-il, et comme Ghislaine va être désolée; son collier.
Mais il s'arrêta surpris; si peu versé qu'il fût dans l'art de la joaillerie, il savait que les perles sont formées d'une matière nacrée, compacte, solide, résistante, qui ne s'écrase pas sous le pied d'une lampe, si lourde que soit cette lampe.
Alors, qu'est-ce que cela voulait dire?
Il resta un moment interdit, ne comprenant pas.
Puis, ramassant les morceaux des perles, il les prit dans sa main, les examina. Mais il n'y vit rien de particulier; et cependant il y avait là quelque chose d'étrange et de mystérieux.
Sa première pensée fut d'entrer dans le cabinet de toilette pour raconter cette aventure à Ghislaine; mais il avait déjà fait deux pas, quand il s'arrêta, revint à la table, égalisa les perles de façon à ce que le vide qu'il avait fait disparût, et recouvrit le collier avec le fichu.
VIII
Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis auprès de la table, lisant ses lettres sous la lumière de la lampe.
Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour la voir venir: au contraire, il resta absorbé dans sa lecture.
Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au lit.
C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre; couchée, il s'asseyait sur une chaise basse auprès de son lit, elle tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans les siennes et ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soirée: douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car après avoir commencé par les autres, ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et alors ils n'en finissaient plus.--Va-t'en, disait-elle.--Quand tu dormiras.--Je dormirai quand tu seras parti.--Je partirai quand tu dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les yeux, elle trouvait ceux de son mari attachés sur elle, comme s'il avait passé toute la nuit près d'elle à la regarder dormir.
Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse.
--Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle après avoir attendu un moment.
--Des ennuis.
--Quels ennuis?
--Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire.
C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante pour expliquer cette préoccupation subite: pendant le dîner et la soirée, elle avait à chaque instant rencontré ses regards pleins d'une tendre fierté qui la suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient libres, il s'enfermait dans cette attitude étrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi ce brusque changement?
Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au lieu d'une causerie affectueuse et abandonnée où celui qui parlait exprimait les idées de l'autre en même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer chez lui. A peine avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière de la veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, un peu à tâtons, mais avec précaution pour ne pas faire de bruit.
Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et de se retrouver; mais dans sa tête troublée, aucune réponse n'arrêtait les questions qui s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait à la même conclusion qui était que les perles vraies ne peuvent pas s'écraser ainsi.
Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout à fait mystérieuses, c'est que six semaines auparavant le collier avait été remis aux bijoutiers Marche et Chabert pour une réparation au fermoir, et que par conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à ce moment toutes les perles étaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manqué de signaler celles qui étaient fausses--leur responsabilité se trouvant engagée.
Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation eût substitué une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait détournées? Il se le demandait, mais sans croire beaucoup à cette explication.
Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable ni impossible, le plus sage était de ne pas lâcher la bride à l'imagination, sans avoir préalablement fait une enquête de ce côté.
Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit chez les bijoutiers, et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux qu'on devait mettre en montre ce jour-là.
Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin, il était entré pour payer la réparation du collier de perles de madame d'Unières.
--Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.
Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte que celui-là qui lui permît de parler du collier.
--Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.
Les deux associés se regardèrent.
--J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon état?
--Mais, sans doute.
--Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des maladies et ne perdent pas leur beauté en vieillissant?
--Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unières n'en sont pas là, il s'en faut; jamais elles n'ont été plus belles. Quand la réparation a été faite, nous avons laissé le collier dans son écrin ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos clientes qui les ont vues. Je suis sûr que madame la comtesse d'Unières exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul il ferait recette.
--Vous croyez?
--Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais pour mon compte, je n'en connais pas une réunion plus parfaite; quatre cents perles pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres, cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées moi-même une à une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du métier c'était une jouissance.
Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces bijoutiers, toutes les perles étaient vraies; c'était donc depuis ce moment que la fraude avait eu lieu.
Il restait au comte une question à poser.
--Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué des perles fausses aux perles vraies?
Mais cette question était un aveu en même temps qu'une accusation: l'aveu qu'il avait découvert des perles fausses dans le collier de la comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porté l'écrin de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette fraude.
Elle était donc impossible à tous les points de vue, et il devait s'en tenir à ce qu'il avait obtenu.
Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans leur cabinet et, la porte fermée, en même temps ils s'interrogèrent du regard d'abord, puis franchement?
--Marche?
--Chabert?
--Ça vous parait naturel tout cela?
--Le mari qui entre par hasard.
--La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un emploi secret.
--L'embarras de l'un.
--La confusion de l'autre.
--C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame d'Unières, je dirais ça y est.
--Et moi je dirais que le collier a été vendu comme les anciens bijoux.
--A qui?
--Pourquoi pas à nous!
--Voilà qui n'est pas juste.
--Nous, nous la connaissons.
--Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à Freteau.
--On les aura envoyées à Londres.
--C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, je les reconnaîtrai.
--Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier comme celui-là ne peut pas disparaître sans que l'honneur de la famille soit engagé.
--Je vais écrire à Londres.
--Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler.
Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il ne l'était en sortant le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier, depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, à moins d'accuser Marche et Chabert d'être des voleurs ou des ignorants, il fallait reconnaître qu'elles n'y avaient été introduites que depuis la réparation du fermoir.
Si la question de la date semblait résolue, l'autre, celle du «comment», restait entière, et même elle s'était aggravée en se limitant, puisqu'il était démontré que le collier ne se composait que de perles vraies quand il avait été remis à Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas dû sortir.
Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser aller plus loin.
Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point que les perles s'étaient écrasées parce qu'elles étaient fausses, et que, si elles avaient été vraies, elles auraient résisté au coup porté par la lampe. Mais ce point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il ne le savait pas d'une manière certaine: il supposait que des perles ne devaient pas s'écraser, mais si elles avaient un défaut caché, si elles étaient malades, ou même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles pas être brisées par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se produisant sur une matière dure telle que la malachite formant enclume?
C'était cela maintenant qui avant tout devait être élucidé, et un seul moyen se présentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au doute et aux tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen d'un bijoutier ou d'un expert--ce qu'il ferait.
Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais avec Ghislaine, il resta seul à Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort, dont ils avaient chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la dimension de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne pas le connaître.
Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. Il apportait un collier pour qu'on remplaçât deux perles qui manquaient.
Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais presque tout de suite il le referma:
--Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.
--Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda le comte que la fermeture de l'écrin avait péniblement impressionné.