Ghislaine

Chapter 16

Chapter 163,937 wordsPublic domain

A cette pensée, une sueur froide la syncopait: lui, malheureux par elle! Dix années d'amour et de bonheur s'effondrant dans la honte! Que n'avait-elle cru ses craintes, quand aux instances de son oncle elle répondait par un refus; elle la frappait, cette punition qu'elle sentait alors suspendue sur sa tête.

Dans son désarroi et sa confusion, si profonds que fussent son trouble et son émoi, elle n'avait cependant pas une seule fois admis la possibilité de l'abandon et de la fuite: il voulait la voir, il la verrait; car ne pas aller au rendez-vous qu'il lui donnait ou lui faire fermer la porte quand il se présenterait, c'était remettre le danger au lendemain et non l'écarter: repoussé par elle, que ne ferait-il pas, à qui ne s'adresserait-il pas? Avant tout, elle devait savoir ce qu'il voulait. Après, elle aviserait.

La _Mare aux Joncs_, le lieu de rendez-vous qu'il avait choisi, était un des endroits les plus sauvages et les plus déserts de la forêt: une combe étroite entourée de collines boisées, point de chemin pour y arriver, mais seulement d'étroits sentiers tortueux, des grands arbres sur les bords de la mare et toute une végétation foisonnante de roseaux, sur les collines d'épais taillis, elle serait là à sa discrétion; si personne ne pouvait entendre ce qu'ils diraient, personne non plus ne viendrait à ses cris si elle appelait, et il ferait d'elle ce qu'il voudrait; bien qu'elle fût brave ordinairement, jamais elle ne s'exposerait à ce danger; ce serait folie.

Mieux valait encore le laisser pénétrer jusqu'à elle dans le château, malgré sa répulsion et son dégoût. Au moins, n'y serait-elle pas seule et sans secours.

Ce lui fut un soulagement de s'être arrêtée à cela.

Sans doute elle ne savait ni ce qu'elle dirait, ni comment elle se défendrait, mais au moins elle n'était plus dans l'irrésolution.

Quand elle entra dans la bibliothèque, elle trouva son mari au travail, et en la voyant il eut un sourire d'heureuse surprise.

Tendrement il l'embrassa.

Mais il la connaissait trop bien, ils étaient trop intimement, trop profondément liés l'un à l'autre pour qu'il ne sentît pas dans cette étreinte qu'elle était troublée.

--Tu as éprouvé une contrariété, dit-il en la regardant.

--Pas d'autre que celle de n'être pas restée près de toi.

--J'ai travaillé quand même; malgré tout, je crois que demain tu seras contente.

Ainsi qu'il avait été convenu entre eux, il croyait qu'elle assisterait le lendemain à la séance de la Chambre.

--Veux-tu que je t'indique les points principaux de mon discours?

--Certainement.

Elle se débarrassa de son chapeau et prit sa place ordinaire devant son petit bureau, tandis qu'il s'asseyait sur un coin de la grande table. Alors il commença, les yeux fixés sur elle; mais il n'alla pas loin:

--Est-ce que tu trouves que je ne suis pas dans le vrai? demandât en s'arrêtant.

--Je ne trouve pas cela du tout.

--Tu as l'air de ne pas me suivre.

--Mon air te trompe.

Elle était au supplice, car elle avait beau faire, elle sentait qu'à certains moments sa volonté lui échappait; alors son regard trahissait sa préoccupation, et comme il ne la quittait pas des yeux, tout de suite il s'apercevait de ce désaccord.

Il fallait qu'elle s'appliquât! n'en aurait-elle pas la force, faible coeur qu'elle était?

--Continue, dit-elle, je t'assure que je te suis.

--Si tu trouves cela mauvais ou à côté, dis-le franchement, je t'en prie.

--Mais non, je ne trouve pas cela mauvais; qui peut te donner cette idée?

Il reprit.

Ce fut elle à son tour qui ne le quitta pas des yeux.

De temps en temps elle faisait un geste d'approbation ou bien elle murmurait:

--Bien, très bien.

--N'est-ce pas?

Alors il s'échauffa, et de l'analyse toute sèche de son discours, il passa peu à peu à des développement sous lesquels se sentait le mouvement oratoire.

A le suivre ainsi, elle se laissa prendre à ce qu'il disait et à oublier sa propre situation, suspendue qu'elle était aux lèvres et aux yeux de son mari, complétant par la pensée les effets qu'il laissait de côté.

Et la retrouvant telle qu'il l'avait vue depuis dix ans, il allait toujours; quittant sa table, il avait fait un pas vers elle, puis deux, et maintenant il parlait en la tenant dans le cercle de ses bras, penché sur elle, l'effleurant presque de sa barbe. Tout à coup il s'arrêta et se mettant à sourire:

--Mais c'est une vraie répétition, dit-il.

Elle se jeta à son cou, dans un mouvement passionné:

--Ah! pourquoi t'interromps-tu? s'écria-telle en le serrant dans ses bras.

--Alors c'est bien?

--C'est superbe.

--Vraiment?

--Vas-tu douter de moi, maintenant?

--Non, chère femme. De moi, oui, toujours; de toi, jamais; tu verras demain la force que m'aura donnée ton appui d'aujourd'hui. Il me semblait bien qu'il y avait quelque chose; mais tu n'étais pas là, je ne pouvais pas te consulter et ne savais que penser.

Pendant qu'il parlait, elle se demandait comment elle s'y prendrait pour ne pas aller le lendemain à la Chambre. Quoi inventer? Quel prétexte trouver? Quelle excuse assez bonne pour qu'il l'acceptât sans s'inquiéter, sans se peiner?

Ce fut à chercher ce prétexte que sa soirée se passa, et partout, au dîner, à la promenade qui le suivit, elle porta, malgré ses efforts, une préoccupation évidente, qu'elle ne rendait que plus sensible par ce qu'elle faisait pour la dissimuler. Quand elle comprenait qu'elle se trahissait, elle se jetait dans une gaîté factice, dont bien vite elle avait honte, et qu'elle cherchait aussitôt à racheter par un élan de tendresse sincère.

Jamais il ne l'avait vue dans cet état, elle qui d'ordinaire était si bien équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si calme.

Il n'osait pas l'interroger, et même, il n'osait pas l'observer de peur qu'elle se tourmentât.

Et pour comprendre ce changement il ne trouvait qu'une explication; elle était souffrante, nerveuse: peut-être ce rapide voyage à Paris l'avait-il fatiguée.

Alors il s'appliqua à la distraire, en ayant soin de ne pas laisser deviner qu'il la trouvait autre qu'elle n'était habituellement.

La nuit, il se releva trois ou quatre fois pour venir pieds nus, sans bruit, écouter derrière la portière qui séparait leurs chambres si elle dormait d'un bon sommeil, et toujours il entendit qu'elle s'agitait et respirait d'une façon irrégulière.

Le matin, l'inquiétude l'emporta sur la réserve, et il ne put pas s'empêcher de l'interroger; mais elle se défendit: elle n'avait rien; peut-être était-elle un peu nerveuse, ce qui tenait sans doute au temps orageux.

Alors il lui proposa de ne pas venir à Paris: son discours, elle le connaissait, et il le dirait peut-être beaucoup moins bien à la Chambre qui ne l'avait dit la veille pour elle seule; d'ailleurs, par ce temps orageux, l'atmosphère des tribunes serait étouffante, comme le voyage à Paris serait pénible dans la chaleur du midi.

Elle fut grandement soulagée de le voir ainsi venir au devant d'elle, et ne se défendit tout juste, que ce qu'il fallait.

--Eh bien! je resterai, dit-elle, mais à une condition.

--Toutes celles que tu voudras.

--Reviens aussitôt que ta présence ne sera plus indispensable à la Chambre.

--Je te le promets.

--Jamais je n'ai eu autant besoin de toi, de ta présence, de ton amour.

--Veux-tu que je n'aille pas à la Chambre?

--Y penses tu?

--Pourquoi pas?

--Et ton discours?

--Un discours a-t-il jamais changé un vote?

--Qu'importe le vote; l'essentiel c'est de faire son devoir; rien n'est perdu si l'honneur est sauf.

Si jamais elle n'avait eu autant besoin de lui, jamais non plus elle ne l'avait embrassé avec l'ardeur passionnée qu'elle mit dans son étreinte, lorsqu'il se sépara d'elle pour monter en voiture.

--De bonne heure, tu me le promets, dit-elle.

--Aussitôt, aussi vite que possible.

III

Si Nicétas restait à la Mare aux Joncs vingt ou trente minutes après l'heure qu'il avait fixée, il pouvait arriver au château vers quatre heures; c'était donc à ce moment qu'elle devait l'attendre... s'il venait.

Sans doute, elle ne pouvait trouver qu'un bien faible sujet d'espérance dans cette pensée que, par cela seul qu'elle n'avait pas été à son rendez-vous, il renoncerait à la voir; mais enfin, elle se disait que cela était possible: ce refus d'obéir à son injonction l'aurait fait réfléchir; il aurait senti l'extravagance de sa demande; il retournerait à Paris.

Cependant elle se prépara à le recevoir, si malgré tout il venait, et pour cela elle s'installa dans le grand salon qui par un autre se trouvait en communication directe avec le vestibule où se tenait toujours un valet de pied: en parlant sur le ton ordinaire, la voix ne pouvait pas arriver distincte à ce vestibule, mais en l'élevant il y avait certitude qu'elle serait entendue.

Elle avait pris un livre pour tâcher de ne pas penser, mais ses efforts pour s'absorber dans sa lecture ne produisaient aucun résultat, elle ne savait pas même ce qu'elle lisait, et si ses yeux suivaient des lignes noires, son esprit était à la Mare aux Joncs.

Trois heures avaient sonné, puis le quart, puis la demie; incapable de rester en place, elle se levait à chaque instant pour aller à une fenêtre jeter un regard dans la cour d'honneur jusqu'à la loge du concierge.

Elle avait repris son livre et elle lisait des yeux et des lèvres lorsque la cloche qui annonçait l'arrivée d'un visiteur sonna.

Elle alla vivement à la fenêtre, les jambes tremblantes, et sans se montrer, derrière un rideau, elle regarda: dans la façon dont il se présenterait, elle verrait peut-être ce qu'allait être cette entrevue, ce qu'elle avait à craindre ou à espérer.

Mais elle s'était trompée en croyant que c'était lui: l'homme qui traversait la cour, marchant sans se presser vers le perron, était bien de grande taille, mais il était gras ou plutôt bouffi de visage comme de corps, les cheveux étaient courts, les joues et le menton rasés; enfin le vêtement usé, composé d'un pantalon noir, d'un veston jaunâtre et d'un chapeau melon, annonçait sûrement quelque pauvre diable qui venait demander un secours.

Cependant le pauvre diable était arrivé au perron et, à la porte du vestibule, il avait trouvé Auguste de service ce jour-là.

--Tiens, c'est vous, dit celui-ci en reconnaissant son journaliste américain, vous n'avez pas de chance, madame la comtesse n'a pas été à Paris, je ne peux pas vous montrer le château.

--Je lui ai écrit, veuillez lui remettre cette lettre.

Et sans paraître le moins du monde embarrassé, Nicétas lui tendit un petit billet qu'il venait d'écrire à l'auberge du Château.

--Mais je ne sais...

--Allez donc, elle me recevra, je vous le promets.

Quand Ghislaine vit sur ce billet la même écriture que celle de la demande de rendez-vous, elle se rassura: s'il écrivait au lieu de venir, c'est qu'il n'osait pas se présenter; et à la pensée de ne pas le voir son coeur se desserra; sans doute ce pauvre diable était un commissionnaire.

Elle avait ouvert le billet.

«Je pense que vous ne m'obligerez pas à forcer votre porte; donnez donc l'ordre que je sois admis près de vous.

«NICÉTAS.»

C'était lui. Elle eut une seconde d'anéantissement; lui, ce pauvre diable; arrivé à ce point de misère et de cynisme, de quoi ne serait-il pas capable!

Cependant, le plateau à la main, le valet attendait devant elle, la regardant à la dérobée, en se demandant quelle pouvait être la cause de ce bouleversement dans une physionomie qui n'avait jamais exprimé que le calme et la sérénité.

Il fallait qu'elle se contînt et prît un parti:

--Faites entrer, dit-elle.

Et pendant le court espace de temps que le valet mettait à traverser les deux salons, elle tâcha de se donner une contenance.

Comme il allait ouvrir la porte du vestibule, elle le rappela:

--Vous ne quitterez pas le vestibule.

Cette recommandation insolite pouvait surprendre ce domestique, mais elle n'était pas en situation de s'arrêter devant une considération de ce genre: avant tout elle devait assurer sa sécurité; comment se défendre si elle était paralysée par la peur d'une surprise?

Ce fut lentement que Nicétas traversa les deux salons pour venir jusqu'à elle.

Alors, l'examinant, elle le retrouva, mais combien changé, vieilli, ravagé!

Lorsqu'il fut à quelques pas, elle l'arrêta d'un mot:

--Que voulez-vous monsieur?

--Je vous l'ai écrit, vous entretenir de ma fille, de notre fille.

--C'est de la jeune fille élevée chez notre garde que vous parlez?

--Précisément.

Il prit une chaise et s'assit:

--D'elle-même.

--Par quelle combinaison êtes-vous arrivé à trouver que cet enfant est votre fille?

--Et la vôtre. Cela serait bien long à raconter; mais un mot suffit; c'est vous-même qui avez reconnu cette enfant pour ma fille et pour la vôtre.

--Moi!

--Pas par un acte authentique, bien entendu, puisqu'on vous a fait prendre toutes sortes de précautions qu'on croyait habiles pour échapper à cette reconnaissance,--mais par un fait: en me recevant ici. Est-ce que si cette enfant ne vous était rien et ne m'était rien vous m'auriez reçu après la lettre que je vous ai écrite et aussi après ce qui s'est passé entre nous il y a douze ans. Pour que vous ayez fait taire les sentiments d'indignation que vos yeux trahissent malgré vous en rencontrant les miens, il fallait une raison toute-puissante, qui emportait tout: répulsion, mépris, horreur, haine; et cette raison se trouve dans l'intérêt que vous portez à cette enfant: vous avez peur pour elle; vous voulez la défendre.

Il s'arrêta pour juger de l'effet qu'il avait produit, et en la voyant devant lui, il eut lieu d'être satisfait: elle était atterrée.

Il continua:

--L'ordre de m'introduire près de vous était un aveu; et si j'avais eu besoin qu'une nouvelle preuve s'ajoutât à toutes celles que j'ai déjà pu réunir, vous me la donneriez en ce moment, mais rassurez-vous, je n'en avais pas besoin; j'ai en mains toutes les pièces nécessaires pour affirmer mes droits sur ma fille.

--Et ces pièces? demanda-t-elle en essayant de se défendre.

--Je les produirai si vous m'y obligez, mais j'espère que nous n'en viendrons pas à cette extrémité. En effet, je n'ai qu'un but: assurer l'avenir de ma fille, et il me semble que vous ne pouvez pas ne pas vous associer à moi.

--Cet avenir a été assuré

--Vous voulez parler du testament de M. de Chambrais. Je suis, je l'avoue, surpris que vous considériez l'avenir d'un enfant assuré par la donation d'une somme d'argent. Il y a autre chose que l'argent dans la vie d'un enfant...

Il dit cela avec une grandeur qui devait toucher Ghislaine.

--... Il y a l'éducation, il y a les sentiments qui dirigent cette éducation, il y a l'affection maternelle, ou paternelle, il y a le milieu dans lequel l'enfant est élevé. Si Claude a la fortune, a-t-elle cette éducation dont je parle, a-t-elle cette affection maternelle? Est-elle dans un milieu digne d'elle? Élevée chez le garde, ayant pour camarades, pour frères et soeurs des enfants grossiers, de vrais paysans...

--Elle devait entrer au couvent. C'est le médecin qui a ordonné qu'elle vive en paysanne.

--A la campagne, je l'admets, mais en paysanne, en fille de garde-chasse, c'est autre chose. Si de votre mariage vous aviez une fille de onze ans, la feriez-vous élever par un garde, sous prétexte que les médecins ordonnent qu'elle vive en paysanne? Non, n'est-ce pas? Eh bien! pour n'être pas née de votre mariage, Claude n'en est pas moins votre fille. Et puisque vous l'oubliez, mon devoir est de vous le rappeler. Pour mon malheur, je sais par expérience ce que c'est que d'être élevé dans une maison étrangère; je ne veux pas que ma fille souffre ce qu'a souffert son père, et que l'absence d'une direction affectueuse, ferme et douce à la fois, fasse d'elle ce qu'elle a fait de moi.

Ghislaine écoutait stupéfaite: était-il possible que ce langage fût sincère; c'était lui qui parlait de devoir, d'affection, de dignité, de fierté! Où voulait-il en venir? Qui se cachait derrière cet étalage de tendresse et de sollicitude pour une enfant qu'il ne connaissait pas? Son premier mouvement avait été de répondre lorsqu'il avait invoqué l'affection maternelle; mais n'était-ce pas là un piège dans lequel elle ne devait pas tomber, un autre aveu plus précis que ceux sur lesquels il s'appuyait déjà? Ne serait-ce pas se défendre d'ailleurs?

--Enfin, que demandez-vous? dit-elle.

--C'est bien simple, répondit-il. Ou Claude occupera prés de vous, dans votre maison, la place à laquelle elle a droit par sa naissance, ou je la prends près de moi.

--Vous la prenez!

Ce cri qui lui avait échappé la trahissait par l'intensité de son émoi; elle voulut l'atténuer en l'expliquant:

--Et comment prenez-vous un enfant qui n'est rien pour vous et pour qui vous n'avez jamais rien été?

--En la reconnaissant pour ma fille par un acte authentique.

--C'est impossible.

--Permettez-moi de ne pas m'incliner devant vos connaissances juridiques; c'est au contraire parfaitement possible et même très facile. Pour contester cette reconnaissance, si telle était votre intention, il faudrait que vous eussiez un état-civil en règle à m'opposer, avec indication du père et de la mère; et je ne crois pas que ce soit votre cas; les précautions que vous avez prises pour cacher la naissance de l'enfant disent le contraire. Cependant, si je me trompe, vous n'avez qu'à produire cet acte de naissance, et je me reconnais battu. Mais vous ne le produirez point, n'est-ce pas?

Il attendit un moment, et comme elle ne répondait pas, il poursuivit:

--Chez vous, elle trouve une existence brillante, riche, et aussi, je l'espère, heureuse par les soins et la tendresse de sa mère. Près de moi, elle n'est associée qu'à une vie de travail et de lutte, mais elle est aimée, passionnément aimée par un père qui n'a pas d'autre affection; sous une tendre direction son coeur se forme en même temps que son esprit; et comme elle est la légataire de M. de Chambrais, elle ne souffre pas de ma pauvreté.

A ce mot elle l'interrompit:

--Vous avez été mal renseigné.

--Elle n'est pas légataire de M. de Chambrais?

--Elle l'est; mais mon oncle, dans une pensée de prévoyance dont je n'ai compris toute la sagesse qu'à l'instant même, a mis une condition à son legs, qui est que Claude ne jouira de sa fortune qu'à sa majorité ou à son mariage.

Si Nicétas fut touché, il ne fut pas trop surpris puisque c'était la réalisation de ce que Caffié avait prévu; décidément il était le malin qu'il avait dit, le vieux crocodile.

--Eh bien! reprit-il, s'il en est ainsi, elle travaillera pour son père comme son père travaillera pour elle; à deux on est fort; je l'ai entendue chanter une chanson de paysans, elle a la voix d'une justesse extraordinaire et le sentiment de la mesure, j'en ferai une excellente musicienne. Dans cinq ans elle sera en état de donner des leçons, et par conséquent de seize à vingt ans elle pourra m'aider si j'ai besoin d'elle. Vous voyez donc qu'alors même que je n'obéirais pas à un sentiment d'affection paternelle et à la voix du devoir, j'aurais tout intérêt à prendre Claude avec moi et à la reconnaître pour ma fille: à seize ans, elle gagnera sa vie largement; à vingt et un ans, elle jouira de sa fortune; enfin si la fatalité et l'injuste Providence qui n'ont cessé de me poursuivre me l'enlevaient, j'hériterais d'elle.

--Est-ce donc là votre calcul? s'écria-t-elle avec horreur.

--Il est vrai qu'il y a des pères qui font mourir leurs enfants pour en hériter, mais rassurez-vous, si dur que je sois devenu sous les coups du sort, je ne suis pas cependant un de ces pères, et la preuve c'est que je suis prêt à renoncer à tous les avantages qu'il y aurait pour moi à reconnaître Claude, avantages moraux aussi bien que matériels,--si vous vous engagez à la prendre près de vous dans cette maison, et à la traiter comme votre fille.

--Vous savez bien que c'est impossible, je suis mariée.

--On ne se marie pas quand on a un enfant, ou on l'impose à son mari; je serais vraiment surpris si vous me disiez que le vôtre n'appartient pas à la catégorie de ceux qui acceptent tout.

Sur ce mot, il se leva: il la voyait éperdue, affolée; c'était assez pour le succès de son plan; ce qu'il avait dit ne pouvait que l'affaiblir s'il le répétait ou le laissait discuter; au point où les choses en étaient arrivées, la réflexion en ferait plus que lui.

--Je vous reverrai après-demain, dit-il, à la même heure, d'ici vous aurez le temps d'envisager la situation sous son vrai jour, et vous pourrez alors me faire part de la résolution à laquelle vous vous arrêtez. Bien entendu, si M. le comte d'Unières était au château, je remettrais ma visite au lendemain: nous avons besoin du tête-à-tête.

Il fit un pas vers la porte, mais pour s'arrêter aussitôt.

--Je n'ajoute qu'un mot: si je ne pouvais arriver jusqu'à vous, ce serait une réponse négative à mon désir de vous voir prendre Claude; alors je la reconnaîtrais.

IV

Dans tout ce qu'il avait dit, elle avait été frappée d'un mot prononcé de façon, au moins lui semblait-il ainsi, à s'imposer à l'attention; c'était celui qui se rapportait aux avantages résultant pour lui de la reconnaissance de Claude. Si ces avantages n'avaient pas existé, il n'aurait donc pas pensé à cette reconnaissance, et il n'eût jamais réclamé sa paternité si sa fille n'avait pas été l'héritière de M. de Chambrais.

Donc, il était homme d'argent et il n'y avait à cela rien que de naturel dans la misère qui paraissait être la sienne; c'était par besoin d'argent qu'il poursuivait cette reconnaissance d'un enfant, dont il ne s'était jamais préoccupé; par besoin d'argent qu'il cherchait à exploiter sa paternité; enfin, par besoin d'argent aussi qu'il menaçait:

--Prenez l'enfant ou je la reconnais.

Si, comme tout l'indiquait, il ne tenait nullement à ce que Claude sortît d'un milieu indigne d'elle, ses menaces n'avaient donc d'autre objet que de se faire payer la non reconnaissance de l'enfant.

Arrivée à ce point, Ghislaine respira; jusque-là elle avait eu le coeur serré par l'angoisse comme si sa fille était en danger de mort, sans qu'elle pût rien pour la secourir et la sauver; mais maintenant il semblait qu'elle avait le moyen de lui venir en aide et de la défendre: c'était une lutte dans laquelle elle ne restait pas désarmée.

Cette espérance la releva, et bien qu'elle ne pût pas prévoir ce que serait cette lutte avec un pareil homme, elle se calma un peu: le danger n'était pas immédiat; elle avait un certain temps devant elle pour aviser, pour chercher.

Quand le comte rentra, elle était assez maîtresse de sa volonté pour l'accueillir comme à l'ordinaire et le questionner.

--Comment avait-il parlé?

Il lui raconta la séance et elle l'écouta sans donner des signes trop manifestes de distraction ou de préoccupation; comme il disait qu'il serait sans doute obligé de reprendre la parole le lendemain, elle manifesta le désir de l'accompagner.

--Te sens-tu en état de venir demain à Paris?

--Oh! certainement.

--Alors tu es tout à fait bien?

--Tout à fait.

--Tant pis.

--Comment tant pis?

Il la prit dans ses bras et l'embrassa doucement:

--Une idée qui m'est venue pendant mon voyage au lieu de penser à mon discours, j'étais avec toi et me disais que ce malaise pourrait être un indice heureux.

--Pauvre ami! murmura-t-elle tristement.

--Pourquoi non? Nous est-il donc interdit d'espérer! Tu as trente ans, j'en ai trente-sept. Ce n'est pas la première fois qu'en te voyant indisposée je me suis réjoui. Sais-tu que j'ai étudié les signes caractéristiques de la grossesse, signes rationnels et signes sensibles, signes incertains, probables, certains, et que sur ce sujet j'en sais peut être autant que bien des médecins? Enfin ce malaise n'a pas persisté.

--Pas du tout; et je suis sûre que rien ne m'empêchera d'aller demain à Paris; je profiterai de ce voyage pour faire quelques courses indispensables. Quand dois-tu parler?

--Si je parle, ce sera au commencement de la séance.

--Eh bien! après ton discours, je quitterai la Chambre, de manière à ne pas te faire attendre pour revenir ici.