Ghislaine

Chapter 15

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Plus il lut et relut la section de la _Reconnaissance des enfants naturels_, qui se renferme cependant dans une dizaine d'articles, moins il la comprit.

Il alla au bureau des conservateurs, et aussi poliment qu'il put, il demanda qu'on lui indiquât les meilleurs livres de droit qui traitaient la question des enfants naturels.

--Voulez-vous Dalloz, Laurent, Demolombe, Bonnier, Demante, Toullier, Aubry et Rau? répondit le conservateur, habitué à ne s'étonner d'aucune demande du public, même des plus hétéroclites, voulez-vous....

--Je voudrais celui que vous me conseillerez vous-même.

--Je ne suis pas jurisconsulte, répondit le conservateur qui était vaudevilliste.

--Ni moi non plus.

--Vous étudiez peut-être pour le devenir?

--Pas précisément.

--Je vais vous faire donner Demolombe.

Si le Code avait été obscur pour Nicétas, parce qu'il n'en disait pas assez, Demolombe le fut parce qu'il en disait trop; sèche la loi; diffus, confus le commentaire.

Ce n'était pas sa première exaspération contre cette loi barbare qui l'avait fait le misérable qu'il était, elle l'avait écrasé de tout son poids, paralysé, anéanti; les autres en avaient tiré contre lui tout le parti qu'ils voulaient; et voilà que quand, à son tour, il voulait en tirer parti contre les autres, elle restait muette.

Il en était encore à compulser son traité de la _Paternité et de la filiation_, quand la Bibliothèque ferma, et il se trouvait plus embarrassé, plus perplexe qu'en entrant.

Cependant, de tout ce qu'il avait lu se dégageait un fait certain, résultant d'un article de cette odieuse loi, c'est que pour l'enfant dont on recherchait la maternité, on devait prouver qu'il était identiquement le même que celui dont la mère était accouchée, et qu'on n'était reçu à faire cette preuve par témoins que lorsqu'on avait déjà un commencement de preuve par écrit.

N'avait-il pas eu une habileté diabolique, ce vieux comte de Chambrais, d'enlever sa nièce dans un pays étranger où il était presque impossible de la suivre?

S'il parvenait jamais à découvrir l'endroit où elle était accouchée, il semblait que c'était à Crèvecoeur qu'il devait tout d'abord le chercher; il irait donc à Crèvecoeur, si faibles que lui parussent les chances d'obtenir un résultat, et comme l'argent qu'il avait en poche ne lui permettait pas de prendre le chemin de fer, il irait à pied; la forêt de Crécy dans la Brie, cela ne devait pas être très loin de Paris.

Au temps où il habitait la rue de Savoie, il passait souvent, lorsqu'il revenait de la rive droite chez lui, sur le quai Voltaire, et à une boutique de ce quai, il avait vu des cartes étalées, qu'il s'était plus d'une fois amusé à regarder. Peut-être le hasard ferait-il, un bienheureux hasard qui ne l'avait jamais gâté, qu'il y aurait une carte en montre sur laquelle il pourrait tracer son itinéraire.

Il alla donc quai Voltaire, en sortant de la Bibliothèque.

Mais le hasard sur lequel il avait compté ne lui fut pas favorable; à la vérité, une grande carte de France était accrochée à la devanture de la boutique, mais si haut qu'il lui était impossible de lire le nom des pays au-dessus de la Loire. C'était bien là sa chance habituelle.

Cependant il ne se fâcha pas; mais entrant dans le magasin il demanda, comme s'il voulait les acheter, les cartes de l'état-major qui comprenaient la Brie, et les étalant les unes à côté des autres, sur une table, d'un coup d'oeil rapide il trouva son chemin à partir de Paris; puis le format du collage sur toile ne lui convenant pas pour entrer dans ses poches, il remercia et sortit.

Il était fixé: il quittait Paris par la barrière du Trône, traversait le bois de Vincennes, Joinville, Champigny, la Queue-en-Brie, Tournan, et il arrivait à Crèvecoeur, situé à l'entrée de la forêt de Crécy; en tout, cinquante kilomètres environ.

Mais ce n'était point une distance pour l'effrayer: il en avait parcouru de plus longues sans chemins tracés quand il était officier au Pérou, ou gardien de troupeaux au Texas: la vie d'aventurier a au moins cela de bon qu'elle donne de l'initiative à l'esprit et du courage aux jambes; ce n'était point quand il raclait du violon aux Conservatoires de Vienne et de Paris qu'il aurait envisagé d'un oeil calme cent kilomètres à faire à pied et deux ou trois nuits à coucher à la belle étoile.

Le lendemain matin, à deux heures, il quittait les hauteurs de Montmartre encore noires et descendait dans Paris; quand il arriva au Château-d'Eau, une lueur blanche éclairait le ciel au bout du boulevard Voltaire; à la barrière du Trône, il faisait jour; et sur le cours de Vincennes, il croisait les voitures des paysannes qui, en une longue file, s'en allaient à la halle, laissant derrière elles une bonne odeur de fraises. A Champigny, il acheta une livre de pain, et au haut de la côte, assis dans l'herbe, à l'ombre d'un petit bois, il déjeuna en regardant le panorama de Paris, qui, au delà de la verdure du bois de Vincennes, se perdait dans la brume et la fumée.

--Oui, le terrain était bon, et s'il l'exploitait adroitement, il en tirerait quelque chose, la moisson ne se ferait pas attendre.

Il se remit en route, et sans se presser, mais d'un bon pas régulier, il traversa les plaines monotones de la Brie. A cinq heures du soir, il arrivait à la Houssaye, et peu de temps après il apercevait un tout petit village qui se détachait sur la masse sombre d'une forêt: c'était Crèvecoeur.

Alors il s'arrêta; avec une branche cassée et une poignée d'herbe, il fit la toilette de son pantalon et de ses souliers couverts d'une épaisse couche de poussière blanche, de façon à ce qu'on ne pût pas le prendre pour un pauvre diable qui arrive à pied de Paris; de la station voisine, c'était admissible, mais de Paris il n'eût trouvé crédit nulle part.

Quand il entra dans le village, son peu d'importance lui donna bon espoir; il n'était pas possible que dans un pays composé seulement de quelques maisons, où tout le monde devait être amis ou ennemis, on n'eût pas gardé le souvenir non seulement de Dagomer et de sa famille, mais encore de ce qui les touchait.

En route, il avait bâti son plan, qui était très simple: il recherchait des renseignements sur une petite fille mise en nourrice chez Dagomer dix ou onze ans auparavant; cette petite fille venait de faire un gros héritage, et l'on paierait une forte prime à celui qui procurerait ces renseignements... aussitôt qu'ils auraient été reconnus bons.

Ce fut ce qu'il expliqua au secrétaire de la mairie, un vieil instituteur en retraite qui, n'ayant jamais quitté Crèvecoeur, devait se rappeler Dagomer.

--S'il se rappelait Dagomer? Bien sûr qu'il se le rappelait. Un brave garçon. Peut-être un peu dur aux braconniers, mais il était payé pour ça; et puis les braconniers n'étaient vraiment pas raisonnables non plus; jamais satisfaits. Seulement, quant à se rappeler un nourrisson qu'on aurait mis chez les Dagomer, c'était impossible, par cette raison que les Dagomer n'avaient jamais eu de nourrisson.

--Pourtant ils étaient arrivés à Chambrais avec une petite fille âgée maintenant de plus de onze ans, et comme ils avaient quitté Crèvecoeur depuis dix ans, à l'époque de leur départ cette enfant avait plus d'un an.

Tout fut inutile: insistance, raisonnements; le vieil instituteur ne pouvait pas se rappeler ce nourrisson puisque les Dagomer n'en avaient jamais eu: tout Crèvecoeur le dirait comme lui.

Alors il fallut bien que Nicétas admit ce qui lui était venu plus d'une fois à l'esprit, sans qu'il voulût l'accepter: née à l'étranger, Claude avait été ramenée en France au moment même où Dagomer était venu habiter Chambrais, et personne, à l'exception de Ghislaine, ne devait connaître le lieu de naissance de l'enfant.

La déception fut rude; mais il n'était point dans son caractère de s'abandonner; il fallait réfléchir. En venant, il avait vu une prairie où l'on mettait du foin en meules; il serait bien là pour passer la nuit en se faisant un lit dans le foin chaud quand les paysans auraient quitté les champs.

Il y dormit en effet d'un bon sommeil jusqu'au lendemain matin, et au soleil levant, il reprit le chemin de Paris.

Ce n'était pas lui qui le voulait, c'était la fatalité: puisqu'il ne lui restait que ce moyen, il fallait bien qu'il le subît: tant pis pour Ghislaine s'il le lui faisait au _salé_, comme disait Caffié.

Il était las en montant à dix heures du soir les six étages de son ami d'Anthan, cependant il n'attendit pas au lendemain pour la lettre qu'il avait préparée:

«Madame,

«Je rentre en France et trouve ma fille, qui est aussi la vôtre, installée chez un garde, au lieu d'occuper auprès de sa mère, la place à laquelle _elle a droit_. Je ne puis tolérer cela et mon devoir est de prendre sa défense. Je vous attendrai après-demain, à trois heures, aux abords de la _Mare aux Joncs_. S'il vous était impossible de vous y trouver, je me présenterais au château.

«NICÉTAS»

Il redescendit l'escalier dont les marches étaient terriblement dures pour ses genoux, et jeta sa lettre dans la boîte d'un débit de tabac.

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE

QUATRIÈME PARTIE

I

Le jour où Ghislaine reçut cette lettre, elle avait passé une partie de la matinée au pavillon du garde, car depuis l'entretien qui avait définitivement fixé le sort de Claude, elle montrait, beaucoup plus librement qu'avant, sa tendresse pour sa fille.

N'avait-elle pas l'autorisation de son mari, et à l'avance n'était-elle pas certaine que, quoi qu'elle fît, il ne s'en inquiéterait pas?

Maintenant elle ne prenait plus des prétextes pour l'aller voir, et franchement elle disait: «Je vais près de Claude»; arrivée chez le garde, elle ne se cachait plus pour laisser paraître son affection, et franchement aussi elle embrassait sa fille.

Le plus souvent elle l'emmenait dans le parc, et quand elles étaient assises, en tête à tête, à l'abri de la curiosité des enfants Dagomer ou des passants, elle la faisait causer en l'interrogeant doucement.

Ce n'était point sur de graves sujets qu'elle la mettait, mais simplement sur ceux où, pouvant forcer par d'adroites questions sa réserve toujours un peu craintive, elle l'amenait à se livrer. N'était-ce pas cela qui touchait son coeur de mère: savoir ce qu'était cette enfant qu'elle n'avait pas toujours près d'elle, et qu'une observation constante dans les choses importantes comme dans les riens, dans la joie comme dans le chagrin, la bonne humeur ou la colère, ne pouvait pas lui faire connaître à fond, avec sa vraie nature.

Et c'était cette vraie nature qui l'intéressait, qui l'inquiétait: par où tenait-elle de son père, par où s'en éloignait-elle?

Sous cette main douce et caressante, le coeur de Claude s'ouvrait; avec un abandon plein de confiance, elle bavardait, disant tout ce qui lui passait par la tête, tout ce qu'elle avait dans l'esprit; d'un mot, Ghislaine la redressait, la soutenait, et par des histoires qu'elle arrangeait, par des exemples la conduisait où elle voulait qu'elle allât.

Quelquefois aussi il était question des leçons, c'est-à-dire que Claude en parlait, car Ghislaine, qui connaissait la susceptibilité de lady Cappadoce, veillait à ne pas donner à son ancienne gouvernante des sujets d'inquiétude.

--Ah! si lady Cappadoce m'expliquait les choses comme vous, disait Claude.

--Lady Cappadoce est une maîtresse.

--Et vous?

--Moi, chère enfant, moi... je n'en suis pas une.

Et Ghislaine était obligée de s'arrêter, car le mot qui lui montait du coeur, elle ne pourrait jamais le prononcer, et il ne fallait pas que, par une imprudence, par un entraînement, elle permît à Claude de le prononcer elle-même, sinon en ce moment, au moins plus tard.

On ne parlait pas toujours, il y avait aussi des moments de silence et de recueillement où elles restaient les yeux dans les yeux; alors Ghislaine attirait Claude contre elle, et de son bras elle l'enveloppait doucement.

C'était à Chambrais que Nicétas avait adressé sa lettre, et il avait calculé qu'à l'heure où Ghislaine la recevrait, M. d'Unières devrait être à la Chambre,--ce qui serait parfait, car elle serait troublée, et pour le succès de sa combinaison, il ne fallait pas qu'elle trahit une trop vive émotion devant son mari.

Mais ce calcul se trouva faux; au lieu d'aller à la Chambre, le comte était resté au château pour préparer un discours important qu'il devait prononcer le lendemain, et après le déjeuner il s'était installé dans la bibliothèque avec sa femme près de lui, comme toujours lorsqu'il travaillait. N'était-elle pas son inspiration et sa conscience? Il trouvait plus vite lorsqu'elle était là. Et il n'était sûr d'un effet ou d'un argument que lorsqu'après discussion elle l'avait approuvé.

Le domestique qui recevait le courrier en faisait le tri, mettant dans une corbeille ce qui était pour le comte, et sur un plateau les lettres à l'adresse de la comtesse. Quand il entra dans la bibliothèque, le comte, qui était devant une grande table couverte de volumes du _Journal officiel_, n'interrompit point son travail; mais Ghislaine, assise à un petit bureau dans l'embrasure d'une fenêtre, posa le livre qu'elle lisait, et commença à ouvrir les lettres.

Bien qu'elle sût à l'avance à peu près ce qu'elles contenaient, et justement même par ce qu'elle savait qu'elles étaient des demandes de secours, il fallait qu'elle les lût tout de suite pour y répondre sans retard, ou pour faire faire les recherches auxquelles elles donnaient lieu.

Elles étaient ce jour-là nombreuses et déjà elle en avait lu plusieurs, lorsqu'elle ouvrit celle de Nicétas.

«Je rentre en France et trouve ma fille qui est aussi la vôtre....»

Elle n'alla pas plus loin: un voile avait passé devant ses yeux, son coeur s'était arrêté.

Heureusement la lettre était posée sur le bureau sans quoi elle serait tombée, ou elle aurait été secouée de telle sorte dans sa main tremblante que l'attention du comte eût été provoquée.

Lui! depuis onze ans elle l'attendait; mais les angoisses des premières années; toujours vaines, avaient fini par lui donner une sorte de confiance; si elle devait l'attendre, n'était-il pas permis d'espérer qu'il ne reviendrait point; douze années s'étaient écoulées sans qu'il reparût, n'y avait-il pas des chances pour que d'autres s'écoulassent encore? Quels droits avait-il sur elle, d'ailleurs, et sur Claude dont il ne connaissait même pas l'existence?

Elle fit un effort pour ne pas s'abandonner, et la tête basse, à la dérobée, rapidement elle jeta un coup d'oeil du côté de son mari: absorbé dans son travail, il n'avait rien remarqué, et penché sur sa table, il continuait à prendre des notes; sa plume en écrivant craquait avec un bruit régulier.

Elle était comme paralysée de corps et d'esprit. Quelle contenance tenir? Que faire? Elle ne savait. Et même elle était incapable de se poser une question raisonnable.

La lettre restait ouverte sur le bureau, sans qu'elle osât même la faire disparaître, et cependant elle sentait vaguement que son mari pouvait se lever, venir à elle comme il le faisait à chaque instant, et machinalement, sans intention, laisser tomber son regard sur cette feuille de papier, où le mot «votre fille» flamboyait, croyait-elle, se détachant en caractères d'affiche. Dans leur étroite intimité, ils n'avaient pas de secrets l'un pour l'autre, et si monsieur ouvrait ses lettres, si madame ouvrait les siennes, en réalité elles étaient les unes et les autres pour monsieur aussi bien que pour madame, pour madame aussi bien que pour monsieur.

Il semblait, autant qu'elle pouvait avoir une idée, que la première chose à faire était de cacher cette lettre. Mais comment? Dans les circonstances ordinaires, rien n'eût été plus simple que d'ouvrir un tiroir du bureau et de la mettre dedans. Elle n'osait pas. La glisser dans sa poche? Elle n'osait pas non plus, s'imaginant que le froissement du papier allait crier sa honte.

Et la terrible feuille était devant ses yeux, hypnotisante.

Comme elle allait se remettre à lire, elle sentit que son mari se tournait vers elle. Alors, elle le regarda; il ne s'était point levé et ne paraissait pas disposé à quitter son travail:

--Te rappelles-tu la date de mon discours à propos de l'ordre du jour Bunou-Bunou.

L'ordre du jour Bunou-Bunou! Dans toute autre circonstance, elle eût donné la date de jour, de mois, d'année. Mais en ce moment, comment réfléchir, chercher, se rappeler? Et cependant, elle devait répondre sans que sa voix trahit son bouleversement.

--A peu près trois ans, il me semble.

--Trois ans. Dis plutôt sept ans. Comment ta mémoire si ferme peut-elle se tromper de tant d'années?

--Sans doute, je fais une confusion.

--Ne cherche pas, je vais vérifier.

Quittant sa table, il passa dans une pièce voisine qui servait d'annexe à la bibliothèque.

Alors elle se jeta sur la lettre, et d'un coup d'oeil la lut, puis vivement elle la mit dans sa poche.

Il n'était que temps, le comte rentrait, il vint à elle.

--Je te fais mes excuses, dit-il, tu étais plus près que moi de la vérité; il y a quatre ans.

Comme elle avait ordinairement le triomphe modeste, il ne s'étonna pas qu'elle ne répondît point, et tranquillement il retourna à son travail. Il fallait qu'elle prît un parti, et tout de suite, puisque c'était pour le lendemain même qu'il fixait son rendez-vous.

S'attendant depuis son mariage à le voir surgir d'un moment à l'autre, elle avait bien des fois examiné la question de sa défense, et elle s'était toujours dit qu'alors elle devrait avoir recours à cette arme dont son oncle lui avait parlé avant de mourir.

Quelle était cette arme? Elle ne le savait pas au juste. Une lettre sans doute qui lui fermerait la bouche s'il voulait parler; mais quelle qu'elle fût, elle devait être efficace puisque son oncle lui avait recommandé d'en faire usage; il fallait donc qu'avant tout elle la réclamât au notaire chez qui elle était déposée et que tout de suite elle allât à Paris.

Bien qu'il fût scrupuleusement observé qu'elle restât auprès de son mari quand il travaillait, elle n'hésita pas; n'était-ce pas son honneur et son repos, le bonheur de l'homme qu'elle aimait, la vie même de sa fille qui se trouvaient en jeu?

--Si tu ne t'y opposes pas, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait d'affermir, je partirai pour Paris.

Il fut stupéfait:

--Comme ça, tout de suite?

Il fallait qu'elle donnât une raison, bien qu'il ne lui en demandât pas, et que pour la première fois elle ne fût pas franche.

--Parmi ces lettres, il s'en trouve une qui exige une solution immédiate.

--Tu seras longtemps?

--Strictement ce qu'il faut pour aller et revenir.

Il sonna et commanda d'atteler.

--Certainement tu me retrouveras au travail, dit-il, car ça ne va pas aller, et je suis sûr que demain à la Chambre tu sentiras toi-même que ton aide m'a manqué.

Il voulut la mettre lui-même en voiture, et la portière fermée, il recommanda au cocher de marcher rondement.

A trois heures, les chevaux, blancs d'écume, s'arrêtaient devant les panonceaux de M. Le Genest de la Crochardière, et Ghislaine entrait dans l'étude. C'était la première fois qu'elle venait chez son notaire, car quoi qu'elle eût dû mettre bien souvent sa signature au bas d'actes notariés, on était toujours venu les lui faire signer à l'hôtel de la rue Monsieur. Quand elle se trouva dans une grande pièce où sur des tables a pupitre en bois noirci travaillaient une dizaine de clercs, elle se trouva intimidée sous le feu de tous ces yeux qui s'étaient levés sur elle. Mais le second clerc, qui la connaissait et qui dirigeait cette étude, accourut avec les démonstrations de la plus respectueuse politesse:

--Madame la comtesse désire voir M. Le Genest, sans doute, je vais m'informer s'il peut recevoir.

Le notaire lui-même apporta la réponse en venant au-devant de sa cliente qu'il fit entrer dans son cabinet.

La demande que Ghislaine avait à présenter était bien simple, cependant ce fut avec un extrême embarras qu'elle s'expliqua. Heureusement depuis longtemps le vieux notaire était habitué à ne pas laisser deviner qu'il remarquait la gêne d'un client; encore moins d'une cliente. Aussitôt qu'il put comprendre ce dont il s'agissait, il alla à une grande caisse qu'il ouvrit, et en tirant la pièce qui lui avait été confiée par M. de Chambrais, il la remit à Ghislaine.

Elle eût voulu sortir au plus vite pour déchirer l'enveloppe et lire cette pièce, mais le notaire ne lui en laissait pas la liberté: il parlait de Claude, et il fallait bien qu'elle l'écoutât.

--Par M. le comte d'Unières, j'ai appris tout l'intérêt que vous inspire cette chère enfant et toute la tendresse que vous lui témoignez. Dans son isolement, c'est un grand bonheur pour elle: une mère, me disait M. le comte, n'aurait pas plus d'affectueuse sollicitude.

Il continua assez longtemps ainsi; mais sans insister cependant, et en gardant la mesure qu'il savait mettre en tout.

Enfin elle put se lever et, conduite par le notaire, regagner sa voiture.

II

Accotée dans un coin de son coupé, les glaces relevées, Ghislaine put déchirer l'enveloppe que le notaire lui avait remise.

Elle ne contenait qu'une lettre et une note écrite par son oncle; ce fut par cette note qu'elle commença: «La lettre ci-jointe m'a été remise par son auteur le jour même où elle a été écrite; elle est la preuve, elle est l'aveu d'un crime qui, je l'espère, restera ignoré; mais si jamais il était découvert, elle porterait témoignage contre le coupable.

«CHAMBRAIS.»

Vivement elle passa à la lettre, et le début elle le lut sans trop d'émotion: que lui importaient ces déclamations, que lui importaient ces plaintes et ces cris de révolte!

Mais aux mots: «Je vous aimais», l'indignation la suffoqua comme si c'était une déclaration: elle le voyait devant elle, elle l'entendait, et dans son coeur résonnaient encore les éclats sourds de sa voix heurtée.

Elle reprit, et sans s'arrêter alla jusqu'au bout; mais arrivée à la dernière ligne, elle chercha si c'était tout.

Une arme, disait son oncle; le crime découvert peut-être, une accusation au moins contre le coupable et nécessairement la défense de l'innocente; mais ce n'était pas sur cela qu'elle avait compté; découvert le crime ne l'était pas, et ce qu'elle avait cru trouver c'était un moyen pour qu'il ne le fût jamais.

A quoi en ce moment cette lettre pouvait-elle lui servir? Elle ne le voyait pas, et restait dans un inconnu dont le mystère l'épouvantait. Que ne pas craindre d'un homme capable de tout.

En sortant de chez le notaire, le cocher était venu rue Monsieur pour changer de chevaux; elle descendit de voiture et serra la lettre avec la note de son oncle dans un meuble où elles devaient être en sûreté: inutiles en ce moment, elles devenaient peut-être le lendemain l'arme qu'elle était venue chercher, car maintenant qui pouvait savoir ce que serait ce lendemain?

Ne trouvant rien pour se défendre sous le coup immédiat de la déception, elle s'était dit qu'avec la réflexion et en se remettant de cet écrasement, il lui viendrait sans doute une idée.

Mais la route se faisait, les villages défilaient devant elle! Bourg-la-Reine, la Croix de Berny, le pont d'Antony et elle restait paralysée dans son impuissance; il lui semblait qu'au lieu de la surexciter comme elle l'avait cru, le mouvement rapide de la voiture l'engourdissait et elle se sentait entraînée en imagination comme elle l'était en réalité: rien pour la retenir, rien pour la guider, l'éclairer, et au bout le gouffre dans lequel tombaient avec elle, entraînés par elle, ceux qu'elle aimait: son mari, sa fille.

C'était vainement aussi qu'elle cherchait à prévoir ce qu'il pouvait contre elle et contre eux: tout sans doute, puisqu'il avait écrit cette lettre.

Quand même elle lui résisterait, elle le repousserait, c'était la lutte; et dans cette lutte, le repos, le bonheur, l'honneur de son mari ne seraient-ils pas atteints?