Ghislaine

Chapter 14

Chapter 143,940 wordsPublic domain

Quand il arriva devant le pavillon, il n'aperçut personne et n'entendit aucun bruit de voix; mais comme la porte ainsi que les fenêtres étaient ouvertes, les habitants sûrement n'étaient pas loin: sur le seuil, deux bassets aux longues oreilles dormaient au soleil; dans le chemin, des poules allaient de-ci de-là en picotant l'herbe des bas-côtés.

Au lieu de traverser ce chemin et de s'approcher de la maison, il s'assit au pied d'un tilleul, et tirant son carnet il se mit à dessiner le pavillon. Sans être en état de faire un vrai dessin, il pouvait cependant enlever un croquis, et cela suffisait pour justifier sa présence si Dagomer s'en inquiétait, en même temps que cela lui permettait aussi de rester là autant qu'il voudrait: il verrait venir.

Ce qu'il vit tout d'abord, ce fut une femme qui sortit d'un bâtiment attenant au pavillon; elle portait sur son épaule une charge de linge mouillé qu'elle étendit sur une haie d'épine; deux petites filles de six et sept ans vinrent l'aider; c'était évidemment madame Dagomer et ses filles; elles ne parurent pas faire attention à lui; leur travail achevé, elles rentrèrent dans le bâtiment.

Il avait tout le temps d'attendre en continuant son croquis avec une prudente lenteur. Comme il tenait ses yeux fixés sur le pavillon, il entendit un bruit de pas derrière lui dans le chemin; se retournant, il vit venir une grande fillette portant une botte d'herbe sur la tête: elle était vêtue d'une robe d'indienne toute mouillée par le bas, et chaussée de sabots; bien qu'elle eût l'âge de Claude, il n'admit point qu'une fille dans ce costume de paysanne pût être celle de la comtesse d'Unières: une Dagomer, sans aucun doute.

Arrivée près de lui, elle jeta sa botte d'herbe à terre, et s'arrêtant, elle le regarda: alors il la salua gracieusement, se disant que, s'ils engageaient une conversation, il en pourrait peut-être tirer quelque chose.

--Bonjour, mademoiselle.

--Bonjour, monsieur.

Elle s'approcha avec curiosité: alors il remarqua qu'elle ne ressemblait en rien aux petites Dagomer qu'il avait vues quelques minutes auparavant, ni à leur mère.

Elles étaient blondasses, elle était brune; elles étaient épaisses, elle était svelte; mais ce qui le frappa surtout en elle, ce furent ses yeux profonds et ses cheveux noirs ondulés,--les cheveux de Ghislaine.

Allons, décidément, la voix du sang était muette en lui: à la vue de cette fillette dont il était le père, son coeur n'avait pas du tout bondi.

Il fallait savoir s'il ne se trompait pas.

--Votre papa est sorti, n'est-ce pas, mademoiselle?

--Papa Dagomer, oui, il fait sa tournée.

Il était fixé.

--Pardonnez-moi, dit-il, ce costume m'avait trompé, vous êtes mademoiselle Claude.

--Vous me connaissez?

--J'ai entendu parler de vous.

Elle ne parut pas flattée que cet homme de mauvaise mine eût entendu parler d'elle, cependant elle eut la coquetterie de vouloir expliquer ce costume:

--C'est ma robe pour cueillir de l'herbe à mes lapins, dit-elle; pour aller arracher des coquelicots dans les blés je n'allais pas m'habiller.

--Assurément.

Elle se pencha au-dessus du carnet:

--C'est notre maison que vous faites là?

--Vous voyez; est-ce que vous la reconnaissez!

--Oui et non.

--Vous dessinez?

--Non; je dessinerai l'année prochaine au couvent.

--Vous allez au couvent l'année prochaine?

--J'y serais déjà si madame la comtesse n'avait pas voulu me garder parce que j'étais malade; il est venu un médecin de Paris qui a dit que je devais vivre en paysanne.

--Elle est bonne pour vous, madame la comtesse?

--Elle est bonne pour tout le monde.

--Je veux dire elle vous aime?

--Mais oui.

--Elle s'occupe de vous?

--Certainement.

--Vous la voyez souvent?

--Tous les jours quand elle est à Chambrais.

--Vous allez au château?

--Non, c'est elle qui vient.

Il jeta autour de lui un regard rapide, et ne voyant personne, il risqua une question plus décisive:

--Elle est votre parente, n'est-ce pas?

Claude fixa sur lui ses yeux profonds:

--Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur?

--Par intérêt pour vous, car enfin c'est un honneur, d'être de la famille de la comtesse d'Unières.

Elle prit un air de hauteur étonnant pour une fillette de cet âge, mais qui, dans sa pensée, avait pour but certainement de couper court à ces questions:

--Je n'ai pas de parents.

--Qui vous a dit cela?

--Je le sais bien.

--Si vous vous trompiez?

--On me l'a dit.

--Si l'on vous avait trompée?

Elle le regarda de nouveau avec une anxiété qui contractait son visage:

--Vous connaissez mes parents?

--Voudriez-vous les connaître, vous? un père qui vous aimerait, près de qui vous pourriez vivre?

--Et une mère?

--Une mère aussi.

--Qui m'embrasserait?

--Qui vous embrasserait, qui vous chérirait.

--Où sont mes parents?

Elle dit ces quelques mets d'une voix vibrante qui criait son trouble.

--Je ne peux vous le dire... en ce moment.

--Alors pourquoi m'en parlez-vous? Qui êtes-vous?

--Un ami, le meilleur ami de celui que je crois votre père.

--Vous croyez! Vous ne savez donc pas?

--Pour que je sois sûr, il faudrait que j'eusse la preuve que vous êtes bien l'enfant que je suppose; et cette preuve, je ne l'ai pas encore tout à fait. Vous savez que votre naissance est entourée de mystère?

--C'est vrai.

--Il faut m'aider à l'éclaircir, ce mystère.

--Comment?

--En me disant tout ce que vous savez vous-même.

--Je ne sais rien.

--Intelligente comme vous l'êtes, vous avez dû remarquer dans votre enfance, depuis que vous êtes en âge de voir et de comprendre, des choses qui ont dû vous frapper.

--Ce qui m'a frappée, c'est quand maman Dagomer m'a dit que je n'étais pas sa fille, car je croyais que je l'étais, moi, vous comprenez?

--Elle vous a parlé de vos parents?

--C'est moi qui lui en ai parlé.

--Elle vous a dit?

--Elle m'a dit que je n'avais pas de parents; et comme je pleurais, car c'est triste de n'avoir pas de parents, vous savez, elle m'a dit que je ne devais pas me chagriner parce que M. le comte de Chambrais serait un père pour moi. Et je suis bien sûre qu'il a été aussi bon pour moi qu'un vrai père, le comte de Chambrais, quoiqu'il y eût des moments où il me regardait avec des yeux durs, comme si je lui avais déplu, comme s'il me détestait. Mais j'étais bête de croire ça puisqu'il m'a donné sa fortune; et quand on donne sa fortune à quelqu'un c'est qu'on l'aime.

--Elle ne vous a jamais parlé de votre maman, madame Dagomer?

--Jamais.

--Vous n'avez pas vu venir une dame qui, en vous caressant, en vous embrassant, vous aurait donné la pensée qu'elle pourrait être votre mère?

--Non, jamais je n'ai vu cette dame; il n'y a que madame la comtesse d'Unières qui me regarde avec tendresse, oh! si tendrement, et qui quelquefois me caresse, m'embrasse.

--Mais elle ne vous parle jamais de vos parents, madame d'Unières?

--Non, jamais. Sans doute qu'elle ne les connaît pas.

--Nous verrons cela. Et M. le comte d'Unières?

--Il est aussi très bon pour moi.

--Est-ce qu'il vous embrasse?

--Non, mais il me parle très doucement.

--Est-ce que vous vous rappelez avoir été dans un autre pays que Chambrais?

--Non.

--Et en dehors de la famille Dagomer vous n'avez jamais vu d'autres personnes que M. de Chambrais, le comte et la comtesse d'Unières vous témoigner de l'intérêt?

--Non, pas d'autres.

Tout cela était clair; elle ne savait que peu de choses sur elle, cette petite, mais ce peu confirmait ce qu'il avait pressenti: M. de Chambrais s'était fait le père de l'enfant de Ghislaine, et Ghislaine aimait sa fille.

C'était là le point essentiel; celui qui devait le guider dans la ligne qu'il adopterait: mariée à un homme qu'elle aimait, disait-on, elle était l'esclave de son amour maternel.

Il eût voulu la questionner encore, mais il était dangereux de prolonger cet entretien qui n'avait que trop duré; il ne fallait point qu'on remarquât ce tête-à-tête.

--A vous voir, dit-il, et bien que je ne vous connaisse que depuis quelques minutes, il est certain que vous êtes une jeune fille capable de réflexion et de discrétion. C'est dans votre intérêt que j'agis et pour votre bonheur. Depuis longtemps je vous cherche; ce n'est point un hasard qui, vous devez bien l'imaginer, m'a amené devant cette maison. Mais, pour que je puisse vous rendre à vos parents, comme je l'espère, il faut que personne ne sache ce qui s'est dit entre nous. Si nous avons été vus, vous regardiez mon dessin, voilà tout. Me le promettez-vous?

Elle inclina la tête.

--Je vais continuer mes démarches et bientôt, je vous le promets, nous nous retrouverons. Ne vous impatientez pas: soyez sûre que je travaille pour vous et pour eux. Alors, je pourrai parler et vous en apprendrez davantage.

A ce moment un chien courant parut dans le chemin.

--Papa Dagomer, dit-elle.

--Ne vous éloignez pas brusquement, murmura-t-il, ayez l'air de tourner autour de mon dessin.

C'était en effet Dagomer qui arrivait boitant tout bas. En apercevant Claude auprès de celui qui l'avait questionné la veille, il fit un geste de mécontentement.

--Bonjour, monsieur Dagomer, dit Nicétas, vous permettez que je fasse le portrait de votre joli pavillon?

--La rue est à tout le monde, répondit Dagomer d'un ton bourru.

Puis, s'adressant à Claude:

--Rentre donc à la maison; mouillée comme tu l'es, tu vas gagner froid.

Comme il allait la suivre on entendit le jacassement d'une pie; instantanément il dépassa la bretelle de son fusil, et sans ajuster il tira sur la pie qui passait en l'air à une dizaine de mètres; elle tomba les ailes étendues.

--Vous êtes adroit, dit Nicétas, et prompt.

--Comme ça: on n'en tuera jamais assez de ces bougresses-là; quand elles ont leurs petits, elles dépeuplent tous les nids.

IX

Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris Nicétas ne put pas visiter le château, mais il s'en consola: au point où en étaient les choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien appris.

Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses recherches: c'était à Crèvecoeur, là où Claude avait été remise à Dagomer; il pouvait très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi avoir la chance de tomber dans la bonne piste.

Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller à Crèvecoeur, pour payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire délivrer les actes qu'il découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, et il n'en avait pas.

C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à revenir en France, comme la bête chassée revient épuisée à son point de départ, sans bien savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce à l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade retrouvé à grand'peine. Mais le camarade n'était guère en meilleure situation que lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en France, comme Nicétas en Amérique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire d'autant plus sûrement qu'il n'était pas difficile: jeune fille dans une situation intéressante, veuve compromise, vieille comédienne, il acceptait tout. Malheureusement la concurrence était telle qu'elle lui avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgré sa belle figure et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il fût <<petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième étage, et à Montmartre encore: à quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne pouvait pas donner son adresse!

--Compte sur moi quand je serai marié, avait-il dit.

Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du baron, qu'on pouvait faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marié? Malgré les dix ou douze affaires en train, la date était problématique; cependant, en rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas s'adressa:

--Moi aussi j'ai une affaire.

--Un mariage?

--Mieux que ça: un entant.

--Déjà!

Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, elle se précisa pour lui: les beaux côtés qu'il voulait montrer lui apparurent plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appréciée à sa réelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai, ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par prudence.

L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce récit: une fillette de onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le père pendant dix ans! Avait-il une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicétas devenait un camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de déveine; il était temps vraiment que la roue tournât.

--Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.

--Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation de l'enfant.

--Tu la veux, n'est-ce pas?

--Parbleu!

--La mère a épousé un homme puissant!

--Très puissant, disposant d'une influence énorme.

--Riche?

--Très riche.

--Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état de ta caisse, il me semble difficile que tu réussisses tout seul, il te faudrait l'appui de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, qui je le crois, se chargeraient de l'affaire.

--Il faudrait partager avec elles, bien entendu.

--Dame!

--Soixante mille francs ne font déjà pas une trop forte somme.

--Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une façon quelconque les premiers fonds pour entrer en campagne.

--Il le faut, mais comment?

--Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe de successions, de mariages, et qui est très fort.

--Il ne t'a pas marié.

--Pour deux raisons: la première c'est que j'ai des exigences pécuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientèle de Caffié; la seconde, c'est que cette clientèle a des exigences,--comment dirai-je bien,--mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent point. En effet, cette clientèle se compose généralement de parents qui ont une tare, Caffié appelle ça une _paille_, des comédiennes en peine de filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques faillites ou qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par eux-mêmes dans des conditions particulières, ils veulent pour leur fille un gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement à l'armée qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doué d'un prestige qui me manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, voilà l'homme, le veux-tu?

Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là qu'un autre, c'était déjà beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences, il saurait bien défendre ses intérêts.

Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de Caffié qui habitait rue Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfumé où l'odeur des moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle des paperasses.

En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan se retira, laissant Nicétas en tête à tête avec le vieil agent d'affaires.

--C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille voûtée pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie.

--Non, c'est pour un enfant naturel.

--Que vous voudriez légitimer?

--Que je voudrais reconnaître.

--On peut toujours reconnaître un enfant naturel.

Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses conseils peuvent être utiles pour un acte aussi simple.

Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en homme qui n'avait pas besoin qu'on la lui fît; ne savait-il pas par lui même, puisque c'était son cas, qu'on peut reconnaître et même légitimer un enfant dont on n'est pas le père?

--Voici mon histoire.

--C'est le mieux.

Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, surtout en ce qui se rapportait à la fortune léguée à l'enfant; pour que l'homme d'affaires n'eût pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea la réalité, elle devint la femme d'un commerçant.

Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffié le força à préciser plusieurs points qu'il aurait préféré laisser dans une obscurité protectrice.

--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié quand Nicétas fut arrivé au bout de son récit.

--Reconnaître ma fille.

--Pourquoi?

--Comment pourquoi? mais parce que je suis son père.

--Dans quel but tenez-vous à être son père?

--Mais....

--Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous êtes à confesse; si vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que vous tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été léguée?

--A l'enfant et au revenu.

--L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant mieux que la mère, ne l'ayant pas reconnu elle-même, n'a pas la parole devant la justice pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez même indiquer la mère dans un but de recherche de maternité, si vous trouvez un notaire qui consente à insérer cette indication, car un officier de l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette indication de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans que je précise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce pas?

--Parfaitement.

--Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? Cela est certain. Le tuteur de l'enfant aura même de fortes raisons à vous opposer, car vous ne savez même pas où est né cet enfant que vous réclamez, vous n'avez même pas son acte de naissance.

--Parce qu'on m'a caché cette naissance.

--Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, pour vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra être un malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. Vous le croyez, mais vous n'en êtes pas sûr. Il se peut très bien que, par une sage précaution, un âge ait été fixé par le testateur où elle aura la jouissance de ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre reconnaissance soit admise, résulte-t-il de tout cela que vous allez, en qualité de père, jouir vous-même de ce revenu et administrer la fortune de votre fille?

--Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?

--Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est autre chose, et il faut distinguer. Il n'est pas tuteur légal, celui-là, et pour qu'il ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de famille composé de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient très probablement le juge de paix eu égard à votre situation, vous conférerait la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela vous donne l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois vous dire que là-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus grand nombre refusent même au père naturel la jouissance de ce revenu.

A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas s'allongeait.

--Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son enfant n'a donc aucuns droits sur lui?

--Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, c'est-à-dire que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus, il a le droit de rechercher la maternité au nom de son enfant, et si la mère est dans une situation où cette recherche doit la déshonorer, si elle est riche, il y a là matière à organiser un chantage _au salé_....

--_Au salé?_

--C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie un enfant. Ce chantage peut être très fructueux, et même beaucoup plus que ne le seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant. Voilà pourquoi, en commençant, je vous demandais de dire ce que vous vouliez.

Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux bonhomme le troublait, il voyait trop loin.

Cependant, il fallait répondre.

--Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés que vous me montrez me rendent très perplexe. Je réfléchirai.

--Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je vous dise à quoi vous réfléchirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, écoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait obtenir, que de n'avoir rien du tout.

--Et vos conditions?

--Nous partagerions.

--Je réfléchirai.

--Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard ironique sur la tenue de son futur client.

X

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Vraiment ce vieux crocodile en parlait à son aise.

La situation telle que Caffié venait de la présenter n'était pas du tout celle qu'il imaginait avant cette consultation. De la loi, il ne savait que ce qu'il en avait appris par expérience: ainsi il avait vu que les pères et mères jouissaient des revenus des héritages que faisaient leurs enfants et il savait même que cela s'appelait l'usufruit légal, ce qui dit tout,--établi par la loi; de même il avait vu aussi que les pères avaient toujours la tutelle de leurs enfants: tutelle légale, établie par la loi.

Avant tout, il devait se renseigner; le crocodile n'était pas un homme à qui l'on pouvait se fier, et il n'y avait rien que de vraisemblable à admettre qu'il eût cherché à l'effrayer: «Il n'y a pas de questions plus délicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler»; c'était peut-être vrai, mais ce qui l'était plus encore, c'était ce qui se cachait sous ces paroles: il voulait faire payer ses services, le bon guide, et pour cela il exagérait à l'avance les difficultés et les dangers du chemin.

Il eût eu quelques louis en poche qu'il se serait adressé à un avocat pour lui demander une consultation, mais comme les louis manquaient et aussi les pièces de cinq francs, il n'avait qu'à s'adresser à la loi elle-même. Justement il venait d'arriver place Louvois, la Bibliothèque était devant lui: rien de plus simple que d'entrer et de se faire donner un Code.

C'était la première fois qu'il en ouvrait un, mais cela ne l'embarrassait point: tous les livres ont une table, il n'avait qu'à chercher au mot «Enfant naturel», il trouverait là sûrement les indications qui lui étaient nécessaires.

Il ne trouva rien du tout, pas même le mot «Enfant naturel», il était bien question de la présentation des enfants à l'officier de l'état-civil, des enfants trouvés, des enfants de troupe, mais c'était tout.

Il resta un moment embarrassé. Où diable chercher dans cet énorme volume? Il réfléchit un moment en feuilletant cette table. Que voulait-il? Reconnaître sa fille. Le mot «Reconnaissance» le mettrait peut-être sur la voie: «Reconnaissance d'enfant, _civ._ 62-334.» Il était sauvé.

Mais ces petites phrases courtes précédées d'un numéro, rédigées en un style simple qui semble la clarté même, ne livrent pas leur secret à une première lecture, et, pour peu qu'on ait quelque intelligence, on sent vaguement qu'à côté de ce qu'elles disent il y a un tas de choses qu'il faut préalablement savoir pour s'y reconnaître.