Chapter 12
Qui savait l'influence que le souvenir de ce père et de cette mère aimés et respectés avait eu sur sa destinée, tandis que Claude seule, depuis sa naissance, ne subissait que celle de la nature?
IV
Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de Dagomer pour voir Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop répétées, deviendraient inexplicables; elle devait être prudente, elle voulait l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle s'était donnée et manquât à sa promesse.
Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait qu'un mot avec Claude; peut-être même ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait.
Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller à la maison du garde, de même elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil et du seul mot. Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours elle avait des questions à adresser à Claude, des recommandations à lui faire.
Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady Cappadoce à l'heure des leçons, sous prétexte de savoir comment elle travaillait, mais elle avait dû y renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on n'allait pas au delà de cet étonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en était autrement.
La première fois, la gouvernante avait été flattée que l'ancienne élève voulût assister à la leçon de la nouvelle, et elle avait donné à cette leçon une importance considérable--elle avait pionné. Mais à la seconde elle avait été surprise. A la troisième, son esprit curieux avait travaillé la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer aux investigations de cette curiosité qui enregistrait les remarques les plus insignifiantes avec une implacable mémoire.
D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours où le comte allait à Paris sans elle, il en résultait que celui qui le premier aurait pu s'en étonner et s'en plaindre devait les ignorer.
Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tôt qu'elle ne l'attendait, et ne la trouvant pas au château, en amoureux pressé et non en mari jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre au plus vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'était la vérité, le domestique qu'il interrogeait avait répondu que madame la comtesse était sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde principal. De même, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait aussi souvent parlé de ces visites: «C'est ce que madame la comtesse m'a dit hier en venant voir la petite.»
«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne pensât qu'à cela; et comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en étonnait point, pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.
Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait pas le premier, et un jour enfin il s'était décidé:
--Vous venez de chez Dagomer?
--Oui.
--Comment va Claude?
--Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins.
--Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de couvent.
--Je ne crois pas.
--Pourquoi l'y mettre?
--C'est la volonté du conseil de famille.
--Êtes-vous pressée de rentrer?
--Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui semblait être le prélude d'une explication.
--Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus long; le temps est doux.
En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil qui s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumière dorée; déjà une fraîcheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules troublaient le silence du parc.
Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine se demandant, le coeur serré, quelle allait être cette explication qui, assurément porterait sur Claude, s'efforçant de ne trahir son émotion ni par un mot qui lui échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posée sur le bras de son mari.
--Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.
Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les choses banales de la vie ordinaire, leur habitude était d'employer le «vous»; au contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui était tendresse, ils se tutoyaient.
--Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée.
--J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraître, plus profonde.
Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer son regard et les tenant fixés sur sa main qu'elle sentait frémir.
Cependant il fallait répondre:
--Il est vrai, dit-elle.
--Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras point que tu ne t'en caches pas?
Elle ne répondit pas, incapable de trouver un mot.
--Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion dont tu n'es pas maîtresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donné l'éveil. Je me suis demandé ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché.
Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait défaillir.
--Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon observation ne me conduisait qu'à des contradictions; c'est le testament de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie.
C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre; les paroles étaient terribles, le ton était affectueux et tendre comme à l'ordinaire.
Il continua:
--Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de suite franchement, cela eût tranché la situation. Je ne l'ai pas fait, retenu par un sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi.
Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son mari, lui avouer la vérité? Elle s'arrêta un moment, les jambes cassées par l'angoisse.
Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans l'allée où, sur la mousse veloutée, elle traînait les pieds sans avoir la force de les lever.
--Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave, mais....
Elle trébucha.
--Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes pas à tes pieds; vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment. Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul fait de l'institution de Claude comme légataire universelle, M. de Chambrais l'avait reconnue pour sa fille.
--Ah!
--....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher les sentiments affectueux qu'elle t'inspire.
Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres contractées.
--Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi là-dessus, le jour même de l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le répète, par un sentiment de respect pour la mémoire de ton oncle; mais aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens, n'est plus de mise, et ce n'est pas porter atteinte à cette mémoire que d'accepter une parenté connue de tout le monde... à un certain point de vue c'est le contraire plutôt; n'est-ce pas ton sentiment?
--Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela.
--Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament pour t'attacher à l'enfant, il est certain que la parenté n'a pas été tout d'abord la cause exclusivement déterminante de ton affection; si tu as été à elle inconsciemment pour ainsi dire, ça été parce que nous n'avons pas d'enfants; ton affection a été celle d'une maternité qui n'a pas d'aliment. Est-ce vrai?
--Peut-être; je ne sais.
--Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu sur un même objet, il y ramène tout; il est donc tout naturel que tu te sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite, avant même de soupçonner que c'était à la fille de ton oncle que tu t'attachais, à ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation change.
Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la plaça en face de lui, de manière à plonger dans ses yeux:
--Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une voix vibrante de passion, toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que j'adore, que je vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur, toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passé, tu n'admettras jamais la pensée, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse se cacher un reproche détourné, ou même une plainte. Si le chagrin de notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre moi-même, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme. N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou tout au moins d'en tromper l'impatience?
Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait pas.
--Tu ne vois pas comment?
--Non.
--En prenant Claude.
Elle poussa un cri.
--N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite est ta cousine et par la mort de son père tu te trouves sa seule parente, sa mère en quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi, mais poussée par une force à laquelle tu voulais en vain résister, tu as été cette mère pour elle. En réalité, ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si tu faisais mal et te le reprochais; mais enfin il en a été ainsi: une vraie mère n'aurait pas été meilleure, plus affectueuse, plus prévenante, plus dévouée que tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en eussent d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée m'est venue que tu sois cette mère, franchement; pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec nous.
--Tu veux!
--Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers temps, je l'ai étudiée: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour être heureuse il ne lui manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons la faire heureuse.
Le saisissement avait été si profond que Ghislaine resta quelque temps sans trouver un mot: sa fille lui était rendue; aux yeux de tous, elle devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles, les caresses les plus tendres lui étaient permises; plus de sourdine à la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'élever, la former. Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnée quel bonheur!
Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute palpitante elle le serra dans une vive étreinte:
--Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le tien!
Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit un long baiser.
Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas que mère, elle était femme aussi; ce n'était pas seulement à sa fille qu'elle devait penser, c'était encore et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait et qu'elle aimait.
Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit; pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer? Était-ce loyal?
Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser le bonheur de ce mari?
Son angoisse l'étouffait.
Cependant il fallait répondre:
--Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible.
--Et pourquoi?
--Personne ne doit être entre nous; notre enfant à nous, si nous en avons un, oui; un autre, jamais.
--Je croyais aller au-devant de ton désir.
--Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément touchée; mais c'est à moi d'être sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la surveillerai de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets: toi, tu ne dois pas être son père.
V
Depuis son mariage, Ghislaine avait plus d'une fois rencontré Soupert, ou plus justement, traversant en voiture Palaiseau et les villages environnants, elle l'avait vu devant la porte d'un marchand de vin, attablé avec des amis de hasard, mais jamais ils n'avaient échangé une parole.
Quand il apercevait la voiture de la comtesse, il saluait avec ses grandes manières d'autrefois, Ghislaine s'inclinait et c'était tout.
Elle qui était l'affabilité même avec tout le monde n'avait jamais fait arrêter sa voiture quand elle l'avait rencontré seul sur la route, et dans son salut se montrait une réserve qui aurait tenu Soupert à distance s'il avait eu la pensée de s'imposer.
Pourquoi cette réserve avec lui? Plus d'une fois il se l'était demandé, ne pouvant pas deviner le sentiment de gêne et même de honte qu'il inspirait à son ancienne élève; mais pour ne pas trouver de réponse à cette question, il n'en gardait pas moins un bon souvenir à cette ancienne élève, dont il parlait toujours avec plaisir.
--Je lui ai donné des leçons, à la comtesse d'Unières, quand elle était princesse de Chambrais, et vraiment elle était douée pour la musique. Quand ces leçons m'ont ennuyé, je me suis fait remplacer par un garçon qui était bien l'original le plus curieux que j'aie jamais connu.
Et quand il se trouvait avec des gens en état de s'intéresser à l'histoire de cet original, il la leur racontait avec force détails sur le portrait du grand seigneur russe:
--Celui-là aussi était doué, il serait devenu un artiste de talent s'il avait vécu; mais j'ai tout lieu de croire que le pauvre garçon est mort en Amérique où il avait été donner des concerts; depuis dix ans, personne n'a entendu parler de lui.
Et là-dessus, après boire, Soupert philosophait volontiers. Quel contraste réconfortant (pour lui) entre son existence et celle de ce garçon! Né chétif, il avait atteint ses soixante-dix ans, dans toute la force de l'intelligence et du talent, ne reculant pas plus devant une journée de travail que devant une bonne bouteille, tandis que ce garçon, que la nature semblait avoir créé pour vivre cent ans, avait été se faire tuer en Amérique dans la fleur de la jeunesse; et voilà où se montrait la morale de la vie. Lui, Soupert, n'avait jamais eu que l'art pour but; Nicétas avait voulu gagner de l'argent et l'argent est la perte de tout, aussi, lui, l'avait-il toujours traité avec le plus parfait mépris. Quand il en avait, il achetait une caisse et le mettait dedans pour l'y prendre chaque fois qu'il en avait besoin; quand la caisse était vide, il la vendait et attendait qu'un hasard ou une bonne occasion lui permît d'en acheter une autre. Cette philosophie, il l'avait enseignée à Nicétas, mais celui-ci n'avait pas profité de cette leçon, et il était mort; c'était dommage. Et Soupert, qui n'avait jamais regretté personne, donnait parfois un souvenir attristé à ce garçon.
--Pauvre Nicétas!
Un soir qu'il était attablé tout seul dans sa salle à manger devant un grog à l'eau-de-vie, regardant, tout en buvant à petits coups, le soleil qui se couchait derrière Saint-Cyr, en lui envoyant par la fenêtre ouverte ses rayons obliques qui illuminaient la salle, une ombre s'arrêta sur la route devant cette fenêtre. C'était celle d'un homme de grande taille au visage brun rasé, gras d'une mauvaise graisse bouille, la physionomie fatiguée, ravagée, le vêtement assez usé et plus encore désordonné: pantalon noir, gilet de coutil, veston jaunâtre, cravate en foulard bleu, chapeau-melon.
--Bonsoir, maëstro.
Soupert n'était certes pas fier, surtout au cabaret, où il acceptait toutes les familiarités pour ne pas boire seul, mais chez lui il se souvenait de ce qu'il avait été et retrouvait un peu de dignité. Cette façon de le saluer, avec des manières amicales chez quelqu'un qu'il ne connaissait pas, le fâcha:
--Bonsoir, dit-il sèchement.
--Vous ne me reconnaissez pas?
--Je vous connais donc?
--Un peu.
--Alors pardonnez-moi.
Quittant sa chaise, du fond de la pièce, Soupert vint à la fenêtre.
Mais ce fut en vain qu'il examina cette ancienne connaissance en évoquant ses souvenirs: ce grand corps fatigué et cette physionomie dure ne lui disaient rien.
--Et où nous sommes-nous donc connus? demanda-t-il.
--Ici.
De nouveau il l'examina.
--Parlez un peu, dit-il, la tête, le corps, les manières changent, la voix est plus fidèle.
--Ne cherchez pas parmi les gens de ce pays, vous n'auriez pas chance de trouver.
--Est-ce possible! s'écria Soupert, dont les oreilles valaient mieux que les yeux.
--Il faut le croire.
--Le bambino!
--Lui-même.
--Tu n'es donc pas mort?
--Vous voyez.
--Au moins tu as diablement changé.
--Il paraît.
--Allons, allons, enjambe la fenêtre.
En même temps, il lui tendit les deux mains pour l'aider.
--Voilà une agréable surprise; heureux de te voir, mon cher garçon, et de te serrer la main, car tu n'es pas une ombre.
--Mais non.
--Prends une chaise, tu vas boire un grog.
Comme il s'occupait à remplir les verres, Nicétas lui arrêta la main:
--Pas d'eau, je vous prie.
Soupert se conforma à cette demande, mais se renversant, il l'examina de nouveau:
--Sais-tu à quoi je pense? dit-il tout à coup en mettant ses deux coudes sur la table. A une certaine soirée qui remonte loin, une douzaine d'années au moins où tu es venu comme aujourd'hui frapper à cette fenêtre; il était plus tard seulement, mais la saison était la même, le temps beau et chaud, comme il l'est; tu avais marché dans la nuit puisque tu arrivais de Chambrais, et pourtant tu ne pouvais te décider à boire ton grog. T'en souviens-tu?
--Oui, et je me souviens aussi de vos paroles en me montrant votre verre: «Voilà le vrai ami, tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion et folie!»
--Et la vie t'a montré que j'avais raison?
--Que trop.
--Alors, tout n'a pas été rose pour toi, mon pauvre bambino, depuis que tu es quitté la France?
--Pas précisément, mais vous savez que je n'ai pas été voué au rose à ma naissance.
Disant cela, il se versa un demi-verre d'eau-de-vie et le vida d'un trait.
--Il y a longtemps que tu es de retour à Paris?
--Quelques jours.
--C'est gentil à toi, d'être venu me voir tout de suite.
--Vous êtes, cher maëstro, le seul homme en ce pays auprès de qui j'aie trouvé de la sympathie, le seul qui m'ait montré de l'intérêt sans rien attendre en retour, et comme je n'ai jamais été gâté sous ce rapport, ma première pensée a été pour vous.
Soupert lui tendit la main, touché ou tout au moins flatté de ce souvenir.
--Et le violon? demanda-t-il:
--Il y a longtemps que j'ai renoncé au violon.
--Avec ton talent!
--Le talent! Ah! maëstro, en voilà une illusion et une duperie. On croit au talent à quinze ans, à celui qu'on aura; mais à vingt-cinq, on voit celui qui vous manque et l'on est dégoûté de soi. C'est ce qui m'est arrivé. De plus, j'ai compris qu'en ce monde c'était duperie de travailler soi-même au lieu de faire travailler les autres, et j'ai vendu mon violon tout simplement à un plus naïf que moi.
--Les journaux parlaient de tes succès là-bas.
--Les réclames me coûtaient plus qu'elles ne me rapportaient: l'affaire était mauvaise.
--Et alors?
--J'ai essayé un peu de tout. Dans le Colorado j'ai travaillé aux mines et j'ai gagné une forte somme que le jeu m'a prise. Dans le Texas, j'ai fait de la culture et n'ai pas réussi. J'ai été agent d'émigration pour les Chinois vivants et de réexportation pour les Chinois morts. J'ai été officier au service du Pérou. En Colombie, je me suis un peu marié, mais si peu que j'espère que ma femme aura pu prendre un nouveau mari. A la Nouvelle-Orléans, j'ai été directeur de théâtre, et ç'a été mon beau temps: ayant des comédiens, des musiciens à diriger, je leur ai fait payer ce que j'avais souffert dans ma jeunesse. J'ai été journaliste à Baton-Rouge, mormon à Lake-City, maître-d'hôtel à San-Francisco, photographe au Canada; et voilà. J'en oublie; pourtant, c'est assez pour que vous voyiez qu'il m'a fallu faire le coup de poing contre la destinée. Je n'ai pas eu le dessus, mais le dernier mot n'est pas dit. Paris est un bon terrain pour la lutte.
--Et que veux-tu faire?
--Tout; ma vie cahotée a eu cela de bon au moins de me donner des aptitudes diverses en me débarrassant d'un tas de préjugés gênants.
--Et le levier?
--Il est là.
Disant cela, il se frappa le front.
--Il vaudrait mieux qu'il fût là, répondit Soupert en mettant la main sur sa poche.
--Je ne dis pas non, mais j'avoue qu'il n'y est pas.
Il y eut un moment de silence.
--Je regrette de ne pouvoir pas t'aider, dit enfin Soupert, mais tu sais que la fortune et moi nous sommes brouillés depuis pas mal de temps. Pourtant, le jour où tu manqueras d'une pièce de cent sous, viens la chercher; s'il y en a une à la maison, elle sera pour toi.
Il se leva et, ouvrant un placard, il en tira une boîte en bois blanc dans laquelle sonnèrent trois ou quatre pièces de cinq francs; depuis quelques mois il avait vendu son dernier coffre-fort devenu inutile, et c'était cette petite boîte, trop grande encore, qui lui en tenait lieu.
--Partageons, dit-il.
Tout compte fait, il y avait vingt francs et trois ou quatre pièces de monnaie: Nicétas prit douze francs.
--Je vous rendrai ça, dit-il, sans un mot de remerciement.
--Quand tu voudras, quand tu pourras.
Soupert n'entendait pas laisser la conversation sur ce sujet.
--Quand je pense, dit-il, que, dans cette soirée dont nous évoquions le souvenir tout à l'heure, nous avons discuté la question de savoir si tu avais bien ou mal manoeuvré pour forcer mademoiselle de Chambrais à t'épouser!
--Mal, aussi bêtement que possible.
--Je crois me rappeler que ça m'avait produit cet effet alors: tu lui avais fait une déclaration un peu brutale! n'est ce pas, et elle t'avait flanqué à la porte?
--Précisément.
--Elle s'est mariée depuis; elle a épousé le comte d'Unières; ils s'adorent.
--J'ai vu ça dans les journaux; c'était la période, précisément, il y a dix ans, où je rédigeais un journal français à Baton-Rouge. Qu'est-ce que c'est que ce comte d'Unières? Un imbécile, n'est-ce pas?
Il haussa les épaules.
--Mais pas du tout. Pourquoi diable veux-tu que ce soit un imbécile? C'est, au contraire, un homme fort intelligent, un des meilleurs orateurs de la Chambre, et, ce qui vaut mieux, un excellent homme, bon, généreux, digne de sa femme.
--Avec la fortune de sa femme, ça lui est facile, il me semble; la générosité des riches me fait rire.
--Elle a été diminuée, la fortune de sa femme.
--Il a fait de mauvaises spéculations?
--M. d'Unières ne spécule pas. Mais le comte de Chambrais, tu sais, l'oncle de la princesse, ce vieux beau et aimable, est mort, et il a laissé toute sa fortune à un enfant naturel, une petite fille dont la naissance est mystérieuse, mais qu'on croit être sa fille. Ce qu'il y a de certain, c'est que du vivant de M. de Chambrais, cette petite....
--Quel âge a-t-elle?
--Une douzaine d'années, onze ans peut-être. Je te disais que du vivant de M. de Chambrais elle était élevée chez un garde du château; et depuis la mort du comte, c'est madame d'Unières qui la surveille. Par là, tu peux voir que les d'Unières sont bien les braves gens dont je parlais, puisqu'ils n'en veulent point à cette petite qui leur enlève une belle fortune.
VI
La vieille bergère en velours d'Utrecht sur laquelle Nicétas avait dormi plus d'une fois, était toujours le plus bel ornement de la salle à manger de Soupert, car à l'âge avancé auquel elle était arrivée, douze années de plus ou de moins n'avaient pas d'importance pour elle; cette nuit-là, elle servit encore de lit à Nicétas qui, le lendemain, après un solide déjeuner, descendit à Palaiseau, pour prendre le train et retourner à Paris.