Ghislaine

Chapter 11

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M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade pour assurer l'avenir de Claude, comme il l'avait promis à Ghislaine, et dès le lendemain de l'installation de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait déposé, chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa légataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette fortune qu'à sa majorité ou à son mariage.

Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas davantage attendu trop tard pour dire à Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce sentiment de prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait fait de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se savait perdu.

--Me voilà malade, ma chère petite, et bien que j'aie l'espoir que ce n'est pas grièvement, j'ai une précaution à prendre, une recommandation à t'adresser que je ne veux pas différer. Si je devais partir--mais, rassure-toi, je suis certain de ne pas partir--enfin, si je partais, j'aurais cette suprême consolation de te laisser la plus heureuse des femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde de plus heureuse, que toi?

--Certes non, mon bon oncle.

--Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur puisse être menacé un jour. Et je ne le prévois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que sage de prendre toutes les précautions même contre l'impossible et l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une position critique, j'ai déposé chez notre notaire, Me Le Genest de La Crochardière, des pièces qui pourraient te servir.

Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:

--Il est revenu, murmura-t-elle.

--Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est encore vivant malgré les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui, toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas à craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour ta défense, je l'ai déposée chez notre notaire avec cette mention: «Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, si elle la réclame; si cette réclamation n'a pas lieu, la brûler sans la lire, après la mort de madame d'Unières.» Et je suis sûr que cette réclamation n'aura jamais lieu.

II

La mort de M. de Chambrais avait changé la situation et l'état de Claude.

Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer sans que personne eût à s'occuper d'elle--au moins au point de vue légal.

Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait pas à le savoir; arrivée à Chambrais en même temps que les Dagomer, on l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni père ni mère, croyait-on, et encore n'en était-on pas bien sûr.

La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité et même parfois quelques questions aux Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de Chambrais.

On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou à peu près. A la vérité, madame Dagomer aurait pu raconter comment, à Marseille, une femme qui avait prononcé quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt étant de se taire: pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas à se voir enlever une enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux.

Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette petite, c'est-à-dire que plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant à l'enfant, lui donnant des jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais quoi d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et le suppléât dans ses soins et ses attentions pour lesquels il était peu fait?

D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite que madame d'Unières se montrait bonne et généreuse; elle l'était également pour les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne n'avait pu remarquer si sa voix, lorsqu'elle s'adressait à Claude, avait des intonations plus tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour cela des facultés d'observations ou des soupçons que n'avaient point les gens qui, par hasard, s'étaient rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle s'entretenait avec la petite ou la caressait.

Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût trouvé quelque mystère à chercher dans l'existence de cette petite fille qui grandissait à côté de ses frères et soeurs, et se confondait avec eux comme s'ils eussent eu tous le même père et la même mère; aussi solide qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lâchant ses sabots pour mieux courir, et parlant en j'_avons_ et j'_étons_ comme une vraie paysanne de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de l'affection que lui témoignait M. de Chambrais pour établir sa supériorité sur ses camarades.

Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'était rien parce qu'elle n'avait rien, était devenue, de par l'héritage qui lui tombait, un personnage.

Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de naissance manquant, on l'avait remplacé par un acte de notoriété, qui, se basant sur une pièce trouvée dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en septembre au lieu de février.

Puis on lui avait institué un conseil de famille composé de gens d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, et toute la mécanique judiciaire s'était mise en marche pour elle.

De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, on avait pu ne pas s'occuper, mais il n'en devait pas être de même de l'héritière du comte de Chambrais.

Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation légale de Claude, Ghislaine n'avait pas à intervenir: qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit, et même qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les précautions que ses conseils lui avaient indiquées, et elle pouvait avoir toute confiance dans ceux qu'il avait lui-même choisis pour surveiller l'exécution de ses volontés.

Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil de famille, d'accord avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude.

Héritière de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M. de Chambrais avait très gaillardement dépensée, Claude ne pouvait pas, semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait la mettre dans un couvent où elle recevrait l'éducation qui convenait à la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait presque doublée par l'accumulation des intérêts; mais par raisons de convenances, on n'avait pas voulu décider quel serait ce couvent, s'en remettant, pour ce choix, à la comtesse d'Unières, dont on demandait l'avis.

L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser encore à Chambrais: elle savait que son oncle désirait que Claude n'entrât pas au couvent avant dix ans,--ce qui était vrai d'ailleurs, cette question ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,--et elle trouvait que la volonté de son oncle devait être respectée. Sans doute l'instruction de l'enfant devait être commencée: mais il semblait qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la mît au couvent tout de suite, ou sans qu'on l'envoyât à l'école communale, ce qui ne serait pas décent.

Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu, séparée de lady Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle en avait si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention de rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli l'héritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance. Jusque-là elle supporterait son exil avec dignité, quelque part dans un village aux environs de Paris, dont le climat convenait à sa santé,--le climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique en France--et où elle pourrait cacher sa médiocrité.

Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert dans le village une maisonnette qui, habitée autrefois par l'intendant, était libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là depuis huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant son temps entre la lecture du _Morning Post_ et des promenades quotidiennes dans le jardin potager et les serres du château, pendant lesquelles elle choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi que les fleurs qui devaient décorer son salon, où Ghislaine seule lui faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait le château, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons pour le voir passer portant sur sa tête une manne pleine de légumes, de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la «vieille Anglaise,» racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement ou donné un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas l'éducation de Claude?

Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée, outragée évidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des leçons à une gamine qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait consenti à accepter une position subalterne, c'est qu'elle la plaçait auprès d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un rang des plus élevés dans la noblesse française dès le dixième siècle et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons souveraines....

Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité des grands jours, tout à coup elle s'était arrêtée en souriant:

--Il est vrai que les probabilités disent que cette enfant est aussi une Chambrais.

Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête.

--Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce cher comte; les hommes ont en France des libertés qu'il faut bien admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le suppose, il est le père de cette petite, la position se trouve changée: ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais.

Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptée qu'elle avait proposé de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation qui laissait si fort à désirer et sur tant de points.

Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert depuis si longtemps de la sécheresse de son ancienne gouvernante, ne pouvait pas accepter que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste serait trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait chez les Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce. Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idée; elle était aimée par son père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses frères et soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle ne serait point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle devrait perdre toute initiative.

Se retranchant derrière la volonté de son oncle, elle n'avait donc pas accepté cette proposition d'internat, et Claude était venue simplement travailler quatre heures par jour--ce qui s'était trouvé déjà si dur pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des révoltes.

--C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce à Ghislaine, mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduité viendra.

Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail, elle l'était aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti à donner des leçons à une enfant habillée en paysanne, on mettait à Claude une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines soigneusement lacées, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre heures de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en un tour de main, elle se débarrassait de sa belle robe, dénouait son ruban, lâchait ses bottines et, reprenant ses vêtements de tous les jours, son casaquin et ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher des nids, ou bien, la faucille à la main, couper de la fougère et de l'herbe pour ses vaches, rapportant sur sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans souci d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés.

Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait en cet attirail dans une allée de la forêt.

--Une fille à laquelle elle donnait ses leçons!

Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine qu'on ne ferait rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans:

--Une sauvage!

III

L'âge fixé par Ghislaine elle-même pour mettre Claude au couvent était passé depuis plus d'un an, et cependant l'enfant était encore chez les Dagomer.

Vers dix ans, Claude, qui, si elle n'avait point l'assiduité et l'application au travail qu'exigeait lady Cappadoce, était cependant vive d'intelligence, alerte d'esprit, gaie d'humeur, avait tout à coup changé; il avait semblé que cette intelligence et cet esprit s'alourdissaient, l'attention manquait, même pour ce qu'elle aimait; en même temps un arrêt dans le développement physique se produisait, elle devenait grêle et pâlissait, elle mangeait mal.

Inquiète, Ghislaine avait appelé son médecin de Paris, et celui-ci, la rassurant, avait ordonné simplement l'exercice, le jeu, avec le moins de travail intellectuel possible;--ce qu'il fallait avant tout, c'était en faire une paysanne, le reste viendrait plus tard.

Dans ces conditions, il ne pouvait pas être question de la mettre au couvent, et les heures des leçons de lady Cappadoce avaient été réduites de quatre à deux avec des intervalles de repos de vingt minutes en vingt minutes.

Mais la paysanne que Claude avait été, comme les filles de Dagomer, jusqu'à neuf ans, ne s'était pas tout de suite retrouvée, et même il avait paru à Ghislaine qu'il ne suffirait pas pour cela de la faire vivre chez le garde, en diminuant encore les heures de travail avec lady Cappadoce.

Un jour qu'elle était arrivée sans que personne se fût trouvé là pour la voir venir, elle l'avait aperçue du dehors dans la cuisine du garde Claude, à cheval sur une chaise renversée: elle se tenait assise de côté, et au bas de sa jupe courte traînait un morceau d'étoffe faisant queue; à la main, elle tenait une baguette de coudrier qui était une cravache et en imitant les mouvements d'une femme sur un cheval qui trotte, elle criait de temps en temps: «Hop! hop!»

--Que fais-tu donc là? demanda Ghislaine en entrant.

Claude n'était pas timide avec Ghislaine, ayant très bien compris que tout lui était permis, aussi, après le premier moment de surprise, ne se gêna-t-elle pas pour répondre franchement en souriant:

--Ma promenade au Bois.

Ghislaine fut stupéfaite, n'ayant pas imaginé que Claude savait ce que c'était que le Bois.

--Ah! tu vas au Bois?

--Mais oui.

--Souvent?

--Toutes les fois que j'en ai la liberté.

--Et quand as-tu cette liberté?

--Quand je suis toute seule, et je suis toute seule.

--On te défend donc d'aller au Bois?

--Non, mais les autres se moquent de moi.

Ghislaine pensa que les autres, c'est-à-dire les filles de Dagomer, avaient bien raison, mais elle ne dit rien.

--Tu sais ce que c'est que le Bois?

--Bien sûr; c'est une promenade où les gens du monde se rencontrent, où l'on se montre ses toilettes, où se font les grands mariages.

Ghislaine ne put s'empêcher de rire; mais elle interrogeait Claude d'une voix si douce et avec un regard si encourageant que celle-ci ne pouvait pas être intimidée par ce rire.

--Et qui t'a parlé du Bois? demanda-t-elle du même ton affectueux.

--C'est lady Cappadoce.

--A propos de quoi?

--Quand je ne me tiens pas bien, que je chiffonne ma robe ou casse mon col, elle me dit: «Vous ferez vraiment belle figure au Bois, si vous vous tenez ainsi.»

--Tu voudrais aller au Bois?

--Oh! oui.

--Pourquoi faire?

--Pour me promener donc, pour voir.

--Tu t'ennuies ici?

--Je ne resterai pas toujours ici, j'irai au couvent.

--Les filles qui sont au couvent ne vont pas au Bois.

--Je ne resterai pas toujours au couvent.

--Certes, non; à moins que tu ne le veuilles.

--Je ne le voudrai pas; je me marierai.

--Ah! tu penses à te marier?

--Mais oui, quelquefois, et même souvent, je voudrais avoir un mari pour qu'il m'aime. Vous savez, moi, je n'ai ni père ni mère, et je voudrais être aimée.

--Moi, je t'aime!

--Vous êtes la comtesse d'Unières!

Elle dit cela avec un ton d'admiration et de respect, en petite fille habituée à se faire une idée presque surnaturelle, religieuse, de cette comtesse d'Unières si loin d'elle.

Ghislaine fut remuée jusque dans les entrailles; c'était donc vrai qu'elle était bien loin de cette enfant, que celle-ci, dans son ignorance, n'admettait même pas que cette distance pût être jamais franchie.

Elle jeta un regard autour d'elle. Au dehors, on n'entendait d'autre bruit que celui de la brise dans le feuillage des grands arbres; personne dans la maison, Claude l'avait dit. Alors elle eut une faiblesse, elle qui toujours s'était si rigoureusement observée; d'un mouvement passionné, elle attira sa fille sur sa poitrine et, longuement, elle l'embrassa, murmurant des mots que Claude, surprise, ne comprenait pas.

Puis tout à coup le sentiment de la réalité lui revenant, elle s'arrêta brusquement, et sans repousser l'enfant, elle cessa de l'embrasser.

--Je t'assure que je t'aime, ma petite Claude, et Dagomer aussi t'aime bien.

--C'est vrai, mais il n'est pas mon père.

--On n'a pas toujours une mère et un père; à ton âge je n'avais plus les miens.

--Oui, mais vous les aviez connus, tandis que moi....

C'était là un sujet trop douloureux pour que Ghislaine voulût le continuer, chaque parole de Claude lui était une blessure.

--Mais que sens-tu donc? demanda-t-elle plutôt pour changer l'entretien que par curiosité réelle, quelle étrange odeur!

Claude se troubla.

--Ce n'est ni celle d'une fleur, ni celle d'un fruit. Est-ce une pommade; est-ce une eau?

Elle lui flaira les cheveux et le visage.

--C'est ta bouche qui exhale cette odeur bizarre: tu as mangé des bonbons?

--Non.

--Est-ce que tu ne veux pas me répondre? Il n'y a pas de mal à manger des bonbons, la preuve c'est que je t'en donne quelquefois. Tu as des petites taches rouges aux dents. Qu'est-ce que c'est?

Claude hésita; enfin elle se décida:

--C'est de la cire.

--Quelle cire?

--De la cire à cacheter les lettres.

--Tu manges de la cire à cacheter? Quelle idée!

--C'est très bon; ça fait une pâte.

--Une mauvaise pâte.

--Et puis, c'est amusant, ça colle aux dents.

--Où as-tu eu de la cire?

--J'en ai pris chez lady Cappadoce.

--Comment t'est venue cette idée?

--Un jour que lady Cappadoce, cachetait une lettre, j'ai mis un morceau de cire dans ma bouche sans penser à rien; ça m'a paru bon; j'ai continué; j'aime mieux ça que les meilleurs bonbons.

--Mais tu peux te rendre malade, chère petite; la cire à cacheter n'est pas une chose qui se mange. Veux-tu me promettre de n'en plus manger?

--Oh!

--Tu me feras plaisir.

Claude la regarda un moment profondément dans les yeux:

--C'est vrai que cela vous ferait plaisir? demanda-t-elle.

--Grand plaisir.

--Eh bien! je n'en mangerai plus, je vous le promets.

Ghislaine, en redescendant au château, se trouva troublée et émue.

Il était rare qu'elle eût l'occasion d'être seule avec Claude et pût l'interroger, lire en elle comme elle venait de le faire, sans avoir à craindre de trahir plus de tendresse qu'il ne lui était permis d'en montrer.

Que de révélations dans cette entrevue d'une demi-heure!

N'était-ce pas curieux, vraiment, ce souci de Claude, de se marier pour être aimée! N'était-ce pas ainsi qu'elle-même rêvait et raisonnait, enfant, quand elle se désolait de sa solitude? La pauvre petite aussi souffrait de cette solitude et, détournant les yeux d'un présent triste, les fixait sur l'avenir, que son imagination lui représentait tout plein de tendresse et de joies du coeur. Elle les avait connues ces rêveries, ces regards jetés en avant; et par là elle trouvait entre sa fille et elle, des points de ressemblance qui la rassuraient.

Que de fois, depuis la naissance de Claude, s'était-elle demandé ce qu'elle serait: fille de sa mère? fille de son père? Et la question était assez grosse pour s'imposer avec des angoisses. Paroles, gestes, regards, attitudes, goûts, dispositions, idées, humeur, caractère, nature, tout lui avait été matière à observation. Claude était une vraie brune avec les cheveux ondulés, mais cela ne tranchait rien, car si elle-même l'était, lui aussi avait les cheveux noirs frisés.

Dans ses traits non plus il ne se trouvait rien qui put la faire ranger d'un côté plutôt que de l'autre, car l'expression du visage, généralement mélancolique, ou tout au moins songeuse et recueillie, pouvait aussi bien venir de lui que d'elle; toute jeune, Claude avait été potelée, mais voilà qu'avec l'âge elle tournait à la maigreur et à la sécheresse de son père.

Ce besoin de tendresse s'affirmant d'une façon si particulière et ce désir de mariage étaient quelque chose de caractéristique qui pouvait faire pencher la balance du côté maternel, si l'histoire de la cire à cacheter n'était pas venue la relever. Assurément, ce n'était pas un fait insignifiant que cette perversion de goût. Jamais, dans son enfance, elle n'avait eu de ces fantaisies ni de ces bizarreries, tandis que chez lui elles étaient typiques. Combien en retrouvait-elle maintenant dont le souvenir précisément lui était resté, parce qu'elles étaient aussi étonnantes que cette passion pour la cire à cacheter.

De là son trouble et son émoi: justement parce que Claude tenait de son père par plus d'un côté, il aurait fallu qu'elle fût surveillée avec une sollicitude de tous les instants et redressée: l'éducation corrigerait la nature; en lui montrant où conduisait le mauvais chemin, en la mettant dans le bon, elle suivrait celui-là.

Une mère seule pouvait avoir une main assez ferme en même temps qu'assez douce pour cette tâche; et elle ne pouvait pas se montrer mère pour Claude.

De là aussi son inquiétude de conscience en se demandant si jusqu'à ce jour elle avait fait tout ce qu'elle devait.

Certes il était impossible que les conditions d'habitation pussent être meilleures que celles que Claude trouvait dans cette maison de garde, vaste, bien construite, presque monumentale, avec sa façade de pierres et de briques, bien exposée à la lisière du parc et de la plaine, abritée l'hiver, ombragée l'été, entourée de communs qui abritaient deux vaches, des poules, des cochons, et d'un grand jardin tout plein de légumes; et, puisque les médecins voulaient qu'elle vécut en paysanne, nulle part elle n'eût été mieux que là.

De même il était impossible qu'elle eût un meilleur père nourricier et une meilleure mère que les Dagomer, qui étaient de braves gens, honnêtes, réguliers dans leurs habitudes, propres, soigneux, qui ne faisaient aucune différence entre elle et leurs vrais enfants.

Enfin l'institutrice qui la faisait travailler était celle-là même qui l'avait élevée, un peu sèche il est vrai, rigide, austère, cependant pleine des plus hautes qualités.

Mais était-ce assez!

Quand dans cet entretien elle avait dit à Claude qu'on n'a pas toujours un père et une mère, l'enfant lui avait répondu d'un mot qui ravivait tous ses doutes: «Vous avez connu les vôtres.»