Chapter 10
--Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle soit fausse. Vous connaissez mon opinion sur les mariages précoces: ils sont rarement heureux, très rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, et non pris au hasard. Ce n'est pas quand elle ne connaît ni le monde, ni la vie, qu'une jeune fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse entraîner par des considérations futiles: un nez bien dessiné, une barbe soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unières est d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais après?
--Il me semble qu'il a autre chose.
--C'est de son rôle politique que vous voulez parler? Il faudrait voir.
--Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre ne dit pas ce qu'il vaut?
--J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui étaient de pauvres caractères.
--C'est que justement le caractère chez M. d'Unières est à la hauteur du talent.
--Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse.
--Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de façon à en rester là.
Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne se trahissait que trop visiblement, elle ne l'était pas moins contre elle-même. Au lieu de défendre M. d'Unières et de confesser maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter sa gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait?
X
Depuis longtemps déjà tout le monde admettait que le comte d'Unières était le fiancé de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de leur mariage, et c'était un étonnement que la date n'en fût pas encore fixée; cela était si bien accepté que quelques prétendants, qui avaient pensé un moment à se mettre sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon persévérer, puisque le choix était arrêté!
Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne s'était encore dite entre eux, bien que l'assiduité de d'Unières se fût continués aussi constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas manqué une seule des réunions de chasses en plaine que le comte avait organisées à l'automne, ni celles des chasses à courre qui les avaient remplacées en hiver.
Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à une femme qu'on l'aime; c'est même rarement de cette façon que les duos d'amour commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus rien à s'apprendre.
Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semblé qu'elle était disposée à l'écouter et même à lui répondre, et toujours à l'instant où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté, voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, et que si elle s'était abandonnée quelques secondes auparavant, déjà elle s'était reprise.
Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, n'étaient pas exclusivement féminines, et avaient des causes que d'autres plus experts que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui échappaient.
A la longue, la situation était devenue difficile pour lui, et même jusqu'à un certain point ridicule, croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus franchement.
A bout de patience, il se décida à s'en expliquer avec M. de Chambrais qui, de son côté, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent toujours au même point, sans avancer d'un pas.
--Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me faire aimer, et vous avez ajouté, avec la bienveillance que vous m'avez toujours témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne n'étant dans de meilleures conditions que moi.
--Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont même plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient à ce moment.
--Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle Ghislaine que je la demande en mariage, elle vous répondra qu'elle m'accepte?
Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément c'était que, s'il adressait cette demande à Ghislaine dans ces termes, la réponse qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'année précédente. Il fallait donc tourner cette difficulté.
--Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et même de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspirés.
--Vous le croyez?
--J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer m'a donné cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il est question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer.
--Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous dire avec quelle joie profonde je reçois vos paroles, je crois que le moment est venu de lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.
Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, ce fut une gêne inquiète.
--Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce mariage, il ne me reste plus qu'à lui demander le sien. Aussi bien la situation dans laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas plus pour nous que pour le monde.
--Évidemment, répondit le comte, cependant....
--Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez parlé l'année dernière pour retarder cette date existent encore; mais je demande une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me présenter ouvertement comme son fiancé, et j'attendrai.
Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au pied du mur, se demandait comment sortir de là; ce dernier mot lui ouvrit un moyen:
--Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder cette question de délai avec elle?
--Assurément, c'est difficile.
--Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous voulez une réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je ne traiterai que le point du mariage et ne vous enlèverai pas la joie de lui dire votre amour.
Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unières, que trop duré, il fallait en sortir; rien à attendre de bon à la prolonger, au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était grande et la responsabilité lourde pour lui.
C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et on pouvait craindre de la perdre si le terrain n'était pas bien choisi; avec une volonté résolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur féru de certaines idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien rencontrer une invincible résistance.
Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour de Paris à Chambrais, où il trouva Ghislaine seule au travail dans l'atelier de sculpture qu'elle avait fait aménager en ces derniers temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie.
D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe de chiens qu'elle était en train de modeler, un tablier de serge passé par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise.
Il lui adressa quelques encouragements aimables comme à l'ordinaire, puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invités pour une partie de pêche.
--M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.
Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette question.
--Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.
Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de celui qui était toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unières.
--Après tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre.
--Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ébauchoir en l'air, en regardant son oncle.
--La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unières... il se marie.
En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés sur elle, il la vit pâlir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais déjà il était près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans ses bras.
--Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi.
En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un fauteuil où il l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte tout de suite de ce qui s'était passé.
--C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir employé. Il fallait bien t'amener à avouer ton amour....
--Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!
--Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes.
Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.
--C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne puis pas être sa femme.
C'était une discussion à soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne la redoutait point: le coup avait ouvert une brèche par où il devait emporter toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.
--Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!
--Je ne suis pas digne de lui.
--C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?
--Suis-je la jeune fille qu'il suppose?
Il eut un geste d'impatience:
--Quelle drôle de façon de juger la vie quand on ne la connaît pas. Assurément il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne pas exagérer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute, tu entends, commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en était ainsi je t'assure que la statistique du mariage serait changée. Quelle faute as-tu commise, toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable? Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton esprit, occupé ton coeur? As-tu une légèreté de conscience, une imprudence de conduite à te reprocher?
--J'ai ma fille.
--Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune fille, la chaste jeune fille que étais il y a deux ans? A-t-elle laissé une souillure dans ton âme? une trace quelconque en toi?
--Une honte dans ma vie.
--Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant à vouloir toujours partir du même point tu arrives à l'absurde: que tu aies participé à ce qui, s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais rien de tout cela n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la honte? Notre brave médecin de Palerme me disait quand nous avons quitté Bagaria que tu étais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie, j'affirme en mon âme et conscience que tu en es la plus honnête, ne peux-tu pas me croire? D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce serait folie. Réfléchis à cela. Songe que si, sous l'influence de cette folie, tu refusais d'Unières, on chercherait la cause de ce refus inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu parles.
Elle resta un moment silencieuse:
--Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai d'autres aussi....
--Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, et tu comprendras que l'intérêt même de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort, l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte à notre maison; tu passeras donc une vie misérable dans la lutte, tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse d'Unières et j'installe Claude ici avant deux mois.
--Ici!
--Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant cesse de l'être du jour où tu es protégée contre une imprudence ou un coup de tête maternel par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amène à Chambrais. Ton garde Lureau ne peut décidément plus faire aucun service; pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont je t'ai parlé, Dagomer, qui, en défendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnête garçon qui m'est dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire une excellente nourrice. Nous installons Dagomer à la place et dans le pavillon de Lureau, et ils amènent avec eux et leurs autres enfants une petite fille qui leur a été confiée... la tienne.
--Vous voulez....
--Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné cet arrangement pour enlever ton consentement. Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu visites tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit ses devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais à Palerme, je ramène Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand tu reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant que nous l'envoyions à Paris pour son éducation.
--Oh! mon oncle, mon oncle.
--Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout cela se réalise, tu fais d'un mot notre bonheur à tous le sien, le tien, le mien et celui de Claude.
Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il la vit frémissante.
--Qu'as-tu?
--J'ai peur.
--De quoi!
--Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.
--De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce malheur que tu veux prévoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari.
Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table sur laquelle se trouvaient un encrier et une plume.
--J'écris la dépêche, dit-il.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
TROISIÈME PARTIE
I
Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix années avaient passé pour elle comme pour son mari rapides, légères, embellies de tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du rang peuvent donner de joies et de confiance.
Elle aimait son mari d'un amour passionné.
Le comte idolâtrait sa femme.
Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un état d'enthousiasme qui mêlait toujours à leur tendresse une part d'exaltation.
Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils n'en connaissaient pas le calme.
Une séparation de quelques jours exigée par les nécessités de la politique les angoissait comme un malheur; pendant ces séparations ils s'écrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse passionnée, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courût au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur première étreinte ne leur donnassent un vertige.
Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même éducation; ils n'étaient vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un regard, exprimant bien souvent ensemble la même pensée, en se servant des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude à l'avance d'un accord parfait.
Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques, discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas toujours se conformer à ce qu'elle lui avait conseillé--ce qui était rare d'ailleurs--il s'en excusait avec des paroles d'amour et de respect.
Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'était mieux qu'en égale qu'il la traitait, c'était en supérieure: elle se montrait en tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance dans son esprit, tant de foi dans son coeur!
Chambrais était leur résidence favorite pour plusieurs raisons, dont la principale était qu'ils s'y trouvaient plus étroitement unis; et leur séjour s'y partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour le repos et l'intimité; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le monde et les grandes réceptions.
Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient alors deux mois en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient seulement troubler de temps en temps, car ces visites étaient limitées par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, sans avoir été sérieusement distraits, à la solitude qui leur était chère et dont ils tiraient de si profondes jouissances.
C'était à cette époque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de leurs tendres causeries. La rosée à peine bue par le soleil, alors que le matin avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée de flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.
Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se terminaient par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur donnait un tel bonheur.
Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait pris les deux mains de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement murmuré qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.
Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et confuse:
--Non, disait-elle, c'est trop.
Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son émotion et, dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondément il était aimé.
Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, fortifiés tous deux dans leur amour, contents de ce qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait en eux quelque découverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle raison de s'aimer davantage.
Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris et il l'installait lui-même dans une tribune, puis quand il avait pris place à son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caractéristique qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.
Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la réponse qu'elle voulait.
Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:
--M. le comte d'Unières a la parole.
Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui brûler les paupières; elle connaissait les points principaux de son discours, mais comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les interruptions et le boucan?
Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'était par un tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.
Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans le royalisme le plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberté de conscience, il avait incliné vers une sorte de socialisme chrétien qui, dans ses élans populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extrême gauche en même temps qu'il consternait ses amis de la droite.
Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on pouvait se demander chaque fois qu'il prenait la parole: de quel côté viendraient les applaudissements? Duquel les exclamations ou les huées?
Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les yeux levés et tournés vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu à peu le silence s'établissait et il commençait.
Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'à elle; mais aussi quand la Chambre entière restait attentive, quelle fierté!
Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur coupé, ils se tassaient l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa gloire dans cette étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa conscience.
Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on citait chez tous dans leur monde: leur amour; la beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le talent du mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.
Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur genre de vie, à la campagne comme à Paris, était princier et fastueux, digne de leur fortune et de leur rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile où la comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur existence dans les plus petits détails était l'application même de leurs principes.
Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il fallait que ceux qui les entouraient, qui dépendaient d'eux eussent leur part de cette fortune: c'était loin, très loin que leur responsabilité s'étendait à cet égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, relevés! Que de devoirs ils s'étaient imposés quand ils auraient pu si bien passer à côté d'infortunes et de misères qui ne les touchaient pas directement, en détournant la tête, et dont ils prenaient la charge par cela seul bien souvent que le hasard les leur avait révélées!
On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et le mot n'était que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le souci de sa dignité et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer une préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus qu'une négligence d'étiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout était largement mené, et s'il n'était pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la politesse, la simplicité des manières, l'affabilité, fût poussée aussi loin, sans que la correction la plus irréprochable en souffrit en rien.
Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels leur situation était exceptionnelle, admirée, respectée; on ne touchait pas aux d'Unières, c'était un honneur d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter. Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on était sûr de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unières s'était occupée de quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière elle, sans même songer à se retourner; quant à juger, à critiquer, c'eût été un crime que personne ne s'était encore aventuré à commettre.
Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la copier! Paris a de ces engouements; il y a des périodes où il est de bon ton d'être grasse parce qu'une femme très en vue est grasse, d'autres où il est désirable d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et dans un certain monde une femme n'était reconnue jolie et élégante que si sa beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unières. On se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait même fait adopter l'extrême simplicité de ses toilettes, taillées dans des lainages souples aux couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais les exagérations de la mode.
Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage était venu assombrir leur ciel radieux: huit ans après leur mariage, ils avaient perdu M. de Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à courre, le comte avait été renversé par son cheval tombé avec lui, et blessé à la poitrine d'un coup de pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt il en avait paru guéri, mais une myocardite chronique en était résultée qui, au bout de quelques mois, avait amené la mort.