Gertrude et Veronique

Chapter 8

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La chambre de _réserve_ semblait en effet livrée au pillage. Toutes les armoires étaient ouvertes, et chacun des membres de la famille de Mauprié y furetait avidement en poussant des exclamations. La veuve, montée sur une chaise, comptait les piles de linge; Gaspard soupesait l'argenterie, et les deux soeurs visitaient les tiroirs des commodes.

--Tout est par douzaine, disait la veuve, et presque rien n'a servi... Ah! mon pauvre frère était économe et il avait du beau... Voyez-moi ces serviettes de toiles des Vosges, comme c'est ouvré et comme la damassure est fine!

--L'argenterie est à l'ancien titre et elle pèse lourd, reprit Gaspard en frottant les couverts avec le pan de sa redingote, je suis d'avis que nous la conservions, après y avoir fait graver notre chiffre...

Il fut interrompu par une exclamation joyeuse de Reine.

--Venez voir ma trouvaille! s'écria la jeune fille, tenez, voici des pièces de dentelles... Est-ce beau?... Voici des crêpes de Chine, et puis dans ces petits écrins... Oh! des colliers de perles et des pendants d'oreille en pierres fines!

Madame de Mauprié était descendue rapidement, Gaspard s'était rapproché et Honorine ouvrait de grands yeux. Ils étaient tellement affairés, qu'aucun d'eux ne s'aperçut de l'arrivée de Gertrude et de Xavier. Les deux jeunes gens, debout près de la porte d'entrée, contemplaient cette scène avec tristesse, et Xavier fronçait les sourcils d'un air de désapprobation.

--Voyez un peu! dit Honorine en joignant les mains, qui aurait jamais soupçonné notre oncle de posséder de si belles choses?

--Oh! moi, fit Gaspard, j'ai toujours pensé que le vieux ladre prêtait sur gages!

--Fi! Gaspard, pouvez-vous avoir de pareilles idées? s'écria la veuve en examinant à son tour un crêpe de Chine, je crois plutôt que mon frère avait autrefois ruminé quelque projet de mariage, et que ces bijoux étaient destinés à sa future.

--On n'aura pas voulu de lui, répliqua Gaspard, et c'est fort heureux... Si, au lieu d'être laid comme une chenille, M. Renaudin eût été un Adonis, nous ne viderions pas aujourd'hui ses tiroirs!

--Comme ces émeraudes me vont bien! dit Reine en essayant des pendants d'oreille devant un grand miroir, j'ai envie de les garder!...

--Malheureusement, Mademoiselle, cela n'est pas possible pour le moment! soupira une voix flûtée qui partait de l'entrée de la chambre.

Ils se retournèrent tous stupéfaits et aperçurent le notaire de Lachalade dont la grosse figure souriante s'encadrait dans le chambranle de la porte entre-bâillée. Derrière lui on distinguait la tête pointue et chauve du juge de paix et la face enluminée de son greffier.--À l'aspect de ce trio, les traits de madame de Mauprié s'étaient allongés, et Gaspard avait fait un geste d'impatience.

--Nous sommes en affaires, Monsieur, dit-il au notaire de son ton le plus hautain, et à moins de choses urgentes, nous aimerions à ne pas être dérangés.

--Je vous demande mille pardons, reprit le tabellion sans s'émouvoir, mais il s'agit de formalités qui ne souffrent aucun délai, et qui auraient été remplies dès hier, sans l'éloignement de M. le juge de paix.

Le juge, long et maigre comme un fil, s'inclina silencieusement; Gaspard toisait le notaire des pieds à la tête et se mordait les lèvres.

--De quelles formalités parlez-vous? demanda-t-il sèchement.

--Oh! de simples mesures conservatoires... dans l'intérêt de l'héritière mineure, car si je ne me trompe, il y a minorité de l'une des héritières présomptives. Je dis présomptives, ajouta-t-il en passant en revue les assistants avec ses gros yeux ronds, parce que nous ne connaissons pas encore les dernières volontés du défunt.

--Ses dernières volontés! répéta madame de Mauprié interdite; supposeriez-vous, Monsieur, l'existence d'un testament?

--Je ne la suppose pas, Madame, répondit le notaire en s'inclinant, je l'affirme...

--Un testament! grommela Gaspard, à quoi bon?

--Je l'ignore, Monsieur, mais si vous le permettez, nous allons vous donner lecture de l'acte.

Il tira de son portefeuille une enveloppe cachetée.

--Ceci est un testament olographe, déposé en mon étude par feu M. Renaudin, mon client.

Il promena un moment l'enveloppe sous les yeux des héritiers, puis il la décacheta et remit au juge de paix une feuille de papier timbré, en le priant d'en prendre connaissance.

--Le testament est en bonne forme, murmura le juge.

Le notaire avait toussé et avait mis ses lunettes. Madame de Mauprié, pâle et crispée, était appuyée à un fauteuil; Gaspard se tenait debout, les bras croisés; Reine et Honorine contemplaient les gens de justice d'un air effaré, sans trop comprendre de quoi il s'agissait. Quant à Xavier et à Gertrude, ils étaient assis l'un près de l'autre et se regardaient avec une expression de tristesse attendrie.

Le notaire, d'une voix claire, se mit à lire ce document, qui était un simple codicille révélant l'existence d'un testament caché dans le secrétaire du défunt.

En outre, afin de prévenir toute difficulté, Eustache Renaudin ordonnait que l'ouverture de ce testament n'eût pas lieu avant la majorité de sa nièce Gertrude de Mauprié. Il nommait pour exécuteur testamentaire et administrateur provisoire, son notaire, Me Péchenart. Enfin, il exprimait le désir que Gertrude habitât l'Abbatiale et jouît des revenus de la succession, «à l'exclusion de tous autres, jusqu'au jour où elle serait majeure.»

Après avoir soigneusement replié le papier timbré, Me Péchenart parcourut de nouveau l'auditoire avec son regard éveillé: la surprise était peinte sur tous les visages.

--Peste soit du ladre vert! s'écria enfin Gaspard, et il accompagna ces paroles d'un juron énergique.

--Si vous le voulez bien, dit le notaire, sans s'inquiéter autrement de la colère de l'aîné des Mauprié, nous allons pratiquer les recherches nécessaires dans le meuble désigné par le défunt.

On passa dans la chambre à coucher. La veuve lançait à sa nièce des regards méfiants; quant à Gertrude, rougissante et interdite, elle assistait à cette scène sans trop se rendre compte encore de ce qu'elle signifiait. Xavier considérait sa cousine d'un air embarrassé; Reine et Honorine chuchotaient avec Gaspard, qui leur expliquait sans doute les conséquences probables de l'acte qu'on venait de lire, car elles dardaient à leur tour à Gertrude des oeillades foudroyantes.

La recherche du notaire ne fut pas longue, et le testament fut trouvé à l'endroit indiqué. Le notaire en fit parapher l'enveloppe cachetée par le juge de paix, puis se tournant vers Gertrude, il lui demanda quel était son âge.

--J'ai eu vingt ans le quinze mai dernier, murmura la jeune fille.

--Fort bien, le quinze mai prochain, à midi, nous procéderons à l'ouverture du testament, qui restera déposé au nombre de mes minutes. D'ici là, rien ne s'opposera à ce que nous nous occupions de l'inventaire... Monsieur le juge, vous penserez sans doute qu'il convient d'apposer les scellés...

Le greffier avait déjà préparé la cire et les bandes de toile; le notaire s'avança galamment vers Reine, et tout en souriant, désigna les pendants d'émeraude qui se balançaient encore à ses oreilles.

--Désolé! Mademoiselle, lui dit-il, nous serons obligés de réintégrer ces bagatelles parmi les objets mobiliers de la succession.

Reine détacha les boucles d'oreille et les jeta avec dépit sur la table, puis n'y tenant plus, elle s'élança vers sa mère et se mit à fondre en larmes.

--C'est une indignité! s'écria madame de Mauprié suffoquée.

--Le testament est un nouveau tour de ce fesse-mathieu, et toutes ces précautions sont injurieuses! hurla Gaspard, rouge de fureur.

Le notaire plia les épaules et sourit d'un air indifférent.

--Ma tante, dit Gertrude en tendant la main à madame de Mauprié, je ne comprends rien à tout ce qui se passe... Je suis désolée de l'ennui qui vous arrive, et je donnerais beaucoup pour que les choses fussent arrangées autrement.

--Laissez-moi, ma nièce! répliqua la veuve en la repoussant avec un geste sévère, je ne vois pas bien clair dans tout ceci, mais je me doute de quelque intrigue... Vous êtes ici chez vous et nous n'avons plus qu'à vous céder la place... Adieu, ma nièce!

Elle s'éloigna d'un air superbe.

--Ma tante, reprit Gertrude désespérée, ne m'abandonnez pas ainsi!... Cousine Reine, cousin Gaspard, vous ne me croyez pas capable!...

--Moi! fit Gaspard en éclatant, je te crois capable de tout, avec tes façons de sainte nitouche... Ah! ah! il y a longtemps que je l'ai dit; tu es fine, toi, sans en avoir l'air!... Tu es une embobelineuse, et quand je t'ai vue arriver hier à la nuit sans que nous t'ayons écrit, je me suis bien douté de quelque aventure...

--Tu te trompes, Gaspard, interrompit soudain Xavier, Gertrude avait été prévenue... Je lui avais écrit la maladie de notre oncle.

En même temps il regardait tristement sa cousine qui se troublait de plus en plus et devenait vermeille. Gaspard resta un moment interdit, puis faisant un geste d'impatience:

--Suffit, dit-il, assez parlé!... Nous ne sommes plus rien ici, détalons, et laissons ces messieurs griffonner leur grimoire... Si j'avais su tout cela, je n'aurais même pas mis les pieds dans cette maison... Ma mère, prenez mon bras, et décampons!

Sans plus regarder Gertrude et les gens de loi, il saisit le bras de sa mère et se dirigea vers la porte, suivi de ses deux soeurs.

--Mauvaise parente! murmura Reine en passant près de sa cousine.

Xavier était demeuré le dernier; il était sombre et préoccupé.

--Xavier! fit Gertrude.

Il alla vers elle et lui tendit la main.

--Xavier, répéta-t-elle avec des larmes plein la voix, j'ai besoin de te parler, reste demain à ton atelier.

Madame de Mauprié reparut sur le seuil de la chambre.

--Xavier! dit-elle d'une voix sévère, nous t'attendons!

Xavier serra la main de sa cousine et s'éloigna à son tour.

X

La santé de Gertrude, déjà altérée depuis quelque temps, ne résista pas aux secousses produites par cette pénible scène. Le soir même, la jeune fille fut prise d'une fièvre violente, et Fanchette fut obligée de l'aider à se mettre au lit. Le lendemain, le mal au lieu de diminuer s'aggrava; le médecin que Pitois était allé chercher en toute hâte, reconnut les symptômes d'une fièvre muqueuse et déclara que l'état de Gertrude réclamait les soins les plus assidus, ainsi que les plus grandes précautions. On se procura une garde, et Pitois fit sentinelle dans la cour, bien résolu à jeter à la porte le premier Mauprié qui s'aviserait de venir troubler la malade.

Pendant ce temps Xavier se promenait à travers son atelier, attendant la visite promise, et jetant à chaque minute un coup d'oeil sur la route. Les événements de la veille l'avaient profondément bouleversé. Toujours, dans ses châteaux en Espagne, lorsqu'il bâtissait en l'air l'avenir de sa cousine et le sien, il avait distribué les rôles autrement. Il avait rêvé de subvenir seul aux charges de mariage, de gagner une fortune à l'aide de sa sculpture, puis de courir à B... et de dire à Gertrude: «Maintenant me voilà riche, laisse là ton magasin et sois ma femme!»--La mort de l'oncle Renaudin et le singulier testament du vieillard venait d'intervertir les rôles. Il était probable que les dernières dispositions du défunt ne seraient que la confirmation de ce premier testament, et que Gertrude serait instituée légataire universelle... Elle deviendrait riche et lui resterait pauvre... Il aimait trop sa cousine pour lui en vouloir à cause de ce brusque changement, mais il n'en éprouvait pas moins une déception douloureuse. Il ne pouvait plus offrir sa main à Gertrude; il aurait eu l'air de réclamer l'exécution d'un engagement devenu avantageux pour lui; il se croyait obligé d'attendre que la jeune fille vînt spontanément lui rappeler sa promesse, et il se disait que, même dans ce cas, il aurait encore l'air de faire un mariage intéressé.

Il songeait à tout cela et sentait son agitation s'accroître à mesure que s'approchait l'heure probable de la visite attendue. Il avait disposé son atelier avec une certaine coquetterie, afin que les moindres objets eussent l'air de fêter la bienvenue de Gertrude. Les grands vases de faïence, qui se dressaient aux quatre coins, avaient été garnis de branches de houx aux baies rouges. Les panneaux sculptés les mieux réussis avaient été placés aux endroits les mieux éclairés; le grand dressoir avait été épousseté et frotté dès le matin, et un bon feu faisait bourdonner le poêle... Cependant l'après-midi avançait, le coucou rustique avait déjà sonné deux heures, puis trois, puis quatre, et personne ne venait. Xavier se promenait fiévreusement à travers l'atelier, puis collant son front au vitrage du châssis, parcourait d'un regard inquiet la route déserte... Personne! Il prêtait l'oreille et n'entendait que le bruit du vent dans la futaie voisine ou le murmure grossissant du ruisseau de la Gorge-aux-Couleuvres. Enfin la nuit vint et l'atelier s'emplit d'obscurité; seule, la flamme du brasier qu'on apercevait par la petite porte du poêle jetait encore çà et là de mourantes lueurs. Le jeune homme commença alors à désespérer. «Elle ne viendra plus maintenant se disait-il, est-ce qu'elle serait déjà embarrassée de tenir sa promesse?... Sa nouvelle fortune l'aurait-elle changée à ce point?... Non, non, c'est impossible!...» Et il recommençait sa promenade agitée autour des établis silencieux...

Quand la femme chargée de son ménage lui apporta à souper, elle le trouva assis tout morose près du poêle éteint. Il ne mangea pas et ne put dormir. Sitôt le jour levé, il courut frapper à la porte de l'Abbatiale. Pitois lui répondit par le guichet:

--Mademoiselle de Mauprié est très malade...

Là-dessus le guichet se referma impitoyablement, et Xavier, plus tourmenté que jamais, résolut de passer chez sa mère.

Honorine préparait le café du matin, tandis que Gaspard bouclait ses guêtres et que la veuve dévidait un écheveau de laine.

--Savez-vous que Gertrude est malade? dit Xavier en entrant.

--Je l'ai appris hier, répliqua madame de Mauprié, et comme je ne transige jamais avec un devoir de famille, je suis allée à l'Abbatiale avec Reine offrir mes services; mais nous avons été reçues par ce manant de Pitois qui ne nous a même pas laissées entrer dans la cour.

--Parbleu! elle est fine, l'enjôleuse!... s'écria Gaspard; cette maladie est un prétexte pour éviter les explications et se rendre intéressante. Vous avez été bien bonne de vous déranger, ma mère, surtout après ce que nous avons su hier soir au sujet de notre gracieuse cousine!

--Qu'y a-t-il donc? demanda Xavier.

--Il y a, reprit Honorine, que huit jours avant la mort de notre oncle, mademoiselle Gertrude est venue ici en cachette et a passé toute une nuit au chevet du bonhomme.

--Quel conte! fit Xavier en haussant les épaules.

--C'est l'exacte vérité, dit madame de Mauprié, je tiens le détail de la propre cousine de Fanchette...

--C'est tout bonnement une captation, reprit Gaspard en ricanant; mais patience! tout n'est pas dit et je ferai casser le testament!

--Déjeunes-tu avec nous? demanda Honorine.

--Merci!... Et Xavier s'enfuit désolé à son atelier.

Il ne pouvait croire à une pareille trahison. Gertrude était certainement calomniée. Il se rappela alors que sa cousine lui avait dit en sortant du cimetière: «Si quelqu'un m'accusait, ne me juge pas avant de m'avoir entendue.»--Oui, pensa-t-il, je veux avoir confiance, et j'attendrai qu'elle puisse s'expliquer. Mais en me faisant cette recommandation, elle prévoyait donc qu'on pourrait l'accuser?...--Il avait beau lutter, les soupçons revenaient toujours, et son inquiétude grandissait. Il n'avait plus de goût pour le travail, passait la plupart de ses journées accoudé sur son établi, et ne reprenait un peu d'animation que le soir, à l'heure où il montait à l'Abbatiale pour avoir des nouvelles. La réponse que lui faisait l'inflexible Pitois variait peu et n'était guère encourageante. Cependant un matin de la fin de janvier, la figure du vieux garde parut moins farouche. «Il y a du mieux,» répondit-il à Xavier en refermant la porte plus doucement que d'habitude.

La fièvre en effet avait disparu, et Gertrude commençait à entrer en convalescence. Elle était encore très faible et ne pouvait se lever, mais sa tête était redevenue libre. Sa première pensée fut pour Xavier. «Comment doit-il me juger?» se demandait-elle en soulevant sur l'oreiller, sa figure pâle comme une fleur de narcisse. Il lui tardait de le voir, et chaque jour elle questionnait le médecin sur l'époque où elle pourrait sortir. Celui-ci l'exhortait à la patience, puis il recommandait à Pitois de tenir ferme et d'éviter à la convalescente toute espèce d'émotion.

Les Mauprié ne s'étaient plus représentés à l'Abbatiale, mais ils n'épargnaient guère Gertrude, et un nouvel incident avait encore alimenté leurs médisances. Un beau matin, le commissionnaire des Islettes avait envoyé la malle que Gertrude avait laissée chez les demoiselles Pêche, et cet envoi était accompagné d'une lettre fort sèche de mademoiselle Hortense, adressée à madame de Mauprié. Dans cette épître, peu bienveillante, mademoiselle Pêche aînée annonçait que «les absences trop fréquentes» de Gertrude avaient déterminé le remplacement de la jeune fille, «le premier devoir des ouvrières de la maison étant, avec la moralité, la plus ponctuelle exactitude.»

Le jour même de la réception de cette missive, Reine et sa soeur daignèrent honorer d'une visite l'atelier de leur frère. Leur instinct féminin ne les avait pas trompées sur l'intérêt que Xavier portait à Gertrude, et elles lui communiquèrent triomphalement la lettre de mademoiselle Hortense Pêche.

--Tu vois, dit Honorine, la modiste parle des absences _fréquentes_ de Gertrude... Mademoiselle voyageait pour ses intérêts.

--Pourquoi ne lui avez-vous pas donné connaissance de cette lettre?

--Est-ce qu'on peut entrer chez elle? reprit Reine ironiquement, elle fait défendre sa porte.

--Elle est malade, objecta Xavier.

--Oh! malade... reprit Honorine en hochant la tête, je ne crois guère à cette maladie; d'ailleurs son mal ne l'empêche pas de se lever, car on l'a vue aller et venir dans la maison...

Cette visite laissa à Xavier une sourde irritation. La lecture de cette lettre avait exaspéré tous ses soupçons. Il se rappelait avec amertume la froide attitude de sa cousine le jour de l'enterrement, l'embarras avec lequel elle avait accueilli certaines questions, puis il se souvenait des propos échappés un jour au courrier de Sainte-Menehould, et dans tous ces menus détails il trouvait un aliment pour sa jalousie naissante. Il avait cessé d'aller chaque soir à l'Abbatiale, et vivait de plus en plus solitaire, évitant avec le même soin la maison de sa mère et celle de sa cousine...

Cependant, avec le mois de février, de plus claires journées étaient venues. L'air s'était attiédi, la neige s'était fondue dans les prés; un doux vent avait balayé les nuages, et le ciel était bleu par places. Au bord des haies, les chatons des noisetiers commençaient à jaunir, et les fleurs des cornouillers ouvraient leurs étamines d'or aux noeuds des branches nues. Une après-midi, le vent du sud envoyait de si caressantes brises, que Xavier entre-bâilla les vitres du châssis, et par cette ouverture les rayons du soleil envahirent l'atelier. Xavier, rêveur, avait déposé son maillet et son ciseau, et s'accoudant à l'établi, il s'était mis à songer au temps passé,--à la soirée où il avait dit adieu à Gertrude tandis que les chevaux piaffaient devant l'auberge des Islettes,--à la journée d'été où il avait déclaré son amour sous la tonnelle des demoiselles Pêche... Il repassait avec mélancolie tous ces souvenirs si lumineux, il regardait à travers les vitres les nuages blancs fuir sur le bleu du ciel, et il se demandait si ce n'était point là l'image de son bonheur évanoui, quand tout à coup le loquet s'agita, la porte de l'atelier s'ouvrit timidement, et une svelte figure de jeune fille apparut dans un rayon de soleil.

--Gertrude! s'écria Xavier.

C'était elle en effet, enveloppée dans une longue mante de drap noir; elle était encore pâle, mais elle souriait. D'un bond il fut près d'elle, et en un instant ses rancunes, ses soupçons, ses pensées mauvaises se dissipèrent comme une fumée. Il lui prit les mains et la fit asseoir.

--J'ai voulu te donner ma première sortie, dit-elle de sa voix sympathique, car, tu sais, j'ai été bien malade depuis le jour de l'enterrement.

--Ma pauvre Gertrude!.. Je suis allé souvent à l'Abbatiale, mais on n'a pas voulu me laisser entrer... Voyons, si tu es bien changée?

Il examina ses mains amaigries, son visage un peu allongé, ses beaux yeux vert de mer, et reprit en souriant:

--Tu es toujours la même charmante Gertrude!... Seulement tu es un peu pâlie; ton teint ressemble aux anémones sauvages: il est blanc avec une légère nuance rose...

--A propos d'anémones, répliqua Gertrude en écartant les plis de sa mante, je veux payer mes dettes. Il y a deux ans, tu m'as donné un bouquet aux Islettes; je t'apporte les premières fleurs de l'Abbatiale.

Elle lui offrit son bouquet composé de primevères et de ces hépatiques bleues qu'on nomme dans le pays des _fils-avant-le-père_, parce qu'elles poussent avant les feuilles.

--Tu es bonne, Gertrude, tu vaux mieux que moi! s'écria Xavier en rougissant... Maintenant reste un peu enveloppée dans ta mante, tandis que je vais rallumer le poêle.

--A quoi bon? ne vois-tu pas le soleil?... On se sent revivre.

--Non, non, je ne veux pas que tu te refroidisses!... Ce sera bon d'entendre le poêle ronfler tandis que nous causerons près des vitres ouvertes.

Il se mit à fendre du menu bois et à bourrer le poêle. Quand une jolie flamme commença de flamber:

--A présent, reprit Gertrude, montre-moi toutes les belles choses que tu as faites.

Il la promena autour de l'atelier, lui montrant les panneaux sculptés, expliquant les motifs, les emblèmes, les feuillages... Gertrude se récriait et ne cessait de le questionner.

--Sais-tu que tu es maintenant un grand artiste? s'écria-t-elle en le regardant avec ses beaux yeux pleins d'admiration.

--Flatteuse! tu as entendu dire que les artistes sont avides de compliments, comme les mouches sont friandes de lait, et tu essayes de me prendre par mon faible.

--Je ne mens jamais, Monsieur!

Il enfonça ses sombres regards dans les yeux profonds de la jeune fille qui s'arrêta et rougit... Après un moment de silence, elle reprit:

--Du reste, j'ai toujours eu confiance en ton talent. Chaque fois que je regardais le coffret que tu me donnas aux Islettes, je me sentais rassurée et j'avais bon espoir pour ton avenir.

--Tu l'as donc encore, ma première oeuvre?... demanda-t-il en riant.

--Certainement... J'ai pensé au coffret pendant toute ma maladie... Je m'imaginais l'avoir perdu... Heureusement les demoiselles Pêche me l'ont renvoyé...

Elle s'interrompit brusquement... Elle était sur le point de tout raconter à Xavier, puis au moment de commencer, elle sentit qu'elle n'oserait jamais. Il lui coûtait de gâter cette première heure de tendresse par des explications pénibles. Elle, si courageuse d'ordinaire, devint lâche en songeant que tout son bonheur à venir était suspendu aux conséquences d'un aveu qui serait peut-être mal compris. «Non, se dit-elle, pas encore aujourd'hui... Goûtons paisiblement cette première entrevue... La prochaine fois je lui dirai mon secret.»

Xavier, de son côté, avait été retenu par une timidité farouche et n'avait osé questionner Gertrude. Tous deux résolurent tacitement d'ajourner toute explication, et se livrèrent sans arrière-pensée au bonheur de se revoir... Cet après-midi de février leur apparaissait comme un lac pur, sans une ride, sans une tache, et ils ne voulaient pour rien au monde troubler la calme et limpide surface sur laquelle ils glissaient ensemble.