Gertrude et Veronique

Chapter 7

Chapter 73,825 wordsPublic domain

--Non, répondit-elle d'une voix tremblante, je ne puis malheureusement entrer dans aucun détail... Il est vrai que je suis restée à B..., les affaires qui m'y ont retenue ne sont pas les miennes, et j'ai promis de me taire... Pardon, Mademoiselle, je dois tenir ma promesse... Mais je vous jure que je n'ai rien à me reprocher.

Mademoiselle Hortense poussa un soupir et Mademoiselle Célénie fronça les sourcils.

--Tant mieux pour vous, reprit celle-ci durement, si votre conscience est en repos; mais cela ne suffit pas aux yeux du monde, et le scandale n'en existe pas moins.

--Le scandale! s'écria Gertrude.

Mademoiselle Célénie, dardant ses yeux gris sur la figure de la jeune fille, se tenait devant l'image des vierges sages et des vierges folles, que le soleil éclairait en ce moment de sa pleine lumière, et la terrible demoiselle Pêche avait l'air de commenter avec son aune la parabole évangélique; ou plutôt elle semblait elle-même une des triomphantes vierges sages, descendue de la vieille image d'Épinal...--Le scandale! répéta Gertrude atterrée... Elle frémissait de la tête aux pieds et la voix lui manqua. Le scandale! Ce seul mot avait révolté toute sa fierté, mais sa consternation était si grande que pas une parole ne pouvait sortir de sa gorge étranglée par l'émotion. Enfin, ses dents se desserrèrent et elle dit en relevant les yeux vers la vieille fille:

--Que me reproche-t-on, et qu'a le monde à faire avec ce qui s'est passé?

--A tort ou à raison, répliqua mademoiselle Célénie, le monde jase... Tout se sait. On a appris que vous étiez restée à B... clandestinement, on vous a surprise portant en cachette un enfant nouveau-né dans vos bras... Est-ce vrai?

--C'est vrai... Mais je ne comprends pas...

--Vous ne comprenez pas! s'écria mademoiselle Célénie. Comment, vous êtes jolie... Vos manières distinguées,--coquettes même,--n'ont que trop attiré l'attention sur vous... Vous vous absentez mystérieusement, puis on vous rencontre la nuit avec un enfant sur les bras, et vous ne comprenez pas qu'on va dire que cet enfant est à vous?...

--A moi! fit Gertrude indignée.

Elle était pâle comme une morte et elle fut obligée de s'appuyer contre la table. Ses yeux étincelants allaient de mademoiselle Hortense à mademoiselle Célénie, qui toutes deux la regardaient en secouant la tête.

--Mais c'est une calomnie, dit-elle enfin, cela n'est pas!... Vous ne le croyez pas, vous ne pouvez pas croire une chose pareille!

Il y avait un tel accent de sincérité dans cette protestation, qu'elle ébranla la conviction grandissante de la soeur aînée.

--Certainement, commença-t-elle, nous avons toujours eu de l'estime pour vous et nous ne demandons pas mieux que d'être convaincues de votre innocence; mais le monde est méchant, il croit le mal facilement, et les apparences sont contre vous, Gertrude!

--Où est la mère de cet enfant? reprit mademoiselle Célénie.

--Elle est morte.

--Et le père?

--Il a quitté la ville.

--Mais, vous, comment vous êtes-vous occupée de cette affaire et qui vous a jetée dans une pareille aventure?

--Cela, je ne puis le dire, répondit Gertrude accablée; je le répète, j'ai promis le secret.

--Comment voulez-vous qu'on se contente d'une réponse semblable? reprit mademoiselle Célénie brusquement; vous le voyez, tout vous accuse...

Gertrude commençait en effet à reconnaître que la vieille fille avait raison, et des sanglots agitaient convulsivement ses lèvres.

--Mais, s'écria-t-elle en joignant les mains avec désespoir, je ne mens pas, moi!... D'ailleurs il y a des témoins qui peuvent affirmer la vérité de ce que je dis... Il y a une vieille femme qui a vu naître l'enfant et mourir la mère... Elle demeure à Polval et s'appelle la mère Surloppe.

En entendant ce nom, les deux soeurs échangèrent de nouveau un regard attristé, puis mademoiselle Hortense répliqua froidement:

--Ce témoignage-là vous serait plus nuisible qu'utile, ma chère. La vieille femme dont vous parlez a une mauvaise réputation et personne n'ajouterait foi à ses propos... D'ailleurs, il vous resterait à expliquer comment vous avez été mêlée à de pareilles gens... Pouvez-vous le faire?

Gertrude resta muette.

--Non?... Eh bien! j'en suis désolée, mais dans la circonstance, nous sommes obligées de prendre une décision sévère... Il y a eu scandale...

--Et notre maison ne doit pas même être soupçonnée! acheva d'une voix mâle mademoiselle Célénie, sans se douter qu'elle répétait le mot de César.

Mademoiselle Hortense poussa un profond soupir.

--Nous ne pouvons pas vous garder, mon enfant, vous le voyez.

--Je vois que je suis perdue! murmura Gertrude, et en même temps son visage fut inondé de larmes. Les sanglots secouaient sa poitrine, elle se tordait les mains; tout à coup sa tête se pencha en arrière, ses genoux ployèrent et elle tomba sur le parquet. La fatigue du voyage et la secousse violente produite par cette dernière scène venaient de déterminer une crise nerveuse.

--Ah! mon Dieu, elle se trouve mal! s'écria mademoiselle Célénie, nous avons été trop dures aussi... Hortense, cours vite chercher le _vinaigre des quatre voleurs_!

En même temps elle s'agenouilla près de Gertrude, la soutint dans ses bras, déboutonna sa robe, et finalement se mit à lui baiser affectueusement le front en lui prodiguant de doux noms enfantins.--Sous ses manières de gendarme, mademoiselle Célénie cachait des trésors de tendresse maternelle.--Elle transporta Gertrude dans sa propre chambre et la mit au lit, puis elle la confia à la garde de la vieille Scholastique et courut chez le pharmacien... En revenant à elle, la jeune fille vit la vieille bonne à son chevet. Elle était encore trop faible pour pouvoir parler; on lui fit avaler un cordial et elle s'endormit profondément; quand elle se réveilla, il faisait nuit et la tranquillité de la rue indiquait une heure avancée. Une veilleuse éclairait la chambre, et dans un grand fauteuil mademoiselle Célénie, tout habillée, sommeillait bruyamment. Gertrude passa les mains sur son front, se rappela la scène de la matinée et se sentit prise d'un nouvel accès de désespoir.--Elle, si pure et si fière de sa pureté, se trouvait soupçonnée d'une faute dont la seul pensée la faisait frémir d'indignation; les demoiselles Pêche la croyaient coupable et tout l'atelier sans doute partageait cette conviction... Et demain son nom--le nom de Mauprié!--courrait la ville escorté de bruits calomnieux, et cette rumeur honteuse parviendrait jusqu'à Xavier!... A cette idée son coeur fut déchiré et elle se remit à pleurer... Certes, Xavier avait l'esprit trop élevé et trop de confiance en elle pour croire aussi facilement une calomnie; mais il était jaloux et soupçonneux... Un doute pouvait se glisser dans son esprit, un doute n'était-ce pas déjà trop?... Rien qu'en y songeant, Gertrude sentait toute sa fierté se soulever... Elle se disait qu'un soupçon de la part de Xavier suffirait pour creuser entre eux un abîme,--et elle pleurait sur son amour, sur son seul bonheur cruellement menacé...

--Non, pensait-elle, je ne veux pas être soupçonnée; il faut que celui qui a fait le mal le répare... J'irai trouver mon oncle, et je le supplierai de parler...

Toute la nuit se passa de la sorte. Enfin l'aube grise d'un jour de décembre commença d'éclairer les vitres des fenêtres... Le froid du matin réveilla mademoiselle Célénie, qui étira un moment ses grands bras, courut au chevet de la jeune fille, et lui demanda comment elle se trouvait.

--Mieux, Mademoiselle, merci! répondit Gertrude.

Puis essuyant ses larmes:

--Mademoiselle, je ne suis pas coupable, je vous le jure!... Il y a une personne qui peut d'un mot éclairer tout ce qui paraît équivoque dans ma conduite, et me justifier aux yeux du monde... Je veux aller trouver cette personne, elle ne refusera pas de me dégager de mon serment, et je serai lavée de ces soupçons calomnieux... Ayez la bonté de me procurer une voiture de louage.

--Mais vous êtes trop faible pour vous mettre en route ce matin! s'écria mademoiselle Célénie.

--Il le faut, et je me sens plus forte... Je ne puis supporter les doutes qui pèsent sur moi... J'en mourrais!

Mademoiselle Célénie se laissa convaincre, et Gertrude s'habilla. Vers midi une vieille calèche s'arrêta devant le magasin et la jeune fille, encore un peu faible et très pâle, y monta après avoir embrassé les demoiselles Pêche.

Le cheval de louage était vieux et assez mauvais trotteur; le conducteur assoupi sur son siège le fouettait mollement; aussi 8 heures sonnaient quand on entra à Lachalade. A cette heure, tout le monde devait être couché dans la maison de l'oncle Renaudin, et Gertrude pensa qu'il était préférable de remettre au lendemain la démarche qu'elle se proposait de faire. Bien qu'il lui en coûtât, elle résolut de demander l'hospitalité à sa tante et dit au conducteur d'arrêter son cheval devant le logis Mauprié. Une lumière brillait entre les fentes des volets du rez-de-chaussée; Gertrude frappa timidement et attendit toute frissonnante.

Au bout de quelques instants, la porte s'entr'ouvrit et Honorine parut sur le seuil. Elle poussa une exclamation en voyant Gertrude; celle-ci prit son paquet des mains du conducteur et suivit silencieusement sa cousine jusque dans la salle à manger.

La salle avait toujours le même aspect, et les mêmes figures entouraient la table de toile cirée;--Xavier était seul absent.--Madame de Mauprié, son mouchoir à la main, lisait gravement son livre d'heures; Gaspard frottait son fusil et sifflait d'un air triomphant, tandis que Phanor sommeillait devant l'âtre, et que Reine, debout devant la vieille glace, essayait un bonnet de crêpe noir.

--C'est Gertrude! dit Honorine, en poussant sa cousine devant elle.

La veuve se leva d'un air solennel. Reine fit une légère exclamation, et Gaspard regarda la jeune fille d'un air ironique:

--C'est affaire à toi, s'écria-t-il, et tu n'as pas perdu de temps!

Gertrude ne lui répondit pas et, s'avançant vers madame de Mauprié:

--Je suis venue, ma tante, vous demander l'hospitalité pour cette nuit; je désire avoir demain un entretien avec mon oncle Renaudin.

Gaspard haussa les épaules et madame de Mauprié passa son mouchoir sur ses yeux.

--Tu viens trop tard! soupira Honorine.

Gertrude les regardait tous sans bien comprendre de quoi il s'agissait.

--Qu'y a-t-il donc? murmura-t-elle enfin.

--Votre oncle est mort la nuit dernière, ma nièce.

--Il a rendu sa vieille âme à Dieu! continua Gaspard d'un ton qui n'avait rien d'attristé.

--Nous héritons, ma chère! s'écria Reine.

--Mort! dit Gertrude accablée... Elle s'assit sur une chaise et s'évanouit.

IX

Le lendemain les cloches de Lachalade se mirent à sonner _en mort_ dès le matin et réveillèrent Gertrude, qui s'habilla rapidement et descendit, encore endolorie par les secousses de la veille. En entrant dans la salle elle fut prise de violentes palpitations; elle venait d'apercevoir Xavier, seul, assis tout rêveur près du feu.

Bien des fois, pendant de longues journées de travail ou, le soir dans sa petite chambre, elle avait rêvé à ce moment du retour et au bonheur de revoir le bien-aimé. Cette réunion tant souhaitée lui était souvent apparue comme une fête merveilleuse, pleine de lumière, de musique et de joyeuses effusions; et voilà qu'elle avait lieu dans cette sombre chambre du logis Mauprié, par un jour de deuil et sous une impression d'angoisse et de terreur. Gertrude portait dans son coeur, encore saignant des douleurs de la veille, un secret pesant que la mort de M. Renaudin venait d'y sceller à jamais. Ce pénible fardeau paralysait tout élan et arrêtait toute effusion.

Xavier s'élança vers elle et lui prit les mains:

--Chère Gertrude, dit-il, j'aurais voulu que notre réunion fût amenée par un moins lugubre événement.

--Moi aussi, murmura-t-elle en secouant la tête.

--Tes mains sont glacées, continua Xavier, et tu es toute pâle?

Gertrude répondit avec embarras qu'elle avait été un peu souffrante dans les derniers temps.

--L'air de la campagne te fera du bien, poursuivit-il, tu reprendras tes couleurs, car tu ne retourneras plus à ton magasin... Te voilà riche maintenant, Gertrude!... Ma mère et toi, vous étiez les deux plus proches parentes de l'oncle Renaudin, et il n'y a pas apparence que le bonhomme ait déshérité sa famille.

Gertrude demeurait silencieuse.

--A-t-il beaucoup souffert pour mourir? demanda-t-elle enfin.

--Non, il s'est éteint doucement... Quand ma mère a été appelée à l'Abbatiale, il venait de rendre le dernier soupir.

L'entretien fut interrompu par l'entrée de madame de Mauprié suivie de Gaspard en grand deuil. Pour la première fois, depuis longtemps, le farouche chasseur avait endossé une redingote noire; aussi paraissait-il fort mal à son aise dans ce vêtement qui gênait ses mouvements brusques. Cette gêne donnait seule à sa figure une expression un peu attristée, car, bien qu'il fît des efforts pour prendre un air grave et recueilli, on devinait au fond de lui une joie qui ne demandait qu'à déborder. L'hypocrisie n'était pas son défaut, et il avait grand'peine à ne pas siffler son air favori, tandis que Phanor tournait autour de lui et semblait déconcerté à la vue de son maître ainsi accoutré. Bientôt Reine et Honorine firent leur apparition dans un nuage de crêpe noir, et après un rapide déjeuner, toute la famille prit silencieusement le chemin de la maison mortuaire.

L'Abbatiale avait ce jour-là l'air plus désolé que d'ordinaire. Le brouillard de décembre l'enveloppait, et, à travers la brume, les voix traînantes et plaintives des cloches ajoutaient encore à la tristesse de son aspect. Dans une chambre du rez-de-chaussée le cercueil d'Eustache Renaudin, sous un poêle de deuil, entre quatre cierges mélancoliques, attendait les porteurs. En entrant, chaque nouveau venu aspergeait la bière avec le goupillon bénit, puis les hommes se réunissaient autour de Gaspard, et les femmes montaient au premier étage, près de madame de Mauprié. Bien que le défunt fût peu aimé dans le pays, où il avait vécu comme un ours, néanmoins tout le village était là. A la campagne, l'esprit de communauté subsiste encore assez pour qu'en certaines circonstances solennelles, tous les habitants du même bourg se considèrent comme ne formant qu'une famille. Quelques gentilshommes verriers du voisinage étaient venus aussi avec leurs femmes et leurs filles; la veuve Mauprié recevait ces dernières comme des personnes de marque. A leur arrivée elle se levait à demi, se laissait embrasser, puis retombait sur son siège en poussant un sanglot étouffé, auquel répondaient deux profonds soupirs modulés par Reine et Honorine. Gertrude seule restait silencieuse et immobile, absorbée par ses préoccupations et aussi par le souvenir de sa dernière visite dans cette chambre, maintenant remplie d'indifférents.

Le chant des prêtres résonna dans la cour et le convoi se mit en marche; chemin faisant, le cortège grossissait, chaque porte du village s'ouvrant pour laisser passer une femme ou deux. Aussi l'église était-elle presque pleine, et quand on se dirigea vers le cimetière, plus de deux cents personnes formaient la procession de l'enterrement. Il pleuvait et l'on voyait deux longues files de parapluies trancher avec leurs couleurs crues sur les vêtements noirs des gens en deuil. «Les vivants n'aiment pas à être mouillés,» se dit philosophiquement Gaspard en considérant le cortège et en sentant la pluie sur sa tête nue.--Le convoi longeait de larges pièces de terre labourées, contiguës à l'Abbatiale et achetées l'année d'avant par le bonhomme Renaudin. Gaspard regardait cette bonne terre grasse et bien fumée; d'un coup d'oeil il arpentait le champ et supputait le nombre de verges... «Il n'aura pas eu le temps de voir son blé pousser!» songeait-il, puis sa pensée distraite, suivant cette nouvelle pente, il se voyait lui, chassant le long des sillons, ayant Phanor à ses côtés et un bon fusil sous le bras. «J'achèterai un lefaucheux, se disait-il, et je ferai bâtir un chenil à l'Abbatiale... Car j'aurai une meute: deux bassets et deux vendéens pour le bois; deux chiens d'arrêt pour tenir compagnie à Phanor, plus un épagneul pour le marais. J'affermerai la chasse du bois des Hauts-Bâtis, et alors on verra de belles parties et de beaux coups de fusil... Mon lefaucheux aura une garniture en argent, et sur la crosse je ferai graver les armes de notre famille; car maintenant c'est mon devoir de relever le nom de Mauprié... Eh! eh! qui sait?--Je remonterai peut-être la verrerie des Bas-Bruaux? Alors les des Encherins et les du Houx n'auront qu'à se bien tenir!...» Il n'interrompit son rêve qu'en apercevant la grille du cimetière.

On entendait le bourdonnement des psaumes, et entre les branches des sapins on voyait flotter les surplis blancs des prêtres. Les hommes s'étaient éparpillés autour des tombes; les femmes formaient au milieu de l'allée un groupe sombre en tête duquel se tenaient Gertrude, madame de Mauprié et ses filles. La veuve était à demi affaissée dans une attitude douloureuse... «_Si iniquitates observaveris_...» psalmodiait le prêtre.--«Mon Dieu, que votre volonté soit faite, songeait madame de Mauprié, vous n'avez pas voulu nous voir souffrir plus longtemps dans la pauvreté et l'humiliation. Maintenant, que vous avez rappelé à vous mon pauvre frère, nous aurons enfin de meilleurs jours; je reprendrai dans le monde la position qui nous appartient; je trouverai un mari pour Reine, et qui sait?... peut-être aussi pour Honorine... Nous nous installerons à l'Abbatiale, la maison est assez bien montée pour que l'installation soit peu coûteuse... Il est vrai qu'il faudra tout partager avec Gertrude; mais elle est encore mineure, nous administrerons sa part, et puis... il y aurait peut-être moyen de tout arranger en la mariant à Gaspard... C'est un projet à mûrir et j'y réfléchirai...

Les porteurs avaient étendu le poêle sur la terre humide et les fossoyeurs faisaient glisser la bière dans la fosse. Les sanglots retentirent plus forts dans le groupe des femmes. Reine et Honorine y allaient de tout coeur; tout en s'essuyant les yeux, elles pensaient à l'héritage, aux armoires pleines de linge, aux coffres pleins d'argenterie, et aux nouvelles perspectives que leur avaient ouvertes l'oncle Renaudin en partant pour l'autre monde. Reine se disait que le deuil d'un oncle ne se porte que trois mois, et songeait déjà aux robes de demi-deuil; elle combinait des toilettes triomphantes pour conquérir le mari de ses rêves... «Tout cela sera trop beau pour Lachalade, pensait-elle, mais je déciderai ma mère à passer une saison aux eaux de Plombières...»

Gertrude, agenouillée sur la pierre d'une tombe, écoutait le bruit sourd de la bière et songeait aux derniers moments du mort. L'idée de la réparation tentée au logis de Polval avait-elle au moins adouci les souffrances de l'heure suprême? Le vieillard s'était-il endormi avec une conscience apaisée?... Du moins lui, il en avait fini avec les tourments de cette vie; pour elle, au contraire, les épreuves allaient commencer seulement. Cette promesse dont elle avait espéré se faire relever par l'oncle Renaudin, cette promesse la liait pour toujours désormais. Déjà sa réputation était menacée... Quelles autres souffrances lui réservait l'avenir? Courberait-elle silencieusement la tête devant toutes ces accusations injurieuses? Était-elle à ce point liée par un serment imprudemment fait? Ne devait-elle pas au contraire préserver avant tout la pureté de sa réputation?... Alors elle revoyait le vieux Renaudin se dressant à demi sur son lit, mettant un doigt sur ses lèvres blêmes et lui répétant: «Une promesse, c'est sacré!»--Et elle frissonnait en écoutant les paroles latines murmurées au-dessus de la fosse, et en songeant aux châtiments réservés aux parjures...

Pendant ce temps, Xavier contemplait sa cousine agenouillée auprès d'un grand sapin et la trouvait plus charmante que jamais dans ces vêtements noirs. Les épais bandeaux de cheveux blonds crépelés se laissaient voir à demi sous le voile, et le profil pensif de la jeune fille se détachait doucement du fond sombre des sapins. Le jeune homme savourait délicieusement le bonheur de l'admirer et la joie de songer qu'il pourrait maintenant jouir de ce bonheur-là tous les jours. Il sentait que l'absence avait doublé sa passion, qu'il aimait Gertrude plus violemment encore que l'an passé, et qu'il avait mis toute sa vie en elle. Elle était si belle et si aimante!... Il l'avait trouvée, à la vérité, un peu froide, avant l'enterrement, mais il expliquait son air préoccupé et contraint par l'émotion, et il l'excusait volontiers de ne pas s'être montrée plus expansive.

--«_Requiescat in pace_!» dit une dernière fois le curé, en secouant l'aspersoir au-dessus de la fosse; il le passa à Gaspard et s'éloigna. Les assistants défilèrent près de la fosse et agitèrent tour à tour le goupillon humide, puis la foule se dispersa. Madame de Mauprié suivit avec son fils et ses filles le chemin de l'Abbatiale; il lui tardait de prendre possession du logis avant l'arrivée du juge de paix de Varennes, qui avait été mandé la veille. Les mains lui démangeaient, elle aurait déjà voulu sentir entre ses doigts le trousseau des clefs de la maison. Gaspard et ses soeurs avaient la même préoccupation, et tous hâtaient le pas, de telle sorte que Xavier et Gertrude restèrent seuls sur le chemin du cimetière. Xavier mit le bras de sa cousine sur le sien, et tous deux s'acheminèrent vers l'Abbatiale, en longeant les haies brillantes de gouttelettes argentées. La pluie avait cessé, et le soleil hasardait quelques pâles rayons entre deux nuées. Cette éclaircie suffit néanmoins pour égayer un peu l'austérité de la campagne environnante. Les prés jaunis et mouillés scintillaient; les terres de labour les entouraient de leurs bruns et gras sillons où verdoyait le blé semé en octobre; et tout au fond, les grandes futaies sombres fumaient à l'horizon.

Gertrude avait rejeté son voile en arrière, et Xavier admirait ses bandeaux semés de gouttes de pluie, ses yeux verts encore humides et ses joues d'un rose pâle:

--Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, Gertrude? murmura-t-il brusquement.

La jeune fille releva vers lui ses yeux mélancoliques.

--Est-ce que tu as pu en douter, Xavier?

--Non, mais tu es si belle et je me sens si indigne de toi, que parfois j'ai peur;... je tremble que tu ne t'aperçoives de mon obscurité, que le prisme ne se brise et que tu ne songes à aimer quelqu'un de plus brillant que moi. Gertrude secoua pensivement la tête:

--N'est-ce pas toi plutôt qui me vois à travers un prisme?... et qui sait si un jour ce ne sera pas toi qui me trouveras indigne de ton amour?

Xavier, souriait d'un air incrédule, sa cousine reprit sur un ton grave:

--Xavier, tu auras toujours confiance en moi, n'est-ce pas?

Le jeune homme saisit la main de Gertrude et la serrant:

--Cette petite main, dit-il, est celle d'une amie qui ne sait pas tromper; je crois sentir en elle les moindres mouvements de ton coeur loyal.

--Pourquoi me défierais-je de toi?

--N'importe; si un jour quelqu'un m'accusait, promets de ne pas douter de moi un seul moment, de ne pas me juger avant de m'avoir entendue...

Xavier la regarda d'un air inquiet.

--Je te le promets, reprit-il enfin... mais à quel propos?...

Gertrude baissait les yeux et gardait le silence... On était arrivé devant la porte de l'Abbatiale.

--Entrons! dit Xavier, on va procéder sans doute à quelque formalité judiciaire, et ta présence est indispensable.

Devant l'âtre de la cuisine, Fanchette et Pitois, se chauffaient, chacun dans un coin, regardant le brasier sans souffler mot, Xavier s'étant informé de la présence de sa mère:

--Ils sont tous là-haut, dans la chambre de _réserve_, murmura Pitois.

--Ils n'ont pas perdu de temps, grogna Fanchette; c'est comme une bande de moineaux dans un champ de colza... Il faut les voir fouiller les armoires; rien que ça serait capable de faire sortir notre pauvre monsieur du cercueil!