Chapter 4
--Tenez, dit mademoiselle Pêche, allez trouver mademoiselle Héloïse; elle vous mettra au courant de la besogne.
Les grands yeux de Gertrude parcoururent l'atelier.
--Là, près de la vitre, prenez un tabouret! lui cria la grosse voix de mademoiselle Célénie, et en même temps, avec son aune, la soeur cadette désignait l'estrade d'Héloïse. Celle-ci, piquée de ce que Gertrude n'avait pas deviné du premier coup qui elle était et ce qu'elle valait, prit son air le plus imposant.
--Vous voulez de la besogne, Mademoiselle, commença-t-elle avec dignité, dites-moi d'abord ce que vous savez faire...
--Peu de chose; répondit Gertrude en souriant, mais j'ai de la bonne volonté, et avec vos conseils... En même temps elle regarda Héloïse et son regard à la fois si doux et si profond, son regard et le son de sa voix opérèrent comme un charme. Héloïse se sentit gagnée et amollie; elle quitta son grand air et donna d'assez bonne grâce ses instructions à la débutante.
A midi, quand sonna la cloche de la Tour de l'horloge, les ouvrières s'en allèrent dîner, et dès qu'elles furent dehors, leur conversation roula sur Gertrude. Toutes les fillettes regardaient Héloïse et attendaient qu'elle donnât son avis; mais l'imposante _première_ se bornait à écouter silencieusement. A la fin, une apprentie ayant vanté les beaux yeux de la nouvelle venue, Héloïse plissa les lèvres d'un air dédaigneux:
--Oh! fit-elle, des yeux verts comme les chats... Signe de trahison!--Ce fut tout ce qu'on put tirer d'elle.
La journée se passa tranquillement. Le soir, à la cloche de huit heures, après avoir soupé avec les demoiselles Pêche, Gertrude monta dans sa chambrette haut perchée. Son premier soin fut de prendre le coffret de Xavier et de le contempler longuement. Il avait la forme d'un fragment de grès enveloppé de mousses, de ronces et de fougères: çà et là, dans le fouillis des herbes et des feuilles, quelques insectes avaient été sculptés, et cela avait été exécuté avec une légèreté et une sincérité qui faisaient illusion; on eût dit que les scarabées allaient bourdonner et les fougères frissonner au vent. Gertrude ouvrit le coffret et prit les anémones qu'elle y avait enfermées; le bouquet flétri avait conservé son odeur forestière, et la jeune fille se sentit de nouveau transportée dans les bois de l'Argonne. Elle s'endormit en pensant à Xavier et au petit atelier de Lachalade.
Le lendemain, quand elle s'éveilla vers six heures et qu'elle se pencha à l'étroite fenêtre pour jeter un coup d'oeil sur la ville, elle fut un peu réconfortée par la vue qu'on avait de sa mansarde.--En bas, la rue Entre-Deux-Ponts encore endormie; puis un fouillis de toitures aux profils curieux et, au-dessus, la ville haute avec ses maisons et ses vergers en amphithéâtre. Sur la crête de la colline, la vieille tour de l'horloge se dressait, coiffée de son toit pointu; un long couvent étalait ses rangées de fenêtres étincelantes; au fond, les clochetons de l'église Saint-Étienne se découpaient sur un ciel d'un bleu pâle; à droite et à gauche, des coteaux de vignes s'arrondissaient mollement; et enfin à l'horizon on apercevait la ligne sombre des grands bois... Il faisait une claire matinée, les moineaux chantaient sur les toits, les laitières criaient leur lait dans la rue, et de tous côtés, les cloches sonnaient la première messe.--Gertrude descendit à l'atelier, plus gaie et plus courageuse.
Elle fut vite au courant, et comme elle joignait à une grande dextérité un goût délicat et une activité prodigieuse, elle fit rapidement la conquête des demoiselles Pêche. Elle accueillait les clients avec un air si avenant et un si joli sourire que chacun se retirait enchanté. Elle s'entendait à merveille à la vente, et lorsqu'il s'agissait de convaincre un acheteur rétif ou d'apaiser une belle dame irritée, mademoiselle Célénie se laissait volontiers suppléer par Gertrude. Bientôt il ne fut bruit dans B... que de la belle modiste du magasin des demoiselles Pêche; on vantait sa grâce et son adresse; on consultait son goût, on ne voulait plus être coiffé que par elle, et les dames à imagination vive faisaient sur son compte toutes sortes de récits romanesques. Le dimanche, à la grand'messe, on se la montrait de loin; et vers quatre heures, chaque jour, les jeunes clercs, les fils de fabricants et les surnuméraires des contributions venaient parader sur le trottoir de la rue Entre-Deux-Ponts, afin de l'entrevoir derrière les rideaux;--ce qui excitait vivement l'indignation de mademoiselle Célénie et lui faisait brandir son aune d'une façon expressive. Tout ce manège, naturellement, agréait très peu à la grande Héloïse. Après avoir trôné seule pendant si longtemps, elle se sentait amoindrie et reléguée au second plan, et son dépit contre Gertrude grandissait de jour en jour.
Celle-ci, cependant, ne paraissait pas se préoccuper de tout ce bruit, et son succès ne l'enorgueillissait guère. Les oeillades admiratives des jeunes gens de B... ne l'intéressaient que médiocrement; sa pensée était ailleurs. Son seul plaisir consistait, le dimanche, à passer quelques heures dans un jardin que possédaient les demoiselles Pêche, sur la promenade des _Saules_. Ce jour-là, après les vêpres, les modistes prenaient avec elles quelques-unes de leurs ouvrières et on allait souper au jardin. Le petit enclos descendait en pente douce jusqu'à un bras de l'Ornain coulant à l'ombre d'une allée de platanes. Il était abondamment planté de néfliers et d'épines roses; on y voyait une maisonnette au toit de chaume et une tonnelle de vigne vierge, un _chambret_, comme on dit dans le Barrois. Gertrude aimait ce petit coin de verdure, baigné d'eau courante. Comme on se trouvait au printemps, les narcisses jaunes et les jacinthes commençaient à s'épanouir et les néfliers étaient en fleurs. Sous ces arbres, il lui semblait qu'elle pensait mieux à Lachalade et à l'Argonne, elle mettait là tous ses rêves, et le bruit de l'eau les berçait. De temps en temps un merle sifflait dans le fourré, un carillon tintait au loin, ou le vent apportait par bouffées les airs sautillants d'un bal champêtre du voisinage,--et Gertrude sentait en elle de mystérieuses espérances palpiter comme des papillons qui essayent leurs ailes.
Un soir, comme elle revenait du jardin avec Héloïse et mademoiselle Célénie, elle aperçut mademoiselle Hortense sur le seuil du magasin.
--Il y a quelqu'un qui vous attend avec impatience, dit celle-ci à Gertrude; en même temps elle entr'ouvrit la porte et lui montra Xavier près du comptoir. L'orpheline poussa une exclamation joyeuse et tendit les deux mains à son cousin, pendant que la grande Héloïse examinait du coin de l'oeil ce joli garçon à l'air mélancolique.
Dès qu'on les eut laissés seuls, Xavier dit à Gertrude:
--Je viens demeurer à B... pour trois mois.
--Vrai! s'écria-t-elle et elle battit des mains, que s'est-il donc passé depuis mon départ?
--J'ai eu une bonne fortune, et je crois que c'est toi qui m'as porté bonheur... J'avais déposé chez un marchand de Sainte-Menehould quelques-uns de mes bois sculptés; ils ont plu à un Anglais qui passait et qui les a payés largement, en me faisant une nouvelle commande; grâce à cette aubaine, j'ai pu venir ici où je compte travailler chez un marbrier-sculpteur, qui me donnera d'utiles conseils...
--Oh! que je suis contente! dit Gertrude ravie, ami Xavier, si tu savais comme j'ai pensé à Lachalade, et comme j'admirais chaque jour ton coffret!...
Elle s'arrêta court. Xavier la regardait avec tant de vivacité et tant de bonheur qu'elle se mit à rougir, et ils demeurèrent silencieux.
--Tout le monde va bien là-bas? reprit enfin Gertrude, puis elle s'informa de l'oncle Renaudin.--Il se portait assez mal et devenait de plus en plus casanier.
--Il faut que je te fasse faire connaissance avec mademoiselle Célénie, dit ensuite la jeune fille, et elle l'emmena dans l'atelier.
Les demoiselles Pêche firent bon accueil au jeune Mauprié, et, quand, à la nuit, il prit congé des modistes, elles l'invitèrent à venir chez elles chaque dimanche. Gertrude le reconduisit jusqu'au seuil de la porte.
--Je me suis logé à la Ville haute, dit Xavier, près de mon sculpteur... Je viendrai te voir le plus souvent possible... Ah! si tu savais comme le temps me durait là-bas loin de toi!
Il lui serra brusquement la main et disparut dans la nuit...
--Comment s'appelle-t-il, votre cousin? demanda le lendemain Héloïse à Gertrude.
--Xavier de Mauprié...
--Xavier... C'est un joli nom... Et lui aussi est très bien. Je suis sûre qu'il est amoureux de vous.
--Quelle folie! s'écria Gertrude, et elle essaya de rire, mais en dedans son coeur battait, et elle avait rougi jusqu'à la racine des cheveux.
V
L'arrivée de Xavier opéra dans l'esprit de Gertrude une métamorphose. Elle commença à trouver la vie plus facile et plus souriante. Les journées lui semblèrent moins longues et ses nuits se peuplèrent de rêves couleur d'espérance. Le matin en nouant ses cheveux, elle voyait de jolis nuages roses courir sur le ciel, et des hirondelles passer comme de noires flèches devant la croisée. Elle faisait sa toilette avec plus de plaisir, et le soir, lorsque le carillon de Saint-Étienne tintait sur la colline, elle était toute réjouie en songeant que Xavier demeurait à la ville haute et entendait en même temps qu'elle les joyeuses voix des cloches.
Xavier s'était arrangé de façon à passer avec sa cousine tous les dimanches: dans l'atelier, les jours de pluie; au jardin des _Saules_, les jours de soleil. Tous deux attendaient ces bienheureux dimanches avec impatience: ils comptaient les heures, et quand arrivait le samedi soir, ils respiraient plus librement et travaillaient avec un entrain fiévreux. Le lendemain matin, tous deux en s'habillant se promettaient des moments délicieux et se répétaient d'avance tout ce qu'ils auraient à se dire, puis la journée passait comme une ombre, et ils se quittaient le soir, tout étonnés de s'être si peu parlé. Sans que Gertrude s'en rendît compte, ses manières avec Xavier étaient devenues plus réservées; un certain embarras avait succédé à son enjouement habituel. Il s'en aperçut bientôt, et, comme il était tout aussi farouche que par le passé, la réserve de Gertrude redoubla la sienne. Xavier avait une de ces natures timides et ombrageuses qui demandent à être fortement encouragées pour devenir expansives. Aussi était-il rare qu'il se montrât complètement lui-même. Pour le mettre en train, il fallait un milieu bruyant et sympathique; pour le rendre joyeux, on devait commencer par rire aux éclats. Chez les demoiselles Pêche, il gardait souvent une attitude silencieuse qui ressemblait à de la bouderie, et il savait un gré infini à la personne qui se chargeait de rompre la glace et de le forcer à parler. On remarquait en lui une singularité toute spéciale aux gens timides: il prenait un biais pour exprimer certaines choses qu'il n'osait dire à sa cousine directement, et il les lançait volontiers dans une conversation avec un indifférent, pourvu que Gertrude fût à portée de les entendre. Il avait besoin que quelqu'un lui donnât la réplique, et par un malencontreux hasard, ce quelqu'un fut la grande Héloïse.
La _première ouvrière_ avait un air bon enfant et un bavardage familier qui mettaient les gens à l'aise. La sauvagerie du jeune homme l'avait intriguée; elle le trouvait beau garçon, bien qu'un peu trop mélancolique et ténébreux, et elle résolut de l'apprivoiser. Xavier fut presque heureux de ce secours inattendu, et sans songer à mal, accueillit courtoisement les prévenances de la modiste. Il plaisantait volontiers avec elle; la bonne humeur d'Héloïse le mettait en verve, il devenait expansif et hasardait tout haut des demi-confidences destinées à Gertrude. Héloïse, qui était peu fine, ne se doutait guère du manège; elle écoutait Xavier bouche béante, sans trop comprendre le plus souvent. Elle voyait la réserve de Gertrude et ne se l'expliquait pas. Sans se mettre martel en tête pour en chercher la cause, elle trouva beaucoup plus commode de supposer qu'elle s'était trompée, et que sans doute mademoiselle de Mauprié n'avait aucun goût pour son cousin. De là à tenter la conquête du coeur de Xavier, il n'y avait qu'un pas et elle l'eut bientôt fait. Fière d'avoir attiré l'attention du jeune sculpteur, elle avait sans cesse le nom de Mauprié à la bouche, et comme son imagination allait vite en besogne, elle se voyait déjà en robe de mariée, au bras d'un gentilhomme, et appelée par toutes ses amies--madame de Mauprié!
Xavier, lui, ne se doutait de rien. Il continuait à aimer silencieusement Gertrude sans s'apercevoir de la blessure de jour en jour plus profonde qui se creusait au coeur de sa cousine. Gertrude avait vu d'abord avec étonnement, puis avec tristesse, la familiarité qui s'était établie entre Xavier et la grande Héloïse. Elle avait peine à croire qu'avec sa réserve et sa sauvagerie, son cousin se fût si facilement laissé prendre aux grâces un peu vulgaires de la grisette; mais elle se sentait devenir jalouse, et la jalousie ne raisonne pas. Elle souffrait: seulement, comme elle était fière à l'excès, elle se serait plutôt laissée mourir à petit feu, que de montrer sa souffrance. Elle prenait mille soins pour la dérober à tous les yeux et surtout à ceux de Xavier. Elle souriait toujours,--un peu plus tristement parfois,--et c'était tout. Mais le soir, dès qu'elle était rentrée dans sa chambre, ses yeux s'emplissaient de larmes et le petit bouquet d'anémones, seul confident de ses douleurs, était tout humide lorsqu'elle le replaçait au fond du coffret.
Cependant, Héloïse continuait ses coquetteries et les semaines passaient. On était arrivé aux premiers jours de juillet, le séjour de Xavier à B... touchait à sa fin. Ce moment de la saison a une importance extraordinaire à B... C'est l'époque de la confection de ces fameuses confitures auxquelles cette bonne petite ville bourgeoise doit, hélas! sa seule célébrité. L'atelier des demoiselles Pêche s'était transformé; les chapeaux et les rubans avaient été mis de côté, et des paniers de groseilles rouges et blanches s'étalaient à la place où se dressaient auparavant les cartons et les _têtes à bonnets_. Autour de la table ronde, les apprenties, munies de fins ciseaux, détachaient de la grappe les baies une par une, pour les livrer ensuite aux _épépineuses_; celles-ci, à l'aide d'une plume au bec arrondi, enlevaient délicatement les pépins sans endommager la pulpe. Dans la cour et dans la cuisine, les demoiselles Pêche, revêtues de tabliers à bavette et armées de spatules, surveillaient la cuisson des sirops; les réchauds flambaient, une odeur de fruits confits s'exhalait des bassines fumantes et se répandait, dans toute la maison.--L'après-midi du premier dimanche de juillet fut tout entière consacrée à la cueillette des groseilles qui foisonnaient dans le petit jardin des _Saules_. Héloïse et Gertrude s'étaient chargées de dépouiller un groseillier; la grisette appela Xavier à son aide, et bientôt entre elle et le jeune homme commença un échange de gais propos qui agaça singulièrement Gertrude. De temps en temps Héloïse choisissait avec soin une belle grappe, la plus longue et la plus appétissante, puis la soulevant du bout des doigts, elle la présentait aux lèvres de Xavier. Or il arriva qu'une fois, tout en mordant à la grappe, le jeune homme effleura involontairement de ses lèvres les doigts de la modiste, qui poussa un cri et se plaignit très haut de ce prétendu baiser dont elle était enchantée... C'en était trop pour Gertrude. Elle se leva brusquement et, quittant le groseillier, elle alla se réfugier sous le _chambret_ de vigne-vierge, au bord de l'eau. Là, elle put pleurer tout à son aise, car elle avait le coeur plein de colère et les yeux gros de larmes.
Son départ avait été trop significatif pour que, cette fois, Xavier ne s'aperçût de rien. Il reçut comme un choc en pleine poitrine, et, sans écouter les récriminations d'Héloïse, il courut à la recherche de Gertrude. Il la découvrit bientôt sous la tonnelle, où il entra si précipitamment que la jeune fille n'eut pas le temps d'essuyer ses yeux.
D'un bond il fut près d'elle.
--Tu pleures, Gertrude; qu'as-tu?...
--Rien! dit celle-ci en renforçant ses larmes. Mais sa douleur, plus forte que sa volonté, fit de nouveau explosion.
--Gertrude, s'écria Xavier désespéré, parle! Est-ce moi qui suis cause de ton chagrin?
Les larmes étouffaient sa voix et elle restait silencieuse... Elle fit un effort, et, passant sa main sur ses yeux:
--Si tu aimes cette fille, murmura-t-elle entre deux sanglots, au moins ne lui fais pas la cour devant moi!
La figure de Xavier, rembrunie par l'angoisse s'éclaira tout à coup.
--Moi! répliqua-t-il, amoureux de mademoiselle Héloïse, quelle idée!
--N'essaye pas de me tromper, je vois bien qu'elle cherche à te plaire.
--Tu es jalouse d'elle?...
Pour toute réponse, Gertrude couvrit de nouveau sa figure de ses mains.
--Jalouse! s'écria Xavier tout joyeux... Mais alors tu m'aimes donc, toi, Gertrude?...
En même temps, il se rapprocha d'elle, écarta doucement ses mains humides, les prit dans les siennes et se mit à les baiser avec mille protestations passionnées. La glace était enfin brisée; tout son amour lui montait aux lèvres. Il révéla à Gertrude les trésors de tendresse qu'il tenait depuis si longtemps enfouis au fond de son âme. Il était devenu éloquent: il lui contait ses songes d'autrefois, il lui avouait qu'elle avait été son inspiratrice, sa bonne fée, sa seule espérance. C'était pour elle qu'il avait rompu avec l'oisiveté, pour elle qu'il avait travaillé, pour elle qu'il rêvait parfois de fortune et de renommée... Gertrude, ranimée et consolée, l'écoutait en souriant à travers ses dernières larmes. Elle ne fut tout à fait rassurée, cependant, que lorsqu'il lui eut promis de quitter B... sans reparler à Héloïse.--Quand vint le soir, le petit bouquet d'anémones reçut encore une rosée de larmes, mais, cette fois, ce furent des larmes de joie.
Huit jours après, Xavier quitta la ville haute, et Gertrude obtint la permission de l'accompagner jusqu'à la voiture. Avant de monter dans le courrier, Xavier prit la main de sa cousine:
--Gertrude, dit-il, aussitôt arrivé à Lachalade, je vais me construire un atelier et je travaillerai pour nous deux. Promets-moi d'avoir foi en moi comme j'ai confiance en toi, et d'attendre patiemment le jour où nous pourrons nous marier.
--Je t'aime, lui répondit-elle et je ne pense qu'à toi.
--Bien... maintenant embrassons-nous, Gertrude!
Et après avoir pris sur les beaux yeux verts un pur baiser de fiancé, il s'élança dans le courrier, qui disparut bientôt au milieu d'un nuage de poussière.
* * * * *
Le lendemain au soir, comme Héloïse et Gertrude étaient restées seules à l'atelier pour terminer une commande pressée, la _première ouvrière_ dit d'un ton sec à sa compagne:
--Votre cousin est donc parti?
Gertrude répondit affirmativement et essaya de détourner la conversation.
--Il est parti... pour longtemps? reprit obstinément Héloïse.
--Il ne compte plus revenir; son travail ici est terminé et il a des occupations qui l'attendent à Lachalade.
--Ah! ah! fit Héloïse d'une voix un peu altérée.--Elle se pinça les lèvres, tira silencieusement quelques aiguillées, poussa un petit soupir, puis, regardant fixement Gertrude:
--C'est égal, vous conviendrez, ma chère, qu'il aurait bien pu me dire adieu... Il ne sait guère vivre, pour un gentilhomme!
--Xavier était pressé, répondit Gertrude avec hauteur, et il m'a chargée de vous faire ses excuses.
--Vous n'étiez guère pressée de vous acquitter de sa commission, dans ce cas, murmura Héloïse en lançant à sa voisine un regard méfiant... N'importe, on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y a un mystère là-dessous... Car, enfin, au point où nous en étions!...
Gertrude, un peu pâle, la regarda d'un air interrogateur.
--Quand vous me dévisagerez avec vos grands yeux étonnés, reprit Héloïse furieuse, chacun sait qu'il me faisait la cour, et que si j'avais voulu... Mais je ne suis ni une enjôleuse ni une sournoise, et je ne me dérangerais pas de ça pour accaparer un amoureux, fût-il noble comme le roi!
Elle fit claquer l'ongle de son pouce sous l'une de ses dents blanches et regarda Gertrude d'une façon provocante. Mais celle-ci était décidée à ne point entamer de querelle. Elle se contenta de sourire, et jetant négligemment les yeux sur le chapeau que façonnait Héloïse:
--Nous causons trop, dit-elle d'un ton un peu railleur, et notre besogne en pâtit... Tenez, voilà que sans vous en apercevoir, vous ourlez ce bavolet vert avec de la soie bleue!.. Croyez-moi, ne plaisantons pas avec les choses sérieuses.
Elles se remirent à travailler en silence, et Gertrude ayant fini sa tâche la première, en profita pour se retirer, laissant son interlocutrice ébahie et tout affairée à défaufiler son bavolet.
--C'est égal, dit mademoiselle Héloïse en agitant le doigt dans la direction de la porte qui venait de se refermer sur Gertrude, c'est égal, je lui revaudrai cela!
VI
Cependant, celui qui venait de jeter la discorde dans le paisible magasin des demoiselles Pêche, Xavier, poursuivait ses projets. Son premier soin avait été de s'occuper de la construction d'un atelier. Un terrain en friche, situé sur la lisière du bois, à une portée de fusil du village, eut bientôt fixé son choix. Tout s'y rencontrait à souhait: un chemin d'exploitation partait de là pour s'enfoncer dans le bois, et un ruisseau descendant de la Gorge-aux-Couleuvres permettait d'y établir une scierie. Grâce à de nouvelles commandes, Xavier put traiter immédiatement avec un entrepreneur, et deux mois après, l'atelier élevait à l'entrée du bois ses murs blanchis à la chaux et son toit de tuiles rouges. Il était vaste, bien éclairé et bien outillé. Au fond, on avait réservé une petite pièce où Xavier couchait, car il s'était décidé à quitter la maison de Lachalade, pour se livrer tout entier à son travail.--Madame de Mauprié avait vivement combattu la résolution de son fils cadet; elle voyait avec peine un de ses enfants devenir «une sorte de menuisier.» Mais le jeune homme avait tenu bon, et comme, au demeurant, il trouvait de l'argent ailleurs que dans le coffre de la famille, on avait fini par le laisser faire;--seulement, ses relations avec ses soeurs et sa mère étaient maintenant moins fréquentes et plus froides.