Chapter 3
Il s'arrêta, passa la main sur son front jauni et poussa un long soupir.
--D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis content de ton courage et de ta bonne envie de travailler... Mais tu ne m'as point dit ce que tu comptes faire à B...?
--Je veux y apprendre le métier de modiste.
M. Renaudin tressaillit et murmura en se parlant à lui-même: «Modiste... à B...? Il y a des ressemblances singulières!»
Et comme si cette réflexion l'avait replongé dans de profondes méditations, il tourna la tête du côté de la cheminée. La flamme dansait sur les chenets en formant mille fantastiques images, et au dehors la bise se lamentait toujours. Était-ce la plainte du vent qui réveillait de vieux souvenirs, ou bien le vieillard revoyait-il dans les arabesques de la flamme les fuyantes apparitions d'une époque lointaine?... Il étendait ses mains vers le brasier, puis il les passait sur son front comme pour réchauffer sa mémoire engourdie. Sa figure s'était attendrie et ses yeux étaient devenus humides.
--Tu auras grand froid sur la route, ma pauvre enfant! reprit-il tout à coup... Aie soin de bien te couvrir! En vérité, il y a des ressemblances singulières!... En te regardant et en entendant la bise de mars, il me semble revoir une pauvre enfant comme toi, qui s'en allait seule aussi dans la froidure et le vent... Écoute, dit-il en s'animant, laisse-moi te donner un conseil... Quand tu seras là-bas, à la ville, veille bien sur ton coeur! A ton âge, on ne demande qu'à aimer; défie-toi de ceux qui te diront que tu es jolie!... Ne donne pas ton coeur avant d'avoir au doigt un bel anneau de mariée. Veille sur toi; les hommes sont égoïstes et ne valent rien!...
Il s'était levé, tout surexcité; l'expression étrange de sa figure effraya Gertrude:
--Mon oncle, dit-elle, il est temps que je prenne congé de vous; je vais jusqu'aux Islettes à pied, et le brioleur Herbillon m'attend pour charger ma malle.
--Allons! fit-il en abaissant la voix, merci de ta visite, Gertrude! Avant de partir, mets-toi là et écris-moi lisiblement ton adresse à B...
Elle lui obéit, et pendant qu'elle écrivait, il ouvrit son secrétaire:
--Je ne veux pas que tu t'en ailles sans rien emporter de moi. Tiens!
Il lui glissa dans la main un double louis:
--Serre-le bien, c'est de l'or... C'est beau et bon comme un rayon de soleil, et c'est plus rare! Ne le montre à personne ici, et promets-moi, si j'ai besoin de toi quelque jour, de revenir dès que je t'appellerai.
--Je vous le promets, mon oncle, répondit-elle tout émue!
--Maintenant, laisse-moi baiser tes cheveux blonds... Là... Bon voyage, petite Gertrude, et merci... Ta visite m'a fait du bien... Il l'accompagna jusque sur l'escalier:
--Ne dis rien à tes cousines! lui cria-t-il encore.
Quand Gertrude arriva au logis de sa tante, les _sonnailles_ des mulets retentissaient déjà dans la descente de la Louvière.
--Eh bien! lui demandèrent à la fois Reine et Honorine, comment t'es-tu tirée de ta visite à l'oncle Renaudin?
--Il m'a bien reçue, répliqua-t-elle brièvement, et il est meilleur qu'on ne le dit.
Gaspard était parti dès le matin pour la chasse, madame de Mauprié et ses filles étaient seules dans la salle. Gertrude courut à l'atelier espérant y trouver Xavier, mais l'appentis était vide. «Où peut-il être?» se demandait-elle et elle se sentait le coeur gros. Elle parcourut du regard l'étroit réduit où s'étaient passées les seules bonnes heures de sa jeunesse. Elle fit un adieu silencieux aux vitraux verdâtres, aux dessins accrochés aux murs, aux outils rangés le long de l'établi... Le bruit des _sonnailles_ s'était rapproché.
--Gertrude, cria la voix stridente d'Honorine, voici le brioleur!
Elle se hâta d'accourir et questionna ses cousines sur Xavier, Reine haussa les épaules et répondit négligemment:
--Il court les bois, sans doute.
Gertrude sentit des larmes lui monter aux yeux. Elle était habituée aux façons bizarres de son cousin, mais cette absence dans un pareil moment lui semblait impardonnable.--On avait chargé son bagage à dos de mulet. La veuve n'eut pas un moment d'expansion, et son baiser fut aussi froid que d'habitude.
--Au revoir, ma nièce, fit-elle solennellement..., que Dieu vous garde!
Gertrude embrassa ses deux cousines.
--Nous t'écrirons là-bas et tu nous enverras des chapeaux! lui dit Reine.
Ce fut la seule marque d'intérêt que Gertrude emporta de la maison de sa tante...
Dans la chambre haute de l'Abbatiale, le vieil oncle Renaudin était resté tout absorbé par les souvenirs que la visite de sa nièce avait réveillés. Il s'était rassis dans son fauteuil et demeurait immobile, les coudes sur les genoux et le front dans les mains. La belle flambée allumée en l'honneur de Gertrude s'était éteinte et l'âtre ne contenait plus que des cendres grises; mais dans les corridors de la vieille maison le vent de mars gémissait toujours. Peu à peu on entendit au dehors, dans l'éloignement, un bruit de grelots. Le vieillard se leva, poussa un soupir et se mit à fouiller les tiroirs de son secrétaire. Dans un coin il trouva un objet de petite dimension soigneusement enveloppé de papier de soie. C'était une ancienne lorgnette de spectacle avec trois tuyaux de cuivre doré et une garniture d'ivoire. On ne s'en était pas servi depuis longtemps, car les tuyaux jouaient difficilement les uns dans les autres, M. Renaudin nettoya les lentilles avec un chiffon, ajusta les tuyaux, et s'approchant de l'une des fenêtres, braqua la lorgnette sur la campagne. De l'embrasure où il se tenait on pouvait voir l'extrémité du logis de Mauprié, l'angle du jardin, puis la route blanche serpentant au long des bois et des prés, dans la direction des Islettes.
Le bonhomme distingua bientôt les mulets avec leur charge de charbon, puis le chien courant de l'un à l'autre, puis le brioleur chevauchant sur la dernière mule et fermant la file. Gertrude enveloppée dans un châle gris et coiffée d'une capeline bleue, cheminait à côté de lui.
--Voici la petite! murmura Renaudin, comme elle marche bravement sur les cailloux de la route! Les Mauprié l'ont laissée partir seule... Ses nobles cousines n'ont pas daigné l'accompagner jusqu'aux Islettes; le hâle aurait gâté leur précieux teint!... Les pécores!... Heureusement Gertrude ne leur ressemble pas.
Courbé vers la fenêtre, le front appuyé contre la targette glacée, il clignait un oeil, et de l'autre suivait les détours de la route à travers la lorgnette. Au dehors, le vent secouait les branches décharnées et les pièces de toile pendues à des cordes dans le clos du voisinage. La girouette du toit virait et grinçait furieusement.
--Quel vent! murmurait le vieillard, elle a bien fait de cacher ses cheveux blonds. Elle marche bravement; elle est vaillante et elle a du coeur... Tant mieux!
Il la suivait toujours avec un redoublement d'attention à mesure que la distance rendait les images moins distinctes. Tout à coup une brume mystérieuse brouilla les objets et il ne vit plus rien... Une buée humide voilait le verre de la lunette. Les mains de M. Renaudin tremblaient. Il les porta à ses paupières, à ses yeux si longtemps secs comme son coeur, et il y trouva des larmes...
Gertrude aussi, sur la route balayée par la bise, avait des pleurs dans les yeux. Elle écoutait pensivement le bruit berceur des _sonnailles_, elle regardait le ciel où de longs nuages couraient avec une hâte furibonde, le taillis où les chênes entre-choquaient leurs branches encore couvertes des feuilles de l'an passé, les oseraies rougeâtres qui bordaient le cours de la Biesme; puis elle se sentait un poids plus lourd sur le coeur et cherchant la cause de ce redoublement de peine, elle la trouvait dans l'absence étrange de Xavier. «Pourquoi n'est-il pas venu me serrer la main?» se demandait-elle. Cet oubli lui paraissait tellement inexplicable, qu'elle n'eût pas été étonnée de voir tout à coup Xavier sortir du bois et accourir au-devant d'elle. A chaque point noir qui apparaissait au loin: «Est-ce lui?» se disait-elle.--Puis le point grandissait, et c'était un cantonnier cassant des pierres ou un mendiant courbé sous sa besace, qui cheminait en comptant sa recette de vieux sous.
Le brioleur Herbillon, qui était un brave homme et qui la voyait triste, essayait de la distraire en lui contant des histoires de chasse. De temps à autre, tout en talonnant son mulet, il entonnait une vieille chanson du pays, à laquelle les tintements des _sonnailles_ formaient un accompagnement naturel. En sa qualité de brioleur, il savait des chansons de toute sorte et de toute provenance; tristes, gaies ou gaillardes; chansons de noce et chansons de métier, refrains de soldats ou complaintes de bergers.--Il en dit une surtout qui remua le coeur de Gertrude, tant l'air lui semblait doux et tant quelques-unes des rustiques paroles s'accordaient avec sa situation:
«Mon Dieu, mon Dieu, que je suis aise Quand j'ai ma mie auprès de moi! Je la prends et je la regarde: O ma mignonne, embrasse-moi!
--Comment veux-tu que je t'embrasse?... Tout chacun dit du mal de toi; On dit que tu vas à la guerre, Servir dans les soldats du roi.
--Ceux qui t'ont dit cela, ma belle, Ne t'ont dit que la vérité; Mon cheval est là à la porte, Est tout sellé et tout bridé...
--J'ai tant pleuré, versé de larmes, Que les ruisseaux ont débordé; Petits ruisseaux, grandes rivières, Quatre moulins en ont viré...»
Gertrude à son tour fondait en larmes aux sons de cette complainte rythmée par la voix chevrotante du brioleur. Celui-ci vit que son remède produisait un effet contraire à celui qu'il avait espéré, et il s'arrêta court.
--Voyons, dit-il, mademoiselle Gertrude, ne vous laissez pas aller ainsi à votre envie de pleurer. Je sais bien que ça soulage le coeur, mais ça gâte les yeux quasiment comme la fumée de bois vert. Allons, allons, hardi!... Montrez que vous êtes brave à l'égal de feu votre père!... Aussi bien, nous voici au bourg et il ne faut pas que les gens des Islettes vous voient pleurer comme une petite fille.
On était arrivé en effet, et déjà l'auberge se montrait avec son escalier de pierre, son enseigne balancée par le vent, et sa remise pleine de chevaux de rouliers. Gertrude essuya ses yeux, le brioleur déchargea la petite malle, serra la main de la jeune fille et prit congé. La voiture ne devait pas tarder; Gertrude s'assit sur le banc de l'auberge, et elle n'y était pas depuis cinq minutes, lorsque tintèrent les grelots du courrier qui descendait au galop la côte de Biesme.
Les chevaux s'arrêtèrent tout fumants devant l'auberge. On lia la malle derrière la capote, et déjà Gertrude s'apprêtait à monter, quand elle entendit son nom prononcé par une voix bien connue... Celui qu'elle n'espérait plus, Xavier, sortit d'une maison voisine et s'élança vers elle.
--Ah! s'écria Gertrude en lui tendant la main, je savais bien que tu ne me laisserais pas partir ainsi!
Xavier semblait très ému; ses yeux noirs brillaient et la course avait coloré ses joues.
--J'ai eu peur de ne pas arriver à temps! dit-il enfin.
--Pourquoi ne t'es-tu pas trouvé à la maison?
Il secoua la tête et plongea ses yeux dans ceux de sa cousine:
--Je ne voulais pas te faire mes adieux devant ma mère et mes soeurs. J'avais besoin de te serrer les mains à mon aise, loin des regards indifférents... Et puis... Il s'arrêta.
--Et puis? fit Gertrude en souriant.
--Et puis j'avais peur de montrer aux autres tout le chagrin que j'ai de te voir partir!
Il détourna la tête et, comme s'il avait été honteux d'en avoir trop dit, il reprit avec brusquerie:
--D'ailleurs, je voulais te donner ceci, et le serrurier des Islettes n'en avait pas terminé la monture.
Il déchira le papier qui enveloppait un petit coffret de chêne sculpté, puis il le tendit à sa cousine.
--C'est le premier essai dont je ne sois pas trop mécontent... Garde-le pour y mettre tes aiguilles et tes écheveaux.
Elle souriait. Il ouvrit le coffret et y prit un bouquet de violettes et d'anémones sauvages,--les premières de la saison.
--Tiens, continua-t-il, voici encore des fleurettes que j'ai cueillies pour toi dans un ravin exposé au midi.
Gertrude sentait des larmes lui monter aux yeux.
--Merci tout plein, ami Xavier, dit-elle en lui serrant de nouveau la main... Tu me gâtes!
--En voiture! en voiture! cria le conducteur qui s'impatientait.
Gertrude monta.
--Pense un peu à moi, là-bas! murmura encore Xavier d'une voix brisée.
Elle répondit en agitant la main et en aspirant longuement le parfum des fleurettes.
--Hue, la Grise! Hardi, Blond!... s'écria le conducteur en faisant claquer son fouet. L'attelage prit le trot et la voiture disparut bientôt dans les vapeurs de la nuit brunissante.
IV
Hop! hop!... A travers les hautes forêts de l'Argonne la voiture passait au trot, et la faible lueur des lanternes éclairait vaguement les profondeurs boisées où la brume flottait sur la cime des chênes. Parfois une éclatante et soudaine illumination flamboyait parmi les arbres de la lisière. De larges embrasures se découpaient en noir sur un fond lumineux, et vers le ciel s'élançaient de hautes cheminées surmontées d'une fumée rougeâtre.--C'était une verrerie... Les baies des fenêtres laissaient voir des ombres fantastiques s'agitant dans cette lumière incandescente et remuant des matières embrasées au bout de longues cannes de fer... C'étaient les verriers, les _hâzis_ maigres et brûlés par les flammes d'enfer de leurs _ouvreaux_ nuit et jour allumés... Et Gertrude songeait à la maison de sa tante, à l'appentis couvert de tuiles moussues et à Xavier. Elle revoyait ce dernier accoudé sur son établi, le menton dans sa main, pensif, concentré, les yeux tournés vers une vision intérieure. Elle le voyait aussi courant dans les bois à la recherche des premières fleurs de la saison, elle entendait encore l'accent profondément triste de sa voix, lorsqu'ils s'étaient dit adieu devant l'auberge... Quelle étrange nature et qu'y avait-il réellement au fond de ce coeur obscur? Sous cette enveloppe dure et difficile à pénétrer, Gertrude devinait une féconde source de tendresse qui jaillirait peut-être un jour.--Et en pensant à toutes ces choses, elle pressait contre ses lèvres le petit bouquet d'anémones, le sauvage bouquet noué avec un brin d'herbe et qui sentait les bois et le printemps.
Hop! hop!... Sur la route blafarde, parmi de grandes plaines nues et crayeuses, la voiture roulait, et les sabots des chevaux heurtant les cailloux faisaient jaillir des étincelles. Le ciel terne et sans étoiles bordait confusément un horizon monotone. Parfois la masse noire d'une ferme endormie se dressait sur la berge du chemin, ou bien, dans les champs, on entrevoyait un parc de moutons avec la maison roulante du berger... Et Gertrude songeait à la vie errante du régiment, quand elle suivait son père d'étape en étape, blottie dans un coin de son manteau, bercée par le roulement du fourgon; elle se souvenait que parfois un gros baiser du capitaine Jacques la réveillait à demi, et qu'entre les plis du manteau elle distinguait un coin du ciel étoilé... Ah! les bons baisers donnés à plein coeur, il y avait longtemps qu'elle ne les connaissait plus! Les petits soins paternels, les dorloteries et les câlineries du réveil, les intimes babillages du coin du feu, tout cela était bien loin!...
Ho, la Grise! holà, Blond!... On était arrivé au relais. Des lumières couraient aux croisées de l'auberge; la porte de la remise s'ouvrait, un garçon d'écurie dételait les chevaux tout fumants et en amenait de frais. Le facteur s'avançait lourdement avec sa sacoche pleine de lettres; une commère recommandait un paquet au conducteur; un homme courbé sous le poids de deux seaux remplis au réservoir prochain se dirigeait lentement vers l'auge. Par la porte ouverte de l'auberge on voyait un bon feu flambant, on entendait de gros rires et le choc des verres... Au dehors le vent sifflait contre les rideaux de la capote, et Gertrude se sentait plus seule que jamais. Elle enviait les gens qui se chauffaient au feu de l'auberge, et ceux qui dormaient dans les maisons du village après une rude journée de labeur; elle se disait qu'elle n'avait plus de _chez elle_, plus de foyer, plus de maison!...
En route!... et la voiture reprenait le trot.--Encore des champs à perte de vue, des sillons nus, des chaumes frissonnant au vent, de petits villages assoupis et blottis autour de leur clocher. Encore de grands bois sombres où l'écho répercutait le bruit des roues et des claquements du fouet, puis la voiture enrayée glissa rapidement sur une longue pente. De grands prés s'étendaient au long d'une rivière bordée de peupliers, un moulin apparaissait avec son bief rempli d'eau, des coteaux de vignes dessinaient vaguement leurs formes arrondies, et, au loin, sur une colline, des centaines de lumières scintillaient... C'était la ville.--Les chevaux redoublèrent de vitesse, le conducteur fit claquer son fouet avec frénésie et on traversa les faubourgs... Encore un pont, une large rue plantée d'arbres, puis la voiture s'arrêta brusquement devant un bureau de messageries. On était à B...
Gertrude descendit tout engourdie. Il était trop tard pour aller frapper à la porte des demoiselles Pêche; elle prit une chambre à l'auberge voisine, s'y barricada et essaya de dormir. Le sommeil ne vint que tard, et lorsqu'elle s'éveilla, il faisait déjà grand jour. Un rayon de soleil pénétrait dans la chambre et on entendait une sonnerie de cloches sur la colline. Ce sourire du soleil et cette chanson des cloches lui redonnèrent du courage, elle s'habilla rapidement et se fit conduire chez les modistes.
* * * * *
Dans l'atelier des demoiselles Pêche, le poêle de faïence, allumé dès le matin par la vieille servante Scholastique, commençait à répandre une douce chaleur et les ouvrières étaient déjà à la besogne. L'atelier, contigu avec le magasin où on recevait les pratiques, était éclairé par deux fenêtres donnant sur la rue Entre-Deux-Ponts, la plus animée et la plus commerçante des rues de B... L'ameublement était des plus simples.--Au milieu, une grande table ronde, autour de laquelle se rangeait le menu fretin des apprenties; de chaque côté du poêle, de grandes armoires où l'on serrait les coiffures confectionnées; çà et là, des chaises encombrées de cartons; pour tout ornement, une statuette de la Vierge, coloriée en rouge et en bleu, tenant encore à la main un raisin desséché, offrande de la Notre-Dame d'août; puis, en guise de pendant, une naïve image d'Épinal représentant les vierges sages et les vierges folles et se déroulant aux yeux des apprenties comme une pieuse et salutaire invitation à la vertu.--Devant chaque fenêtre, sur une sorte d'estrade, se dressaient les deux maîtresses chaises de mademoiselle Hortense Pêche, l'aînée, et de mademoiselle Héloïse, sa principale ouvrière. Mademoiselle Héloïse était une fille de vingt-quatre ans, adroite, remuante et s'entendant à tout. Elle était grande, bien faite, très blanche, très vaine de ses yeux noirs et de ses cheveux bruns abondants. Curieuse, hardie, ingénument orgueilleuse, folle de spectacles forains et de toilette, mauvaise langue et bon coeur, elle représentait le type de la grisette de B...,--une race qui se perd.
A travers les cartons, les chaises et les _têtes à bonnet_, passant de l'atelier au magasin et du magasin à un ouvroir de couturières, mademoiselle Célénie Pêche allait et venait, brandissant une aune dans sa forte main, s'agitant sans cesse et ne se reposant jamais. Les deux soeurs faisaient un contraste complet:--Mademoiselle Hortense, qui frisait la cinquantaine, ronde, replète, avec des yeux à fleur de tête et un tour de cheveux bruns sous un bonnet à tuyaux, était l'image du calme et de la prudence. Mademoiselle Célénie était grande, robuste et taillée comme un homme; sa taille plate, sa voix mâle et toujours grondante, ses bras osseux et ses grosses mains rouges ajoutaient encore à l'illusion; mais elle était bonne fille, oubliait vite ses colères et n'aurait pas fait de mal à une mouche. La nature, qui avait si maltraité les deux soeurs au point de vue plastique, leur avait donné, par une juste compensation, un goût sûr et des doigts de fée. Les chapeaux montés par mademoiselle Hortense, les robes coupées par mademoiselle Célénie étaient renommées à dix lieues à la ronde, et les demoiselle Pêche avaient la plus belle clientèle de l'arrondissement. Très pieuses, en dépit des rubans et des toilettes de bal, elles s'efforçaient de se faire pardonner leurs occupations mondaines en prodiguant des soins assidus à la congrégation du Rosaire, dont elles étaient directrices. Mademoiselle Hortense réservait pour la chapelle de la Vierge du Pont ses plus belles fleurs artificielles, et de ces mêmes mains qui avaient trop largement échancré un corsage de bal, mademoiselle Célénie, les jours de Fête-Dieu, portait fièrement en tête du cortège la lourde bannière de la congrégation.--En résumé, c'étaient de braves filles, actives comme des abeilles et courageuses comme des fourmis; chacun les estimait, et Gertrude ne pouvait tomber en de meilleures mains.
Ce matin-là mademoiselle Célénie était plus agitée que jamais.
--C'est aujourd'hui que doit arriver la nouvelle ouvrière, dit-elle à sa soeur; puis, s'appuyant sur son aune comme sur une canne:--J'espère, Mesdemoiselles, que vous n'allez pas prendre vos grands airs, et que vous vous montrerez bonnes et serviables... Où la caserons-nous, Hortense?
--Je crois, répondit l'aînée, qu'on pourrait lui faire une petite place à côté d'Héloïse, près de la fenêtre...
La grande Héloïse releva vivement la tête:
--Près de _ma_ fenêtre, fit-elle d'un air piqué, et pourquoi donc pas à la table ronde? Cette demoiselle est une apprentie, après tout!...
--Nous devons des égards à sa famille, reprit tranquillement mademoiselle Hortense.
--Oui, elle est noble! répliqua Héloïse en pinçant dédaigneusement les lèvres. Puis, après un moment de réflexion, elle ajouta:--C'est drôle tout de même qu'une demoiselle dans sa position soit obligée de travailler pour vivre...
--Elle est orpheline, dit mademoiselle Hortense, et sa situation n'en est que plus intéressante...
--N'importe, poursuivit obstinément Héloïse on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y a là-dessous quelque chose de louche!...
--Héloïse, s'écria sévèrement mademoiselle Célénie, pas de jugements téméraires, s'il vous plaît!... Cette jeune fille m'est recommandée et je n'entends pas qu'on fasse courir de sottes histoires sur son compte.
--Je crois que la voici, dit mademoiselle Hortense qui venait de jeter un coup d'oeil dans la rue.
Au même moment la sonnette du magasin se mit à tinter, et mademoiselle Célénie alla ouvrir. C'était en effet Gertrude. Scholastique se chargea de son mince bagage et la modiste montra à la jeune fille la chambre qu'elle devait occuper au second étage; puis, après l'avoir mise au courant des habitudes de la maison et l'avoir forcée à boire une tasse de lait chaud, mademoiselle Pêche la cadette, toujours armée de son bâton à auner, introduisit Gertrude dans l'atelier. A son entrée, les ouvrières, dont le babil à mi-voix produisait un bourdonnement pareil à celui d'un essaim de mouches, se turent subitement et se mirent à considérer la nouvelle arrivante qui saluait, souriait et rougissait à la fois. Bientôt leurs regards témoignèrent une admiration qui déplut fort à la grande Héloïse. La première ouvrière n'avait pu charitablement s'empêcher de rêver une Gertrude gauche, revêche et guindée. Celle qui arrivait était tout le contraire; en outre, elle avait de magnifiques cheveux blonds et le plus joli teint du monde.--Ce sont là de ces déceptions qu'une femme supporte généralement assez mal, et la grande Héloïse ne se piquait pas de stoïcisme.
Mademoiselle Hortense baisa doucement Gertrude au front et lui souhaita la bienvenue, puis, comme la jeune fille manifestait le désir de commencer à se rendre utile: