Gertrude et Veronique

Chapter 15

Chapter 153,729 wordsPublic domain

--Vous ne savez pas, madame, ce que c'est que cette verrerie du Four-aux-Moines!... Une vraie bauge de sangliers. Figurez-vous, dans cette fondrière, le pauvre camarade du Tremble, travaillant jour et nuit, harcelé par ses créanciers, mal logé, mal nourri et malade...

Elle ne put se défendre d'un mouvement d'émotion. Cornefer s'en aperçut et se hâta d'en profiter; il s'appesantit éloquemment sur le piteux état dans lequel il avait laissé le verrier.--En pareil cas, s'écria-t-il en terminant, les rancunes doivent laisser place à la pitié... Je pensais donc que si vous y consentiez, madame, une visite de vous au Four-aux-Moines ferait des miracles...

--N'insistez pas! interrompit Véronique, je consens à tous les sacrifices d'argent, mais je ne puis pas revoir M. du Tremble.

Cornefer laissa tomber ses longs bras d'un air désespéré, et parcourant avec un sourire mélancolique la pièce où il se trouvait, il murmura en secouant la tête:--Je sais bien que ma demande est outrecuidante. Dès que je suis entré dans ce salon, je n'ai plus guère conservé d'espoir; Ou ne quitte pas de gaieté de coeur une belle maison comme celle-ci, bien approvisionnée et bien close, un logis commode où l'on a ses aises...

--Vous vous trompez, monsieur, répliqua Véronique avec fierté, car je compte partir d'ici dans peu de jours.

--Pour longtemps? demanda l'huissier surpris.

--Pour toujours... Annoncez-le à M. du Tremble, et, ajouta-t-elle avec un accent amer, si cela peut le consoler, dites-lui que mon avenir est encore plus incertain et plus misérable que le sien.

Cornefer parut un moment décontenancé et désarçonné. Il se gratta la tête en silence, puis tout à coup, saisi d'une nouvelle inspiration:

--Si les choses en sont arrivées à ce point, reprit-il hardiment, il n'y a pas à hésiter.. Ce n'est plus par humanité que vous devez aller au Four-aux-Moines, c'est dans votre propre intérêt...

Et comme Véronique toisait avec hauteur ce singulier donneur de conseils:

--Oui, madame, répéta Cornefer dont la figure prit une benoîte expression de bonhomie, je ne suis qu'un campagnard, mais je n'en ai pas moins là-dessus ma petite façon de penser; permettez-moi de vous la dire tout franc... Une femme séparée, encore toute jeunette et appétissante, c'est, selon le dicton de chez nous, «le gibier du diable;» tout chacun la suit de l'oeil, et plus d'un serre d'avance dans sa poche la pierre qu'il espère lui jeter un jour... Jusqu'ici la maison de votre oncle a été votre sauvegarde, mais si vous en sortez, eh bien! dame, on clabaudera, on dira qu'il fallait au moins vous réfugier près de votre mari malade... On oubliera ses torts, à lui, pour vous en donner, à vous; d'aucuns vous accuseront de n'être partie que pour vous débarrasser d'une charge gênante; d'autres chercheront la raison de ce départ inattendu, et ne manqueront pas d'inventer des menteries à votre désavantage.

--Peu m'importent les commérages du pays, repartit Véronique,--mais, au ton déjà moins ferme de sa réponse, on sentait qu'elle était ébranlée.--Cornefer pensa que le coup avait porté, et quand elle ajouta:--J'ai ma conscience pour moi;--il s'enhardit jusqu'à répondre en hochant la tête:--Hé! hé!... En êtes-vous bien sûre?

Cette fois il s'aperçut bien vite qu'il avait dépassé le but, au geste impérieux par lequel Véronique lui montra la porte du salon:

--Vous abusez, monsieur! s'écria-t-elle, je n'ai plus rien à vous dire; veuillez vous retirer.

Il obéit, mais tout en saluant et en marchant à reculons:--Vous y réfléchirez encore, madame, dit-il d'un ton patelin; si vous changiez d'avis, ayez l'obligeance de me faire prévenir... Saturnin Cornefer, à l'auberge du _Coq-Hardi_, en face de votre maison... J'y resterai jusqu'à ce soir...

Il sortit, et tandis que, du fond du corridor, Véronique s'assurait de son départ, la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin s'ouvrit brusquement, et Gérard La Faucherie entra dans le salon. Il s'était d'abord présenté à la porte de la place Verte, mais la jeune femme avait donné des ordres à la servante, et on avait refusé de le recevoir: alors il avait imaginé de passer par le jardin et d'arriver ainsi jusqu'à Véronique, qu'il voulait revoir à tout prix.

Quand elle revint sur ses pas et qu'elle l'aperçut, elle poussa un cri, puis blessée et irritée de cette hardiesse du jeune homme:--Vous ici, monsieur? dit-elle avec colère, qui vous a permis de pénétrer chez moi et que me voulez-vous?

Elle parlait durement et sèchement, mais Gérard paraissait décidé à ne point se laisser intimider:--Je n'ai pas eu la force de vous obéir, murmura-t-il.

--Vous avez préféré me compromettre, interrompit violemment Véronique.

--J'ai voulu vous revoir et vous parler avant de partir.

La jeune femme tressaillit.--Vous partez? demanda-t-elle d'une voix plus douce.

--Oui, reprit Gérard, je veux quitter le pays... Je sais que vous ne pouvez pas m'aimer, et je connais l'obstacle qui nous sépare.

--Que voulez-vous dire? s'écria-t-elle interdite.

--J'ai vu M. du Tremble...

--Vous aussi!... vous savez..., balbutia-t-elle, rougissant de honte.

--Je sais tout, répondit-il, et il lui conta rapidement son aventure du Four-aux-Moines, la conversation du verrier et le message dont il avait voulu le charger.--Elle l'écoutait, appuyée contre un meuble, ses grands yeux sombres s'emplissaient de larmes à mesure qu'il parlait; à la fin, accablée sous le poids de toutes ces émotions, elle s'assit et plongea sa figure dans ses mains sans proférer un mot.

--Oui, reprit Gérard, c'est de sa bouche que j'ai appris que vous n'étiez plus libre... Et quand tout m'a été révélé, je ne vous ai que plus admirée et plus fortement aimée...

--Puisque vous savez qui je suis, quittez-moi... Je vous en supplie!... Vous le voyez, je n'ai pas même la force de vous répondre...

--Oui, je le vois, répliqua-t-il d'un air navré, je suis maladroit... Ma main appuie douloureusement sur la plaie qu'elle voudrait guérir.

Elle secoua la tête:--Il y a des blessures qu'on ne guérit jamais.

--Pourquoi vous défiez-vous de moi? s'écria Gérard en se rapprochant d'elle d'un air suppliant; le hasard, en me rendant le confident involontaire de votre secret, m'a presque donné le droit de m'associer à vos chagrins... Me prenez-vous pour un de ces adorateurs vulgaires, qui ne savent prodiguer à une femme que leurs inutiles soupirs et leurs attentions compromettantes?

--Je ne vous fais pas cette injure; je sais que vous avez une âme généreuse, mais...

--Mettez-la à l'épreuve... Mon affection sera dévouée sans être importune. Je serai l'ami inconnu qui ne se montre qu'aux heures difficiles, prend sa part du fardeau et disparaît ensuite. Appuyez-vous sur moi; ma pensée et mon énergie sont à vous...

Elle se sentait si meurtrie, si abandonnée et si lasse, qu'elle oublia un moment la réalité pour écouter ces paroles sincèrement émues et ce cri d'adoration passionnée. Spontanément elle lui tendit la main, puis revenant brusquement à elle:--Je ne puis accepter, dit-elle d'une voix doucement frémissante, merci...

Leurs regards se rencontrèrent pour la première fois; il s'agenouilla à ses pieds et baisa pieusement sa main, qu'il avait gardée dans la sienne... Le silence régnait en maître dans le vieux salon. Leurs yeux seuls parlaient. Dans la pénombre, les bruns regards du jeune homme s'enfonçaient dans les sombres prunelles de Véronique, et dans cet échange passionné, dans ces rayonnements d'âme, il y avait un poème plus enivrant que le dialogue du cantique des cantiques. Les paroles humaines sont trop pauvres et trop limitées pour traduire cette poésie des yeux, cette idéale conversation des regards amoureux. L'obscurité commençante, l'odeur des chèvrefeuilles de la terrasse, la moite pression des mains contre les mains achevaient de faire perdre aux deux jeunes gens le sentiment du monde extérieur et de la vie réelle.--Pourquoi ne voulez-vous pas de mon amour? osa enfin murmurer Gérard.

Véronique tressaillit, et toute frissonnante, recula jusqu'auprès de la fenêtre; mais déjà Gérard l'y avait suivie...

--Ah! dit-elle éperdue, partez, je le veux!

--Véronique, s'écria-t-il en lui ressaisissant les mains, vous m'aimez!

Elle essaya de protester et de dégager ses doigts prisonniers.

--Ne niez pas, poursuivit-il, vos mains, vos regards me l'ont dit... Vous m'aimez?

--Eh bien, oui, répondit-elle d'une voix entrecoupée, mais il eût mieux valu vous le laisser ignorer, car je ne puis vous appartenir... Adieu!

--Adieu? reprit-il transporté, non, je ne veux plus vous quitter... Je ne le dois pas. C'est à moi de vous défendre contre ce verrier qui a sur vous je ne sais quels projets sinistres. Je ne partirai d'ici qu'avec vous... Nous nous en irons bien loin, à l'étranger, vivre libres et oubliés.

--Et votre mère?

--Ma mère nous aimera et nous pardonnera... Si vous le voulez, nous pouvons dès demain être loin d'ici tous deux... Dites oui, ou je meurs à vos pieds.

Il l'entourait de ses bras et elle se sentait plier sous cette étreinte. Elle fit un suprême effort.--Gérard! s'écria-t-elle d'une voix suppliante, soyez bon, mes idées se confondent, laissez-moi au moins la force de penser... Elle dénoua les deux mains serrées autour de sa taille, charma le jeune homme d'un regard et le conduisit jusqu'à la porte du jardin:--Laissez-moi réfléchir à tout cela jusqu'à demain!

--Soit, répliqua-t-il à demi subjugué par ce long regard, pensez-y ce soir, mais promettez-moi que demain...

--Je vous aime! dit-elle avec un délicieux élan de tendresse.

--A demain! répéta-t-il, enivré et cédant à ce dernier mot d'amour.

Il était déjà sur la terrasse et lui tenait encore la main, elle la retira, et fermant sur lui la porte-fenêtre dont elle tourna vivement la clé, elle alla tomber épuisée dans un fauteuil.

De confus sentiments de tendresse, de honte et d'angoisse l'agitaient à la fois.--Ah! comme sa mère avait raison! pensait-elle, je l'aime plus que jamais...--Elle se reconnaissait vaincue et entraînée; elle sentait qu'un jour de plus et elle serait perdue.--Il faut que je parte, se dit-elle en se levant brusquement, non pas demain... Ce soir!... Mais où aller, où tromper un refuge assuré contre lui, contre moi-même? Misérable situation que la mienne! Rien ne me protège contre les tentations et les défaillances: ni l'isolement, ni la fuite même... Une femme séparée de son mari!... _Le gibier du diable_, comme disait cet huissier...--Et tout à coup sa pensée se reporta vers la proposition que lui avait faite Cornefer.--Assurément, il y avait pour elle, là-bas, dans cette verrerie du Four-aux-Moines, un asile devant lequel l'amour le plus passionné s'arrêterait et reculerait... Cette seule idée la faisait frissonner d'horreur et de dégoût.

--Et pourquoi pas là? reprit-elle avec désespoir, je veux être guérie, et je recule devant les remèdes violents... Je suis lâche. Qu'importe l'endroit, pourvu que Gérard ne puisse m'y rejoindre!

Elle sonna la domestique et lui donna l'ordre de se rendre à l'auberge indiquée par l'huissier, de demander Cornefer et de le ramener. Tandis que la servante s'acquittait de ce message, elle monta dans sa chambre, fit rapidement ses préparatifs de départ, écrivit une courte lettre pour informer M. Obligitte de sa résolution et redescendit au salon où l'huissier l'attendait déjà.

--J'ai réfléchi à notre entretien de tantôt, monsieur, lui dit-elle d'une voix brève... Vous avez raison et je suis prête à vous suivre... Il y a, à l'extrémité du jardin, un sentier qui longe les prés, allez m'y attendre. Dans un quart, d'heure nous partirons pour le Four-aux-Moines.

--Eh quoi? s'écria Cornefer ébahi du brusque succès de sa mission, ce soir?... à pied?... Mais il y a trois lieues d'ici à la verrerie.

--Je suis bonne marcheuse, répliqua Véronique, j'irai au Four-aux-Moines ce soir--ou jamais... Puis-je compter sur vous?

L'huissier s'inclina et disparut pour régler en toute hâte son compte à l'auberge.--Un quart d'heure après, à la nuit tombante, Véronique et lui prenaient la route forestière qui mène à La Chalade.

VI

Véronique et son compagnon suivaient silencieusement le chemin qui monte vers les bois. La jeune femme marchait avec une hâte fiévreuse; elle aurait voulu mettre entre elle et Saint-Gengoult des milliers de lieues... Elle ne ralentit le pas qu'en atteignant la lisière de la forêt.--La route s'y enfonçait brusquement comme sous des voûtes d'une voie souterraine. Les cimes touffues des grands arbres interceptaient la vue du ciel et l'obscurité était profonde.--Voilà l'image de l'avenir qui m'attend, pensa Véronique en s'arrêtant pour reprendre son souffle et pour accoutumer ses yeux aux ténèbres.--Instinctivement elle se retourna vers l'entrée du bois, et vit blanchir, dans le cintre formé par les branches, le ciel scintillant et lointain. Cette baie lumineuse s'ouvrait sur sa vie passée. Malgré des épreuves pénibles, ce passé avait eu quelques heures sereines. Maintenant toutes les lumières étaient éteintes, et l'avenir plongeait dans des ténèbres pleines d'effroi. A mesure que le bois s'épaississait, Véronique sentait dans son coeur des mouvements d'irritation et de révolte.--Qu'avait-elle fait à la vie pour en être ainsi maltraitée? Qu'était-ce que ce devoir auquel elle sacrifiait son amour?... Où était écrite cette loi tyrannique?... Ce n'était pas dans le ciel où les oiseaux s'envolaient au gré de leur caprice, ni sur la terre où les fleurs célébraient par milliers la fête de leurs libres amours... Quoi, ces plantes qu'effleurait sa robe s'épanouissaient librement; ce ruisseau qu'elle côtoyait épanchait son eau sans contrainte; elle seule ne pouvait suivre la pente de son coeur!...

Alors, avec un emportement désespéré, elle gravissait la montée obscure, au risque de se blesser aux souches d'arbre ou de dévaler au fond du ravin. L'huissier Cornefer s'essoufflait et s'étonnait de l'intrépidité de cette petite femme d'apparence si frêle. Il épongeait son front et était près de demander grâce. L'air était encore brûlant des chaleurs de la journée, pas un souffle n'agitait les feuilles; parfois seulement un geai, réveillé en sursaut, s'enfuyait en poussant une plainte aiguë, et ce bruit inattendu surexcitant les nerfs de Véronique aiguillonnait sa douleur et précipitait sa marche. Le chemin se rétrécissait à mesure que le versant devenait plus abrupt; bientôt ce ne fut plus qu'un sentier de chèvres, coupant en zigzag le flanc sablonneux de la colline. En même temps le bois s'était éclairci, et on voyait le ciel à travers le maigre feuillage des pins et des bouleaux. Le ravin redressait presque à pic ses talus grisâtres, revêtus de bruyère. Au-dessous, la gorge étendait sa noire profondeur, du fond de laquelle montait comme une flûte plaintive la faible voix du ruisseau. Véronique, tantôt s'appuyant au tronc pâle d'un bouleau, tantôt s'accrochant aux touffes de genêt, continuait à gravir les degrés escarpés, taillés dans le sable par les mulets des brioleurs. Tout à coup son pied glissa et elle n'eut que le temps de se cramponner à un arbuste. Elle abaissa ses regards et vit au-dessous d'elle l'ombre béante; sa tête tournait, le ravin l'attirait.--Mourons ici, pensa-t-elle, puisque je ne puis vivre avec lui!.. Et elle ferma les yeux...

--Eh bien! s'écria l'huissier en lui saisissant vigoureusement le bras, qu'avez-vous donc, ma petite dame? Prenez garde! il ne s'agit pas de perdre pied ici!... Et la soutenant de l'épaule, il l'amena haletante au sommet du plateau où bifurquaient en étoile cinq routes forestières aux ornières profondes.--Au centre, une vieille croix se dressait sur des assises de grès.--Nous voici à la _Pierre croisée_ dit Cornefer, reposons-nous-y un brin pour souffler...

Véronique s'assit sur les degrés et promena ses regards inquiets sur la vaste étendue boisée. Une clarté rouge, pareille à l'ouverture d'une fournaise, illuminait le fond d'une des routes forestières; peu à peu la clarté se dégagea des arbres, et la jeune femme reconnut le disque échancré de la lune qui se levait. L'astre monta lentement au-dessus des futaies et baigna les chemins d'une lumière paisible. Ils se remirent en marche et gagnèrent bientôt un second carrefour au centre duquel se dressait un poteau indicateur avec cette inscription, visible au clair de lune: _Verrerie du Four-aux-Moines_.

Véronique frissonna.--Je ne sais dans quelle humeur nous allons trouver M. du Tremble, dit l'huissier; on a saisi ce matin le matériel et les meubles de la verrerie, et de plus il a son rhumatisme... Mais j'espère que la joie de vous revoir adoucira un peu son irritation...

Ils marchèrent encore quelque temps en silence, puis, comme ils atteignaient la lisière du bois, Véronique vit soudain se dresser les bâtiments en ruine du Four-aux-Moines.

--Nous voici arrivés, reprit Cornefer, et ils entrèrent dans la cour, dont le portail cintré était ouvert à tous venants.

Le Four-aux-Moines avait l'aspect des habitations que l'activité humaine a délaissées. Le sol de la cour était couvert d'orties et de grands chardons, à travers lesquels un petit sentier avait été frayé. Le chaume des toits pendait le long des murs crevassés, et sur les hangars effondrés les ronces avaient entrelacé leurs branches.--Attendez-moi un moment ici, murmura Cornefer, je vais le prévenir de votre arrivée...

Il la laissa sur le seuil désolé de cette lugubre demeure. Son coeur battait violemment dans sa poitrine, et elle faisait de vains efforts pour surmonter la répugnance que lui causait la seule idée de se retrouver face à face avec le verrier. Elle essayait de se tromper elle-même et d'entraîner son esprit vers d'héroïques pensées de sacrifice. Dans le singulier état d'âme où elle se trouvait, c'était dans son amour même pour Gérard qu'elle puisait la force de vaincre ses dégoûts.--Je l'aime, se disait-elle, cet amour sans lendemain sera la fête éternelle de mon coeur, et si j'ai en moi les joies du paradis, que m'importent les vulgaires ennuis au milieu desquels s'usera ma vie!--Elle était arrivée à ce degré d'exaltation où les dévouements absolus semblent naturels et faciles. La passion a de ces élans qui rompent les attaches matérielles de l'esprit et l'emportent vers les hautes cimes de l'idée pure; mais l'idéale volée est courte, la pesanteur humaine reprend ses droits, l'esprit retombe et se réveille de son rêve aux frémissements de la chaîne qui le tire vers la terre...

--Venez, lui dit l'huissier en reparaissant sur le seuil; il est couché et il souffre le martyre, mais il veut vous voir tout de suite.--Elle se laissa guider dans l'obscurité vers la chambre délabrée qu'éclairait un lumignon fumeux, et où M. du Tremble gisait sur son lit. Il était en proie à un accès de rhumatisme goutteux, et comme il ne savait pas supporter la douleur, il geignait comme un enfant et jurait affreusement.

A peine leurs regards se furent-ils rencontrés que Véronique, effrayée par cette figure amaigrie et crispée, se recula instinctivement.

--Oui, murmura le verrier d'une voix plaintive, c'est moi... Voilà où j'en suis!... Est-ce ainsi que nous devions nous revoir?... Ah! que je souffre!... Ayez pitié de moi, Véronique, ne me laissez pas mourir ici comme un chien enragé...

Elle se sentit remuée par un mouvement de compassion, et se tournant vers Cornefer, qui s'apprêtait à partir, elle le pria de passer à La Chalade et d'envoyer un médecin au Four-aux-Moines, dès que le jour serait levé. Il le lui promit et se retira. Bernard et sa femme restèrent seuls, face à face, dans la misérable petite chambre où couchait le verrier. La jeune femme, se sentant brisée, s'était assise sur une chaise boiteuse; du Tremble la surveillait d'un air curieux et inquiet. Un moment leurs regards se rencontrèrent, et elle baissa la tête.

--Je vous fais horreur, dit-il d'une voix gémissante, et vous regrettez d'être venue!...

Elle remuait les lèvres pour parler, mais il ne lui en laissa pas le temps:

--Non, non, ajouta-t-il avec un geste nerveux, ne me répondez pas encore; écoutez-moi un moment... Je sens que je vous fais horreur; je suis un misérable, et vous avez raison de m'en vouloir.

--Je ne vous en veux pas, répondit Véronique, envisageant avec terreur ce commencement d'explication.

--Si fait! poursuivit-il en s'animant, vous devez me garder rancune, vous ne pouvez pas oublier mes torts... Je ne me suis pas conduit comme un gentilhomme; je reconnais mes fautes... Mais, s'écria-t-il, il y a une pitié au monde, et on ne peut pourtant pas me laisser mourir seul comme une bête fauve au fond d'un bois... Le devoir est une belle chose, mais la charité vaut mieux encore... Il ne m'a manqué qu'un peu de charité pour sortir de l'ornière... Si au lieu de me fuir comme un lépreux, on avait eu la compassion de me tendre la main, qui sait ce que j'aurais pu devenir... Oui, à Bronnenthal, j'étais tombé bien bas, mais avec un mot de pitié, vous auriez pu me relever, Véronique, et vous n'avez pas voulu... Ah! la fièvre me brûle, dit-il en s'interrompant, donnez-moi à boire!...

Elle lui présenta un verre d'eau, et tandis qu'il buvait, elle songeait à ce qu'il venait de dire... Ces lamentations la troublaient. Elle s'était déjà parfois reproché toutes les choses qu'il venait d'insinuer, et elle s'accusait d'être responsable des malheurs et des fautes de Bernard. Elle fut émue, et le laissa voir en essuyant une larme.

L'oeil inquisiteur de M. du Tremble avait déjà saisi cette trace d'émotion; il dévora du regard cette larme furtive, et avec une emphase exaltée, il reprit:--Oui, je suis descendu bien bas, et pourtant je pourrais encore remonter bien haut, si vous vouliez m'y aider;... mais vous ne le voudrez pas, vous me laisserez avec ma honte, mon mal et ma ruine... Vous aurez raison, je ne vaux plus la peine qu'on s'intéresse à moi!

Elle releva fièrement la tête, et le regardant en face, elle dit d'une voix ferme:--Je resterai ici.

--Vous, vous?...--Les yeux du verrier s'allumèrent. Sa voix âpre s'adoucit et prit des tons de câlinerie et d'humilité:--Ce serait trop! continua-t-il, ce serait plus de bonheur que je n'en mérite!... Non, non, vous ne savez pas à quoi vous vous engagez; il faut plus que de la patience et de la pitié, il faut du dévouement pour partager cette misère.

--J'en aurai, dit-elle énergiquement.

Il ferma les yeux, étendit sa tête sur le traversin, et un sourire sceptique courut sur ses lèvres.--Vous me dites toutes ces choses pour me calmer, reprit-il; mais après quelques jours, vous serez à bout de forces, et vous me laisserez.

--Je resterai, répéta-t-elle.

--Oseriez-vous le jurer?...

Elle le regarda avec une fierté dédaigneuse...

--Je n'ai pas de serment à vous faire, répliqua-t-elle, tant que vous aurez besoin de moi, je resterai près de vous.

--Et après?...

--Après?... murmura-t-elle avec une expression navrante, et elle demeura pensive.--Oui, songeait-elle, c'est ici que je veux river ma vie; si là-bas j'ai été près de succomber, c'est ici que je trouverai des forces pour ne plus commettre la même faute.

Et ce serment qu'elle avait refusé au verrier, elle se le fit solennellement à elle-même...

En la voyant silencieuse, Bernard crut qu'elle hésitait et craignit d'avoir été trop loin:--Merci! dit-il, et fermant de nouveau les yeux, il annonça qu'il voulait essayer de dormir. Véronique se leva doucement et alla s'asseoir dans la pièce voisine.