Chapter 9
Le soir Germinie arriva sur les sept heures, tout heureuse, toute gaie, tout espérante, la tête remplie de rêves par l'air de mystère mis par Jupillon à l'invitation de sa mère. L'on dîna, l'on but, l'on rit. La mère Jupillon commença à laisser tomber des regards émus, mouillés, noyés sur le couple assis en face d'elle. Au café, elle dit, comme pour rester seule avec Germinie:--Bibi, tu sais que tu as une course à faire ce soir...
Jupillon sortit. Mme Jupillon, tout en prenant son café à petites gorgées, tourna alors vers Germinie le visage d'une mère qui demande le secret d'une fille, et enveloppe d'avance sa confession du pardon de ses indulgences. Un instant, les deux femmes restèrent ainsi, silencieuses, l'une attendant que l'autre parlât, l'autre ayant le cri de son cœur au bord de ses lèvres. Tout à coup Germinie s'élança de sa chaise et se précipita dans les bras de la grosse femme:--Si vous saviez, Mme Jupillon!...
Elle parlait, pleurait, embrassait.--Oh! vous ne m'en voudrez pas!... Eh bien! oui, je l'aime... j'en ai eu un enfant... C'est vrai, je l'aime... Voilà trois ans...
À chaque mot, la figure de Mme Jupillon s'était refroidie et glacée. Elle écarta sèchement Germinie, et de sa voix la plus dolente, avec un accent de lamentation et de désolation désespérée, elle se mit à dire comme une personne qui suffoque:--Oh! mon Dieu!... vous!... me dire des choses comme ça!... à moi!... à sa mère!... en face! Mon Dieu, faut-il!... Mon fils... un enfant... un innocent d'enfant! Vous avez eu le front de me le débaucher!... Et vous me dites encore que c'est vous! Non, ce n'est pas Dieu possible!... Moi qui avais si confiance... C'est à ne plus pouvoir vivre... Il n'y a donc plus de sûreté en ce monde!... Ah! mademoiselle, tout de même, je n'aurais jamais cru ça de vous!... Bon! voilà des choses qui me tournent... Ah! tenez, ça me fait une révolution... je me connais, je suis capable d'en faire une maladie!
--Madame Jupillon! madame Jupillon! murmurait d'un ton d'imploration Germinie en se mourant de honte et de douleur sur la chaise où elle était retombée. Je vous demande pardon... Ç'a été plus fort que moi... Et puis je pensais... j'avais cru...
--Vous aviez cru!... Ah! mon Dieu, vous aviez cru! Qu'est-ce que vous aviez cru? Vous la femme de mon fils, n'est-ce pas? Ah! Seigneur Dieu! c'est-il possible, ma pauvre enfant?
Et prenant, à mesure qu'elle lançait à Germinie de ces mots qui font plaie, une voix plus plaintive et plus gémissante, la mère Jupillon reprit:--Mais, ma pauvre fille, voyons, faut une raison... Qu'est-ce que j'ai toujours dit? Que ça serait à faire, si vous aviez dix ans de moins sur votre naissance. Voyons, votre date, c'est 1820 que vous m'avez dit... et nous voilà en 49... Vous marchez sur vos trente ans, savez-vous, ma brave enfant... Tenez! ça me fait mal de vous dire ça... Je voudrais tant ne pas vous faire de la peine... Mais il n'y a qu' vous voir, ma pauvre demoiselle... Que voulez-vous? C'est l'âge... Vos cheveux... on mettrait un doigt dans votre raie...
--Mais, dit Germinie en qui une noire colère commençait à gronder, ce qu'il me doit, votre fils?... Mon argent? L'argent que j'ai retiré de la caisse d'épargne, l'argent que j'ai emprunté pour lui, l'argent que j'ai...
--Ah! de l'argent? il vous doit? Ah! oui, ce que vous lui avez prêté pour commencer à travailler... Eh bien! v'la-t-il pas! Est-ce que vous croyez avoir affaire à des voleurs? Est-ce qu'on a envie de vous le nier, votre argent, quoiqu'il n'y ait pas de papier... à preuve que l'autre jour... ça me revient... cet honnête homme d'enfant voulait faire l'écrit de ça, au cas qu'il viendrait à mourir... Mais tout de suite, on est des filous, voilà, ça ne fait pas un pli! Ah! mon Dieu, si c'est la peine de vivre dans un temps comme ça! Ah! je suis bien punie de m'être attachée à vous! Mais tenez, voilà que j'y vois clair présent... Ah! vous êtes politique, vous!... Vous avez voulu vous payer mon fils, et pour toute la vie!... Excusez! Ah! bien merci... C'est moins cher de vous le rendre, votre argent... Le reste d'un garçon de café!... mon pauvre cher enfant!... Dieu l'en préserve!
Germinie avait arraché de la patère son châle et son chapeau. Elle était dehors.
XXVII.
Mademoiselle était assise dans son grand fauteuil au coin de la cheminée où dormait toujours un peu de braise sous les cendres. Son serre-tête noir, abaissé sur les rides de son front, lui descendait presque jusqu'aux yeux. Sa robe noire, en forme de fourreau, laissait pointer ses os, plissait maigrement sur la maigreur de son corps et tombait tout droit de ses genoux. Un petit châle noir croisé était noué derrière son dos à la façon des petites filles. Elle avait posé sur ses cuisses ses mains retournées et à demi ouvertes, de pauvres mains de vieille femme, gauches et raidies, enflées aux articulations et aux nœuds des doigts par la goutte. Enfoncée dans la pose fléchie et cassée qui fait soulever la tête aux vieillards pour vous voir et vous parler, elle se tenait ramassée et comme enterrée dans tout ce noir d'où ne sortaient que son visage jauni par la bile des tons du vieil ivoire, et la flamme chaude de son regard brun. À la voir, à voir ces yeux vivants et gais, ce corps misérable, cette robe de pauvreté, cette noblesse à porter l'âge en tous ses deuils, on eût cru voir une fée aux Petits-Ménages.
Germinie était à côté d'elle. La vieille demoiselle se mit à lui dire:--Il y est toujours le bourrelet sous la porte, hein, Germinie?
--Oui, mademoiselle.
--Sais-tu, ma fille, reprit Mlle de Varandeuil après un silence, sais-tu que quand on est né dans un des plus beaux hôtels de la rue Royale... qu'on a dû posséder le Grand et le Petit-Charolais... qu'on a dû avoir pour campagne le château de Clichy-la-Garenne... qu'il fallait deux domestiques pour porter le plat d'argent sur lequel on servait le rôti chez votre grand'mère... sais-tu qu'il faut encore pas mal de philosophie,--et mademoiselle se passa avec difficulté une main sur les épaules,--pour se voir finir ici... dans ce diable de nid à rhumatismes où, malgré tous les bourrelets du monde, il vous passe de ces gueux de courants d'air... C'est cela, ranime un peu le feu...
Et allongeant ses pieds vers Germinie agenouillée devant la cheminée, les lui mettant, en riant, sous le nez:--Sais-tu qu'il en faut pas mal de cette philosophie-là... pour porter des bas percés!... Bête! ce n'est pas pour te gronder; je sais bien, tu ne peux tout faire... Par exemple, tu pourrais bien faire venir une femme pour raccommoder... Ce n'est pas bien difficile... Pourquoi ne dis-tu pas à cette petite qui est venue l'année dernière? Elle avait une figure qui me revenait.
--Oh! elle était noire comme une taupe, mademoiselle.
--Bon! j'étais sûre... Toi d'abord, tu ne trouves jamais personne de bien... Ce n'est pas vrai ça? Mais est-ce que ce n'était pas une nièce la mère Jupillon? On pourrait la prendre un jour... deux jours par semaine...
--Jamais cette traînée-là ne remettra les pieds ici.
--Allons, encore des histoires! Tu es étonnante toi pour adorer les gens, et puis ne plus pouvoir les voir... Qu'est-ce qu'elle t'a fait?
--C'est une perdue, je vous dis.
--Bah! qu'est-ce que ça fait à mon linge!
--Mais, mademoiselle...
--Eh bien! trouves-m'en une autre... Je n'y tiens pas à celle-là... Mais trouves-m'en une.
--Oh! les femmes qu'on fait venir ne travaillent pas... Je vous raccommoderai, moi... Il n'y a besoin de personne.
--Toi?... Oh! si nous comptons sur ton aiguille!... dit gaiement mademoiselle; et puis est-ce que la mère Jupillon te laissera jamais le temps...
--Madame Jupillon?... Ah! pour la poussière que je ferai maintenant chez elle!...
--Bah! Comment? Elle aussi! la voilà dans les lanlaire?... Oh! oh! Dépêche-toi de faire une autre connaissance, car sans cela, bon Dieu de Dieu! nous allons avoir de vilains jours!
XXVIII.
L'hiver de cette année dut assurer à Mlle de Varandeuil une part de paradis. Elle eut à subir tous les contre-coups du chagrin de sa bonne, le tourment de ses nerfs, la vengeance de ses humeurs contrariées, aigries, et où les approches du printemps allaient bientôt mettre cette espèce de folie méchante que donnent aux sensibilités maladives la saison critique, le travail de la nature, la fécondation inquiète et irritante de l'été.
Germinie se mit à avoir des yeux essuyés qui ne pleuraient plus, mais qui avaient pleuré. Elle eut un éternel:--Je n'ai rien, mademoiselle,--dit de cette voix sourde qui étouffe un secret. Elle prit des poses muettes et désolées, des attitudes d'enterrement, de ces airs avec lesquels le corps d'une femme dégage de la tristesse et fait un ennui de son ombre. Avec sa figure, son regard, sa bouche, les plis de sa robe, sa présence, avec le bruit qu'elle faisait en travaillant dans la pièce à côté, avec son silence même, elle enveloppait mademoiselle du désespoir de sa personne. Au moindre mot, elle se hérissait. Mademoiselle ne pouvait plus lui adresser une observation, lui demander la moindre chose, témoigner une volonté, un désir: tout était pris par elle comme un reproche. Elle avait là-dessus des sorties farouches. Elle grognait en pleurant:--Ah! je suis bien malheureuse! Je vois bien que mademoiselle ne m'aime plus! Sa _grippe_ contre les gens trouvait des bougonnements sublimes:--Elle vient toujours quand il pleut, celle-là! disait-elle, pour un peu de crotte laissé sur le tapis par Mme de Belleuse. La semaine du jour de l'an, cette semaine où tout ce qui restait de parents et d'alliés à Mlle de Varandeuil montait sans exception, les plus riches comme les plus pauvres, ses cinq étages, et attendait à sa porte, sur le carré, pour se relayer sur les six chaises de sa chambre, Germinie redoubla de mauvaise humeur, de remarques impertinentes, de plaintes maussades. À tout moment, forgeant des torts à sa maîtresse, elle la punissait par un mutisme que rien ne pouvait rompre. Alors c'étaient des rages d'ouvrage. Tout autour d'elle, mademoiselle entendait à travers les cloisons des coups de balai et de plumeau furieux, des frottements, des battements saccadés, le travail nerveux de la domestique qui semble dire en malmenant les meubles:--Eh bien, on le fait ton ouvrage!
Les vieilles gens sont patients avec les anciens domestiques. L'habitude, la volonté qui s'éteint, l'horreur du changement, la crainte des nouveaux visages, tout les dispose à des faiblesses, à des concessions, à des lâchetés. Malgré sa vivacité, sa facilité s'emporter, à éclater, à jeter feu et flamme, mademoiselle ne disait rien. Elle avait l'air de ne rien voir. Elle faisait semblant de lire quand Germinie entrait. Elle attendait, racoquinée dans son fauteuil, que l'humeur de sa bonne se passât ou crevât. Elle baissait le dos sous l'orage; elle n'avait contre sa bonne, ni un mot, ni une pensée d'amertume. Elle la plaignait seulement, pour la faire autant souffrir.
C'est que Germinie n'était pas une bonne pour Mlle de Varandeuil, elle était le Dévouement qui devait lui fermer les yeux. Cette vieille femme isolée et oubliée par la mort, seule au bout de sa vie, traînant ses affections de tombe en tombe, avait trouvé sa dernière amie dans sa domestique. Elle avait mis son cœur sur elle comme sur une fille d'adoption, et elle était malheureuse surtout de ne pouvoir la consoler. D'ailleurs, par instants, du fond de ses mélancolies sombres et de ses humeurs mauvaises, Germinie lui revenait et se jetait à genoux devant sa bonté. Tout à coup, pour un rayon de soleil, pour une chanson de mendiant, pour un de ces riens qui passent dans l'air et détendent l'âme, elle fondait en larmes et en tendresses; c'étaient des effusions brûlantes, un bonheur d'embrasser, comme une joie de revivre qui effaçait tout. D'autres fois, c'était pour un bobo de mademoiselle; la vieille bonne se retrouvait aussitôt avec le sourire de son visage et la douceur de ses mains. Quelquefois, dans ces moments-là, mademoiselle lui disait:--Voyons, ma fille... tu as quelque chose... Voyons, dis? Et Germinie répondait:--Non, mademoiselle, c'est le temps...--Le temps! répétait mademoiselle d'un air de doute, le temps...
XXIX.
Par une soirée de mars, la mère et le fils Jupillon causaient, au coin du poêle de leur arrière-boutique.
Jupillon venait de tomber au sort. L'argent que la mère avait mis de côté pour le racheter avait été mangé par six mois de mauvaises affaires, par des crédits à des lorettes de la rue, qui avaient mis un beau matin la clef sous le paillasson de leur porte. Lui-même, en mauvaises affaires, était sous le coup d'une saisie. Dans la journée, il était allé demander à un ancien patron de lui avancer de quoi s'acheter un homme. Mais le vieux parfumeur ne lui pardonnait pas de l'avoir quitté et de s'être établi: il avait refusé net.
La mère Jupillon désolée se lamentait en larmoyant. Elle répétait le numéro tiré par son fils:--Vingt-deux! vingt-deux!... Et elle disait:--Je t'avais pourtant cousu dans ton paletot une araignée noire, _velouteuse_, avec sa toile!... Ah! j'aurais bien plutôt dû faire comme on m'avait dit, te mettre ton béguin avec lequel on t'a baptisé... Ah! le bon Dieu n'est pas juste!... Et le fils de la fruitière qui en a eu un de bon!... Soyez donc honnête!... Et ces deux coquines du 18 qui lèvent justement le pied avec mon argent!... Je crois bien qu'elles m'en donnaient de ces poignées de main... Elles me refont de plus de sept cents francs, sais-tu? Et la moricaude d'en face... et cette affreuse petite qui avait le front de manger des pots de fraises de vingt francs... ce qu'elles m'en emportent encore, celles-là! Mais va, tu n'es pas encore parti, tout de même... Je vendrai plutôt la crémerie... je me remettrai en service, je ferai la cuisine, je ferai des ménages, je ferai tout!... Pour toi, mais je tirerais de l'argent d'un caillou!
Jupillon fumait et laissait dire sa mère. Quand elle eut fini:--Assez causé! maman... tout ça, c'est des mots, fit-il. Tu te tourmentes la digestion, ce n'est pas la peine... Tu n'as besoin de rien vendre... t'as pas besoin de te fouler... je me rachèterai et sans que ça te coûte un sou, veux-tu parier?
--Jésus! fit Mme Jupillon.
--J'ai mon idée.
Et après un silence, Jupillon reprit: Je n'ai pas voulu te contrarier, cause de Germinie... tu sais, lors des histoires... t'as cru qu'il était temps de me la casser avec elle... qu'elle nous ferait des affaires... et tu l'as flanquée à la porte, raide... Moi, ce n'était pas mon plan... je trouvais qu'elle n'était pas si mauvaise que cela pour le beurre de la maison... Mais enfin, t'as cru bien faire... Et puis, peut-être, au fait, tu as bien fait: au lieu de la calmer, tu l'as chauffée pour moi.... mais chauffée... je l'ai rencontrée une ou deux fois... elle est d'un changé... Elle sèche, quoi!
--Mais tu sais bien, elle n'a plus le sou...
--À elle, je ne dis pas... Mais què que ça fait? Elle trouvera... Elle est encore bonne pour 2,300 balles, va!
--Et si tu es compromis?
--Oh! elle ne les volera pas...
--Savoir!
--Eh bien! ça ne sera qu'à sa maîtresse... Est-ce que tu crois que sa Mademoiselle la fera pincer pour ça? Elle la chassera, et puis ça restera là... Nous lui conseillerons de prendre l'air d'un autre quartier... voilà.... et nous ne la verrons plus... Mais ce serait trop bête qu'elle vole... Elle s'arrangera, elle cherchera, elle se retournera... je ne sais pas comment, par exemple, mais tu comprends, ça la regarde. C'est le moment de montrer ses talents... Au fait, tu ne sais pas, on dit que sa vieille est souffrante... Si elle venait à s'en aller, cette bonne demoiselle, et qu'elle lui laisse tout le bibelot, comme ça court dans le quartier... hein? m'man, ça serait encore pas mal bête de l'avoir envoyée à la balançoire? Il faut mettre des gants, vois-tu, m'man, quand c'est des personnes auxquelles il peut tomber comme ça quatre ou cinq mille livres de rente sur le casaquin...
--Ah! mon Dieu... qu'est-ce que tu me dis! Mais après la scène que je lui ai faite... oh! non, elle ne voudra jamais revenir ici.
--Eh bien! moi je te la ramènerai... et pas plus tard que ce soir, fit Jupillon en se levant, et roulant une cigarette entre les doigts:--Tu sais, dit-il à sa mère, pas d'excuses, c'est inutile... Et de la froideur... Aie l'air de la recevoir seulement pour moi, par faiblesse... On ne sait pas ce qui peut arriver: faut toujours se garder à carreau.
XXX.
Jupillon se promenait de long en large, sur le trottoir, devant la maison de Germinie, quand Germinie sortit.
--Bonsoir, Germinie, lui dit-il dans le dos.
Elle se retourna comme sous un coup, et fit instinctivement en avant, sans lui répondre, deux ou trois pas qui se sauvaient.
--Germinie!
Jupillon ne lui dit que cela, sans bouger, sans la suivre. Elle revint lui comme une bête ramenée à la main et dont on retire la corde.
--Quoi? fit-elle. C'est-il encore de l'argent, hein?... ou des sottises de ta mère à me dire?
--Non, c'est que je m'en vais, lui dit Jupillon d'un air sérieux. Je suis tombé au sort... et je pars.
--Tu pars? dit-elle. Ses idées avaient l'air de n'être pas éveillées.
--Tiens, Germinie, reprit Jupillon... Je t'ai fait de la peine... Je n'ai pas été gentil avec toi... je sais bien... Il y a eu un peu de ma cousine... Qu'est-ce que tu veux?...
--Tu pars? reprit Germinie en lui prenant le bras. Ne mens pas... tu pars?
--Puisque je te dis qu'oui... et que c'est vrai... Je n'attends plus que ma feuille de route... Il faut plus de deux mille francs pour un homme cette année... On dit qu'il va y avoir la guerre: enfin, c'est une chance...
Et, tout en parlant, il faisait descendre la rue à Germinie.
--Où me mènes-tu? lui dit-elle.
--Chez m'man donc... pour qu'on se raccommode toutes les deux, et que ça finisse, les histoires...
--Après ce qu'elle m'a dit? Jamais!
Et Germinie repoussa le bras de Jupillon.
--Alors, si c'est comme ça, adieu...
Et Jupillon leva sa casquette.
--Faudra-t-il que je t'écrive du régiment?
Germinie eut un instant de silence, un moment d'hésitation. Puis brusquement:--Marchons, dit-elle, et faisant signe à Jupillon de marcher à côté d'elle, elle remonta la rue.
Tous deux se mirent à aller à côté l'un de l'autre, sans rien se dire. Ils arrivèrent à une route pavée qui se reculait et s'allongeait éternellement entre deux lignes de réverbères, entre deux rangées d'arbres tortillés jetant au ciel une poignée de branches sèches et plaquant à de grands murs plats leur ombre immobile et maigre. Là, sous le ciel aigu et glacé d'une réverbération de neige, ils marchaient longtemps, s'enfonçant dans le vague, l'infini, l'inconnu d'une rue qui suit toujours le même mur, les mêmes arbres, les mêmes réverbères, et conduit toujours à la même nuit. L'air humide et chargé qu'ils respiraient sentait le sucre, le suif et la charogne. Par moments, il leur passait comme un flamboiement devant les yeux: c'était une tapissière dont la lanterne donnait sur des bestiaux éventrés et des carrés de viande saignante jetés sur la croupe d'un cheval blanc: ce feu sur ces chairs, dans l'obscurité, ruisselait en incendie de pourpre, en fournaise de sang.
--Eh bien! as-tu fait tes réflexions? fit Jupillon. Ce n'est pas gai, sais-tu? ta petite avenue Trudaine.
--Marchons, répondit Germinie.
Et elle recommença, sans parler, sa marche saccadée, violente, agitée de tous les tumultes de son âme. Ses pensées passaient dans ses gestes. L'égarement venait à son pas, la folie à ses mains. Par moments, elle avait, derrière elle, l'ombre d'une femme de la Salpêtrière. Deux ou trois passants s'arrêtèrent un instant, la regardèrent, puis, comme ils étaient de Paris, passèrent.
Tout à coup elle s'arrêta, et faisant un geste de résolution désespérée:--Ah! mon Dieu, une épingle de plus dans la pelote, fit-elle.--Allons!
Et elle prit le bras de Jupillon.
--Oh! je sais bien, lui dit Jupillon quand ils furent près de la crémerie, ma mère n'a pas été juste pour toi. Vois-tu, elle a été trop honnête toute sa vie, cette femme... Elle ne sait pas, elle ne comprend pas... Et puis, tiens, je vais te dire, moi, le fond de tout: c'est qu'elle m'aime tant qu'elle est jalouse des femmes qui m'aiment... Entre donc, va!
Et il la poussa dans les bras de Mme Jupillon qui l'embrassa, lui marmotta quelques paroles de regret, et se dépêcha de pleurer pour se tirer d'embarras et faire la scène plus attendrissante.
Tout ce soir-là, Germinie resta les yeux fixés sur Jupillon, l'effrayant presque avec son regard.
--Allons, lui dit-il en la reconduisant, ne sois donc pas bonnet de nuit comme ça... Il faut une philosophie en ce monde... Eh bien! me voil soldat... voilà tout! On n'en revient pas toujours, c'est vrai... Mais enfin... Tiens! je veux que nous nous amusions, les quinze jours qui me restent... parce que c'est autant de pris... et que si je ne reviens pas... Eh bien! je t'aurai au moins laissé sur un bon souvenir de moi...
Germinie ne répondit rien.
XXXI.
De huit jours, Germinie ne remit pas les pieds dans la boutique.
Les Jupillon, ne la voyant pas revenir, commençaient à désespérer. Enfin, un soir, sur les dix heures et demie, elle poussa la porte, entra sans dire bonjour ni bonsoir, alla à la petite table où étaient assis la mère et le fils à demi sommeillants, posa sous sa main, fermée avec un serrement de griffe, un vieux morceau de toile qui sonna.
--Voilà! fit-elle.
Et lâchant les coins du morceau de toile, elle répandit ce qui était dedans: il coula sur la table de gras billets de banque recollés par derrière, rattachés avec des épingles, de vieux louis à l'or verdi, des pièces de cent sous toutes noires, des pièces de quarante sous, des pièces de dix sous, de l'argent de pauvre, de l'argent de travail, de l'argent de tirelire, de l'argent sali par des mains sales, fatigué dans le porte-monnaie de cuir, usé dans le comptoir plein de sous,--de l'argent sentant la sueur. Un moment, elle regarda tout ce qui était étalé comme pour se convaincre les yeux; puis avec une voix triste et douce, la voix de son sacrifice, elle dit simplement à Mme Jupillon:
--Ça y est... C'est les deux mille trois cents francs... pour qu'il se rachète...
--Ah! ma bonne Germinie! fit la grosse femme en suffoquant sous une première émotion; et elle se jeta au cou de Germinie qui se laissa embrasser. Oh! vous allez prendre quelque chose avec nous, une tasse de café...
--Non, merci, dit Germinie, je suis rompue... Dame! j'ai eu à courir, allez, pour les trouver... Je vais me coucher... Une autre fois...
Et elle sortit.
Elle avait eu «à courir», comme elle disait, pour rassembler une pareille somme, réaliser cette chose impossible: trouver deux mille trois cents francs, deux mille trois cents francs dont elle n'avait pas les premiers cinq francs! Elle les avait quêtés, mendiés, arrachés pièce à pièce, presque sou à sou. Elle les avait ramassés, grattés ici et là, sur les uns, sur les autres, par emprunts de deux cents, de cent francs, de cinquante francs, de vingt francs, de ce qu'on avait voulu. Elle avait emprunté à son portier, à son épicier, à sa fruitière, à sa marchande de volaille, à sa blanchisseuse; elle avait emprunté aux fournisseurs du quartier, aux fournisseurs des quartiers qu'elle avait d'abord habités avec mademoiselle. Elle avait fait entrer dans la somme tous les argents, jusqu'à la misérable monnaie de son porteur d'eau. Elle avait quémandé partout, extorqué humblement, prié, supplié, inventé des histoires, dévoré la honte de mentir et de voir qu'on ne la croyait pas. L'humiliation d'avouer qu'elle n'avait pas d'argent placé, comme on le croyait et comme par orgueil elle le laissait croire, la commisération de gens qu'elle méprisait, les refus, les aumônes, elle avait tout subi, essuyé ce qu'elle n'aurait pas essuyé pour trouver du pain, et non une fois auprès d'une personne, mais auprès de trente, de quarante, auprès de tous ceux qui lui avaient donné ou dont elle avait espéré quelque chose.