Chapter 8
Pendant cinq jours, Germinie, pelotonnée et se ramassant dans son lit, fermant comme elle pouvait les yeux et les oreilles, eut la force de combattre toutes ces terreurs et de n'y céder que par moments. Elle voulait vivre et elle se rattachait à ses forces par la pensée de son enfant, par le souvenir de mademoiselle. Mais le sixième jour, elle fut à bout d'énergie, son courage l'abandonna. Un froid lui passa dans l'âme. Elle se dit que tout était fini. Cette main que la mort vous pose sur l'épaule, le pressentiment de mourir, la touchait déjà. Elle sentait cette première atteinte de l'épidémie, la croyance de lui appartenir et l'impression d'en être déjà à demi possédée. Sans se résigner, elle s'abandonnait. À peine si sa vie, vaincue d'avance, faisait encore l'effort de se débattre. Elle en était là, lorsqu'une tête se pencha, comme une lumière, sur son lit.
C'était la tête de la plus jeune des élèves, une tête blonde, aux grands cheveux d'or, aux yeux bleus si doux que les mourantes voyaient le ciel s'y ouvrir. En l'apercevant, les femmes dans le délire disaient:--Tiens! la sainte Vierge!
--Mon enfant, dit l'élève à Germinie, vous allez demander tout de suite votre permis. Il faut vous en aller. Vous vous mettrez bien chaudement. Vous vous garnirez bien... Aussitôt que vous serez chez vous couchée, vous prendrez quelque chose de bouillant, de la tisane, du tilleul... Vous tâcherez de suer... Comme ça, vous n'aurez pas de mal... Mais allez-vous-en... Ici, cette nuit, fit-elle en promenant son regard sur les lits, il ne ferait pas bon pour vous... Ne dites pas que c'est moi qui vous fais partir: vous me feriez mettre à la porte...
XXI.
Germinie se rétablit en quelques jours. La joie et l'orgueil d'avoir donné le jour à une petite créature où sa chair était mêlée à la chair de l'homme qu'elle aimait, le bonheur d'être mère, la sauvèrent des suites d'une couche mal soignée. Elle revint à la santé, et elle eut vivre un air de plaisir que sa maîtresse ne lui avait jamais vu.
Tous les dimanches, quelque temps qu'il fît, elle s'en allait sur les onze heures: mademoiselle croyait qu'elle allait voir une amie à la campagne, et elle était enchantée du bien que faisaient à sa bonne ces journées au grand air. Germinie prenait Jupillon qui se laissait emmener sans trop rechigner, et ils partaient pour Pommeuse où était l'enfant, et, où les attendait un bon déjeuner commandé par la mère. Une fois dans le wagon du chemin de fer de Mulhouse, Germinie ne parlait plus, ne répondait plus. Penchée à la portière, elle semblait avoir toutes ses pensées devant elle. Elle regardait, comme si son désir voulait dépasser la vapeur. Le train à peine arrêté, elle sautait, jetait son billet l'homme des billets, et courait dans le chemin de Pommeuse, laissant Jupillon derrière elle. Elle approchait, elle arrivait, elle y était: c'était là! Elle fondait sur son enfant, l'enlevait des bras de la nourrice avec des mains jalouses,--des mains de mère!--le pressait, le serrait, l'embrassait, le dévorait de baisers, de regards, de rires! Elle l'admirait un instant, puis égarée, bienheureuse, folle d'amour, le couvrait jusqu'au bout de ses petits pieds nus des tendresses de sa bouche. On déjeunait. Elle s'attablait, l'enfant sur ses genoux, et ne mangeait pas: elle l'avait tant embrassé qu'elle ne l'avait pas encore vu, et elle se mettait à chercher, à détailler la ressemblance de la petite avec eux deux. Un trait était à lui, un autre à elle:--C'est ton nez... c'est mes yeux... Elle aura les cheveux comme les tiens avec le temps... Ils friseront!... Vois-tu, voilà tes mains... c'est tout toi... Et c'était pendant des heures ce radotage intarissable et charmant des femmes qui veulent faire à un homme la part de leur fille. Jupillon se prêtait à tout cela sans trop d'impatience, grâce à des cigares à trois sous que Germinie tirait de sa poche et qu'elle lui donnait un à un. Puis il avait trouvé une distraction: au bout du jardin passait le Morin. Jupillon était parisien: il aimait la pêche à la ligne.
Et l'été venu, ils se tenaient là toute la journée, au fond du jardin, au bord de l'eau, Jupillon sur une planche à laver jetée sur deux piquets, sa ligne à la main, Germinie, son enfant dans sa jupe, assise par terre sous le néflier penché sur la rivière. Le jour étincelait; le soleil brûlait la grande eau courante d'où se levaient des éclairs de miroir. C'était comme une joie de feu du ciel et de la rivière, au milieu de laquelle Germinie tenait sa fille debout et la faisait piétiner sur elle, nue et rose, avec sa brassière écourtée, la peau tremblante de soleil par places, la chair frappée de rayons comme de la chair d'ange qu'elle avait vue dans les tableaux. Elle ressentait de divines douceurs, quand la petite, avec ces mains tâtillonnantes des enfants qui ne parlent pas encore, lui touchait le menton, la bouche, les joues, s'obstinait à lui mettre les doigts dans les yeux, les arrêtait, en jouant, sur son regard, et promenait sur tout son visage le chatouillement et le tourment de ces chères petites menottes qui semblent chercher à l'aveuglette la face d'une mère: c'était comme si la vie et la chaleur de son enfant lui erraient sur la figure. De temps en temps, envoyant par-dessus la tête de la petite la moitié de son sourire à Jupillon, elle lui criait:--Mais regarde-la donc!
Puis, l'enfant s'endormait avec cette bouche ouverte qui rit au sommeil. Germinie se penchait sur son souffle; elle écoutait son repos. Et peu peu bercée à cette respiration d'enfant, elle s'oubliait délicieusement à regarder ce pauvre lieu de son bonheur, le jardin agreste, les pommiers aux feuilles garnies de petits escargots jaunes, aux pommes rosées du côté du midi, les _rames_ où s'enroulaient, au pied, tordues et grillées, les tiges de pois, le carré de choux, les quatre tournesols dans le petit rond au milieu de l'allée; puis, tout près d'elle, au bord de la rivière, les places d'herbe remplies de _foirolle_, les têtes blanches des orties contre le mur, les boîtes de laveuses et les bouteilles d'eau de lessive, la botte de paille éparpillée par la folie d'un jeune chien sortant de l'eau. Elle regardait et rêvait. Elle songeait au passé, en ayant son avenir sur les genoux. De l'herbe, des arbres, de la rivière qui étaient là, elle refaisait, avec le souvenir, le rustique jardin de sa rustique enfance. Elle revoyait les deux pierres descendant à l'eau où sa mère, avant de la coucher, l'été, lui lavait les pieds quand elle était toute petite...
--Dites donc, père Remalard, dit, par une des plus chaudes journées d'août, Jupillon, posté sur sa planche, au bonhomme qui le regardait,--savez-vous que ça ne pique pas pour un liard avec le ver rouge?
--Y faudrait de l'asticot, dit sentencieusement le paysan.
--Eh bien! on se payera de l'asticot! Père Remalard, faut avoir un mou de veau jeudi, vous m'accrocherez ça dans c't arbre... et dimanche nous verrons bien.
Le dimanche, Jupillon fit une pêche miraculeuse, et Germinie entendit la première syllabe sortir de la bouche de sa fille.
XXII.
Le mercredi matin, en descendant, Germinie trouva une lettre pour elle. Dans cette lettre, écrite au revers d'une quittance de blanchisseur, la femme Remalard lui disait que son enfant était tombée malade presque aussitôt qu'elle était partie; que depuis elle allait toujours plus mal; qu'elle avait consulté le docteur; qu'il lui avait parlé d'une mauvaise mouche qui avait piqué la petite; qu'elle avait été la faire voir une seconde fois; qu'elle ne savait plus que faire; qu'elle avait fait faire des pèlerinages pour elle. La lettre finissait: «Si vous voyiez comme j'ai de l'embarras pour votre petite... si vous voyiez comme elle est gentille quand elle n'endure pas de mal!»
Cette lettre fit à Germinie l'effet d'un grand coup qui vous pousse en avant. Elle sortit et se dirigea machinalement du côté du chemin de fer qui menait chez sa petite. Elle était en cheveux et en pantoufles; mais elle n'y songeait pas. Il fallait qu'elle vît son enfant, qu'elle le vît tout de suite. Après, elle reviendrait. Elle pensa un moment au déjeuner de mademoiselle, puis l'oublia. Tout à coup, à mi-chemin dans la rue, elle vit l'heure à l'horloge d'un bureau de fiacres: elle se rappela qu'il n'y avait pas de départ à cette heure-là. Elle retourna sur ses pas, se dit qu'elle allait bâcler le déjeuner, puis qu'elle trouverait un prétexte pour être libre le reste de la journée. Mais le déjeuner servi, elle ne trouva rien: elle avait la tête si pleine de son enfant qu'elle ne put inventer un mensonge; son imagination était stupide. Et puis, si elle avait parlé, demandé, elle aurait éclaté; elle se sentait sur les lèvres: C'est pour voir ma petite! La nuit, elle n'osa se sauver; mademoiselle avait été un peu souffrante la nuit précédente: elle avait peur qu'elle n'eût besoin d'elle.
Le lendemain, quand elle entra chez mademoiselle avec une histoire imaginée la nuit, toute prête à lui demander à sortir, mademoiselle lui dit, en lisant la lettre qu'elle lui avait remontée de chez le portier:--Ah! c'est ma vieille de Belleuse qui a besoin de toi toute la journée pour l'aider à ses confitures... Allons, mes deux œufs, en poste, et décampe... Hein, quoi, ça te chiffonne?.. Qu'est-ce qu'il y a?
--Moi?.. mais pas du tout, eut la force de dire Germinie.
Tout ce long jour, elle le passa au feu des bassines, au ficèlement des pots, dans la torture des gens que la vie cloue loin du mal de ceux qu'ils aiment. Elle eut le déchirement des malheureux qui ne peuvent aller où sont leurs inquiétudes, et creusant jusqu'au fond le désespoir de l'éloignement et de l'incertitude, se figurent à toute minute qu'on va mourir sans eux.
En ne trouvant pas de lettre le jeudi soir, pas de lettre le vendredi matin, elle se rassura. Si la petite allait plus mal, la nourrice lui aurait écrit. La petite allait mieux; elle se la figurait sauvée, guérie. Cela manque toujours de mourir, et cela reprend si vite, les enfants! Et puis la sienne était forte. Elle se décida à attendre, patienter jusqu'au dimanche dont elle n'était plus séparée que par quarante-huit heures, trompant le reste de ses craintes avec les superstitions qui disent oui à l'espérance, se persuadant que sa fille était «réchappée,» parce que le matin la première personne qu'elle avait rencontrée était un homme, parce qu'elle avait vu dans la rue un cheval rouge, parce qu'elle avait deviné qu'un passant tournerait à telle rue, parce qu'elle avait remonté un étage en tant d'enjambées.
Le samedi, dans la matinée, en entrant chez la mère Jupillon, elle la trouva en train de pleurer de grosses larmes sur une motte de beurre qu'elle recouvrait d'un linge mouillé.
--Ah! c'est vous, fit la mère Jupillon. Cette pauvre charbonnière!... J'en pleure, tenez! Elle sort d'ici... C'est que vous ne savez pas... Ils ne peuvent se faire la figure propre dans leur état qu'avec du beurre... Et voilà que son amour de petite fille... Elle est à la mort, vous savez, ce chéri d'enfant... Ce que c'est que de nous! Ah! mon Dieu, oui... Eh bien! elle lui a dit comme ça tout à l'heure: Maman, je veux que tu me débarbouilles au beurre, tout de suite... pour le bon Dieu... Hi! hi!
Et la mère Jupillon se mit à sangloter.
Germinie s'était sauvée. De la journée elle ne put tenir en place. À tout moment, elle montait dans sa chambre préparer les petites affaires qu'elle voulait apporter à sa petite le lendemain, pour la mettre «blanchement,» lui faire une petite toilette de ressuscitée. Comme elle redescendait le soir pour aller coucher mademoiselle, Adèle lui remit une lettre qu'elle avait trouvée pour elle en bas.
XXIII.
Mademoiselle avait commencé à se déshabiller, quand Germinie entra dans sa chambre, fît quelques pas, se laissa tomber sur une chaise, et presque aussitôt, après deux ou trois soupirs, longs, profonds, arrachés et douloureux, mademoiselle la vit, se renversant et se tordant, rouler à bas de la chaise et tomber à terre. Elle voulut la relever; mais Germinie était agitée de mouvements convulsifs si violents que la vieille femme fut obligée de laisser retomber sur le parquet ce corps furieux dont tous les membres contractés et ramassés un moment sur eux-mêmes se lançaient à droite, à gauche, au hasard, partaient avec le bruit sec de la détente d'un ressort, jetaient à bas tout ce qu'ils cognaient. Aux cris de mademoiselle sur le carré, une bonne courut chez un médecin d'à côté qu'elle ne trouva pas; quatre autres femmes de la maison aidèrent mademoiselle à enlever Germinie et à la porter sur le lit de sa chambre, où on l'étendit, après lui avoir coupé les lacets de son corset.
Les terribles secousses, les détentes nerveuses des membres, les craquements de tendons avaient cessé; mais sur le cou, sur la poitrine que découvrait la robe dégrafée, passaient des mouvements ondulatoires pareils à des vagues levées sous la peau et que l'on voyait courir jusqu'aux pieds, dans un frémissement de jupe. La tête renversée, la figure rouge, les yeux pleins d'une tendresse triste, de cette angoisse douce qu'ont les yeux des blessés, de grosses veines se dessinant sous le menton, haletante et ne répondant pas aux questions, Germinie portait les deux mains à sa gorge, à son cou, et les égratignait; elle semblait vouloir arracher de là la sensation de quelque chose montant et descendant au dedans d'elle. Vainement on lui faisait respirer de l'éther, boire de l'eau de fleur d'oranger: les ondes de douleur qui passaient dans son corps continuaient à le parcourir; et dans son visage persistait cette même expression de douceur mélancolique et d'anxiété sentimentale qui semblait mettre une souffrance d'âme sur la souffrance de chair de tous ses traits. Longtemps, tout parut blesser ses sens et les affecter douloureusement, l'éclat de la lumière, le bruit des voix, le parfum des choses. Enfin, au bout d'une heure, tout à coup des pleurs, un déluge s'échappant de ses yeux, emportait la terrible crise. Ce ne fut plus qu'un tressaillement de loin en loin, dans ce corps accablé, bientôt apaisé par la lassitude, par un brisement général. Il fallut porter Germinie dans sa chambre.
La lettre que lui avait remise Adèle, était la nouvelle de la mort de sa fille.
XXIV.
À la suite de cette crise, Germinie tomba dans un abrutissement de douleur. Pendant des mois, elle resta insensible à tout; pendant des mois, envahie et remplie tout entière par la pensée du petit être qui n'était plus, elle porta dans ses entrailles la mort de son enfant comme elle avait porté sa vie. Tous les soirs, quand elle remontait dans sa chambre, elle tirait de la malle placée au pied de son lit le béguin et la brassière de sa pauvre chérie. Elle les regardait, elle les touchait; elle les étendait sur sa couverture; elle restait des heures à pleurer dessus, à les baiser, à leur parler, à leur dire les mots qui font causer le chagrin d'une mère avec l'ombre d'une petite fille.
Pleurant sa fille, la malheureuse se pleurait elle-même. Une voix lui murmurait que, cet enfant vivant, elle était sauvée; que cet enfant aimer, c'était sa Providence; que tout ce qu'elle redoutait d'elle-même irait sur cette tête et s'y sanctifierait, ses tendresses, ses élancements, ses ardeurs, tous les feux de sa nature. Il lui semblait sentir d'avance son cœur de mère apaiser et purifier son cœur de femme. Dans sa fille, elle voyait je ne sais quoi de céleste qui la rachèterait et la guérirait, comme un petit ange de délivrance, sorti de ses fautes pour la disputer et la reprendre aux influences mauvaises qui la poursuivaient et dont elle se croyait parfois possédée.
Quand elle commença à sortir de ce premier anéantissement de son désespoir, quand, la perception de la vie et la sensation des choses lui revenant, elle regarda autour d'elle avec des yeux qui voyaient, elle fut réveillée de sa douleur par une amertume plus aiguë.
Devenue trop grosse, trop lourde pour le service de sa crémerie, et trouvant qu'elle avait encore trop à faire malgré tout ce que faisait Germinie, Mme Jupillon avait fait venir pour l'aider une nièce de son pays. C'était la jeunesse de la campagne que cette petite, une femme où il y avait encore de l'enfant, vive et vivace, les yeux noirs et pleins de soleil, les lèvres comme une chair de cerise, pleines, rondes et rouges, l'été de son pays dans le teint, la chaleur de la santé dans le sang. Ardente et naïve, la jeune fille était allée, aux premiers jours, vers son cousin, simplement, naturellement, par cette pente d'un même âge qui fait chercher la jeunesse à la jeunesse. Elle s'était jetée au-devant de lui avec l'impudeur de l'innocence, une effronterie candide, les libertés qu'apprennent les champs, la folie heureuse d'une riche nature, toutes sortes d'audaces, d'ignorances, d'ingénuités hardies et de coquetteries rustiques contre lesquelles la vanité de son cousin n'avait point su se défendre. À côté de cette enfant, Germinie n'eut plus de repos. La jeune fille la blessait à toutes les minutes, par sa présence, son contact, ses caresses, tout ce qui avouait l'amour dans son corps amoureux. L'occupation qu'elle avait de Jupillon, le service qui l'approchait de lui, les émerveillements de provinciale qu'elle lui montrait, les demi-confidences qu'elle laissait venir à ses lèvres, le jeune homme sorti, sa gaîté, ses plaisanteries, sa bonne humeur bien portante, tout exaspérait Germinie, tout soulevait en elle de sourdes colères; tout blessait ce cœur entier et si jaloux que les animaux mêmes le faisaient souffrir en paraissant aimer quelqu'un qu'il aimait.
Elle n'osait parler à la mère Jupillon, lui dénoncer la petite, de peur de se trahir; mais toutes les fois qu'elle se trouvait seule avec Jupillon, elle éclatait en récriminations, en plaintes, en querelles. Elle lui rappelait une circonstance, un mot, quelque chose qu'il avait fait, dit, répondu, un rien oublié par lui, et qui saignait toujours en elle.--Es-tu folle? lui disait Jupillon, une gamine!...--Une gamine, ça?... laisse donc! qu'elle a des yeux que tous les hommes la regardent dans la rue!.. L'autre jour je suis sortie avec elle... j'étais honteuse... Je ne sais pas comment elle a fait, nous avons été suivies tout le temps par un monsieur...--Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? Elle est jolie, voilà!--Jolie! jolie! Et sur ce mot Germinie se jetait, comme coups de griffes, sur la figure de la jeune fille, et la déchirait en paroles enragées.
Souvent elle finissait par dire à Jupillon:--Tiens! tu l'aimes!--Eh bien! après? répondait Jupillon auquel ne déplaisaient pas ces disputes, la vue et le jeu de cette colère qu'il piquait avec des taquineries, l'amusement de cette femme qu'il voyait, sous ses sarcasmes et son sang-froid, perdre à demi la raison, s'égarer, trébucher dans un commencement de folie, donner de la tête contre les murs.
À la suite de ces scènes, qui se répétaient, revenaient presque chaque jour, une révolution se faisait dans ce caractère mobile, extrême et sans milieu, dans cette âme où les violences se touchaient. Longuement empoisonné, l'amour se décomposait et se tournait en haine. Germinie se mettait à détester son amant, à chercher tout ce qui pouvait le lui faire détester davantage. Et sa pensée revenant à sa fille, à la perte de son enfant, à la cause de sa mort, elle se persuadait que c'était lui qui l'avait tuée. Elle lui voyait des mains d'assassin. Elle le prenait en horreur, elle s'éloignait, se sauvait de lui comme de la malédiction de sa vie, avec l'épouvante qu'on a de quelqu'un qui est votre Malheur!
XXV.
Un matin, après une nuit où elle avait retourné en elle toutes ses idées de désolation et de haine, entrant chez la crémière prendre ses quatre sous de lait, Germinie trouva dans l'arrière-boutique deux ou trois bonnes de la rue qui «tuaient le ver.» Attablées, elles sirotaient des cancans et des liqueurs.
--Tiens! dit Adèle, en frappant de son verre contre la table, te v'l déjà, mademoiselle de Varandeuil?
--Qu'est-ce que c'est que ça? fit Germinie en prenant le verre d'Adèle. J'en veux...
--T'as si soif que ça à ce matin?... De l'eau-de-vie et de l'absinthe, rien que ça!... le _mélo_ de mon _piou_, tu sais bien? le militaire... il ne buvait que ça... C'est raide, hein?
--Ah! oui, dit Germinie avec le mouvement de lèvres et le plissement d'yeux d'un enfant auquel on donne un verre de liqueur au dessert d'un grand dîner.
--C'est bon tout de même...--Son cœur se levait.--Madame Jupillon... la bouteille par ici... je paye.
Et elle jeta de l'argent sur la table. Au bout de trois verres, elle cria:--Je suis _paf_! Et elle partit d'un éclat de rire.
Mlle de Varandeuil avait été ce matin-là toucher son petit semestre de rentes. Quand elle rentra à onze heures, elle sonna une fois, deux fois: rien ne vint. Ah! se dit-elle, elle sera descendue. Elle ouvrit avec sa clef, alla à sa chambre, entra: les matelas et les draps de son lit en train d'être fait retombaient jetés sur deux chaises; et Germinie était étendue en travers de la paillasse, dormant inerte, comme une masse, dans l'avachissement d'une soudaine léthargie.
Au bruit de mademoiselle, Germinie se releva d'un bond, passa sa main sur ses yeux:--Hein? fit-elle, comme si on l'appelait; son regard rêvait.
--Qu'est-ce qu'il y a? fit Mlle de Varandeuil effrayée. Tu es tombée? As-tu quelque chose?
--Moi! non, répondit Germinie, j'ai dormi... Quelle heure est-il? Ce n'est rien... Ah! c'est bête...
Et elle se mit à fourrager la paillasse en tournant le dos à sa maîtresse pour lui cacher le rouge de la boisson sur son visage.
XXVI.
Un dimanche matin, Jupillon s'habillait dans la chambre que lui avait meublée Germinie. Sa mère assise le contemplait avec cet ébahissement d'orgueil qu'ont les yeux des mères du peuple devant un fils qui se met en _monsieur_.--C'est que t'es mis comme le jeune homme du premier! lui dit-elle. On dirait son paletot... C'est pas pour dire, mais le riche te va joliment, à toi...
Jupillon, en train de faire le nœud de sa cravate, ne répondit pas.
--Tu vas en faire, de ces malheureuses! reprit la mère Jupillon, et donnant à sa voix un ton d'insinuation caressante:--Dis donc, bibi, que je te dise, grand mauvais sujet: les jeunesses qui fautent, tant pis pour elles! ça les regarde, c'est leur affaire... Tu es un homme, n'est-ce pas?... t'as l'âge, t'as le physique, t'as tout... Moi je peux pas toujours te tenir à l'attache... Alors, que je m'ai dit, autant l'une que l'autre... Va pour celle-là... Et j'ai fait celle qui ne voit rien... Eh bien! oui, pour Germinie... Comme t'avais là ton agrément... Ça t'empêchait de manger ton argent avec de mauvaises femmes... et puis je n'y voyais pas d'inconvénients à cette fille, jusqu'à maintenant... Mais c'est plus ça à c't'heure... Ils font des histoires dans le quartier... un tas d'horreurs qu'ils disent sur nous... Des vipères, quoi!... Tout ça, nous sommes au-dessus, je sais bien... Quand on a été honnête toute sa vie, Dieu merci!... Mais on ne sait jamais ce qui retourne: mademoiselle n'aurait qu'à mettre le nez dans les affaires de sa bonne... Moi d'abord la justice, rien que l'idée, ça me retourne les sens... Qu'est-ce que tu dis de ça, hein, bibi?
--Dame, maman... ce que tu voudras.
--Ah! je savais bien que tu l'aimais, ta bonne chérie de maman! fit en l'embrassant la monstrueuse femme.--Eh bien! invite-la à dîner ce soir... Tu monteras deux bouteilles de notre Lunel... du deux francs... de celui qui tape... Et qu'elle vienne sûr... Fais-lui des yeux... qu'elle croie que c'est aujourd'hui le grand jour... Mets tes beaux gants: tu seras plus révérend...