Germinie Lacerteux

Chapter 7

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Elle changeait de place: elle retrouvait les mêmes sourires, la même hostilité, les mêmes chuchotements. Elle alla jusqu'au fond de la salle: tous ces yeux de femmes l'y suivaient; elle se sentait enveloppée de regards de méchanceté et d'envie, depuis le bas de sa robe jusqu'aux fleurs de son chapeau. Elle était rouge. Par moments elle craignait de pleurer. Elle voulait s'en aller, mais le courage lui masquait pour traverser la salle toute seule.

Elle se mit à regarder machinalement une vieille femme faisant lentement le tour de la salle d'un pas silencieux comme le vol d'un oiseau de nuit qui tourne. Un chapeau noir, couleur de papier brûlé, enfermait ses bandeaux de cheveux grisonnants. De ses épaules d'homme, carrées et remontées, pendait un tartan écossais aux couleurs mortes. Arrivée à la porte, elle jeta un dernier regard dans la salle, et l'embrassa toute de l'œil d'un vautour qui cherche de la viande, et n'en trouve pas.

Tout à coup, on cria: c'était un garde de Paris, qui jetait à la porte un petit jeune homme essayant de lui mordre les mains, et se cramponnant aux tables contre lesquelles, en tombant, il faisait le bruit sec d'une chose qui se casse...

Comme Germinie détournait la tête, elle aperçut Jupillon: il était là, dans un rentrant de fenêtre, à une table verte, fumant, entre deux femmes. L'une était une grande blonde, aux cheveux de chanvre rares et frisotés, la figure plate et bête, les yeux ronds. Une chemise de flanelle rouge lui plissait au dos, et elle faisait sauter avec les deux mains les deux poches d'un tablier noir sur sa jupe marron. L'autre, petite, noireaude, toute rouge de s'être débarbouillée au savon, était encapuchonnée, avec une coquetterie de harangère, dans une capeline de tricot blanc à bordure bleue.

Jupillon avait reconnu Germinie. Quand il la vit se lever et venir lui, les yeux fixes, il se pencha à l'oreille de la femme à la capeline, et se carrant dans sa pose, les deux coudes sur la table, il attendit.

--Tiens! te v'la, fit-il quand Germinie fut devant lui immobile, droite, muette. En voilà une, de surprise!... Garçon! un autre saladier!

Et vidant le saladier de vin sucré dans le verre des deux femmes:--Voyons, reprit-il, ne fais pas ta tête... Mets-toi là...

Et comme Germinie ne bougeait pas;--Va donc! C'est des dames à mes amis... demande-leur!--Mélie, dit à l'autre femme la femme à la capeline, avec sa voix de _mauvaise gale_, tu ne vois donc pas? C'est la mère à monsieur! Fais y donc place à c'te dame, puisqu'elle veut bien boire avec nous...

Germinie jeta à la femme un regard d'assassin.

--Eh bien! quoi? reprit la femme; ça vous vexe, madame? Excusez! fallait prévenir... Quel âge donc qu'elle se croit, hein, Mélie? Sapristi! Tu les choisis jeunes, toi, tu ne te gênes pas!...

Jupillon souriait en dessous, se dandinait, ricanait en dedans. Toute sa personne laissait percer la joie lâche qu'ont les méchants à voir souffrir ceux qui souffrent de les aimer.

--J'ai à te parler... à toi... pas ici... en bas, lui dit Germinie.

--Bien de l'agrément! Arrives-tu, Mélie? dit la femme à la capeline en rallumant un bout de cigare éteint, oublié par Jupillon sur la table, près d'un rond de citron.

--Qu'est-ce que tu veux? fit Jupillon remué malgré lui par l'accent de Germinie.

--Viens!

Et elle se mit à marcher devant lui. Sur son passage, on se pressait, on riait. Elle entendait des voix, des phrases, un murmure de huées.

XVII.

Jupillon promit à Germinie de ne plus retourner au bal. Mais le jeune homme avait un commencement de réputation à la Brididi, dans ces bastringues de barrière, à la _Boule-Noire_, à la _Reine Blanche_, l'_Ermitage_. Il était devenu le danseur qui fait lever les consommateurs des tables, le danseur qui suspend toute une salle à la semelle de sa botte jetée à deux pouces au-dessus de sa tête, le danseur qu'invitent et que rafraîchissent quelquefois, pour danser avec elles, les danseuses de l'endroit. Le bal pour lui n'était plus seulement le bal, c'était un théâtre, un public, une popularité, des applaudissements, le murmure flatteur de son nom dans des groupes, l'ovation d'une gloire de cancan dans le feu des quinquets.

Le dimanche, il n'alla pas à la _Boule-Noire_; mais le jeudi qui suivit ce dimanche, il y retourna; et Germinie, voyant bien qu'elle ne pouvait l'empêcher d'y aller, se décida à l'y suivre et à y rester tout le temps qu'il y restait. Assise à une table, au fond, dans le coin le moins éclairé de la salle, elle le suivait et le guettait des yeux pendant toute la contre-danse; et le quadrille fini, s'il tardait, elle allait le reprendre, le retirer presque de force des mains et des caresses des femmes s'obstinant à le tirailler, à le retenir par un jeu de méchanceté.

Comme bientôt on la connut, l'injure autour d'elle ne fut plus vague, sourde, lointaine, comme au premier bal. Les paroles l'attaquèrent en face, les rires lui parlèrent tout haut. Elle fut obligée de passer ses trois heures dans des risées qui la désignaient, la montraient du doigt, la nommaient, lui clouaient son âge sur la figure. Elle était à tout moment obligée d'essuyer ce mot: la vieille! que les jeunes drôlesses lui crachaient en passant, par-dessus l'épaule. Encore celles-là la regardaient-elles; mais souvent des danseuses invitées à boire par Jupillon, amenées par lui à la table où était Germinie, buvant le saladier de vin chaud qu'elle payait, restaient accoudées, la joue sur la main, paraissant ne pas voir qu'il y avait une femme là, avançant sur sa place comme sur une place vide, et ne lui répondant pas quand elle leur parlait. Germinie eût tué ces femmes que Jupillon lui faisait régaler et qui la méprisaient tant qu'elles ne s'apercevaient pas seulement de sa présence.

Il arriva qu'à bout de souffrances, révoltée de tout ce qu'elle buvait là d'humiliations, elle eut l'idée de danser, elle aussi. Elle ne voyait que ce moyen de ne pas laisser son amant à d'autres, de le tenir toute la soirée, peut-être de l'attacher à son succès si elle avait la chance de réussir. Tout un mois elle travailla, en cachette, pour arriver danser. Elle répéta les figures, les pas. Elle força son corps, elle sua à chercher ces coups de reins, ces tours de jupe qu'elle voyait applaudir. Au bout de cela, elle se risqua: mais tout la démonta et ajouta à sa gaucherie, le milieu hostile dans lequel elle se sentait, les sourires d'étonnement et de pitié qui avaient couru sur les lèvres lorsqu'elle avait pris place dans l'enceinte de la danse. Elle fut si ridicule et si moquée qu'elle n'eut pas le courage de recommencer. Elle se renfonça sombrement dans son coin obscur, n'en sortant que pour aller chercher et ramener Jupillon avec la muette violence d'une femme qui arrache son homme au cabaret et le remporte par le bras.

Le bruit se répandit bientôt dans la rue que Germinie allait à ces bals, qu'elle n'en manquait pas un. La fruitière, chez laquelle Adèle avait déjà bavardé, envoya son fils «pour voir;» il revint en disant que c'était vrai, et raconta toutes les misères qu'on faisait à Germinie et qui ne l'empêchaient pas de revenir. Alors il n'y eut plus de doute dans le quartier sur les relations de la domestique de mademoiselle avec Jupillon, relations que quelques âmes charitables contestaient encore. Le scandale éclata, et, en une semaine, la pauvre fille, traînée dans toutes les médisances du quartier, baptisée et saluée des plus sales noms de la langue des rues, tomba d'un coup, de l'estime la plus hautement témoignée, au mépris le plus brutalement affiché.

Jusque-là son orgueil--et il était grand--avait joui de ce respect, de cette considération qui entoure, dans les quartiers de lorettes, la domestique qui sert honnêtement une personne honnête. On l'avait habituée à des égards, à des déférences, à des attentions. Elle était part de ses camarades. Sa probité insoupçonnable, sa conduite dont il n'y avait rien à dire, sa position de confiance chez mademoiselle, ce qui rejaillissait sur elle de l'honorabilité de sa maîtresse, faisaient que les marchands la traitaient sur un autre pied que les autres bonnes. Ou lui parlait la casquette à la main; on lui disait toujours: _mademoiselle Germinie_. On se dépêchait de la servir; on lui avançait l'unique chaise de la boutique pour la faire attendre. Lors même qu'elle marchandait, on restait poli avec elle, et on ne l'appelait pas râleuse. Les plaisanteries un peu trop vives s'arrêtaient devant elle. Elle était invitée aux grands repas, aux fêtes de famille, consultée sur les affaires.

Tout changea dès que furent connues ses relations avec Jupillon, ses assiduités à la _Boule-Noire_. Le quartier se vengea de l'avoir respectée. Les bonnes éhontées de la maison s'approchèrent d'elle comme d'une semblable. Une, dont l'amant était à Mazas, lui dit: «Ma chère.» Les hommes l'abordèrent avec familiarité, la tutoyèrent du regard, du ton, du geste, de la main. Les enfants mêmes, sur le trottoir, autrefois dressés à lui faire «un beau serviteur,» se sauvèrent d'elle comme d'une personne dont on leur avait dit d'avoir peur. Elle se sentait traitée sous la main, servie à la diable. Elle ne pouvait faire un pas sans marcher dans le mépris, et recevoir sa honte sur la joue.

Ce fut pour elle une horrible déchéance d'elle-même. Elle souffrit comme si on lui arrachait, lambeau à lambeau, son honneur dans le ruisseau. Mais à mesure qu'elle souffrait, elle se serrait contre son amour et se cramponnait à lui. Elle ne lui en voulait pas, elle ne lui reprochait rien. Elle s'y attachait par toutes les larmes qu'il faisait pleurer son orgueil. Et toute repliée, resserrée sur sa faute, on la voyait dans cette rue où elle passait tout à l'heure fière, et le front haut, aller furtive et fuyante, l'échine basse, le regard oblique, inquiète d'être reconnue, pressant le pas devant les boutiques qui lui balayaient leurs médisances sur les talons.

XVIII.

Jupillon se plaignait sans cesse de l'ennui de travailler pour les autres, de ne pas être «à ses pièces,» de ne pouvoir trouver dans la bourse de sa mère quinze ou dix-huit cents francs. Il ne demandait pas une plus grosse somme pour louer deux chambres, au rez-de-chaussée et monter un petit fonds de ganterie. Et déjà il faisait ses plans et ses rêves: il s'établirait dans le quartier, quartier excellent pour son commerce, plein d'acheteuses et de gâcheuses de chevreaux à cinq francs. Aux gants, il joindrait bientôt la parfumerie, les cravates; puis avec de gros bénéfices, son fonds revendu, il irait prendre un magasin rue Richelieu.

Chaque fois qu'il parlait de cela, Germinie lui demandait mille explications. Elle voulait savoir tout ce qu'il faut pour s'établir. Elle se faisait nommer les outils, les accessoires, indiquer leurs prix, leurs débitants. Elle l'interrogeait sur son état, son travail, si curieusement, si longuement, qu'à la fin Jupillon impatienté finissait par lui dire:--Qu'est-ce que ça te fait tout ça? L'ouvrage m'embête déj assez; ne m'en parle pas!

Un dimanche, elle montait avec lui vers Montmartre. Au lieu de prendre par la rue Frochot, elle prit par la rue Pigalle.

--Mais ce n'est pas par là, lui dit Jupillon.--Je sais bien, dit-elle, viens toujours.

Elle lui avait pris le bras et marchait en se détournant un peu de lui pour qu'il ne vît pas ce qui passait sur son visage. Au milieu de la rue Fontaine-Saint-Georges, elle l'arrêta brusquement devant deux fenêtres de rez-de-chaussée, et lui dit:

--Tiens! Elle tremblait de joie.

Jupillon regarda: il vit entre les deux fenêtres sur une plaque lettres de cuivre qui brillaient:

_Magasin de Ganterie_.

JUPILLON.

Il vit des rideaux blancs à la première fenêtre. À travers les carreaux de la seconde, il aperçut des casiers, des cartons, et devant, le petit établi de son état, avec les grands ciseaux, le pot à _retailles_, et le couteau à _piquer_ pour _déborder_ les peaux.

--Ta clef est chez le portier, lui dit-elle.

Ils entrèrent dans la première pièce, dans le magasin.

Elle se mit à vouloir tout lui montrer. Elle lui ouvrait les cartons, et elle riait. Puis poussant la porte de l'autre chambre:--Vois-tu, tu n'étoufferas pas là comme dans la soupente de ta mère... Ça te plaît-il? Oh! ce n'est pas beau, mais c'est propre... Je t'aurais voulu de l'acajou.... Ça te plaît-il, cette descente de lit là?... Et le papier... je je n'y pensais plus... Elle lui mit dans la main une quittance de loyer.--Tiens! c'est pour six mois... Ah! dame, il faut que tu te mettes tout de suite à gagner de l'argent... Voilà mes quatre sous de la caisse d'épargne finis du coup... Ah! tiens, laisse-moi m'asseoir... T'as l'air si content... ça me fait un effet... ça me tourne... je n'ai plus de jambes....

Et elle se laissa glisser sur une chaise. Jupillon se pencha sur elle pour l'embrasser.

--Ah! oui, il n'y en a plus, lui dit-elle, en lui voyant chercher de l'œil ses boucles d'oreilles, c'est comme mes bagues... Tiens, vois-tu, plus rien...

Et elle lui montra ses mains dégarnies des pauvres bijoux qu'elle avait travaillé si longtemps à s'acheter.--Ç'a été le fauteuil, tout ça, vois-tu... mais il est tout crin...

Et comme Jupillon restait devant elle avec l'air d'un homme embarrassé qui cherche les phrases d'un remerciement:

--Mais tu es tout drôle... Qu'est-ce que tu as?... Ah! c'est pour ça?... Et elle lui montra la chambre.--T'es bête!... je t'aime, n'est-ce pas? Eh bien?

Germinie dit cela simplement, comme le cœur dit les choses sublimes.

XIX.

Elle devint enceinte.

D'abord elle douta, elle n'osait le croire. Puis, quand elle fut certaine d'être grosse, une immense joie la remplit, une joie qui lui noya l'âme. Son bonheur fut si grand et si fort qu'il étouffa d'un seul coup les angoisses, les craintes, le tremblement de pensées qui se mêle d'ordinaire à la maternité des femmes non mariées et leur empoisonne l'attente de l'enfantement, la divine espérance vivante et remuante en elles. L'idée du scandale de sa liaison découverte, de l'éclat de sa faute dans le quartier, l'idée de cette chose abominable qui l'avait fait toujours penser au suicide: le déshonneur, même la peur de se voir découverte par mademoiselle, d'être chassée par elle, rien de tout cela ne put toucher à sa félicité. Comme si elle l'eût déjà soulevé dans ses bras devant elle, l'enfant qu'elle attendait ne lui laissait rien voir que lui; et se cachant à peine, elle portait presque fièrement, sous les regards de la rue, sa honte de femme dans l'orgueil et le rayonnement de la mère qu'elle allait être.

Elle se désolait seulement d'avoir dépensé toutes ses économies, d'être sans argent et en avance de plusieurs mois sur ses gages avec sa maîtresse. Elle regrettait amèrement d'être pauvre pour recevoir son enfant. Souvent, en passant rue Saint-Lazare, elle s'arrêtait devant un magasin de blanc à l'étalage duquel étaient exposées des layettes d'enfants riches. Elle dévorait des yeux tout ce joli linge ouvragé et coquet, les bavettes de piqué, la longue robe à courte taille garnie de broderies anglaises, toute cette toilette de chérubin et de poupée. Une terrible envie, l'envie d'une femme grosse, la prenait de briser la glace et de voler tout cela: derrière l'échafaudage de l'étalage, les commis habitués à la voir stationner se la montraient en riant.

Puis encore par instants, dans ce bonheur qui l'inondait, dans ce ravissement de joie qui soulevait tout son être, une inquiétude la traversait. Elle se demandait comment le père accepterait son enfant. Deux ou trois fois, elle avait voulu lui annoncer sa grossesse, et n'avait pas osé. Enfin un jour, lui voyant la figure qu'elle attendait depuis si longtemps pour lui tout dire, une figure où il y avait un peu de tendresse, elle lui avoua, en rougissant et comme en lui demandant pardon, ce qui la rendait si heureuse.--En voilà une idée! fit Jupillon.

Puis, quand elle l'eut assuré que ce n'était pas une idée, qu'elle était positivement grosse de cinq mois:--De la chance! reprit le jeune homme.--Merci! Et il jura.--Veux-tu me dire un peu, qu'est-ce qui lui donnera la becquée, à ce moineau-là?

--Oh! sois tranquille!... il ne pâtira pas, ça me regarde... Et puis ça sera si gentil!... N'aie pas peur, on ne saura rien... Je m'arrangerai... Tiens! les derniers jours, je marcherai comme ça, la tête en arrière... je ne porterai plus de jupons... je me serrerai, tu verras!... On ne s'apercevra de rien, je te dis.... Un petit enfant, nous deux, songe donc!

--Enfin puisque ça y est, ça y est, n'est-ce pas? fit le jeune homme.

--Dis donc, hasarda timidement Germinie, si tu le disais à ta mère?

--À m'man?.... Ah! non, par exemple... Il faut que tu accouches.... Ensuite de ça, nous apporterons le moutard à la maison... Ça lui donnera un coup, et peut-être qu'elle nous lâchera son consentement.

XX.

Le jour des Rois arriva. C'était le jour d'un grand dîner donné régulièrement chaque année par Mlle de Varandeuil. Elle invitait ce jour-là tous les enfants de sa famille, ou de ses amitiés, petits ou grands. À peine si le petit appartement pouvait les contenir. On était obligé de mettre une partie des meubles sur le carré. Et l'on dressait une table dans chacune des deux pièces qui formaient tout l'appartement de mademoiselle. Pour les enfants, ce jour était une grande joie qu'ils se promettaient huit jours d'avance. Ils montaient en courant l'escalier, derrière les garçons pâtissiers. À table, ils mangeaient trop sans être grondés. Le soir ils ne voulaient pas se coucher, grimpaient sur les chaises, et faisaient un tapage qui donnait toujours à Mlle de Varandeuil une migraine le lendemain; mais elle ne leur en voulait pas: elle avait eu les bonheurs d'une fête de grand'mère à les entendre, à les voir, à leur nouer par derrière la serviette blanche qui les faisait paraître si roses. Et pour rien au monde elle n'eût manqué de donner ce dîner, qui remplissait son appartement de vieille fille de toutes ces petites têtes blondes de petits diables, et y mettait en un jour du bruit, de la jeunesse et des rires pour un an.

Germinie était en train de faire ce dîner. Elle fouettait une crème dans une terrine sur ses genoux, quand tout à coup elle sentit les premières douleurs. Elle se regarda dans le bout de glace cassée qu'elle avait au-dessus de son buffet de cuisine: elle se vit pâle. Elle descendit chez Adèle:--Donne-moi le rouge à ta maîtresse, lui dit-elle. Et elle s'en mit sur les joues. Puis elle remonta, et ne voulant pas s'écouter souffrir, elle finit son dîner. Il fallait le servir, elle le servit. Au dessert, pour donner des assiettes, elle s'appuyait aux meubles, se retenait au dossier des chaises, cachant sa torture avec l'horrible sourire crispé des gens dont les entrailles se tordent.

--Ah! çà, tu es malade?... lui dit sa maîtresse en la regardant.

--Oui, mademoiselle un peu... c'est peut-être le charbon, la cuisine...

--Allons, va te coucher... on n'a plus besoin de toi, tu desserviras demain.

Elle redescendit chez Adèle.

--Ça y est, lui dit-elle, vite un fiacre... C'est rue de la Huchette, que tu m'as dit, en face d'un planeur de cuivre, ta sage-femme, n'est-ce pas? Tu n'as pas une plume, du papier?

Et elle se mit à écrire un mot pour sa maîtresse. Elle lui disait qu'elle était trop souffrante, qu'elle allait à l'hôpital, qu'elle ne lui disait pas où, parce qu'elle se fatiguerait à venir la voir, que dans huit jours elle serait revenue.

--Voilà! fit Adèle essoufflée en lui donnant le numéro du fiacre.

--Je peux y rester... lui dit Germinie, pas un mot à mademoiselle... Voilà tout... Jure-moi, pas un mot!

Elle descendait l'escalier, lorsqu'elle rencontra Jupillon:

--Tiens! fit-il, où vas-tu? tu sors?

--Je vais accoucher... Ça m'a pris dans la journée... Il y avait un grand dîner... Ah! ç'a été dur!... Pourquoi viens-tu? Je t'avais dit de ne jamais venir, je ne veux pas!

--C'est que... je vais te dire... dans ce moment-ci j'ai absolument besoin de quarante francs. Mais là, vrai, absolument besoin.

--Quarante francs! Mais je n'ai que juste pour la sage-femme...

--C'est embêtant... voilà! Que veux-tu? Et il lui donna le bras pour l'aider à descendre.--Cristi! je vais avoir du mal à les avoir tout de même.

Il avait ouvert la portière de la voiture:--Où faut-il qu'il te mène?

--À la Bourbe... lui dit Germinie. Et elle lui glissa les quarante francs dans la main.

--Laisse donc, fit Jupillon.

--Ah! va... là ou autre part! Et puis j'ai encore sept francs.

Le fiacre partit.

Jupillon resta un moment immobile sur le trottoir, regardant les deux napoléons dans sa main. Puis il se mit à courir après le fiacre, et, l'arrêtant, il dit à Germinie par la portière:

--Au moins, je vais te conduire?

--Non, je souffre trop... J'aime mieux être seule, lui répondit Germinie, en se tortillant sur les coussins du fiacre.

Au bout d'une éternelle demi-heure, le fiacre s'arrêta rue de Port-Royal, devant une porte noire surmontée d'une lanterne violette qui annonçait aux étudiants en médecine de passage dans la rue qu'il y avait, cette nuit-là et dans ce moment-là, la curiosité et l'intérêt d'un accouchement laborieux à la Maternité.

Le cocher descendit de son siège et sonna. Le concierge, aidé d'une fille de salle, prenant Germinie sous les bras, la monta à l'un des quatre lits de la salle d'accouchement. Une fois dans le lit, ses douleurs se calmèrent un peu. Elle regarda autour d'elle, vit les autres lits vides, et au fond de l'immense pièce, une grande cheminée de campagne flambante d'un grand feu devant lequel, accrochés à une barre de fer, séchaient des langes, des draps, des alèses.

Une demi-heure après, Germinie accouchait; elle mit au monde une petite fille. On roula son lit dans une autre salle. Elle était là depuis plusieurs heures, abîmée dans ce doux affaissement de la délivrance qui suit les épouvantables déchirements de l'enfantement, tout heureuse et tout étonnée de vivre encore, nageant dans le soulagement et profondément pénétrée du vague bonheur d'avoir créé. Tout à coup, un cri:--Je me meurs! lui fit regarder à côté d'elle: elle vit une de ses voisines jeter ses bras autour du cou d'une élève sage-femme de garde, retomber presque aussitôt, remuer un instant sous les draps, puis ne plus bouger. Presque au même instant, d'un lit à côté, il s'éleva un autre, cri horrible, perçant, terrifié, le cri de quelqu'un qui voit la mort: c'était une femme qui appelait avec des mains désespérées la jeune élève; l'élève accourut, se pencha, et tomba raide évanouie par terre.

Alors le silence revint; mais entre ces deux mortes et cette demi-morte que le froid du carreau mit plus d'une heure à faire revenir, Germinie et les autres femmes encore vivantes dans la salle restèrent sans même oser tirer la sonnette d'appel et de secours pendue dans chaque lit.

Il y avait alors à la Maternité une de ces terribles épidémies puerpérales qui soufflent la mort sur la fécondité humaine, un de ces empoisonnements de l'air qui vident, en courant, par rangées, les lits des accouchées, et qui autrefois faisaient fermer la Clinique: on croirait voir passer la peste, une peste qui noircit les visages en quelques heures, enlève tout, emporte les plus fortes, les plus jeunes, une peste qui sort des berceaux, la Peste noire des mères! C'était tout autour de Germinie, à toute heure, la nuit surtout, des morts telles qu'en fait la fièvre de lait, des morts qui semblaient violer la nature, des morts tourmentées, furieuses de cris, troublées d'hallucination et de délire, des agonies auxquelles il fallait mettre la camisole de force de la folie, des agonies qui s'élançaient tout à coup, hors d'un lit, en emportant les draps, et faisaient frissonner toute la salle de l'idée de voir revenir les mortes de l'amphithéâtre! La vie s'en allait là comme arrachée du corps. La maladie même y avait une forme d'horreur et une monstruosité d'apparence. Dans les lits, aux lueurs des lampes, les draps se soulevaient vaguement et horriblement, au milieu, sous les enflures de la péritonite.