Chapter 15
--Allons, vieille pocharde, n'embêtons pas monsieur, fit un sergent de ville qui, empoignant Germinie par un bras, la fit tourner sur elle-même rudement. Sous l'injure brutale de cette main de police, les genoux de Germinie fléchirent: elle crut s'évanouir. Puis elle eut peur, et se mit à courir dans le milieu de la rue.
LVI.
La passion a des retours insensés, des revenez-y inexplicables. Cet amour maudit que Germinie croyait tué par toutes les blessures et tous les coups de Jupillon, il revivait. Elle était épouvantée de le retrouver en elle en rentrant. La seule vue de cet homme, cette approche de quelques minutes, le son de sa voix, la respiration de l'air qu'il respirait, avaient suffi pour lui retourner le cœur et la rendre toute au passé.
Malgré tout, elle n'avait jamais pu arracher tout à fait Jupillon du fond d'elle; il y était resté enraciné. Son premier amour était lui. Elle lui appartenait, contre elle-même, par toutes les faiblesses du souvenir, toutes les lâchetés de l'habitude. D'elle à lui, il y avait tous les liens de torture qui nouent la femme pour toujours, le sacrifice, la souffrance, l'abaissement. Il la possédait pour avoir violé sa conscience, piétiné sur ses illusions, martyrisé sa vie. Elle était à lui, à lui éternellement, comme au maître de toutes ses douleurs.
Et ce choc, cette scène qui aurait dû lui donner l'horreur de le rencontrer jamais, ralluma en elle la frénésie de le revoir. Toute sa passion la reprit. La pensée de Jupillon l'emplit jusqu'à la purifier. Elle arrêta court le vagabondage de ses sens: elle voulut n'être personne, puisque c'était le seul moyen qu'elle eût encore d'être à lui.
Elle se mit à le guetter, à étudier ses heures de sortie, les rues où il passait, les endroits où il allait. Elle le suivit, aux Batignolles, jusqu'à son nouveau logement, marcha derrière lui, contente de mettre le pied où il avait mis le sien, d'être menée par son chemin, de le voir un peu, de saisir un geste qu'il faisait, de lui prendre un de ses regards. C'était tout: elle n'osait lui parler; elle se tenait à distance, allant derrière, comme un chien perdu tout heureux qu'on ne le repousse pas coups de talon.
Elle se fit ainsi, pendant des semaines, l'ombre de cet homme, une ombre humble et peureuse qui reculait et s'éloignait de quelques pas, quand elle se croyait vue; puis se rapprochait à pas timides, et à une marque d'impatience de l'homme, s'arrêtait encore, en paraissant demander grâce.
Quelquefois elle l'attendait à la porte d'une maison où il entrait, le reprenait quand il sortait, le reconduisait chez lui, toujours de loin, sans lui parler, avec l'air d'une mendiante qui mendie des restes et remercie de ce qu'on lui laisse ramasser. Puis au volet du rez-de-chaussée où il demeurait, elle écoutait s'il était seul, s'il n'y avait personne.
Quand il était avec une femme au bras, quoi qu'elle souffrît, elle s'acharnait à le poursuivre. Elle allait où allait le couple, jusqu'au bout. Elle entrait derrière eux dans les jardins publics, dans les bals. Elle marchait dans leurs rires, dans leurs paroles, se déchirait à les voir, à les entendre, et restait là, dans leur dos, à faire saigner toutes ses jalousies.
LVII.
On était au mois de novembre. Depuis trois ou quatre jours, Germinie n'avait point rencontré Jupillon. Elle vint l'épier, le chercher près de son logement. Arrivée à sa rue, elle vit de loin une large raie de lumière filtrant par son volet fermé. Elle approcha et entendit des éclats de rire, des chocs de verre, des femmes, puis une chanson, une voix, une femme, celle qu'elle haïssait avec toutes les haines de son cœur, celle qu'elle eût voulu voir morte, celle dont elle avait tant de fois cherché la mort dans les lignes du sort, elle enfin--sa cousine!
Elle se colla derrière le volet, aspirant ce qu'ils disaient, enfoncée dans la torture de les entendre, affamée et se repaissant de souffrir. Il tombait une pluie froide d'hiver. Elle ne la sentait pas. Tous ses sens étaient à écouter. La voix qu'elle détestait semblait par moments faiblir et s'éteindre sous les baisers, et ce qu'elle chantait s'envolait comme étouffé par une bouche qui se pose sur une chanson. Les heures passaient. Germinie était toujours là. Elle ne pensait pas à s'en aller. Elle attendait sans savoir ce qu'elle attendait. Il lui semblait qu'il fallait qu'elle restât là toujours, jusqu'à la fin. La pluie tombait plus fort. De l'eau, d'une gouttière crevée au-dessus d'elle, lui battait sur les épaules. De grosses gouttes lui glissaient sur la nuque. Un froid de glace lui coulait dans le dos. Sa robe suait l'eau sur le pavé. Elle ne s'en apercevait pas. Elle n'avait plus dans tous les membres que la souffrance de l'âme.
Bien avant dans la nuit, il y eut du bruit, un remuement, des pas vers la porte. Germinie courut se cacher à quelques pas dans le rentrant d'un mur, et elle vit une femme qu'emmenait un jeune homme. Comme elle les regardait s'éloigner, elle sentit sur ses mains quelque chose de doux et de chaud qui lui fit peur d'abord: c'était un chien qui la léchait, un gros chien qu'elle avait tenu tout petit bien des soirées sur ses genoux, dans l'arrière-boutique de la crémière...
--Ici, Molosse! cria deux ou trois fois dans l'ombre de la rue la voix impatientée de Jupillon.
Le chien aboya, se sauva, se retourna en gambadant pour revenir, et rentra. La porte se referma. Les voix et les chansons ramenèrent à la même place, contre le volet, Germinie, que la pluie trempait et qui se laissa tremper en écoutant toujours, jusqu'au matin, jusqu'au petit jour, jusqu'à l'heure où des maçons allant à leur ouvrage, leur pain sous le bras, se mirent à rire en la voyant.
LVIII.
Deux ou trois jours après cette nuit passée sous la pluie, Germinie avait un visage effrayant de souffrance, le teint marbré, les yeux brûlants. Elle ne disait rien, ne se plaignait pas, faisait son service comme à l'ordinaire.
--Ah çà! toi, regarde-moi donc un peu, lui dit mademoiselle; et l'attirant brusquement au jour:
--Qu'est-ce que c'est que ça? cette mine de déterrée-là? Allons, voyons, tu es malade? Mon Dieu! as-tu chaud aux mains!
Elle lui prit le poignet, et lui rejetant le bras au bout d'un instant:
--Comment, chienne de bête! tu as une fièvre de cheval! Et tu gardes ça pour toi!
--Mais non, mademoiselle, balbutia Germinie. Je crois que c'est un gros rhume, tout bonnement... Je me suis endormie, l'autre soir, la fenêtre de ma cuisine ouverte...
--Oh! toi, d'abord, reprit mademoiselle, tu crèverais que tu ne ferais pas seulement: Ouf! Attends...
Et, mettant ses lunettes, roulant vivement son fauteuil à une petite table auprès de la cheminée, elle se mit à écrire quelques lignes de sa grosse écriture.
--Tiens, fit-elle en pliant la lettre, tu vas me faire le plaisir de donner cela à ton amie Adèle pour le faire porter par le portier... Et maintenant, à la paille!
Mais Germinie ne voulut jamais aller se coucher. Ce n'était pas la peine. Elle ne se fatiguerait pas. Elle resterait assise toute la journée. D'ailleurs, le plus fort de son mal était passé; elle allait déjà mieux. Et puis le lit, pour elle, faisait mourir.
Le médecin, appelé par le mot de mademoiselle, vint le soir. Il examina Germinie et ordonna l'application de l'huile de croton. Les désordres de la poitrine étaient tels qu'il ne pouvait encore rien dire. Il fallait attendre l'effet des remèdes.
Il revint au bout de quelques jours, fit coucher Germinie, l'ausculta longuement.--C'est prodigieux, dit-il à mademoiselle quand il fut redescendu, elle a eu une pleurésie, et ne s'est pas alitée un moment... C'est donc une fille de fer?... Oh! l'énergie des femmes!... Quel âge a-t-elle?
--Quarante-et-un ans.
--Quarante-et-un ans? Oh! c'est impossible!... Vous êtes sûre? Elle en paraît cinquante...
--Ah! pour paraître, elle paraît tout... Qu'est-ce que vous voulez? Jamais de santé... toujours à être malade... des chagrins... des misères... et puis un caractère à se tourmenter toujours...
--Quarante-et-un ans! c'est étonnant! répéta le médecin. Il reprit après une seconde de réflexion:
--Y a-t-il eu dans sa famille, à votre connaissance, des affections de poitrine? A-t-elle eu des parents qui soient morts...
--Elle a perdu une sœur d'une pleurésie... mais elle était plus âgée... Elle avait quarante-huit ans, je crois...
Le médecin était devenu sérieux.--Enfin, la poitrine se dégage, dit-il d'un ton rassurant. Mais il est de toute nécessité qu'elle se repose... Et puis envoyez-la-moi une fois par semaine... Qu'elle vienne me voir... Qu'elle prenne pour cela un beau temps, un jour de soleil.
LIX.
Mademoiselle eut beau parler, prier, vouloir, gronder: elle ne put obtenir de Germinie qu'elle discontinuât son service pendant quelques jours. Germinie ne voulut même point entendre parler d'une aide qui ferait le plus gros de son ouvrage. Elle déclara à mademoiselle que c'était impossible et inutile, qu'elle ne se ferait jamais à l'idée d'une autre femme l'approchant, la servant, la soignant; que rien que cette idée dans son lit lui donnerait la fièvre, qu'elle n'était pas encore morte, et que tant qu'elle pourrait mettre un pied devant l'autre, elle suppliait qu'on la laissât aller. À dire cela, elle mit un accent si tendre, ses yeux priaient si bien, sa voix de malade était si humble et si passionnée dans sa demande, que mademoiselle n'eut pas le courage de la forcer à prendre quelqu'un. Elle la traita seulement «de tête de bois, de bête brute,» qui croyait, comme tous les gens de la campagne, qu'on est mort pour quelques jours passés au lit.
Se soutenant avec une apparence de mieux, due à la médication énergique du médecin, Germinie continuait à faire le lit de mademoiselle qui l'aidait à soulever les matelas. Elle continuait à lui faire à manger, et cela surtout lui était horrible.
Quand elle préparait le déjeuner et le dîner de mademoiselle, elle se sentait mourir dans sa cuisine, une de ces misérables petites cuisines de grande ville, qui font tant de femmes pulmoniques. La braise qu'elle allumait, et d'où se levait lentement un filet de fumée âcre, commençait à lui faire défaillir le cœur; puis bientôt le charbon que lui vendait le charbonnier d'à côté, du fort charbon de Paris, plein de fumerons, l'enveloppait de son odeur entêtante. Le tuyau de tirage, crassé et rabattant, le manteau bas de la cheminée, lui renvoyaient dans la poitrine la malsaine respiration du feu et l'ardeur corrodante du fourneau à hauteur d'appui. Elle suffoquait, elle sentait le rouge et le chaud de tout son sang lui monter à la figure et lui faire des plaques sur le front. La tête lui tournait. Dans la demi-asphyxie des blanchisseuses qui repassent au milieu de la vapeur des réchauds, elle se jetait à la fenêtre, et humait un peu d'air glacé.
Pour souffrir debout, aller toujours malgré ses défaillances, elle avait plus que la répulsion des gens du peuple à s'aliter, plus que la furieuse et jalouse volonté de ne pas laisser les soins d'une autre entourer mademoiselle: elle avait la terreur de la délation, qui pouvait entrer avec une nouvelle domestique. Il fallait qu'elle fût là pour garder mademoiselle et empêcher qu'on approchât d'elle. Puis il fallait encore qu'elle se montrât, que le quartier la vît, et qu'elle n'eût pas un air de morte pour ses créanciers. Il fallait qu'elle fît semblant d'avoir même des forces, qu'elle jouât l'apparence et la gaieté de la vie, qu'elle donnât confiance à toute la rue avec les paroles arrangées du médecin, avec une mine d'espérance, avec la promesse de ne pas mourir. Il fallait qu'elle fît bonne figure pour rassurer ses dettes, pour empêcher les alarmes de l'argent de monter l'escalier et de s'adresser à mademoiselle.
Cette comédie horrible et nécessaire, elle la soutint. Elle fut héroïque à faire mentir tout son corps, redressant, devant les boutiques qui l'épiaient, sa taille affaissée, pressant son pas traînant, se frottant les joues, avant de descendre, avec une serviette rude pour y rappeler la couleur du sang, pour farder sur son visage les pâleurs de son mal et le masque de sa mort!
Malgré la toux atroce qui secouait, toute la nuit, ses insomnies, malgré le dégoût de son estomac repoussant la nourriture, elle passa ainsi tout l'hiver à se vaincre et à se surmonter, à se débattre avec les hauts et les bas de la maladie.
Chaque fois qu'il venait, le médecin disait à mademoiselle qu'il ne voyait chez sa bonne aucun des organes essentiels à la vie attaqué d'une manière grave. Les poumons étaient bien un peu ulcérés en haut; mais on guérit de cela. Seulement c'est un corps bien usé, bien usé, répétait-il avec un certain accent triste, un air presque embarrassé qui frappait mademoiselle. Et il parlait toujours, à la fin de ses visites, de changement d'air, de campagne.
LX.
Au mois d'août, le médecin ne trouvait plus que cela à conseiller, ordonner: la campagne. Malgré la peine qu'ont les vieilles gens à se déplacer, à changer le lieu, les habitudes, les heures de leur vie, en dépit de son humeur casanière et de l'espèce de déchirement qu'elle ressentait à s'arracher de son intérieur, mademoiselle se décida emmener Germinie à la campagne. Elle écrivit à une fille de la _Poule_, qui habitait, avec une nichée d'enfants, une jolie petite propriété dans un village de la Brie, et qui, depuis de longues années, sollicitait d'elle une longue visite. Elle lui demanda l'hospitalité pendant un mois, six semaines pour elle et sa bonne malade.
On partit. Germinie était heureuse. Arrivée, elle se trouva mieux. Sa maladie, pendant quelques jours, eut l'air de se laisser distraire par le changement. Mais l'été, cette année-là, était incertain, pluvieux, tourmenté de soudaines variations et de souffles brusques. Germinie prit un refroidissement; et mademoiselle entendit bientôt recommencer sur sa tête, juste au-dessus de l'endroit où elle couchait, l'affreuse toux qui lui avait été si insupportable et si douloureuse à Paris. C'étaient des quintes pressées et comme étranglées qui s'arrêtaient un moment, puis reprenaient, des quintes dont les silences laissaient à l'oreille et au cœur une attente nerveuse, anxieuse de ce qui allait revenir et de ce qui revenait toujours, éclatait, se brisait, s'éteignait encore, mais vibrait, même éteint, sans jamais se taire ni vouloir finir.
Pourtant, de ces horribles nuits, Germinie se relevait avec une énergie, une activité qui étonnait et, par moment, rassurait mademoiselle. Elle était debout avec tout le monde. Un matin, à cinq heures, elle alla avec le domestique dans un char-à-banc, à trois lieues de là, chercher du poisson dans un moulin; une autre fois, elle se traîna, avec les bonnes de la maison, au bal de la fête, et ne rentra qu'avec elles au jour. Elle travaillait, aidait les domestiques. Sur un bout de chaise, dans un angle de la cuisine, elle était toujours à faire quelque chose de ses doigts. Mademoiselle fut obligée de la faire sortir, de l'envoyer s'asseoir dans le jardin. Germinie allait alors se mettre sur le banc vert, son ombrelle ouverte sur sa tête, avec du soleil dans sa jupe et sur ses pieds. Ne bougeant plus, elle s'oubliait là à respirer le jour, la lumière, la chaleur, dans une sorte d'aspiration passionnée et de bonheur fiévreux. Sa bouche détendue s'entr'ouvrait à l'haleine du grand air. Ses yeux brûlaient sans remuer; et dans l'ombre éclairée qui glissait de la soie de l'ombrelle, son visage consumé, décharné, funèbre, regardait comme une tête de mort amoureuse.
Toute lasse qu'elle était le soir, rien ne pouvait la décider à se coucher avant sa maîtresse. Elle voulait être là pour la déshabiller. Assise à côté d'elle, de temps en temps elle se soulevait pour la servir comme elle pouvait, l'aidait à ôter un jupon, puis se rasseyait, ramassait un instant ses forces, se relevait, voulait encore servir quelque chose. Il fallait que mademoiselle la rasseyât de force et lui ordonnât de rester tranquille. Et tout le temps que durait cette toilette du soir, c'était toujours dans sa bouche le même rabâchage sur les domestiques de la maison.--Voyez-vous, mademoiselle, vous n'avez pas idée des yeux qu'ils se font quand ils croient qu'on ne les voit pas... la cuisinière et le domestique... Ils se tiennent encore, quand je suis là; mais l'autre jour, je les ai surpris dans la chambre à four... Ils s'embrassaient, figurez-vous! Heureusement que madame ici ne s'en doute pas.--Ah! te voilà encore dans tes histoires! Mais, bon Dieu, faisait mademoiselle, qu'ils se pigeonnent ou qu'ils ne se pigeonnent pas, qu'est-ce que ça te fait? Ils sont bons pour toi, n'est-ce pas? Voil tout ce qu'il faut...--Oh! très-bons, mademoiselle; de ce côté-là, je n'ai rien à dire... La Marie s'est relevée cette nuit pour me donner boire... et lui, quand il reste du dessert, c'est toujours pour moi... Oh! il est très-gentil pour moi... ça n'amuse même pas trop la Marie, qu'il s'occupe comme ça de moi... Dame! vous comprenez, mademoiselle...--Allons, tiens! va te coucher avec toutes tes bêtises, lui disait brusquement sa maîtresse, tristement impatientée de voir chez une personne si malade une occupation si ardente de l'amour des autres.
LXI.
Au retour de la campagne, le médecin, après avoir examiné Germinie, dit à mademoiselle:--Cela a été bien vite, bien vite.... Le poumon gauche est entièrement pris... Le droit est attaqué en haut... et je crains bien qu'il ne soit infiltré dans toute son étendue... C'est une femme perdue... Elle peut vivre encore six semaines, deux mois tout au plus...
--Ah! Seigneur, dit Mlle de Varandeuil, mais tout ce que j'ai aimé y passera donc avant moi! Je m'en irai donc après tout le monde, moi, dites donc?...
--Avez-vous songé à la mettre quelque part, mademoiselle, dit le médecin après un instant de silence... Vous ne pouvez pas la garder... C'est pour vous une trop grande gêne... une douleur de l'avoir là, reprit le médecin à un mouvement de mademoiselle.
--Non, monsieur, non, je n'y ai pas pensé... Ah! oui, que je la fasse partir!... Mais vous avez bien vu, monsieur: ce n'est pas une bonne, ce n'est pas une domestique pour moi, cette fille-là: c'est comme la famille que je n'ai pas eue!... Qu'est-ce que vous voulez que je lui dise: Va-t'en, à présent! Ah! c'est la première fois que je souffre tant de n'être pas riche, d'avoir un appartement de quatre sous comme j'en ai un... Pour lui en parler, moi, mais c'est impossible!... Et puis où irait-elle? Chez Dubois?... Ah! bien oui, chez Dubois!... Elle y a été voir la bonne que j'avais avant elle et qui y est morte... Autant la tuer!... L'hôpital, alors?... Non, pas là, je ne veux pas qu'elle meure là!
--Mon dieu, mademoiselle, elle y serait cent fois mieux qu'ici... Je la ferais entrer à Lariboisière, dans le service d'un médecin qui est mon ami... Je la recommanderais à un interne qui me doit beaucoup... Elle aurait une très-bonne sœur dans la salle où je la ferais mettre... Au besoin, elle aurait une chambre... Mais je suis sûr qu'elle préférera être dans une salle commune... C'est un parti nécessaire à prendre, voyez-vous, mademoiselle. Elle ne peut pas rester dans cette chambre là-haut... Vous savez ce que sont ces horribles chambres de domestique... Je trouve même que les commissions de salubrité devraient bien, là-dessus, forcer les propriétaires à l'humanité: c'est indigne!... Le froid va venir... il n'y a pas de cheminée; avec la tabatière et le toit, ce sera une glacière... Vous la voyez encore aller... Oh! elle a un courage étonnant, une vitalité nerveuse prodigieuse... Mais, malgré tout, le lit va la prendre dans quelques jours... elle ne se relèvera plus... Voyons, de la raison, mademoiselle... Laissez-moi lui parler, voulez-vous?
--Non, pas encore... Cette idée-là... j'ai besoin de m'y faire... Et puis de la voir autour de moi, je crois qu'elle ne va pas mourir comme ça si vite... Nous aurons toujours le temps... Plus tard, nous verrons... oui, plus tard...
--Pardon, mademoiselle, mais permettez-moi de vous dire qu'à la soigner, vous êtes capable de vous rendre malade...
--Moi?... Oh! moi!... Et Mlle de Varandeuil fit le geste d'une personne dont la vie est toute donnée.
LXII.
Au milieu des inquiétudes désespérées que donnait à Mlle de Varandeuil la maladie de sa bonne, se glissait une impression singulière, une certaine peur devant l'être nouveau, inconnu, mystérieux, que le mal avait fait lever du fond de Germinie. Mademoiselle ressentait comme un malaise auprès de cette figure enfoncée, enterrée, presque disparue dans une implacable dureté, et qui ne semblait revenir à elle-même et se retrouver que fugitivement, par lueurs, dans l'effort d'un pâle sourire. La vieille femme avait vu bien des gens mourir; sa longue et douloureuse mémoire lui rappelait bien des expressions de têtes chères et condamnées, bien des expressions de mort tristes, accablées, désolées, mais aucun des visages dont elle se souvenait n'avait pris en s'éteignant ce sombre caractère d'un visage qui s'enferme et se retire en lui-même.
Toute serrée dans sa souffrance, Germinie se tenait farouche, raidie, concentrée, impénétrable. Elle avait des immobilités de bronze. En la regardant, mademoiselle se demandait ce qu'elle couvait ainsi sans bouger, si c'était la révolte de sa vie, l'horreur de mourir, ou bien un secret, un remords. Rien d'extérieur ne semblait plus toucher la malade. La sensation des choses s'en allait d'elle. Son corps devenait indifférent à tout, ne demandait plus à être soulagé, ne paraissait plus désirer guérir. Elle ne se plaignait de rien, n'avait de plaisir ni de distraction à rien. Ses besoins de tendresse eux-mêmes l'avaient quittée. Elle ne donnait plus signe de caresse, et, chaque jour, quelque chose d'humain quittait cette âme de femme qui paraissait se pétrifier. Souvent, elle s'abîmait dans des silences qui faisaient attendre le déchirement d'un cri, d'une parole; mais, après avoir promené le regard autour d'elle, elle ne disait rien, et recommençait à regarder au même endroit, dans le vide, devant elle, fixement, éternellement.
Quand mademoiselle rentrait de chez l'amie où elle allait dîner, elle trouvait Germinie dans l'obscurité, sans lumière, affaissée dans un fauteuil, les jambes allongées sur une chaise, la tête penchée sur sa poitrine, et si profondément absorbée, que parfois elle n'entendait pas la porte s'ouvrir. Dans la chambre, en avançant, il semblait à Mlle de Varandeuil déranger un épouvantable tête-à-tête de la Maladie et de l'Ombre, où Germinie cherchait déjà dans la terreur de l'invisible l'aveuglement de la tombe et la nuit de la mort.
LXIII.
Tout le mois d'octobre, Germinie s'obstina à ne pas vouloir s'aliter. Chaque jour, cependant, elle était plus faible, plus défaillante, plus abandonnée de son corps. À peine si elle pouvait monter l'étage qui allait à son sixième, en se tirant le long de la rampe. À la fin, elle tombait dans l'escalier: les autres domestiques la ramassaient et la portaient jusqu'à sa chambre. Mais cela ne l'arrêtait pas: le lendemain, elle redescendait avec cette lueur de force que le matin donne aux malades. Elle préparait le déjeuner de mademoiselle, elle faisait un semblant d'ouvrage, elle tournait encore dans l'appartement, s'accrochant aux meubles, se traînant. Mademoiselle en avait pitié: elle la forçait à se jeter sur son propre lit. Germinie y reposait une demi-heure, une heure, sans dormir, ne parlant pas, les yeux ouverts, immobiles et vagues, comme les gens qui souffrent.
Un matin, elle ne descendit pas. Mademoiselle monta au sixième, tourna dans un étroit corridor empesté par des lieux de domestiques, et arriva à la porte de Germinie, la porte 21. Germinie lui demanda bien pardon de l'avoir fait monter. Il lui avait été impossible de mettre les pieds au bas de son lit. Elle avait de grandes douleurs dans le ventre, et le ventre tout enflé. Elle pria mademoiselle de s'asseoir un instant, et retira, pour lui faire place, le chandelier qui était sur la chaise, la tête de son lit.