Chapter 14
À la fin, les heures s'écoulant, le boulevard se dégarnissant de passants, Germinie épuisée, éreintée de fatigue, se rapprochait des maisons. Elle se traînait de boutique en boutique, elle allait machinalement là où brûlait encore du gaz, et elle restait stupide devant le flamboiement des devantures. Elle s'étourdissait les yeux, elle tâchait de tuer son impatience en l'hébétant. Ce qu'on voit au travers des carreaux suants des marchands de vin, les batteries de cuisine, les bols de punch étagés entre deux bouteilles vides d'où sort un brin de laurier, les vitrines où les liqueurs mettent leurs couleurs dans un éclair, une choppe pleine de petites cuillers de Ruolz, cela l'arrêtait longuement. Elle épelait les vieux arrêtés de tirage de loterie placardés au fond d'un cabaret, les annonces de _gloria_, les inscriptions portant en lettres jaunes: _Vin nouveau, pur sang, 70 centimes_. Elle regardait un quart d'heure une arrière-salle où étaient un homme en blouse assis sur un tabouret devant une table, un tuyau de poêle, une ardoise et deux plateaux noirs au mur. Son regard fixe et perdu allait, au travers d'une buée rousse, à des silhouettes troubles de _choumaques_ penchés sur leurs établis. Il tombait et s'oubliait sur un comptoir qu'on lavait, sur deux mains qui comptaient les sous de la journée, sur un entonnoir qu'on récurait, sur un broc qu'on passait au grès. Elle ne pensait plus. Elle demeurait là, clouée et faiblissante, sentant son cœur s'en aller de la fatigue d'être sur ses pieds, ne voyant plus que dans une sorte d'évanouissement, n'entendant plus que dans un bourdonnement les fiacres emboués roulant sur le boulevard mou, prête à tomber et forcée par instants de s'étayer de l'épaule aux murs.
Dans l'état d'ébranlement et de maladie où elle était, avec cette demi-hallucination du vertige qui la rendait si peureuse de passer la Seine et la faisait se cramponner aux balustrades des ponts, il arrivait que certains soirs, lorsqu'il pleuvait, ces défaillances qu'elle avait sur le boulevard extérieur prenaient les terreurs d'un cauchemar. Quand la flamme des réverbères, tremblante dans une vapeur d'eau, allongeait et balançait, comme dans le miroitement d'une rivière, son reflet sur le sol mouillé; quand les pavés, les trottoirs, la terre, semblaient disparaître et mollir sous la pluie, et que rien ne paraissait plus solide dans la nuit noyée, la pauvre misérable, presque folle de fatigue, croyait voir se gonfler un déluge dans le ruisseau. Un mirage d'épouvante lui montrait tout à coup de l'eau tout autour d'elle, de l'eau qui marchait, de l'eau qui s'approchait de partout. Elle fermait les yeux, n'osait plus bouger, craignait de sentir son pas glisser sous elle, se mettait à pleurer, et pleurait jusqu'à ce que quelqu'un passât et voulût bien lui donner le bras jusqu'à l'_Hôtel de la petite main bleue_.
LII.
Elle montait alors dans l'escalier, c'était son dernier refuge. Elle s'y sauvait de la pluie, de la neige, du froid, de la peur, du désespoir, de la fatigue. Elle montait et s'asseyait sur une marche contre la porte fermée de Gautruche, serrait son châle et sa jupe pour laisser passage aux allants et venants le long de cette raide échelle, ramassait sa personne et se rencognait pour rapetisser sur l'étroit palier la place de sa honte.
Des portes ouvertes, sortait et se répandait sur l'escalier l'odeur des cabinets sans air, des familles tassées dans une seule chambre, l'exhalaison des industries malsaines, les fumées graisseuses et animalisées des cuisines de réchaud chauffées sur le carré, une puanteur de loques, l'humide fadeur de linges séchant sur des ficelles. La fenêtre aux carreaux cassés que Germinie avait derrière elle lui envoyait la fétidité d'un plomb où toute la maison vidait ses ordures et son fumier coulant. À tout moment, sous une bouffée d'infection, son cœur se levait: elle était obligée de prendre dans sa poche un flacon d'eau de mélisse qu'elle avait toujours sur elle, et d'en boire une gorgée pour ne pas se trouver mal.
Mais l'escalier avait, lui aussi, ses passants: d'honnêtes femmes d'ouvriers remontaient avec un boisseau de charbon ou le litre du souper. Elles la frôlaient du pied, et tout le temps qu'elles mettaient à monter, Germinie sentait leur regard de mépris tourner autour de la cage de l'escalier et l'écraser de plus haut à chaque étage. Des enfants, des petites filles en fanchon qui passaient dans l'escalier noir avec la lumière d'une fleur, des petites filles qui lui faisaient revoir, comme la lui montraient souvent ses rêves, sa petite fille vivante et grandie, elle les voyait s'arrêter à la regarder avec de grands yeux qui se reculaient d'elle; puis les petites se sauvaient et s'essoufflaient à monter, et quand elles étaient tout en haut, se penchant presque par-dessus la rampe, elles lui jetaient des sottises impures, des injures d'enfants du peuple... L'insulte, crachée par ces bouches de roses, tombait sur Germinie plus douloureusement que tout. Elle se soulevait à demi, un moment; puis accablée, s'abandonnant, elle retombait sur elle-même, et remontant son tartan sur sa tête pour s'y cacher et s'y ensevelir, elle restait comme une morte, affaissée, inerte, insensible, repliée sur son ombre, pareille à un paquet jeté l et sur lequel tout le monde pouvait marcher, n'ayant plus de sens, ne vivant plus de tout le corps que pour un bruit de pas qu'elle écoutait venir--et qui ne venait pas.
Enfin, après des heures, des heures qu'elle ne pouvait pas compter, il lui semblait entendre, dans la rue, un trébuchement de pas; puis une voix avinée montait l'escalier en bégayant:--Canaille!... canaille ed' d' marchand de vin!... tu m'as vendu du vin qui soûle!
C'était lui.
Et presque tous les jours recommençait la même scène.
--Ah! t'étais là, ma Germinie, disait-il en la reconnaissant. Voilà ce que c'est... je vais te dire... On s'est un peu submergé... Et mettant la clef dans la serrure:--Je vas te dire... C'est pas ma faute...
Il entrait, repoussait d'un coup de pied une tourterelle aux ailes rognées qui sautillait en boitant, et fermant la porte:--Vois-tu? Ce n'est pas moi... C'est Paillon, tu sais bien Paillon?... ce petit gros qui est gras comme un chien de fou... Eh bien! c'est lui, vrai d'honneur... Il a voulu me payer un litre à seize... Il m'a offert l'honnêteté, j'y ai roffert la politesse... Là-dessus naturellement, nous avons consolé notre café, consolé consoleras-tu!... Et d'alors en alors... nous nous sommes tombés dessus!... Un carnage de possédé!... À preuve que ce carcan de marchand de vin nous a jetés à la porte comme des épluchures d'homard!
Germinie, pendant l'explication, avait allumé la chandelle fichée dans un chandelier de cuivre jaune. À la lueur de la lumière vacillante, apparaissait le sale papier de la chambre, couvert de caricatures du _Charivari_, déchirées du journal et collées au mur.
--Tiens! t'es un amour, lui disait Gautruche en lui voyant poser sur la table un poulet froid et trois bouteilles de vin. Car faut te dire... pour ce que j'ai dans l'estomac... un méchant bouillon... voilà tout... Ah! celui-là, il aurait fallu un fier maître d'armes pour lui crever les yeux!
Et il se mettait à manger. Germinie buvait, les coudes sur la table, en le regardant, et son regard devenait noir.
* * * * *
--Bon! toutes les négresses sont mortes... faisait à la fin Gautruche en égouttant une à une les bouteilles. Au dodo, les enfants!
* * * * *
Et c'étaient, entre ces deux êtres, des amours terribles, acharnés et funèbres, des ardeurs et des assouvissements sauvages, des voluptés furieuses, des caresses qui avaient les brutalités et les colères du vin, des baisers qui semblaient chercher le sang sous la peau comme la langue d'une bête féroce, des anéantissements qui les engloutissaient et ne leur laissaient que le cadavre de leurs corps.
À cette débauche, Germinie apportait je ne sais quoi de fou, de délirant, de désespéré, une sorte de frénésie suprême. Ses sens exaspérés se retournaient contre eux-mêmes, et, sortant des appétits de leur nature, ils se poussaient à souffrir. La satiété les usait, sans les éteindre; et dépassant l'excès, ils se forçaient jusqu'au déchirement. Dans le paroxysme d'excitation où était la malheureuse créature, sa tête, ses nerfs, l'imagination de son corps enragé, ne cherchaient plus même le plaisir dans le plaisir, mais quelque chose au delà de plus âpre, de plus poignant, de plus cuisant: la douleur dans la volupté. Et à tout moment, le mot «mourir» s'échappait de ses lèvres serrées, comme si tout bas elle invoquait la mort et cherchait l'étreindre dans les agonies de l'amour!
Quelquefois, la nuit, tout à coup, se dressant sur le bord du lit, elle mettait ses pieds nus sur le froid du carreau, et restait là, farouche, penchée sur ce qui respire dans une chambre qui dort. Et peu à peu ce qui était autour d'elle, l'obscurité de l'heure, semblait l'envelopper. Elle se paraissait à elle-même tomber et rouler dans l'inconscience et l'aveuglement de la nuit. La volonté de ses idées s'éteignait. Toutes sortes de choses noires, ayant comme des ailes et des voix, lui battaient contre les tempes. Les sombres tentations qui montrent vaguement le crime à la folie lui faisaient passer devant les yeux, tout près d'elle, une lumière rouge, l'éclair d'un meurtre; et il y avait dans son dos des mains qui la poussaient, par derrière, vers la table sur laquelle étaient les couteaux... Elle fermait les yeux, bougeait un pied; puis, ayant peur, se retenait aux draps; et à la fin, se retournant, elle retombait dans le lit, et renouait son sommeil au sommeil de l'homme qu'elle avait voulu assassiner; pourquoi? elle ne le savait; pour rien,--pour tuer!
Et ainsi jusqu'au jour, dans le mauvais cabinet garni, se débattaient la rage et la lutte de ces mortelles amours,--tandis que la pauvre colombe éclopée et boiteuse, l'infirme oiseau de Vénus, nichée dans un vieux soulier de Gautruche, jetait de temps en temps, en s'éveillant au bruit, un roucoulement effaré.
LIII.
Dans ce temps-là, Gautruche fut un peu dégoûté de boire. Il venait d'éprouver la première atteinte de la maladie de foie qui couvait depuis longtemps dans son sang brûlé et alcoolisé, sous le rouge briqueté de ses pommettes. Les affreuses souffrances qui lui avaient mordu le côté et tordu le creux de l'estomac pendant une huitaine de jours, lui avaient fait faire des réflexions. Il lui était venu, avec des résolutions de sagesse, des idées d'avenir presque sentimentales. Il s'était dit qu'il fallait mettre un peu plus d'eau dans sa vie, s'il voulait faire de vieux os. Pendant qu'il se retournait dans son lit et qu'il se pelotonnait, les genoux remontés pour moins souffrir, il avait regardé son taudis, ces quatre murs où il remisait ses nuits, où il rentrait le soir ses ivresses, quelquefois sans chandelle, dont il se sauvait le matin au jour; et il avait pensé à se faire un intérieur. Il avait pensé à une chambre, où il aurait une femme, une femme qui lui ferait un bon pot-au-feu, le soignerait s'il était souffrant, raccommoderait ses affaires, tiendrait son linge en état, l'empêcherait d'aller recommencer une ardoise chez un marchand de vin, une femme enfin qui aurait pour lui tous les bons côtés du ménage, et qui par là-dessus ne serait pas une bête, le comprendrait, rirait avec lui. Cette femme était toute trouvée: c'était Germinie. Elle devait avoir un petit magot, quelques sous d'amassés depuis le temps qu'elle servait chez sa vieille demoiselle; et avec ce qu'il gagnait, lui, ils vivraient à l'aise et «bouloteraient.» Il ne doutait pas de son consentement; il était sûr d'avance qu'elle accepterait. Et d'ailleurs, ses scrupules, si elle en avait, ne résisteraient pas à la perspective du mariage qu'il comptait lui faire luire au bout de leur liaison.
Un lundi, elle venait d'arriver chez lui.
--Dis donc, Germinie, commença Gautruche, qu'est-ce que tu dirais de ça, hein? Une bonne chambre... pas comme ce bahut-là... une vraie, avec un cabinet... à Montmartre, et deux fenêtres, rien que ça!... rue de l'Empereur... avec une vue qu'un Anglais vous en donnerait cinq mille francs pour l'emporter! Enfin, quelque chose de chouette et de gai, qu'on y passerait toute la journée sans s'embêter... Parce que moi, je vais te dire... je commence à en avoir assez de déménager pour changer de puces. Et puis, ce n'est pas tout ça: je m'embête d'être branché en garni, je m'embête d'être tout seul... Les amis, c'est pas une société... Ils vous tombent, comme des mouches, dans votre verre, quand c'est vous qui payez, et puis voilà!... D'abord, je ne veux plus boire, vrai de vrai, que je ne veux plus, tu verras! Tu comprends que je ne veux pas me payer cette existence-là, à m'en faire crever... Pas de ça! Attention! Il ne faut pas s'abîmer le coco... Il me semblait ces jours-ci que j'avais avalé des tire-bouchons... Et je n'ai pas envie de frapper au monument encore tout de suite... Alors, de fil en aiguille, voilà ce qui m'a poussé: Je vas faire la proposition à Germinie... Je me fendrais d'un peu de mobilier... Toi, tu as ce que tu as dans ta chambre... Tu sais que je ne suis pas trop feignant, je n'ai pas du poil dans la main pour l'ouvrage... Puis, on pourrait voir à n'être pas toujours à travailler pour les autres, à prendre une boîte de _cambrousier_... Toi, si tu avais quelque chose de côté, ça aiderait... Nous nous mettrions ensemble gentiment, quitte à nous faire régulariser un jour devant M. le maire... Ce n'est pas si bête, tout ça, hein? ma grosse, n'est-ce pas?... Et on va un peu quitter sa vieille de ce coup-là, pas vrai! pour son vieux chéri de Gautruche?
Germinie, qui avait écouté Gautruche, la tête avancée vers lui, le menton appuyé sur la paume de la main, se renversa dans un éclat de rire strident:
--Ah! ah! ah! Tu as cru!... Et tu me dis ça comme ça!... Tu as cru que je la quitterais, elle! mademoiselle! Vrai, tu l'as cru?... Tu es bête, sais-tu! Mais tu aurais des mille et des cents, tu serais tout cousu d'or, entends-tu? tout cousu... C'est de la farce, hein?... Mademoiselle? Mais tu ne sais donc pas, je ne t'ai pas dit... Ah! je voudrais bien qu'elle meure, et que ces mains-là ne soient pas là pour lui fermer les yeux! Il faudrait voir!... Voyons, là vraiment, tu l'as cru?
--Dame! je m'étais figuré... De la façon que tu étais avec moi... Je croyais que tu tenais plus à moi que ça... enfin que tu m'aimais... fit le peintre, démonté par l'ironie terrible et sifflante des paroles de Germinie.
--Ah! tu croyais encore ça; que je t'aimais!
Et, comme si tout à coup elle arrachait du fond de son cœur le remords et la plaie de ses amours:--Eh bien! oui, tiens! je t'aime... je t'aime, comme tu m'aimes, là! autant! et voilà tout! Je t'aime comme ce qu'on a sous la main, et dont on se sert parce que c'est là!... J'ai l'habitude de toi comme d'une vieille robe qu'on remet toujours... Voilà comme je t'aime!... Qu'est-ce que tu veux que je tienne à toi? Toi ou un autre... je te demande un peu ce que ça peut me faire?... Car, enfin, qu'est-ce que tu as été plus qu'un autre pour moi? Eh bien! oui, tu m'as prise... Et après? C'est-il assez pour que je t'aime?... Mais qu'est-ce que tu m'as donc fait pour m'attacher, veux-tu me le dire? M'as-tu jamais sacrifié un verre de vin? As-tu eu seulement pitié de moi, quand je trimais dans la boue, dans la neige, au risque de crever? Ah! bien oui! Et ce qu'on me disait, ce qu'on me crachait sur la tête, que mon sang ne faisait qu'un bouillon d'un bout à l'autre!... Tout ce que j'ai mangé d'affronts à t'attendre, c'est toi qui t'en fichais pas mal! Allons donc!... C'est qu'il y a longtemps que je veux te dire tout ça... et que j'en ai gros là, va! Voyons, dit-elle avec un sourire atroce, est-ce que tu crois que tu m'as rendue folle avec ton physique, avec tes cheveux, que tu n'as plus, avec cette tête-là? Plus souvent! Je t'ai pris... j'aurais pris n'importe qui! J'étais dans mes jours où il me faut quelqu'un! Je ne sais plus alors, je ne vois plus... Ce n'est plus moi qui veux... Je t'ai pris parce qu'il faisait chaud, tiens!
Elle se tut un instant.
--Va toujours, dit Gautruche, aplatis-moi sur toutes les coutures... Ne te gêne pas pendant que tu y es...
--Hein? reprit Germinie, comme tu te figurais que j'allais être enchantée de me mettre avec toi? Tu te disais: cette bonne bête-là! va-t-elle être contente! Et puis, je n'aurai qu'à lui promettre de l'épouser... Elle laissera sa place en plan. Elle lâchera sa maîtresse... Voyez-vous ça! Mademoiselle! mademoiselle qui n'a que moi! Ah! tiens, tu ne sais rien... Et puis, tu ne comprendrais pas... Mademoiselle qui est tout pour moi! Mais, depuis ma mère, je n'ai eu qu'elle, je n'ai trouvé qu'elle de bonne! Sauf elle, qu'est-ce qui m'a dit quand j'étais triste: tu es triste? Et quand j'étais malade: tu es malade? Personne! Il n'y a eu qu'elle, rien qu'elle pour me soigner, pour s'occuper de moi... Tiens! toi qui parles d'aimer pour ce qu'il y a entre nous... Ah! voilà quelqu'un qui m'a aimée, mademoiselle! Oh! oui, aimée! Et je meurs de ça, sais-tu? d'être devenue une misérable comme je suis, une...--Elle dit le mot.--Et de la tromper, de lui voler son affection, de la laisser toujours m'aimer comme sa fille, moi! moi! Ah! si jamais elle apprenait quelque chose... va, sois tranquille! ça ne serait pas long... Il y en a une qui ferait un joli saut du cinquième, vrai comme Dieu est mon maître! Mais figure-toi bien... toi encore, tu n'es pas mon cœur, tu n'es pas ma vie, tu n'es que mon plaisir... Mais j'ai eu un homme... Ah! je ne sais pas si je l'ai aimé celui-là! On m'aurait charcuté pour lui, sans que je dise rien... Enfin, l'homme de mon malheur!... Eh bien! vois-tu, au plus fort que j'étais pincée pour lui, quand je ne soufflais que lorsqu'il voulait, quand j'étais folle et qu'il m'aurait marché sur le ventre, je l'aurais laissé marcher!... Eh bien! oui, à ce moment-là, mademoiselle eût été malade, elle m'eût fait signe du petit doigt, que je serais revenue... Oui, pour elle, je l'aurais quitté! Je te dis, je l'aurais quitté!
--Alors... Puisque c'est à ce point-là, ma chère, qu'on l'aime tant sa vieille, il n'y a plus qu'une chose que je te conseille: il ne faut plus la quitter, ta bonne dame, vois-tu?
--C'est mon congé? dit Germinie en se levant.
--Ma foi! ça y ressemble.
--Eh bien! adieu... Ça me va!
Et, allant droit à la porte, elle sortit sans un mot.
LIV.
De cette rupture, Germinie tomba où elle devait tomber, au-dessous de la honte, au-dessous de la nature même. De chute en chute, la misérable et brûlante créature roula à la rue. Elle ramassa les amours qui s'usent en une nuit, ce qui passe, ce qu'on rencontre, ce que le hasard des pavés fait trouver à la femme qui vague. Elle n'avait plus besoin de se donner le temps du désir: son caprice était furieux et soudain, allumé sur l'instant. Affamé du premier venu, elle le regardait à peine, et n'aurait pu le reconnaître. Beauté, jeunesse, ce physique d'un amant où l'amour des femmes les plus dégradées cherche comme un bas idéal, rien de tout cela ne la tentait plus, ne la touchait plus. Ses yeux, dans tous les hommes, ne voyaient plus que l'homme: l'individu lui était égal. La dernière pudeur et le dernier sens humain de la débauche, la préférence, le choix, et jusqu'à ce qui reste aux prostituées pour conscience et pour personnalité, le dégoût, le dégoût même,--elle l'avait perdu!
Et elle s'en allait par les rues, battant la nuit, avec la démarche suspecte et furtive des bêtes qui fouillent l'ombre et dont l'appétit quête. Comme jetée hors de son sexe, elle attaquait elle-même, elle sollicitait la brutalité, elle abusait de l'ivresse, et c'était à elle qu'on cédait. Elle marchait, flairant autour d'elle, allant à ce qu'il y a d'embusqué d'impur dans les terrains vagues, aux occasions du soir et de la solitude, aux mains qui attendaient pour s'abattre sur un châle. Sinistre et frémissante, les passants de minuit la voyaient, à la lueur des réverbères, se glisser et comme ramper, courbée, effacée, les épaules pliées, rasant les ténèbres, avec un de ces airs de folle et de malade, un de ces égarements infinis qui font travailler sur des abîmes de tristesse, le cœur du penseur et la pensée du médecin.
LV.
Un soir qu'elle rôdait, dans la rue du Rocher, en passant devant un marchand de vin, au coin de la rue de Laborde, elle vit le dos d'un homme qui buvait sur le comptoir: c'était Jupillon.
Elle s'arrêta court, tourna du côté de la rue, et s'adossant à la grille du marchand de vin, elle se mit à attendre. Elle avait la lumière de la boutique derrière elle, les épaules contre les barreaux, et elle se tenait immobile, sa jupe retroussée d'une main par devant, son autre main tombant au bout de son bras abandonné. Elle ressemblait à une statue d'ombre assise sur une borne. Dans sa pose, il y avait une résolution terrible et comme l'éternelle patience d'attendre l toujours. Les passants, les voitures, la rue, elle les apercevait vaguement et lointainement. Le cheval de renfort de l'omnibus pour la montée de la rue, un cheval blanc, était devant elle, immobile, éreinté, dormant sur pied, avec la tête et les deux jambes de devant dans la pleine lumière de la porte: elle ne le voyait pas. Il brouillassait. C'était un de ces temps de Paris, sales et pourris, où il semble que l'eau qui tombe soit déjà de la boue avant d'être tombée. Le ruisseau lui montait sur les pieds. Elle demeura ainsi une demi-heure, lamentable à voir, sans mouvement, menaçante et désespérée, toute à contre-jour, sombre et sans visage, pareille à une Fatalité plantée par la Nuit à la porte d'un _minzingue_!
Enfin Jupillon sortit. Elle se dressa devant lui, les bras croisés:
--Mon argent? lui dit-elle. Elle avait la figure d'une femme qui n'a plus de conscience, pour laquelle il n'y a plus de Dieu, plus de gendarmes, plus de cour d'assises, plus d'échafaud,--plus rien!
Jupillon sentit sa blague s'arrêter dans sa gorge.
--Ton argent? fit-il, ton argent, il n'est pas perdu. Mais il faut le temps... Dans ce moment-ci, je te dirai, ça ne va pas fort l'ouvrage... Il y a longtemps que c'est fini, ma boutique, tu sais... Mais d'ici trois mois, je te promets... Et tu vas bien?
--Canaille, va! Ah! je te tiens donc! Ah! tu voulais filer... Mais c'est toi, mon malheur! c'est toi qui m'as fait comme je suis, brigand! voleur! filou! Ah! c'est toi...
Germinie lui jetait cela au visage, en se poussant contre lui, en lui faisant tête, en avançant sa poitrine contre la sienne. Elle semblait se frotter aux coups qu'elle appelait et provoquait; et elle lui criait, toute tendue vers lui:--Mais bats-moi donc! Qu'est-ce qu'il faut donc que je te dise, dis, pour que tu me battes?
Elle ne pensait plus. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait; seulement elle avait comme un besoin d'être frappée. Il lui était venu une envie instinctive, irraisonnée, d'être brutalisée, meurtrie, de souffrir dans sa chair, de ressentir un choc, une secousse, une douleur qui fît taire ce qui battait dans sa tête. Des coups, elle n'imaginait que cela pour en finir. Puis, après les coups, elle voyait, avec la lucidité d'une hallucination, toutes sortes de choses se passer, la garde arrivant, le poste, le commissaire! le commissaire devant lequel elle pourrait tout dire, son histoire, ses misères, ce que lui avait fait souffrir cet homme, ce qu'il lui avait coûté! Son cœur se dégonflait d'avance l'idée de se vider, avec des cris et des pleurs, de tout ce dont il crevait.
--Mais bats-moi donc, répétait-elle en marchant toujours sur Jupillon, qui cherchait à s'effacer et lui jetait en reculant des mots caressants comme on en jette à une bête qui ne vous reconnaît pas et qui veut mordre. Un rassemblement commençait autour d'eux.