Germinie Lacerteux

Chapter 13

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À la fin, tout le monde s'assit dans une espèce de clairière, au pied d'un bouquet de chênes dont le soleil couchant allongeait l'ombre. Les hommes, allumant une allumette sur le coutil de leur pantalon, se mirent à fumer. Les femmes bavardaient, riaient, se renversaient à chaque minute dans de gros accès d'hilarité bête, et dans de criards éclats de joie. Seule, Germinie restait sans parler et sans rire. Elle n'écoutait pas, elle ne regardait pas. Ses yeux, sous ses paupières baissées, étaient fixement attachés au bout de ses bottines. Abîmée en elle-même, on l'eût dit absente du lieu et du moment où elle se trouvait. Allongée, étendue tout de son long sur l'herbe, la tête un peu relevée par une motte de terre, elle ne faisait d'autre mouvement que de poser à plat, côté d'elle, sur l'herbe, la paume de ses mains; puis, au bout d'un peu de temps, elle les retournait sur le dos et les reposait de même, recommençant toujours à chercher la fraîcheur de la terre pour éteindre le brûlement de sa peau.

--En v'là une feignante! tu pionces? lui dit Adèle.

Germinie ouvrit tout grands des yeux de feu, sans lui répondre, et jusqu'au dîner elle demeura dans la même pose, le même silence, la même torpeur, tâtonnant autour d'elle les places où n'avait point encore posé la fièvre de ses mains.

--Dédèle! dit une voix de femme, chante-nous quelque chose...

--Ah! répondit Adèle, je n'ai pas le vent avant manger...

Tout à coup un gros pavé, lancé en l'air, tomba à côté de Germinie, près de sa tête; en même temps elle entendit la voix du peintre qui lui criait: As pas peur! c'est votre chaise...

Chacun mit son mouchoir par terre en guise de nappe. On détortilla les mangeailles des papiers gras. Des litres débouchés, le vin coula à la ronde, moussant dans les verres calés entre des touffes d'herbe, et l'on se mit à manger des morceaux de charcuterie sur des tartines de pain qui servaient d'assiettes. Le peintre découpait, faisait des bateaux en papier pour mettre le sel, imitait les commandes des garçons de café, criait: Boum!... Pavillon!... Servez! Peu à peu, la société s'animait. L'air, le petit bleu, la nourriture fouettait la gaieté de la table en plein vent. Les mains voisinaient, les bouches se rencontraient, de gros mots se disaient à l'oreille, des manches de chemises, un instant, entouraient les tailles, et, de temps en temps, dans des embrassades pleine empoigne, résonnaient des baisers goulus.

Germinie ne disait rien et buvait. Le peintre, qui s'était mis à côté d'elle, se sentait devenir froid et gêné auprès de cette singulière voisine qui s'amusait «si en dedans.» Soudain, il se mit à battre avec son couteau contre son verre un _larifla_ qui couvrit le bruit de la société; et se levant sur les deux genoux:

--Mesdames! dit-il, avec la voix d'un perroquet qui a trop chanté, à la santé d'un homme dans le malheur: à la mienne! Ça me portera peut-être bonheur!... Lâché, oui, mesdames; eh bien, oui, on m'a lâché! je suis veuf! mais veuf comme tout, _razibus_! C'est moi qui suis ahuri comme un fondeur de cloches... Ce n'est pas que j'y tenais, mais l'habitude, cette vieille canaille d'habitude! Enfin je m'ennuie comme une punaise dans un ressort de montre... Depuis quinze jours, l'existence pour moi, tenez, ça ressemble à un café sans _gloria_! Moi qui aime l'amour comme s'il m'avait fait! Pas de femme! En voilà un sevrage pour un homme mûr! c'est-à-dire que depuis que je sais ce que c'est, je salue les curés: ils me font de la peine, parole d'honneur! Plus de femme! et il y en a tant! Je ne peux pourtant pas me promener avec un écriteau: _Un homme vacant à louer. Présentement s'adresser_... D'abord, faudrait être plaqué par m'sieu le préfet, et puis on est si bête, ça ferait des rassemblements! Tout ça, mesdames, c'est à cette fin de vous faire assavoir que si, dans les personnes que vous avez celui de connaître, il y en avait comme ça une qui voulût faire une connaissance... honnête... un bon petit mariage à la détrempe... faut pas se gêner! je suis là... Victor Médéric Gautruche! un homme d'attache, un vrai lierre d'appartement pour le sentiment! On n'a qu'à demander à mon ancien hôtel de la _Clef de Sûreté_... Et rigolo comme un bossu qui vient de noyer sa femme! Gautruche, dit Gogo-la-Gaieté, quoi! Un joli garçon _à la coule_ qui ne bricole pas de casse-têtes, un bon _zig_ qui se la passe douce, et qui ne se donnera pas de colique avec cette _anisette de barbillon-là_... Sur ce mot, il envoya sauter à vingt pas une bouteille d'eau qui était à côté de lui.--Et vive les murs! Ça, c'est à papa comme le ciel au bon Dieu! Gogo-la-Gaieté les peint la semaine, Gogo-la-Gaieté les bat le lundi! Avec ça pas jaloux, pas méchant, pas cogneur, un vrai amour d'homme qui n'a jamais fait un bleu à une personne du sexe!... Au physique, parbleu! c'est moi!

Il se leva tout debout, et dressant son grand corps dégingandé dans son vieil habit bleu à boutons d'or, montrant sous son chapeau gris, qu'il leva, son crâne chauve, poli et suant, relevant sa tête de vieux gamin déplumé:--Vous voyez ce que c'est! Ce n'est pas une propriété d'agrément; ce n'est pas flatteur à montrer... Mais c'est de rapport, un peu démeublé, mais bien bâti... Dame! on vous a ses petits quarante-neuf ans... pas plus de cheveux que sur une bille de billard, une barbe de chiendent qu'on en ferait de la tisane, des fondations pas trop tassées, des pieds longs comme la Villette... avec ça maigre à prendre un bain dans un canon de fusil... Voilà le déballage! Passez le prospectus! Si une femme veut de tout ça en bloc... une personne rangée... pas trop jeune... et qui ne s'amuse pas à me badigeonner trop en jaune... Vous comprenez, je ne demande pas une princesse de Batignolles... Eh bien, vrai, ça y est!

Germinie empoigna le verre de Gautruche, le but à moitié d'un trait, et le lui tendit du côté où elle avait bu.

* * * * *

Le soir tombant, la société s'en revint à pied. Au mur des fortifications, Gautruche dessina avec l'entaille de son couteau, sur la pierre, un grand cœur dans lequel on mit le nom de tout le monde au-dessous de la date.

À la nuit, Gautruche et Germinie étaient sur les boulevards extérieurs, à la hauteur de la barrière Rochechouart. À côté d'une maison basse où on lisait sur un panneau de plâtre: _Mme Merlin. Robes taillées et essayées, deux francs_, ils s'arrêtèrent devant un petit escalier de pierre entrant, après les trois premières marches, dans de la nuit où saignait tout au fond la lumière rouge d'un quinquet. À l'entrée, sur une traverse de bois, était écrit en noir:

_Hôtel de la petite main bleue_.

XLIX.

Médéric Gautruche était l'ouvrier noceur, gouapeur, rigoleur, l'ouvrier faisant de sa vie un lundi. Rempli de la joie du vin, les lèvres perpétuellement humides d'une dernière goutte, les entrailles crassées de tartre comme une vieille futaille, il était de ceux que la Bourgogne appelle énergiquement des _boyaux rouges_. Toujours un peu ivre, ivre de la veille quand il ne l'était pas du jour, il voyait l'existence au travers du coup de soleil qu'il avait dans la tête. Il souriait à son sort, il s'y laissait aller avec l'abandon de l'ivrogne, souriant sur le pas du marchand de vin vaguement aux choses, à la vie, au chemin qui s'allonge dans la nuit. L'ennui, les soucis, la _dèche_ n'avaient pas prise sur lui; et quand par hasard il lui venait une idée noire ou sérieuse, il détournait la tête, faisait un certain psitt! qui était sa manière de dire zut! et levant le bras droit au ciel en caricaturant le geste d'un danseur espagnol, il envoyait par dessus l'épaule sa mélancolie à tous les diables. Il avait la superbe philosophie d'après boire, la sérénité gaillarde de la bouteille. Il ne connaissait ni envie ni désir. Ses rêves lui étaient servis sur le comptoir. Pour trois sous, il était sûr d'avoir un petit verre de bonheur, pour douze un litre d'idéal. Content de tout, il aimait tout, trouvait à rire et à s'amuser de tout. Rien ne lui semblait triste dans le monde--qu'un verre d'eau.

À cet épanouissement de pochard, à la gaieté de sa santé, de son tempérament, Gautruche joignait la gaieté de son état, la bonne humeur et l'entrain, de ce métier libre et sans fatigue, en plein air, mi-ciel, qui se distrait en chantant et perche sur une échelle au-dessus des passants la blague d'un ouvrier. Peintre en bâtiments, il faisait la lettre. Il était le seul, l'unique homme à Paris qui attaquât l'enseigne sans mesure à la ficelle, sans esquisse au blanc, le seul qui du premier coup mît à sa place chacune des lettres dans le cadre d'une affiche, et, sans perdre une minute à les ranger, filât la majuscule à main levée. Il avait encore la renommée pour les lettres _monstres_, les lettres de caprice, les lettres ombrées, repiquées en ton de bronze ou d'or, en imitation de creux dans la pierre. Aussi faisait-il des journées de quinze à vingt francs. Mais comme il buvait tout, il n'en était pas plus riche, et il avait toujours des ardoises arriérées chez les marchands de vin.

C'était un homme élevé par la rue. La rue avait été sa mère, sa nourrice et son école. La rue lui avait donné son assurance, sa langue et son esprit. Tout ce qu'une intelligence de peuple ramasse sur le pavé de Paris, il l'avait ramassé. Ce qui tombe du haut d'une grande ville en bas, les filtrations, les dégagements, les miettes d'idées et de connaissances, ce que roule l'air subtil et le ruisseau chargé d'une capitale, le frottement à l'imprimé, des bouts de feuilletons avalés entre deux chopes, des morceaux de drames entendus au boulevard, avait mis en lui cette intelligence de raccroc qui, sans éducation, s'apprend tout. Il possédait une _platine_ inépuisable, imperturbable. Sa parole abondait et jaillissait en mots trouvés, en images cocasses, en ces métaphores qui sortent du génie comique des foules. Il avait le pittoresque naturel de la farce en plein vent. Il était tout débordant d'histoires réjouissantes et de bouffonneries, riche du plus riche répertoire de _scies_ de la peinture en bâtiments. Membre de ces bas caveaux qu'on appelle des _lices_, il connaissait tous les airs, toutes les chansons, et il chantait sans se lasser. Il était drolatique enfin des pieds à la tête. Et rien qu'à le voir, on riait de lui comme d'un acteur qui fait rire.

Un homme de cette gaieté, de cet entrain, «allait» à Germinie.

Germinie n'était pas la bête de service qui n'a rien que son ouvrage dans la tête. Elle n'était pas la domestique «qui reste de là» avec la figure alarmée et le dandinement balourd de l'inintelligence devant des paroles de maîtres qui lui passent devant le nez. Elle aussi s'était dégrossie, s'était formée, s'était ouverte à l'éducation de Paris. Mlle de Varandeuil, inoccupée, curieuse à la façon d'une vieille fille des histoires du quartier, lui avait longtemps fait raconter ce qu'elle glanait de nouvelles, ce qu'elle savait des locataires, toute la chronique de la maison et de la rue; et cette habitude de conter, de causer comme une sorte de demoiselle de compagnie avec sa maîtresse, de peindre les gens, d'esquisser les silhouettes, avait développé à la longue en elle une facilité d'expressions vives, de traits heureux et échappés, un piquant et parfois un mordant d'observation singuliers dans une bouche de servante. Elle était arrivée à surprendre souvent Mlle de Varandeuil par sa vivacité de compréhension, sa promptitude à saisir des choses à demi dites, son bonheur et sa facilité à trouver des mots de belle parleuse. Elle savait plaisanter. Elle comprenait un jeu de mots. Elle s'exprimait sans _cuir_, et quand il y avait une discussion d'orthographe chez la crémière, elle décidait avec une autorité égale celle de l'employé aux décès de la Mairie qui venait y déjeuner. Elle avait aussi ce fond de lectures brouillées qu'ont les femmes de sa classe quand elles lisent. Chez les deux ou trois femmes entretenues qu'elle avait servies, elle avait passé ses nuits à dévorer des romans; depuis elle avait continué à lire les feuilletons coupés au bas des journaux par toutes ses connaissances; et elle en avait retenu comme une vague idée de beaucoup de choses, et de quelques rois de France. Il lui en était resté ce qu'il faut pour avoir envie d'en parler avec d'autres. Par une femme de la maison qui faisait dans la rue le ménage d'un auteur, et qui avait des billets, elle avait été souvent au spectacle; elle en revenait en se rappelant toute la pièce, et les noms des acteurs qu'elle avait vus sur le programme. Elle aimait à acheter des chansons, des romances à un sou, et à les lire.

L'air, le souffle vif du quartier Breda plein de la verve de l'artiste et de l'atelier, de l'art et du vice, avait aiguisé, dans Germinie, ces goûts d'esprit, et lui avait créé des besoins, des exigences. Bien avant ses désordres, elle s'était détachée des sociétés honnêtes, des personnes «bien» de son état et de sa caste, des braves gens imbéciles et niais. Elle s'était écartée des milieux de probité rangée et terre terre, des causeries endormantes autour des thés que donnaient les vieux domestiques des vieilles gens que connaissait mademoiselle. Elle avait fui l'ennui des bonnes hébétées par la conscience de leur service et la fascination de la caisse d'épargne. Elle en était venue à exiger des gens pour en faire sa société une certaine intelligence répondant à la sienne et capable de la comprendre. Et maintenant, quand elle sortait de son abrutissement, quand, dans la distraction et le plaisir, elle se retrouvait et renaissait, il fallait qu'elle pût s'amuser avec des égaux à sa portée. Elle voulait, autour d'elle, des hommes qui la fissent rire, des gaietés violentes, de l'esprit spiritueux qui la grisât avec le vin qu'on lui versait. Et c'est ainsi qu'elle roulait vers cette bohème canaille du peuple, bruyante, étourdissante, enivrante comme toutes les bohèmes: c'est ainsi qu'elle tombait à un Gautruche.

L.

Comme Germinie rentrait un matin au petit jour, elle entendit, dans l'ombre de la porte cochère refermée sur elle, une voix lui crier: Qui va là? Elle se jeta dans l'escalier de service; mais elle se sentit poursuivie et bientôt saisie à un tournant de palier par la main du portier. Aussitôt qu'il l'eut reconnue: Ah! dit-il, excusez, c'est vous; ne vous gênez pas!... En voilà une noceuse!... Ça vous étonne, hein? de me voir sur pied si matin?... C'est pour le vol qu'on a fait ces jours-ci dans la chambre de la cuisinière du second... Allons, bonne nuit! vous avez de la chance par exemple que je ne sois pas bavard.

Quelques jours après, Germinie apprit par Adèle que le mari de la cuisinière volée disait qu'il n'y avait pas à chercher bien loin; que la voleuse était dans la maison, qu'on savait ce qu'on savait. Adèle ajouta que cela remuait beaucoup dans la rue, et qu'il y avait des gens pour le répéter, pour le croire. Germinie indignée alla tout conter à sa maîtresse. Mademoiselle, indignée plus qu'elle, et personnellement touchée de son injure, écrivit sur l'heure à la maîtresse du domestique qu'elle eût à faire cesser immédiatement les calomnies dirigées contre une fille qu'elle avait chez elle depuis vingt ans, et dont elle répondait comme d'elle-même. Le domestique fut réprimandé. Dans sa colère, il parla encore plus fort. Il cria et répandit pendant plusieurs jours dans toute la maison son projet d'aller chez le commissaire de police, et de faire demander par lui à Germinie avec quel argent elle avait meublé le fils de la crémière, avec quel argent elle lui avait acheté un remplaçant, avec quel argent elle payait les dépenses des hommes qu'elle avait. Toute une semaine, la terrible menace pesa sur la tête de Germinie. Enfin le voleur fut découvert, et la menace tomba. Mais elle avait eu son effet sur la pauvre fille. Elle avait fait tout son mal dans ce cerveau trouble où, sous l'affluence et la soudaine montée du sang, la raison chancelait, se voilait au moindre choc de la vie. Elle avait bouleversé cette tête si prompte à s'égarer dans la peur ou la contrariété, perdant si vite le jugement, le discernement, la netteté de vue et d'appréciation des choses, se grossissant tout elle-même, se jetant aux alarmes folles, aux prévisions mauvaises, aux perspectives désespérées, touchant à ses terreurs comme à des réalités, et à tout moment perdue dans le pessimisme de cette espèce de délire au bout duquel elle ne trouvait que cette phrase et ce salut: Bah! je me tuerai!

Toute la semaine, la fièvre de son cerveau la fit passer par toutes les péripéties de ce qu'elle s'imaginait devoir arriver. Le jour, la nuit, elle voyait sa honte exposée, publique; elle voyait son secret, ses lâchetés, ses fautes, tout ce qu'elle portait caché sur elle et cousu dans son cœur, elle le voyait montré, étalé, découvert, découvert mademoiselle! Ses dettes pour Jupillon augmentées de ses dettes de boisson et de mangeailles pour Gautruche, de tout ce qu'elle achetait maintenant à crédit, ses dettes chez le portier, chez les fournisseurs, allaient éclater et la perdre! Un froid à cette pensée lui passait dans le dos: elle sentait mademoiselle la chasser! Toute la semaine, elle se figura, à toutes les minutes de sa pensée, être devant le commissaire de police. Huit jours entiers, elle roula cette idée et ce mot: la Justice! la Justice telle que se la figure l'imagination des basses classes, quelque chose de terrible, d'indéfini, d'inévitable, qui est partout et dans l'ombre de tout, une toute-puissance de malheur qui apparaît vaguement dans le noir de la robe d'un juge, entre le sergent de ville et le bourreau, avec les mains de la police et les bras de la guillotine! Elle qui avait tous les instincts de ces terreurs de peuple, elle qui répétait souvent qu'elle aimerait mieux mourir que d'aller en justice, elle s'apparaissait assise sur un banc, entre des gendarmes! dans un tribunal, au milieu de tout ce grand inconnu de la loi dont son ignorance lui faisait une épouvante... Toute la semaine, ses oreilles entendirent dans l'escalier des pas qui venaient l'arrêter!

La secousse était trop forte pour des nerfs aussi malades que les siens. L'ébranlement moral de ces huit jours d'angoisse la jetait et la livrait à une idée qui n'avait fait jusque-là que tourner autour d'elle: l'idée du suicide. Elle se mettait à écouter, la tête dans les deux mains, ce qui lui parlait de délivrance. Elle laissait venir à son oreille ce bruit doux de la mort qu'on entend derrière la vie comme une chute lointaine de grandes eaux qui tombent, en s'éteignant, dans du vide. Les tentations qui parlent au découragement de tout ce qui tue si vite et si facilement, de tout ce qui ôte la souffrance avec la main, la sollicitaient et la poursuivaient. Son regard s'arrêtait et traînait autour d'elle sur toutes les choses qui peuvent guérir de la vie. Elle y habituait ses doigts, ses lèvres. Elle les touchait, les maniait, les approchait d'elle. Elle y cherchait l'essai de son courage et l'avant-goût de sa mort. Pendant des heures, elle restait à la fenêtre de sa cuisine, les yeux fixés au bas des cinq étages sur les pavés de la cour, des pavés qu'elle connaissait, qu'elle eût reconnus! À mesure que le jour baissait, elle se penchait davantage, se pliait toute sur la barre mal affermie de la fenêtre, espérant toujours que cette barre allait crouler et l'entraîner, priant pour mourir, sans avoir besoin de cet élancement désespéré dans l'espace dont elle ne se sentait pas la force...

--Mais tu vas tomber! lui dit un jour mademoiselle en la reprenant par la jupe, d'un premier mouvement effrayé. Qu'est-ce que tu regardes donc dans la cour?

--Moi, rien..., les pavés.

--Voyons, es-tu folle? Tu m'as fait une peur!...

--Oh! on ne tombe pas comme ça, dit Germinie avec un accent singulier. Allez! pour tomber, mademoiselle, il faut une fière envie!

LI.

Germinie n'avait pu obtenir que Gautruche, poursuivi par une ancienne maîtresse, lui donnât la clef de sa chambre. Quand il n'était pas rentré, elle était obligée de l'attendre en bas, dehors, dans la rue, la nuit, l'hiver.

Elle se promenait d'abord de long en large devant la maison. Elle passait et repassait, faisait vingt pas, revenait. Puis, comme si elle allongeait son attente, elle faisait un tour plus long, et, allant toujours plus loin, finissait par toucher aux deux bouts du boulevard. Elle marchait ainsi souvent des heures, honteuse et crottée, sous le ciel brouillé, dans la suspecte horreur d'une avenue de barrière et de l'ombre de toutes choses. Elle suivait les maisons rouges des marchands de vin, les tonnelles nues, les treillages de guinguettes étayés des arbres morts qu'ont les fosses aux ours, les masures basses et plates trouées au hasard de fenêtres sans persienne, les fabriques de casquettes où l'on vend des chemises, les hôtels sinistres où l'on loge à la nuit. Elle passait devant des boutiques fermées, scellées, noires de faillites, devant des pans de mur maudits, devant des allées noires barrées de fer, devant des fenêtres murées, devant des entrées qui semblaient mener à ces logements de meurtre dont on fait passer le plan, en cour d'assises, à messieurs les jurés. C'était, à mesure qu'elle allait, des jardinets mortuaires, des bâtisses de guingois, des architectures ignobles, de grandes portes cochères moisies, des palissades enfermant dans un terrain vague l'inquiétante blancheur des pierres la nuit, des angles de bâtisses aux puanteurs salpêtrées, des murs salis d'affiches honteuses et de lambeaux d'annonces déchirées où la publicité pourrie était comme une lèpre. De temps en temps, à un brusque tournant, des ruelles s'ouvraient qui semblaient à quelques pas s'enfouir dans un trou, et d'où sortait un souffle de cave; des culs-de-sac mettaient sur le bleu du ciel la rigidité noire d'un grand mur; des rues montaient vaguement, où suintait de loin en loin, sur le plâtre blafard des maisons, la lueur d'un réverbère.

Germinie continuait à aller. Elle battait tout l'espace où la crapule soûle ses lundis et trouve ses amours, entre un hôpital, une tuerie et un cimetière: La Riboisière, l'Abattoir et Montmartre.

Les passants qui passent là, l'ouvrier qui remonte de Paris en sifflant, l'ouvrière qui revient, sa journée finie, les mains sous les aisselles pour se tenir chaud, la prostituée en bonnet noir qui erre, la croisaient et la regardaient. Les inconnus avaient l'air de la reconnaître; la lumière lui faisait honte. Elle se sauvait de l'autre côté du boulevard, et longeait contre le mur de ronde la chaussée ténébreuse et déserte; mais elle en était bientôt chassée par d'horribles ombres d'hommes et des mains brutalement amoureuses...

Elle voulait s'en aller; elle s'injuriait au dedans d'elle; elle s'appelait lâche et misérable; elle se jurait que c'était le dernier tour, qu'elle irait encore jusqu'à cet arbre, et puis que ce serait tout, que s'il n'était pas rentré, c'était fini, elle s'en irait. Et elle ne s'en allait pas; elle marchait toujours, elle attendait toujours, plus dévorée, à mesure qu'il tardait, du désir et de la fureur de le voir.