Germinal

Part 30

Chapter 30 3,809 words Public domain Markdown

Tranquillement, M. Hennebeau affectait de faire les honneurs de chez lui. Mais il priait en vain ses invités de s'asseoir, la pièce close, barricadée, éclairée de deux lampes avant la tombée du jour, s'emplissait d'effroi, à chaque nouvelle clameur du dehors. Dans l'étouffement des tentures, la colère de la foule ronflait, plus inquiétante, d'une menace vague et terrible. On causa pourtant, sans cesse ramené à cette inconcevable révolte. Lui, s'étonnait de n'avoir rien prévu; et sa police était si mal faite, qu'il s'emportait surtout contre Rasseneur, dont il disait reconnaître l'influence détestable. Du reste, les gendarmes allaient venir, il était impossible qu'on l'abandonnât de la sorte. Quant aux Grégoire, ils ne pensaient qu'à leur fille: la pauvre chérie qui s'effrayait si vite! peut-être, devant le péril, la voiture était-elle retournée à Marchiennes. Pendant un quart d'heure encore, l'attente dura, énervée par le vacarme de la route, par le bruit des pierres tapant de temps à autre dans les volets fermés, qui sonnaient ainsi que des tambours. Cette situation n'était plus tolérable, M. Hennebeau parlait de sortir, de chasser à lui seul les braillards et d'aller au-devant de la voiture, lorsque Hippolyte parut en criant:

--Monsieur! Monsieur! voici Madame, on tue Madame!

La voiture n'ayant pu dépasser la ruelle de Réquillart, au milieu des groupes menaçants, Négrel avait suivi son idée, faire à pied les cent mètres qui les séparaient de l'hôtel, puis frapper à la petite porte donnant sur le jardin, près des communs: le jardinier les entendrait, il y aurait bien toujours là quelqu'un pour ouvrir. Et, d'abord, les choses avaient marché parfaitement, déjà madame Hennebeau et ces demoiselles frappaient, lorsque des femmes, prévenues, se jetèrent dans la ruelle. Alors, tout se gâta. On n'ouvrait pas la porte, Négrel avait tâché vainement de l'enfoncer à coups d'épaule. Le flot des femmes croissait, il craignit d'être débordé, il prit le parti désespéré de pousser devant lui sa tante et les jeunes filles, pour gagner le perron, au travers des assiégeants. Mais cette manoeuvre amena une bousculade: on ne les lâchait pas, une bande hurlante les traquait, tandis que la foule refluait de droite et de gauche, sans comprendre encore, étonnée seulement de ces dames en toilette, perdues dans la bataille. A cette minute, la confusion devint telle, qu'il se produisit un de ces faits d'affolement qui restent inexplicables. Lucie et Jeanne, arrivées au perron, s'étaient glissées par la porte que la femme de chambre entrebâillait; madame Hennebeau avait réussi à les suivre; et, derrière elles, Négrel entra enfin, remit les verrous, persuadé qu'il avait vu Cécile passer la première. Elle n'était plus là, disparue en route, emportée par une telle peur, qu'elle avait tourné le dos à la maison, et s'était jetée d'elle-même en plein danger.

Aussitôt, le cri s'éleva:

--Vive la sociale! à mort les bourgeois! à mort!

Quelques-uns, de loin, sous la voilette qui lui cachait le visage, la prenaient pour madame Hennebeau. D'autres nommaient une amie de la directrice, la jeune femme d'un usinier voisin, exécré de ses ouvriers. Et, d'ailleurs, peu importait, c'étaient sa robe de soie, son manteau de fourrure, jusqu'à la plume blanche de son chapeau, qui exaspéraient. Elle sentait le parfum, elle avait une montre, elle avait une peau fine de fainéante qui ne touchait pas au charbon.

--Attends! cria la Brûlé, on va t'en mettre au cul, de la dentelle!

--C'est à nous que ces salopes volent ça, reprit la Levaque. Elles se collent du poil sur la peau, lorsque nous crevons de froid... Foutez-moi-la donc toute nue, pour lui apprendre à vivre!

Du coup, la Mouquette s'élança.

--Oui, oui, faut la fouetter.

Et les femmes, dans cette rivalité sauvage, s'étouffaient, allongeaient leurs guenilles, voulaient chacune un morceau de cette fille de riche. Sans doute qu'elle n'avait pas le derrière mieux fait qu'une autre. Plus d'une même était pourrie, sous ses fanfreluches. Voilà assez longtemps que l'injustice durait, on les forcerait bien toutes à s'habiller comme des ouvrières, ces catins qui osaient dépenser cinquante sous pour le blanchissage d'un jupon!

Au milieu de ces furies, Cécile grelottait, les jambes paralysées, bégayant à vingt reprises la même phrase:

--Mesdames, je vous en prie, mesdames, ne me faites pas du mal.

Mais elle eut un cri rauque: des mains froides venaient de la prendre au cou. C'était le vieux Bonnemort, près duquel le flot l'avait poussée, et qui l'empoignait. Il semblait ivre de faim, hébété par sa longue misère, sorti brusquement de sa résignation d'un demi-siècle, sans qu'il fût possible de savoir sous quelle poussée de rancune. Après avoir, en sa vie, sauvé de la mort une douzaine de camarades, risquant ses os dans le grisou et dans les éboulements, il cédait à des choses qu'il n'aurait pu dire, à un besoin de faire ça, à la fascination de ce cou blanc de jeune fille. Et, comme ce jour-là il avait perdu sa langue, il serrait les doigts, de son air de vieille bête infirme, en train de ruminer des souvenirs.

--Non! non! hurlaient les femmes, le cul à l'air! le cul à l'air!

Dans l'hôtel, dès qu'on s'était aperçu de l'aventure, Négrel et M. Hennebeau avaient rouvert la porte, bravement, pour courir au secours de Cécile. Mais la foule, maintenant, se jetait contre la grille du jardin, et il n'était plus facile de sortir. Une lutte s'engageait là, pendant que les Grégoire, épouvantés, apparaissaient sur le perron.

--Laissez-la donc, vieux! c'est la demoiselle de la Piolaine! cria la Maheude au grand-père, en reconnaissant Cécile, dont une femme avait déchiré la voilette.

De son côté, Étienne, bouleversé de ces représailles contre une enfant, s'efforçait de faire lâcher prise à la bande. Il eut une inspiration, il brandit la hache qu'il avait arrachée des poings de Levaque.

--Chez Maigrat, nom de Dieu!... Il y a du pain, là-dedans. Foutons la baraque à Maigrat par terre!

Et, à la volée, il donna un premier coup de hache dans la porte de la boutique. Des camarades l'avaient suivi, Levaque, Maheu et quelques autres. Mais les femmes s'acharnaient. Cécile était retombée des doigts de Bonnemort dans les mains de la Brûlé. A quatre pattes, Lydie et Bébert, conduits par Jeanlin, se glissaient entre les jupes, pour voir le derrière à la dame. Déjà, on la tiraillait, ses vêtements craquaient, lorsqu'un homme à cheval parut, poussant sa bête, cravachant ceux qui ne se rangeaient pas assez vite.

--Ah! canailles, vous en êtes à fouetter nos filles!

C'était Deneulin qui arrivait au rendez-vous, pour le dîner. Vivement, il sauta sur la route, prit Cécile par la taille; et, de l'autre main, manoeuvrant le cheval avec une adresse et une force extraordinaires, il s'en servait comme d'un coin vivant, fendait la foule, qui reculait devant les ruades. A la grille, la bataille continuait. Pourtant, il passa, écrasa des membres. Ce secours imprévu délivra Négrel et M. Hennebeau, en grand danger, au milieu des jurons et des coups. Et, tandis que le jeune homme rentrait enfin avec Cécile évanouie, Deneulin, qui couvrait le directeur de son grand corps, en haut du perron, reçut une pierre, dont le choc faillit lui démonter l'épaule.

--C'est ça, cria-t-il, cassez-moi les os, après avoir cassé mes machines!

Il repoussa promptement la porte. Une bordée de cailloux s'abattit dans le bois.

--Quels enragés! reprit-il. Deux secondes de plus, et ils me crevaient le crâne comme une courge vide... On n'a rien à leur dire, que voulez-vous? Ils ne savent plus, il n'y a qu'à les assommer.

Dans le salon, les Grégoire pleuraient, en voyant Cécile revenir à elle. Elle n'avait aucun mal, pas même une égratignure: sa voilette seule était perdue. Mais leur effarement augmenta, lorsqu'ils reconnurent devant eux leur cuisinière, Mélanie, qui contait comment la bande avait démoli la Piolaine. Folle de peur, elle accourait avertir ses maîtres. Elle était entrée, elle aussi, par la porte entrebâillée, au moment de la bagarre, sans que personne la remarquât; et, dans son récit interminable, l'unique pierre de Jeanlin qui avait brisé une seule vitre devenait une canonnade en règle, dont les murs restaient fendus. Alors, les idées de M. Grégoire furent bouleversées: on égorgeait sa fille, on rasait sa maison, c'était donc vrai que ces mineurs pouvaient lui en vouloir, parce qu'il vivait en brave homme de leur travail?

La femme de chambre, qui avait apporté une serviette et de l'eau de Cologne, répéta:

--Tout de même, c'est drôle, ils ne sont pas méchants.

Madame Hennebeau, assise, très pâle, ne se remettait pas de la secousse de son émotion; et elle retrouva seulement un sourire, lorsqu'on félicita Négrel. Les parents de Cécile remerciaient surtout le jeune homme, c'était maintenant un mariage conclu. M. Hennebeau regardait en silence, allait de sa femme à cet amant qu'il jurait de tuer le matin, puis à cette jeune fille qui l'en débarrasserait bientôt sans doute. Il n'avait aucune hâte, une seule peur lui restait, celle de voir sa femme tomber plus bas, à quelque laquais peut-être.

--Et vous, mes petites chéries, demanda Deneulin à ses filles, on ne vous a rien cassé?

Lucie et Jeanne avaient eu bien peur, mais elles étaient contentes d'avoir vu ça. Elles riaient à présent.

--Sapristi! continua le père, voilà une bonne journée!... Si vous voulez une dot, vous ferez bien de la gagner vous-mêmes; et attendez-vous encore à être forcées de me nourrir.

Il plaisantait, la voix tremblante. Ses yeux se gonflèrent, quand ses deux filles se jetèrent dans ses bras.

M. Hennebeau avait écouté cet aveu de ruine. Une pensée vive éclaira son visage. En effet, Vandame allait être à Montsou, c'était la compensation espérée, le coup de fortune qui le remettrait en faveur, près de ces messieurs de la Régie. A chaque désastre de son existence, il se réfugiait dans la stricte exécution des ordres reçus, il faisait de la discipline militaire où il vivait, sa part réduite de bonheur.

Mais on se calmait, le salon tombait à une paix lasse, avec la lumière tranquille des deux lampes et le tiède étouffement des portières. Que se passait-il donc, dehors? Les braillards se taisaient, des pierres ne battaient plus la façade; et l'on entendait seulement de grands coups sourds, ces coups de cognée qui sonnent au lointain des bois. On voulut savoir, on retourna dans le vestibule risquer un regard par le panneau vitré de la porte. Même ces dames et ces demoiselles montèrent se poster derrière les persiennes du premier étage.

--Voyez-vous ce gredin de Rasseneur, en face, sur le seuil de ce cabaret? dit M. Hennebeau à Deneulin. Je l'avais flairé, il faut qu'il en soit.

Pourtant, ce n'était pas Rasseneur, c'était Étienne qui enfonçait à coups de hache le magasin de Maigrat. Et il appelait toujours les camarades: est-ce que les marchandises, là-dedans, n'appartenaient pas aux charbonniers? est-ce qu'ils n'avaient pas le droit de reprendre leur bien à ce voleur qui les exploitait depuis si longtemps, qui les affamait sur un mot de la Compagnie? Peu à peu, tous lâchaient l'hôtel du directeur, accouraient au pillage de la boutique voisine. Le cri: du pain! du pain! du pain! grondait de nouveau. On en trouverait, du pain, derrière cette porte. Une rage de faim les soulevait, comme si, brusquement, ils ne pouvaient attendre davantage, sans expirer sur cette route. De telles poussées se ruaient dans la porte, qu'Étienne craignait de blesser quelqu'un, à chaque volée de la hache.

Cependant, Maigrat, qui avait quitté le vestibule de l'hôtel, s'était d'abord réfugié dans la cuisine; mais il n'y entendait rien, il y rêvait des attentats abominables contre sa boutique; et il venait de remonter pour se cacher derrière la pompe, dehors, lorsqu'il distingua nettement les craquements de la porte, les vociférations de pillage, où se mêlait son nom. Ce n'était donc pas un cauchemar: s'il ne voyait pas, il entendait maintenant, il suivait l'attaque, les oreilles bourdonnantes. Chaque coup de cognée lui entrait en plein coeur. Un gond avait dû sauter, encore cinq minutes, et la boutique était prise. Cela se peignait dans son crâne en images réelles, effrayantes, les brigands qui se ruaient, puis les tiroirs forcés, les sacs éventrés, tout mangé, tout bu, la maison elle-même emportée, plus rien, pas même un bâton pour aller mendier au travers des villages. Non, il ne leur permettrait pas d'achever sa ruine, il préférait y laisser la peau. Depuis qu'il était là, il apercevait à une fenêtre de sa maison, sur la façade en retour, la chétive silhouette de sa femme, pâle et brouillée derrière les vitres: sans doute elle regardait arriver les coups, de son air muet de pauvre être battu. Au-dessous, il y avait un hangar, placé de telle sorte, que, du jardin de l'hôtel, on pouvait y monter en grimpant au treillage du mur mitoyen; puis, de là, il était facile de ramper sur les tuiles, jusqu'à la fenêtre. Et l'idée de rentrer ainsi chez lui le torturait à présent, dans son remords d'en être sorti. Peut-être aurait-il le temps de barricader le magasin avec des meubles; même il inventait d'autres défenses héroïques, de l'huile bouillante, du pétrole enflammé, versé d'en haut. Mais cet amour de ses marchandises luttait contre sa peur, il râlait de lâcheté combattue. Tout d'un coup, il se décida, à un retentissement plus profond de la hache. L'avarice l'emportait, lui et sa femme couvriraient les sacs de leur corps, plutôt que d'abandonner un pain.

Des huées, presque aussitôt, éclatèrent.

--Regardez! regardez!... Le matou est là-haut! au chat! au chat!

La bande venait d'apercevoir Maigrat, sur la toiture du hangar. Dans sa fièvre, malgré sa lourdeur, il avait monté au treillage avec agilité, sans se soucier des bois qui cassaient; et, maintenant, il s'aplatissait le long des tuiles, il s'efforçait d'atteindre la fenêtre. Mais la pente se trouvait très raide, il était gêné par son ventre, ses ongles s'arrachaient. Pourtant, il se serait traîné jusqu'en haut, s'il ne s'était mis à trembler, dans la crainte de recevoir des pierres; car la foule, qu'il ne voyait plus, continuait à crier, sous lui:

--Au chat! au chat!... Faut le démolir!

Et, brusquement, ses deux mains lâchèrent à la fois, il roula comme une boule, sursauta à la gouttière, tomba en travers du mur mitoyen, si malheureusement, qu'il rebondit du côté de la route, où il s'ouvrit le crâne, à l'angle d'une borne. La cervelle avait jailli. Il était mort. Sa femme, en haut, pâle et brouillée derrière les vitres, regardait toujours.

D'abord, ce fut une stupeur. Étienne s'était arrêté, la hache glissée des poings. Maheu, Levaque, tous les autres, oubliaient la boutique, les yeux tournés vers le mur, où coulait lentement un mince filet rouge. Et les cris avaient cessé, un silence s'élargissait dans l'ombre croissante.

Tout de suite, les huées recommencèrent. C'étaient les femmes qui se précipitaient, prises de l'ivresse du sang.

--Il y a donc un bon Dieu! Ah! cochon, c'est fini!

Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec des rires, traitant de sale gueule sa tête fracassée, hurlant à la face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain.

--Je te devais soixante francs, te voilà payé, voleur! dit la Maheude, enragée parmi les autres. Tu ne me refuseras plus crédit... Attends! Attends! il faut que je t'engraisse encore.

De ses dix doigts, elle grattait la terre, elle en prit deux poignées, dont elle lui emplit la bouche, violemment.

--Tiens! mange donc!... Tiens! mange, mange, toi qui nous mangeais!

Les injures redoublèrent, pendant que le mort, étendu sur le dos, regardait, immobile, de ses grands yeux fixes, le ciel immense d'où tombait la nuit. Cette terre, tassée dans sa bouche, c'était le pain qu'il avait refusé. Et il ne mangerait plus que de ce pain-là, maintenant. Ça ne lui avait guère porté bonheur, d'affamer le pauvre monde.

Mais les femmes avaient à tirer de lui d'autres vengeances. Elles tournaient en le flairant, pareilles à des louves. Toutes cherchaient un outrage, une sauvagerie qui les soulageât.

On entendit la voix aigre de la Brûlé.

--Faut le couper comme un matou!

--Oui, oui! au chat! au chat!... Il en a trop fait, le salaud!

Déjà, la Mouquette le déculottait, tirait le pantalon, tandis que la Levaque soulevait les jambes. Et la Brûlé, de ses mains sèches de vieille, écarta les cuisses nues, empoigna cette virilité morte. Elle tenait tout, arrachant, dans un effort qui tendait sa maigre échine et faisait craquer ses grands bras. Les peaux molles résistaient, elle dut s'y reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de chair velue et sanglante, qu'elle agita, avec un rire de triomphe:

--Je l'ai! je l'ai!

Des voix aiguës saluèrent d'imprécations l'abominable trophée.

--Ah! bougre, tu n'empliras plus nos filles!

--Oui, c'est fini de te payer sur la bête, nous n'y passerons plus toutes, à tendre le derrière pour avoir un pain.

--Tiens! je te dois six francs, veux-tu prendre un acompte? moi, je veux bien, si tu peux encore!

Cette plaisanterie les secoua d'une gaieté terrible. Elles se montraient le lambeau sanglant, comme une bête mauvaise, dont chacune avait eu à souffrir, et qu'elles venaient d'écraser enfin, qu'elles voyaient là, inerte, en leur pouvoir. Elles crachaient dessus, elles avançaient leurs mâchoires, en répétant, dans un furieux éclat de mépris:

--Il ne peut plus! il ne peut plus!... Ce n'est plus un homme qu'on va foutre dans la terre... Va donc pourrir, bon à rien!

La Brûlé, alors, planta tout le paquet au bout de son bâton; et, le portant en l'air, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle se lança sur la route, suivie de la débandade hurlante des femmes. Des gouttes de sang pleuvaient, cette chair lamentable pendait, comme un déchet de viande à l'étal d'un boucher. En haut, à la fenêtre, madame Maigrat ne bougeait toujours pas; mais, sous la dernière lueur du couchant, les défauts brouillés des vitres déformaient sa face blanche, qui semblait rire. Battue, trahie à chaque heure, les épaules pliées du matin au soir sur un registre, peut-être riait-elle, quand la bande des femmes galopa, avec la bête mauvaise, la bête écrasée, au bout du bâton.

Cette mutilation affreuse s'était accomplie dans une horreur glacée. Ni Étienne, ni Maheu, ni les autres, n'avaient eu le temps d'intervenir: ils restaient immobiles, devant ce galop de furies. Sur la porte de l'estaminet Tison, des têtes se montraient, Rasseneur blême de révolte, et Zacharie, et Philomène, stupéfiés d'avoir vu. Les deux vieux, Bonnemort et Mouque, très graves, hochaient la tête. Seul, Jeanlin rigolait, poussait du coude Bébert, forçait Lydie à lever le nez. Mais les femmes revenaient déjà, tournant sur elles-mêmes, passant sous les fenêtres de la Direction. Et, derrière les persiennes, ces dames et ces demoiselles allongeaient le cou. Elles n'avaient pu apercevoir la scène, cachée par le mur, elles distinguaient mal, dans la nuit devenue noire.

--Qu'ont-elles donc au bout de ce bâton? demanda Cécile, qui s'était enhardie jusqu'à regarder.

Lucie et Jeanne déclarèrent que ce devait être une peau de lapin.

--Non, non, murmura madame Hennebeau, ils auront pillé la charcuterie, on dirait un débris de porc.

A ce moment, elle tressaillit et elle se tut. Madame Grégoire lui avait donné un coup de genou. Toutes deux restèrent béantes. Ces demoiselles, très pâles, ne questionnaient plus, suivaient de leurs grands yeux cette vision rouge, au fond des ténèbres.

Étienne de nouveau brandit la hache. Mais le malaise ne se dissipait pas, ce cadavre à présent barrait la route et protégeait la boutique. Beaucoup avaient reculé. C'était comme un assouvissement qui les apaisait tous. Maheu demeurait sombre, lorsqu'il entendit une voix lui dire à l'oreille de se sauver. Il se retourna, il reconnut Catherine, toujours dans son vieux paletot d'homme, noire, haletante. D'un geste, il la repoussa. Il ne voulait pas l'écouter, il menaçait de la battre. Alors, elle eut un geste de désespoir, elle hésita, puis courut vers Étienne.

--Sauve-toi, sauve-toi, voilà les gendarmes!

Lui aussi la chassait, l'injuriait, en sentant remonter à ses joues le sang des gifles qu'il avait reçues. Mais elle ne se rebutait pas, elle l'obligeait à jeter la hache, elle l'entraînait par les deux bras, avec une force irrésistible.

--Quand je te dis que voilà les gendarmes!... Écoute-moi donc. C'est Chaval qui est allé les chercher et qui les amène, si tu veux savoir. Moi, ça m'a dégoûtée, je suis venue... Sauve-toi, je ne veux pas qu'on te prenne.

Et Catherine l'emmena, à l'instant où un lourd galop ébranlait au loin le pavé. Tout de suite, un cri éclata: «Les gendarmes! les gendarmes!» Ce fut une débâcle, un sauve-qui-peut si éperdu, qu'en deux minutes la route se trouva libre, absolument nette, comme balayée par un ouragan. Le cadavre de Maigrat faisait seul une tache d'ombre sur la terre blanche. Devant l'estaminet Tison, il n'était resté que Rasseneur, qui, soulagé, la face ouverte, applaudissait à la facile victoire des sabres; tandis que, dans Montsou désert, éteint, dans le silence des façades closes, les bourgeois, la sueur à la peau, n'osant risquer un oeil, claquaient des dents. La plaine se noyait sous l'épaisse nuit, il n'y avait plus que les hauts fourneaux et les fours à coke incendiés au fond du ciel tragique. Pesamment, le galop des gendarmes approchait, ils débouchèrent sans qu'on les distinguât, en une masse sombre. Et, derrière eux, confiée à leur garde, la voiture du pâtissier de Marchiennes arrivait enfin, une carriole d'où sauta un marmiton, qui se mit d'un air tranquille à déballer les croûtes des vol-au-vent.

Sixième partie

I

La première quinzaine de février s'écoula encore, un froid noir prolongeait le dur hiver, sans pitié des misérables. De nouveau, les autorités avaient battu les routes: le préfet de Lille, un procureur, un général. Et les gendarmes n'avaient pas suffi, de la troupe était venue occuper Montsou, tout un régiment, dont les hommes campaient de Beaugnies à Marchiennes. Des postes armés gardaient les puits, il y avait des soldats devant chaque machine. L'hôtel du directeur, les Chantiers de la Compagnie, jusqu'aux maisons de certains bourgeois, s'étaient hérissés de baïonnettes. On n'entendait plus, le long du pavé, que le passage lent des patrouilles. Sur le terri du Voreux, continuellement, une sentinelle restait plantée, comme une vigie au-dessus de la plaine rase, dans le coup de vent glacé qui soufflait là-haut; et, toutes les deux heures, ainsi qu'en pays ennemi, retentissaient les cris de faction.

--Qui vive?... Avancez au mot de ralliement!

Le travail n'avait repris nulle part. Au contraire, la grève s'était aggravée: Crèvecoeur, Mirou, Madeleine arrêtaient l'extraction, comme le Voreux; Feutry-Cantel et la Victoire perdaient de leur monde chaque matin; à Saint-Thomas, jusque-là indemne, des hommes manquaient. C'était maintenant une obstination muette, en face de ce déploiement de force, dont s'exaspérait l'orgueil des mineurs. Les corons semblaient déserts, au milieu des champs de betteraves. Pas un ouvrier ne bougeait, à peine en rencontrait-on un par hasard, isolé, le regard oblique, baissant la tête devant les pantalons rouges. Et, sous cette grande paix morne, dans cet entêtement passif, se butant contre les fusils, il y avait la douceur menteuse, l'obéissance forcée et patiente des fauves en cage, les yeux sur le dompteur, prêts à lui manger la nuque, s'il tournait le dos. La Compagnie, que cette mort du travail ruinait, parlait d'embaucher des mineurs du Borinage, à la frontière belge; mais elle n'osait point; de sorte que la bataille en restait là, entre les charbonniers qui s'enfermaient chez eux, et les fosses mortes, gardées par la troupe.