# Germinal

## Part 25

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--C'est possible, mais les camarades de Montsou sont tout de même dans le vrai. Ils repoussent le tarif et ils exigent une augmentation de cinq centimes, parce qu'il n'y a pas moyen de travailler proprement, avec les marchandages actuels... Nous voulons cinq centimes de plus, n'est-ce pas, vous autres?

Des voix approuvèrent, le bruit reprenait, au milieu de gestes violents. Peu à peu, tous se rapprochaient en un cercle étroit.

Une flamme alluma les yeux de Deneulin, tandis que sa poigne d'homme amoureux des gouvernements forts, se serrait, de peur de céder à la tentation d'en saisir un par la peau du cou. Il préféra discuter, parler raison.

--Vous voulez cinq centimes, et j'accorde que la besogne les vaut. Seulement, je ne puis pas vous les donner. Si je vous les donnais, je serais simplement fichu... Comprenez donc qu'il faut que je vive, moi d'abord, pour que vous viviez. Et je suis à bout, la moindre augmentation du prix de revient me ferait faire la culbute... Il y a deux ans, rappelez-vous, lors de la dernière grève, j'ai cédé, je le pouvais encore. Mais cette hausse du salaire n'en a pas moins été ruineuse, car voici deux années que je me débats... Aujourd'hui, j'aimerais mieux lâcher la boutique tout de suite, que de ne savoir, le mois prochain, où prendre de l'argent pour vous payer.

Chaval avait un mauvais rire, en face de ce maître qui leur contait si franchement ses affaires. Les autres baissaient le nez, têtus, incrédules, refusant de s'entrer dans le crâne qu'un chef ne gagnât pas des millions sur ses ouvriers.

Alors, Deneulin insista. Il expliquait sa lutte contre Montsou toujours aux aguets, prêt à le dévorer, s'il avait un soir la maladresse de se casser les reins. C'était une concurrence sauvage, qui le forçait aux économies, d'autant plus que la grande profondeur de Jean-Bart augmentait chez lui le prix de l'extraction, condition défavorable à peine compensée par la forte épaisseur des couches de houille. Jamais il n'aurait haussé les salaires, à la suite de la dernière grève, sans la nécessité où il s'était trouvé d'imiter Montsou, de peur de voir ses hommes le lâcher. Et il les menaçait du lendemain, quel beau résultat pour eux, s'ils l'obligeaient à vendre, de passer sous le joug terrible de la Régie! Lui, ne trônait pas au loin, dans un tabernacle ignoré; il n'était pas un de ces actionnaires qui paient des gérants pour tondre le mineur, et que celui-ci n'a jamais vus; il était un patron, il risquait autre chose que son argent, il risquait son intelligence, sa santé, sa vie. L'arrêt du travail allait être la mort, tout bonnement, car il n'avait pas de stock, et il fallait pourtant qu'il expédiât les commandes. D'autre part, le capital de son outillage ne pouvait dormir. Comment tiendrait-il ses engagements? qui paierait le taux des sommes que lui avaient confiées ses amis? Ce serait la faillite.

--Et voilà, mes braves! dit-il en terminant. Je voudrais vous convaincre... On ne demande pas à un homme de s'égorger lui-même, n'est-ce pas? et que je vous donne vos cinq centimes ou que je vous laisse vous mettre en grève, c'est comme si je me coupais le cou.

Il se tut. Des grognements coururent. Une partie des mineurs semblait hésiter. Plusieurs retournèrent près du puits.

--Au moins, dit un porion, que tout le monde soit libre... Quels sont ceux qui veulent travailler?

Catherine s'était avancée une des premières. Mais Chaval, furieux, la repoussa, en criant:

--Nous sommes tous d'accord, il n'y a que les jean-foutre qui lâchent les camarades!

Dès lors, la conciliation parut impossible. Les cris recommençaient, des bousculades chassaient les hommes du puits, au risque de les écraser contre les murs. Un instant, le directeur, désespéré, essaya de lutter seul, de réduire violemment cette foule; mais c'était une folie inutile, il dut se retirer. Et il resta quelques minutes, au fond du bureau du receveur, essoufflé sur une chaise, si éperdu de son impuissance, que pas une idée ne lui venait. Enfin, il se calma, il dit à un surveillant d'aller lui chercher Chaval; puis, quand ce dernier eut consenti à l'entretien, il congédia le monde du geste.

--Laissez-nous.

L'idée de Deneulin était de voir ce que ce gaillard avait dans le ventre. Dès les premiers mots, il le sentit vaniteux, dévoré de passion jalouse. Alors, il le prit par la flatterie, affecta de s'étonner qu'un ouvrier de son mérite compromît de la sorte son avenir. A l'entendre, il avait depuis longtemps jeté les yeux sur lui pour un avancement rapide; et il termina en offrant carrément de le nommer porion, plus tard. Chaval l'écoutait, silencieux, les poings d'abord serrés, puis peu à peu détendus. Tout un travail s'opérait au fond de son crâne: s'il s'entêtait dans la grève, il n'y serait jamais que le lieutenant d'Étienne, tandis qu'une autre ambition s'ouvrait, celle de passer parmi les chefs. Une chaleur d'orgueil lui montait à la face et le grisait. Du reste, la bande de grévistes, qu'il attendait depuis le matin, ne viendrait plus à cette heure; quelque obstacle avait dû l'arrêter, des gendarmes peut-être: il n'était que temps de se soumettre. Mais il n'en refusait pas moins de la tête, il faisait l'homme incorruptible, à grandes tapes indignées sur son coeur. Enfin, sans parler au patron du rendez-vous donné par lui à ceux de Montsou, il promit de calmer les camarades et de les décider à descendre.

Deneulin resta caché, les porions eux-mêmes se tinrent à l'écart. Pendant une heure, ils entendirent Chaval pérorer, discuter, debout sur une berline de la recette. Une partie des ouvriers le huaient, cent vingt s'en allèrent, exaspérés, s'obstinant dans la résolution qu'il leur avait fait prendre. Il était déjà plus de sept heures, le jour se levait, très clair, un jour gai de grande gelée. Et, tout d'un coup, le branle de la fosse recommença, la besogne arrêtée continuait. Ce fut d'abord la machine dont la bielle plongea, déroulant et enroulant les câbles des bobines. Puis, au milieu du vacarme des signaux, la descente se fit, les cages s'emplissaient, s'engouffraient, remontaient, le puits avalait sa ration de galibots, de herscheuses et de haveurs; tandis que, sur les dalles de fonte, les moulineurs poussaient les berlines, dans un roulement de tonnerre.

--Nom de Dieu! qu'est-ce que tu fous là? cria Chaval à Catherine qui attendait son tour. Veux-tu bien descendre et ne pas flâner!

A neuf heures, lorsque madame Hennebeau arriva dans sa voiture, avec Cécile, elle trouva Lucie et Jeanne toutes prêtes, très élégantes malgré leurs toilettes vingt fois refaites. Mais Deneulin s'étonna, en apercevant Négrel qui accompagnait la calèche à cheval. Quoi donc, les hommes en étaient? Alors, madame Hennebeau expliqua de son air maternel qu'on l'avait effrayée, que les chemins étaient pleins de mauvaises figures, disait-on, et qu'elle préférait emmener un défenseur. Négrel riait, les rassurait: rien d'inquiétant, des menaces de braillards comme toujours, mais pas un qui oserait jeter une pierre dans une vitre. Encore joyeux de son succès, Deneulin raconta la révolte réprimée de Jean-Bart. Maintenant, il se disait bien tranquille. Et, sur la route de Vandame, pendant que ces demoiselles montaient en voiture, tous s'égayaient de cette journée superbe, sans deviner au loin, dans la campagne, le long frémissement qui s'enflait, le peuple en marche dont ils auraient entendu le galop, s'ils avaient collé l'oreille contre la terre.

--Eh bien! c'est convenu, répéta madame Hennebeau. Ce soir, vous venez chercher ces demoiselles et vous dînez avec nous... madame Grégoire m'a également promis de venir reprendre Cécile.

--Comptez sur moi, répondit Deneulin.

La calèche partit du côté de Vandame. Jeanne et Lucie s'étaient penchées, pour rire encore à leur père, resté debout au bord du chemin; tandis que Négrel trottait galamment, derrière les roues qui fuyaient.

On traversa la forêt, on prit la route de Vandame à Marchiennes. Comme on approchait du Tartaret, Jeanne demanda à madame Hennebeau si elle connaissait la Côte-Verte; et celle-ci, malgré son séjour de cinq ans déjà dans le pays, avoua qu'elle n'était jamais allée de ce côté. Alors, on fit un détour. Le Tartaret, à la lisière du bois, était une lande inculte, d'une stérilité volcanique, sous laquelle, depuis des siècles, brûlait une mine de houille incendiée. Cela se perdait dans la légende, des mineurs du pays racontaient une histoire: le feu du ciel tombant sur cette Sodome des entrailles de la terre, où les herscheuses se souillaient d'abominations; si bien qu'elles n'avaient pas même eu le temps de remonter, et qu'aujourd'hui encore, elles flambaient au fond de cet enfer. Les roches calcinées, rouge sombre, se couvraient d'une efflorescence d'alun, comme d'une lèpre. Du soufre poussait, en une fleur jaune, au bord des fissures. La nuit, les braves qui osaient risquer un oeil à ces trous, juraient y voir des flammes, les âmes criminelles en train de grésiller dans la braise intérieure. Des lueurs errantes couraient au ras du sol, des vapeurs chaudes, empoisonnant l'ordure et la sale cuisine du diable, fumaient continuellement. Et, ainsi qu'un miracle d'éternel printemps, au milieu de cette lande maudite du Tartaret, la Côte-Verte se dressait avec ses gazons toujours verts, ses hêtres dont les feuilles se renouvelaient sans cesse, ses champs où mûrissaient jusqu'à trois récoltes. C'était une serre naturelle, chauffée par l'incendie des couches profondes. Jamais la neige n'y séjournait. L'énorme bouquet de verdure, à côté des arbres dépouillés de la forêt, s'épanouissait dans cette journée de décembre, sans que la gelée en eût même roussi les bords.

Bientôt, la calèche fila en plaine. Négrel plaisantait la légende, expliquait comment le feu prenait le plus souvent au fond d'une mine, par la fermentation des poussières du charbon; quand on ne pouvait s'en rendre maître, il brûlait sans fin; et il citait une fosse de Belgique qu'on avait inondée, en détournant et en jetant dans le puits une rivière. Mais il se tut, des bandes de mineurs croisaient à chaque minute la voiture, depuis un instant. Ils passaient silencieux, avec des regards obliques, dévisageant ce luxe qui les forçait à se ranger. Leur nombre augmentait toujours, les chevaux durent marcher au pas, sur le petit pont de la Scarpe. Que se passait-il donc, pour que ce peuple fût ainsi par les chemins? Ces demoiselles s'effrayaient, Négrel commençait à flairer quelque bagarre, dans la campagne frémissante; et ce fut un soulagement lorsqu'on arriva enfin à Marchiennes. Sous le soleil qui semblait les éteindre, les batteries des fours à coke et les tours des hauts fourneaux lâchaient des fumées, dont la suie éternelle pleuvait dans l'air.

II

A Jean-Bart, Catherine roulait depuis une heure déjà, poussant les berlines jusqu'au relais; et elle était trempée d'un tel flot de sueur, qu'elle s'arrêta un instant pour s'essuyer la face.

Du fond de la taille, où il tapait à la veine avec les camarades du marchandage, Chaval s'étonna, lorsqu'il n'entendit plus le grondement des roues. Les lampes brûlaient mal, la poussière du charbon empêchait de voir.

--Quoi donc? cria-t-il.

Quand elle lui eut répondu qu'elle allait fondre bien sûr, et qu'elle se sentait le coeur qui se décrochait, il répliqua furieusement:

--Bête, fais comme nous, ôte ta chemise!

C'était à sept cent huit mètres, au nord, dans la première voie de la veine Désirée, que trois kilomètres séparaient de l'accrochage. Lorsqu'ils parlaient de cette région de la fosse, les mineurs du pays pâlissaient et baissaient la voix, comme s'ils avaient parlé de l'enfer; et ils se contentaient le plus souvent de hocher la tête, en hommes qui préféraient ne point causer de ces profondeurs de braise ardente. A mesure que les galeries s'enfonçaient vers le nord, elles se rapprochaient du Tartaret, elles pénétraient dans l'incendie intérieur, qui, là-haut, calcinait les roches. Les tailles, au point où l'on en était arrivé, avaient une température moyenne de quarante-cinq degrés. On s'y trouvait en pleine cité maudite, au milieu des flammes que les passants de la plaine voyaient par les fissures, crachant du soufre et des vapeurs abominables.

Catherine, qui avait déjà enlevé sa veste, hésita, puis ôta également sa culotte; et, les bras nus, les cuisses nues, la chemise serrée aux hanches par une corde, comme une blouse, elle se remit à rouler.

--Tout de même, ça ira mieux, dit-elle à voix haute.

Dans son étouffement, il y avait une vague peur. Depuis cinq jours qu'ils travaillaient là, elle songeait aux contes dont on avait bercé son enfance, à ces herscheuses du temps jadis qui brûlaient sous le Tartaret, en punition de choses qu'on n'osait pas répéter. Sans doute, elle était trop grande maintenant pour croire de pareilles bêtises; mais, pourtant, qu'aurait-elle fait, si brusquement elle avait vu sortir du mur une fille rouge comme un poêle, avec des yeux pareils à des tisons? Cette idée redoublait ses sueurs.

Au relais, à quatre-vingts mètres de la taille, une autre herscheuse prenait la berline et la roulait à quatre-vingts mètres plus loin, jusqu'au pied du plan incliné, pour que le receveur l'expédiât avec celles qui descendaient des voies d'en haut.

--Fichtre! tu te mets à ton aise, dit cette femme, une maigre veuve de trente ans, quand elle aperçut Catherine en chemise. Moi je ne peux pas, les galibots du plan m'embêtent avec leurs saletés.

--Ah bien! répliqua la jeune fille, je m'en moque, des hommes! je souffre trop.

Elle repartit, poussant une berline vide. Le pis était que, dans cette voie de fond, une autre cause se joignait au voisinage du Tartaret, pour rendre la chaleur insoutenable. On côtoyait d'anciens travaux, une galerie abandonnée de Gaston-Marie, très profonde, où un coup de grisou, dix ans plus tôt, avait incendié la veine, qui brûlait toujours, derrière le «corroi», le mur d'argile bâti là et réparé continuellement, afin de limiter le désastre. Privé d'air, le feu aurait dû s'éteindre; mais sans doute des courants inconnus l'avivaient, il s'entretenait depuis dix années, il chauffait l'argile du corroi comme on chauffe les briques d'un four, au point qu'on en recevait au passage la cuisson. Et c'était le long de ce muraillement, sur une longueur de plus de cent mètres, que se faisait le roulage, dans une température de soixante degrés.

Après deux voyages, Catherine étouffa de nouveau. Heureusement, la voie était large et commode, dans cette veine Désirée, une des plus épaisses de la région. La couche avait un mètre quatre-vingt-dix, les ouvriers pouvaient travailler debout. Mais ils auraient préféré le travail à col tordu, et un peu de fraîcheur.

--Ah! ça, est-ce que tu dors? reprit violemment Chaval, dès qu'il cessa d'entendre remuer Catherine. Qui est-ce qui m'a fichu une rosse de cette espèce? Veux-tu bien emplir ta berline et rouler!

Elle était au bas de la taille, appuyée sur sa pelle; et un malaise l'envahissait, pendant qu'elle les regardait tous d'un air imbécile, sans obéir. Elle les voyait mal, à la lueur rougeâtre des lampes, entièrement nus comme des bêtes, si noirs, si encrassés de sueur et de charbon, que leur nudité ne la gênait pas. C'était une besogne obscure, des échines de singe qui se tendaient, une vision infernale de membres roussis, s'épuisant au milieu de coups sourds et de gémissements. Mais eux la distinguaient mieux sans doute, car les rivelaines s'arrêtèrent de taper, et ils la plaisantèrent d'avoir ôté sa culotte.

--Eh! tu vas l'enrhumer, méfie-toi!

--C'est qu'elle a de vraies jambes! Dis donc, Chaval, y en a pour deux!

--Oh! faudrait voir. Relève ça. Plus haut! plus haut!

Alors, Chaval, sans se fâcher de ces rires, retomba sur elle.

--Ça y est-il, nom de Dieu!... Ah! pour les saletés, elle est bonne. Elle resterait là, à en entendre jusqu'à demain.

Péniblement, Catherine s'était décidée à emplir sa berline; puis, elle la poussa. La galerie était trop large pour qu'elle pût s'arc-bouter aux deux côtés des bois, ses pieds nus se tordaient dans les rails, où ils cherchaient un point d'appui, pendant qu'elle filait avec lenteur, les bras raidis en avant, la taille cassée. Et, dès qu'elle longeait le corroi, le supplice du feu recommençait, la sueur tombait aussitôt de tout son corps, en gouttes énormes, comme une pluie d'orage. A peine au tiers du relais, elle ruissela, aveuglée, souillée elle aussi d'une boue noire. Sa chemise étroite, comme trempée d'encre, collait à sa peau, lui remontait jusqu'aux reins dans le mouvement des cuisses; et elle en était si douloureusement bridée, qu'il lui fallut lâcher encore la besogne.

Qu'avait-elle donc, ce jour-là? Jamais elle ne s'était senti ainsi du coton dans les os. Ça devait être un mauvais air. L'aérage ne se faisait pas, au fond de cette voie éloignée. On y respirait toutes sortes de vapeurs qui sortaient du charbon avec un petit bruit bouillonnant de source, si abondantes parfois, que les lampes refusaient de brûler; sans parler du grisou, dont on ne s'occupait plus, tant la veine en soufflait au nez des ouvriers, d'un bout de la quinzaine à l'autre. Elle le connaissait bien, ce mauvais air, cet air mort comme disent les mineurs, en bas de lourds gaz d'asphyxie, en haut des gaz légers qui s'allument et foudroient tous les chantiers d'une fosse, des centaines d'hommes, dans un seul coup de tonnerre. Depuis son enfance, elle en avait tellement avalé, qu'elle s'étonnait de le supporter si mal, les oreilles bourdonnantes, la gorge en feu.

N'en pouvant plus, elle éprouva un besoin d'ôter sa chemise. Cela tournait à la torture, ce linge dont les moindres plis la coupaient, la brûlaient. Elle résista, voulut rouler encore, fut forcée de se remettre debout. Alors, vivement, en se disant qu'elle se couvrirait au relais, elle enleva tout, la corde, la chemise, si fiévreuse, qu'elle aurait arraché la peau, si elle avait pu. Et, nue maintenant, pitoyable, ravalée au trot de la femelle quêtant sa vie par la boue des chemins, elle besognait, la croupe barbouillée de suie, avec de la crotte jusqu'au ventre, ainsi qu'une jument de fiacre. A quatre pattes, elle poussait.

Mais un désespoir lui vint, elle n'était pas soulagée, d'être nue. Quoi ôter encore? Le bourdonnement de ses oreilles l'assourdissait, il lui semblait sentir un étau la serrer aux tempes. Elle tomba sur les genoux. La lampe, calée dans le charbon de la berline, lui parut s'éteindre. Seule, l'intention d'en remonter la mèche surnageait, au milieu de ses idées confuses. Deux fois elle voulut l'examiner, et les deux fois, à mesure qu'elle la posait devant elle, par terre, elle la vit pâlir, comme si elle aussi eût manqué de souffle. Brusquement, la lampe s'éteignit. Alors, tout roula au fond des ténèbres, une meule tournait dans sa tête, son coeur défaillait, s'arrêtait de battre, engourdi à son tour par la fatigue immense qui endormait ses membres. Elle s'était renversée, elle agonisait dans l'air d'asphyxie, au ras du sol.

--Je crois, nom de Dieu! qu'elle flâne encore, gronda la voix de Chaval.

Il écouta du haut de la taille, n'entendit point le bruit des roues.

--Eh! Catherine, sacrée couleuvre!

La voix se perdait au loin, dans la galerie noire, et pas une haleine ne répondait.

--Veux-tu que j'aille te faire grouiller, moi!

Rien ne remuait, toujours le même silence de mort. Furieux, il descendit, il courut avec sa lampe, si violemment qu'il faillit buter dans le corps de la herscheuse, qui barrait la voie. Béant, il la regardait. Qu'avait-elle donc? Ce n'était pas une frime au moins, histoire de faire un somme? Mais la lampe, qu'il avait baissée pour lui éclairer la face, menaça de s'éteindre. Il la releva, la baissa de nouveau, finit par comprendre: ça devait être un coup de mauvais air. Sa violence était tombée, le dévouement du mineur s'éveillait, en face du camarade en péril. Déjà il criait qu'on lui apportât sa chemise; et il avait saisi à pleins bras la fille nue et évanouie, il la soulevait le plus haut possible. Quand on lui eut jeté sur les épaules leurs vêtements, il partit au pas de course, soutenant d'une main son fardeau, portant les deux lampes de l'autre. Les galeries profondes se déroulaient, il galopait, prenait à droite, prenait à gauche, allait chercher la vie dans l'air glacé de la plaine, que soufflait le ventilateur. Enfin, un bruit de source l'arrêta, le ruissellement d'une infiltration coulant de la roche. Il se trouvait à un carrefour d'une grande galerie de roulage, qui desservait autrefois Gaston-Marie. L'aérage y soufflait en un vent de tempête, la fraîcheur y était si grande, qu'il fut secoué d'un frisson, lorsqu'il eut assis par terre, contre les bois, sa maîtresse toujours sans connaissance, les yeux fermés.

--Catherine, voyons, nom de Dieu! pas de blague... Tiens-toi un peu que je trempe ça dans l'eau.

Il s'effarait de la voir si molle. Pourtant, il put tremper sa chemise dans la source, et il lui en lava la figure. Elle était comme une morte, enterrée déjà au fond de la terre, avec son corps fluet de fille tardive, où les formes de la puberté hésitaient encore. Puis, un frémissement courut sur sa gorge d'enfant, sur son ventre et ses cuisses de petite misérable, déflorée avant l'âge. Elle ouvrit les yeux, elle bégaya:

--J'ai froid.

--Ah! j'aime mieux ça, par exemple! cria Chaval soulagé.

Il la rhabilla, glissa aisément la chemise, jura de la peine qu'il eut à passer la culotte, car elle ne pouvait s'aider beaucoup. Elle restait étourdie, ne comprenait pas où elle se trouvait, ni pourquoi elle était nue. Quand elle se souvint, elle fut honteuse. Comment avait-elle osé enlever tout! Et elle le questionnait: est-ce qu'on l'avait aperçue ainsi, sans un mouchoir à la taille seulement, pour se cacher? Lui, qui rigolait, inventait des histoires, racontait qu'il venait de l'apporter là, au milieu de tous les camarades faisant la haie. Quelle idée aussi d'avoir écouté son conseil et de s'être mis le derrière à l'air! Ensuite, il donna sa parole que les camarades ne devaient pas même savoir si elle l'avait rond ou carré, tellement il galopait raide.

--Bigre! mais je crève de froid, dit-il en se rhabillant à son tour.

Jamais elle ne l'avait vu si gentil. D'ordinaire, pour une bonne parole qu'il lui disait, elle empoignait tout de suite deux sottises. Cela aurait été si bon de vivre d'accord! Une tendresse la pénétrait, dans l'alanguissement de sa fatigue. Elle lui sourit, elle murmura:

--Embrasse-moi.

Il l'embrassa, il se coucha près d'elle, en attendant qu'elle pût marcher.

--Vois-tu, reprit-elle, tu avais tort de crier là-bas, car je n'en pouvais plus, vrai! Dans la taille encore, vous avez moins chaud; mais si tu savais comme on cuit, au fond de la voie!

--Bien sûr, répondit-il, on serait mieux sous les arbres... Tu as du mal dans ce chantier, ça, je m'en doute, ma pauvre fille.

Elle fut si touchée de l'entendre en convenir, qu'elle fit la vaillante.

--Oh! c'est une mauvaise disposition. Puis, aujourd'hui, l'air est empoisonné... Mais tu verras, tout à l'heure, si je suis une couleuvre. Quand il faut travailler, on travaille, n'est-ce pas? Moi, j'y crèverais plutôt que de lâcher.

Il y eut un silence. Lui, la tenait d'un bras à la taille, en la serrant contre sa poitrine, pour l'empêcher d'attraper du mal. Elle, bien qu'elle se sentît déjà la force de retourner au chantier, s'oubliait avec délices.

--Seulement, continua-t-elle très bas, je voudrais bien que tu fusses plus gentil... Oui, on est si content, quand on s'aime un peu.

Et elle se mit à pleurer doucement.

--Mais je t'aime, cria-t-il, puisque je t'ai prise avec moi.

